‹ Les Ursulines de Québec [microforme]Chapitre 67 sur 156 · DEN CREME · texte numérisé non relu

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se contentèrent d'écrire à leur fille chérie; mais cette lettre était conçue en des termes si touchants et si religieux, qu'on ne la pouvait lire sans verser des larmes, Sœur Marie de S. Bernard bénit Dieu de cet heureux résultat, qu’elle attribua à l'intercession de $. Joseph; elle prit aussitôt le nom de ce grand saint et se disposa à partir avec la Mère de l’Incarnation. Il est plus facile d'imaginer que de décrire la scène des derniers adieux; ses sœurs ne pouvaient se résoudre à se séparer d'elle, tandis que cette fille héroïque eut assez de courage pour tout abandonner sans verser une seule larme, Pendant le trajet de Tours à Dieppe, la Mère Marie de S. Joseph, âgée seulement de vingt-deux ans et ornée de tant de belles qualités, fut admirée surtout pour sa modestie angélique et sa rare sagesse. La Reine ayant désiré voir la courageuse troupe qui se destinait au Canada, les Ursulines furent obligées de paraître plusieurs fois à la Cour pendant leur séjour à Paris. La jeune Missionnaire ne se départit pas un instant de son humble gravité ; elle ne parla que de la vertu et du mépris du monde. La voyant si jeune et si délicate, on la plaignait de toute part, à la pensée qu’elle allait s’exposer aux dangers de la mer, et aux rigueurs du Canada; elle seule ne s’attendrissait pas, n'ayant envue que de s’immoler tout entière à la gloire do Dieu et au salut des âmes. Pendant la traversée, elle avait sans cesse quelque bonne parole pour relever les courages abattus ; au plus fort du danger, c'était elle qui commençait les prières, et elle le faisait d’une voix si ferme qu'elle inspiroit aux autres la confiance dont elle-même était animée.

La Mère Marie de S. Poseph en Canada.

Nos lectrices savent avec quelle ardeur la Mère Marie de 8, Joseph se livra à l'étude de la langue Huronne, et ensuite de l’Algonquine, et quels furent ses travaux pendant les douze années et demie qu'elle passa en Canada. Dieu semblait l'avoir douée d'une grâce toute particulière, non-seulement pour gagner les cœurs des petites filles, mais encore celui des hommes et des femmes sauvages; aussi le nom de ‘“ Marie-Joseph la Sainte Fille” était-il devenu fameux au pays des Hurons et des Algon-

quins. De son côté, elle les aimait et les consolait comme une vraie mère, et plaidait si bien la cause de ses chers sauvages auprès de ses parents qu’elle obtenait pour eux chaque année d'abondantes aumônes, Jusqu'à la fin, son bonheur fut de se voir au milieu de ses chers néophytes. ‘J'étais ravie de voir autour d'elle, écrit la Mère de l’Incarnation, quarante à cinquante sauvages tant hommes que femmes et filles, qui l'écoutaient avec une avidité incroyable, Elle oubliait son mal dans l’action ; mais ensuite elle demeurait ai épuisée, et elle souffrait de si grandes douleurs de poitrine qu’on l'eut dite à l’&xtrémité.”?

Sa vocation de missionnaire fut toujours éprouvée, mais partiralièrement après le premier incendie de notre Monastère, Le dénuement où se tronvaient alors nos Mères, et ses souffrances qui allaient toujours croissant, semblaient offrir à la Mère de S. Joseph une occasion raisonnable et même urgente de retourner dans sa patrie. Ses parents la conjuraient de revenir en France, faisant valoir pour cela toutes les considérations capables de faire impression sur son esprit et sur son cœur ; ses Mères de Tours la rappelaient instamment auprès d'elles; mais à tous, elle répondit: qu’elle aimerait mieux vivre toute sa vie de la sagamité des sauvages, et mourir mille fois s'il était possible, que de faire un coup si lâche que de manquer de fidélité à Dieu.” L'Evêque de la Rochelle, son oncle, avoua lui-même au R. P, Lalemant, qu'il avait résolu de la faire revenir en France, mais que ses lettres l’en avaient détourné, “il y avait trouvé tant de force et des raisons si solides, qu'il était resté persuadé qu'elles Jui avaient été dictées d’en haut,”

On peut dire que la Mère Marie de S. Joseph avait toutes les vertus d’une parfaite religieuse et d’une parfaite Ursuline: une humilité qui la portait a s’oublier, à se mépriser elle-même ; une mortification qui lui faisait désirer les souffrances et chérir ses infirmités; une fidélité entière aux plus petits points de sa règle et à tout ce qui regarde le service de Dieu. Le “ haut degré d'oraison et d'union avec Dieu,’ auquel toute Ursuline est invitée à tendre par ses Constitutions, avait été l’objet de ses vœux les pius ardents, aussi ses paroles étaient-elles « efficaces.” Elle

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‘“embrasait le cœur ” de ceux qu'elle instruisait, du feu qui coneumait le sien, Sa conversation était angélique; elle savait dire agréablement les choses mêmes les plus difficiles À entendre.

Dans les dernières années de sa vie, Dieu lui inspira de prier particulièrement pour trois choses : la convérsion des nations barbares de l’Armérique, l'affermissement de la colonie française, et la sainteté de sa Communauté. Elle s'offrait sans cesse et sans | réserve, comme une viotime, à lu divine Majesté, et elle me disait

| en confiance, écrit la Mère de l'Incarnation : “ Il ne m'est pas 4 possible de rien faire que pour ce pauvre pays, et je crois que Dieu ne demande que cela de moi.” {1 lui semblait qu'elle portait dans son cœur tous les Français et tous les Sauvages. Elle ressentait leurs biens et leurs maux, et rieñ ne lui était plas pénible que d'entendre dire que le pays était menacé de quelque désas. tre qui pût amener 8a ruine. En ces rencontres elle disait à Dieu, dans ses entretiens familiers, ce que disait Moïse lorsque le Seigneur menaçuit son peuple de la destruction: ‘“ Mon Dieu, effacez-moi du livre de vie et ôtez-moi plutôt de ce monde, que de permettre la rupture de la colonie française.”

Mervnière maladie et mort Ve la Mere De &. Joseph.

Nous avons déjà rapporté les principales circonstances de la maladie et de la mort de cette bien-aimée Mère. Voyons-la, pendant plus de deux mois, étendue sur une de ces ‘ tablettes ” qui servaient de lits aux religieuses daus la petite maison de Mme. de la Peltrie. Là gisait exposée au froid et à la fumée, en face de cette grande cheminée qui chauffait seule la maison, celle qui, en France, eût pu jouir d'une fortune de vingt-cinq à trente mille livres,

‘ Outre les douleurs et les fatigues de sa maladie, dit notre Vén. Mère, elle recevait de très-grandes incommodités du lieu où nous étions logées. Il était fort petit, et l’on ne pouvait aller au chœur sans passer près de sa cabane et à sa vue ; le bruit des sandales de bois sur un plancher de bois, les clameurs des enfants, les allées et les venues de tout le monde, le bruit de la cuisine dont nous

n’étions séparées que par de simples planches, l'odeur de l'anguille qui infectait tout, en sorte que durant la rigueur du froid, il fallait tenir lee fenêtres ouvertes pour purifier l'air; la fumée de la chambre qui était presque eontinuelle: enfin, la cloche, le chant, la psalmodie, le bruit du chœur qui était proche, lui causaient une incommodité incroyable et augmentaient étrangement son oppression. Elle toussait sans relâche. Elle souffrait cependant tout cela avec une patience héroïque, et tant s'en faut qu'elle en fit des plaintes, qu’au contraire elle nous voulait persuader que cela la divertissait, Elle tenait comme une providence et une miséricorde de Dieu, de ce que par l’embrasement de notre Monastère, elle était réduite dans un lieu où elle pouvait avoir la consolation d'entendre de son lit la sainte Messe, l'Office divin et la prédication, et par ce moyen, de vivre régulièrement jusqu’à la mort.” C'est surtout quand l'hydropisie vint ajouter à ses maux, qu'on eut sujet d'admirer sa patience. Il fallut lui faire aux jambes de si profondes incisions qu'on voyait jusqu'à la membrane de l'os, La gangrène se mit bientôt dans ses plaies, et quoique le médecin n’appliquât que le quart du remède, on crut qu’elle allait expirer sous la violence des douleurs, Pas une plainte cependant ; elle ne pouvait se lasser de bénir Dieu des immenses grâces qu'il lui avait faites, —t Je sais, mon Père, dit-elle un jour au R, P. Lalemant, que Dieu a promis à ceux qui quitteriient quelque chose pour son amour, le centuple en cet‘e vie ct le bonheur éternel en l’autre. Pour le centuple, je lui donnerai quittance quand il lui plaira, car il me l’a généreusement payé, et quant à la vie éternelle, je l’attends bientôt.” Elle ne parlait que des biens de l’autre vie, de la bassesse des choses de lu terre, du bonheur que l’on goûte à servir Dieu, et de la fidélité que l’on doit avoir à sa vocation. ‘“ Ah ! que je suis heureuse, disait-elle à ses sœurs, de mourir en un lieu pauvre et d'être privée des petites douceurs dont on jouit en Frunce! Écrivez, je vous prie, à M. de la Rochelle, à nos chères sœurs de France,à mes parents, que je suis très-contente de les avoir tous quittés, et de mourir pauvre religieuse de la mission des Ursulines du Canada, Mais, je vons en prie, répétait-elle, ne manquez pas de le faire savoir à nos Mères de Tours et à mes parents.” M. de Lauzon, Gouverneur, l’envoya

visiter pour se recommander à ses prières, la conjurant de se souvenir des grands besoins du pays qu'elle quittait, Sa réponse fut pleine de respect et de picté,

‘ Klle renouvela ses vœux solennellement par deux fois, demandant pardon aux assistants et À a Communauté, la remerciant avec de grand: sentiments d'humilité, des secours qu’elle Jui avait rendus dans sa maladie, Elle avait d#jà remercié le R. P, Ragueneau, Supérieur de la Mission, de toutes les charités qu’il avait faites à notre Communauté depuis l'incendie, et la lui avait recommandée de nouveau, Elle remereia encore le R. P, Lalemant de l’assistance qu'il avait rendue à son âme durant sa maladie, et le médecin, de celle qu'il lui avait rendue corporellement, les assurant que s'il plaisait à Dieu de lui faire miséricorde, elle le prierait dans le ciel de récompenser leur travail.” Son agonie dura vingt-quatre heures; mais comme elle avait l'esprit libre, elle ne cessa d'entretenir ses sœurs jusqu'au dernier moment. ‘ Comme vous êtes peu, disait-elle, il ne faut pas que vous preniez la peine de me porter en terre ; servez vous des mains d'autrui ; ” puis elle leur parla des cérémonies de l'Église, et montant de là dans les cieux, elle leur racontait des merveilles de l’autre vie. En expirant elle fit signe qu'elle entendait les prières et s’unissait aux actes qu'on lui suggérait,

Dès que la nouvelle de sa mort se fut répandue dans le pays, ce fut un deuil général. Les Français et les Sauvages en furent également touchés, Les Hurons (1) surtout ne savaient comment exprimer leurs sentiments envers ‘ Marie la sainte fille” qui avait été si longtemps leur mère spirituelle, et ils lui firent à l’Tle d'Orléans, comme on l'a déjà dit, un service solennel,

Dieu ne tarda pas à révéler la gloire de sa servante à des témoins dignes de foi. Voici ce qu'en a écrit le R. P, Paul Ra-

(1) Parmi les traditions du Monastère, il s’en trouve une bien touchante au sujet de la Mère Marie de S. Joseph. Désolés de la voir malade, les Hurons venaient souvent demander de ses nouvelles, et voulant contribuer à sa convalescence, ils lui apportaient les produits de leur chasse, qu’ils donnaient à la Mère de l'Incarnation, lui disant: ‘Tiens, Mère, donne ces oiseaux à ‘‘ Marie la sainte Fille,” afin qu’elle mange et qu'elle vivepour nous instruire encore.”

gueneau dans la Relation de 1652. ‘“ Environ une heure après que sa sainte dépouille fut mise en terre, une personne digne de foi s'en allant pour quelque action de charité, à uno lieue de Québec, notre chère défunte lai apparut pur une vision intellectuelle, Son port était plein de majesté, sa fisure resplendissante de lumière et de gloire, et de ses yeux s'échappaient des regards perçgants qui allaient jusqu’au fond du cœur.”

Dans les lettres de la Mère de l'Incarnation, on trouve le même témoignage, ‘Elle accompagna, dit-elle, ce charitable frère jusqu'au lieu où sa charité le portait et se rendit encore présente au retour d'une manière fort intérieure, traitant avec lui, par voix d'intelligence, de sujets dont je ne puis ici parler, Le lendemain, la même personne allant à l'Ile d'Orléans sur le fleuve qui était glacé, marcha pendant quelque temps eur une glace fort mince, qui s'était formée durant la nuit, sans penser au danger où il était de tomber à chaque instant dans l’abine, …., Tout à coup, il entend une voix qui lui dit: ‘ Arrête-toi : ” Il s’arrête, lève les yeux qu'il avait jusque-là tenus baissés, et regardant autour de soi, il se vit environné d’eau de tous côtés ! Il perce cette petite glace pour voir s’il n’y en avait pas une plus épaisse au-dessous, comme il arrive souvent sur le S. Laurent, O surprise et terreur ! Il ne trouve que des abîmes, Il se recommande à celle qui l'avait arrêté, et tout saisi de crainte, il retourne sur ses pas. Quand il fut en un lieu d'assurance, il reconnut qu’il avait marché un long espace de chemin sur les eaux sans enfoncer ; aussi lui semblait-il qu’il n'avait pas wurché, tant il s'était senti soutenu, Enfin il u rendu témoignage que la Mère Murie de S, Joseph lui avait sauvé la vie et qu'il ne pouvait sortir d'un tel danger sans wiracle.” [1 est bon de remarquer ici que ce frère était un habile pharmacien, et qu'en cette qualité il avait rendu à la Mère Marie de S. Joseph d'importants services durant sa longue et pénible maladie, Voici une autre preuve de la délicatesse de ce sentiment de reconnaissance qu'elle avait toujours conservé pour ceux qui l’avaient obligée. ‘ À son décès, elle apparut la nuit à une sœur converse de Tours nommée Élisabeth, qui l'avait élevée toute jeune avec une tendresse maternelle. Elle lui dit en la réveillant : ‘ Ma chère sœur Elisabeth, préparez-vous au voyage, car il est temps de partir,"

La sœur se lève, se rend à l'instant chez la Mèré Supéricure et lai dit: *“ Certainement la Mère Marie de 8. Joseph est morte ; élle vient de m’avertir aussi de ma mort.” Cette sœur, en effet, tomba malade et mourut treize jours après.

Plus tard, à l’occasion de la translation des restes mortels de la Mère Marie de S, Joseph, du jardin au caveau de lu nouvelle église, nous aurons encore occasion de nous écrier : ‘ Que Dieu ést admirable dans ses Saints! .....”

Noms des Religieuses qui habitaient le Monastère à la mort de la Mère de S. Joseph.

Mme. de la Peltrie.

Vén. Mère Murie Guyart de l'Incarnation, Supérieure, Rév. Hire Marie de la Troche de S. Joseph, Assistante, 4 Marguerite de Flécelles de S. Athanase, Dépositaire, ‘Marie Le Bugle de Ste. Claire, Conseillère, 4 Cécile Ricner de Ste. Croix, Conseillère, ‘4° Anne Compain de Ste. Cécile, 4 Anne du Lézenet des Seraphins, #4 Anne Le Boue de Notre-Dame, ‘4 Charlotte Barré de S. Ignace, Æ Philippe-Gertrude de Boulogne de S. Dominique. Sœurs Converses.

Sr. Anne Bataille de S. Laurent, 4 Catherine Lézeau de Ste. Ursule.

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