ÉTAT DE LA COLONIE DE 1642 À
TRIOMPHES DES IROQUOIS ET RUINE DES HURONS ; L’ÈRE DES MARTYRS; PIÉTÉ ET DÉVOUEMENT DES COLONS.
Cette époque fat signalée par les courses désastreuses et les triomphes des Iroquois. La paix des Trois-Rivières (1645) n'avait été qu’un sursis ; dès l’été de 1648, ces implacables ennemis inangurèrent l'accomplissement de leurs projets par le terrible épisode du massacre et Je la dispersion de la nation huronne. En moins de quinge mois, ils avaient ravägé toutes les bourgades de
la péninsule huronne; ils poursuivirent ces malheureux dans toutes les directions, n'épargnant pas un seul campement sur l'Outaouais, Ja rivière Saguenay, portant la destruction et la mort jusqu’au milieu des paisibles Montagnais de Tadoussac. D'un autre côté, leurs farouches bandes du sud harcelaient sans répit l’île de Montréal, où ne se trouvaient encore, en 1651, qu'environ 50 Français, maintenus par l'énergie et la piété de M. de Maisonneuve, En 1652, ils massacraient le Gouverneur des Trois- Rivières, s’enhardissant de plus en plus et se préparant à fondre sur Québec,
Les diverses tribus sauvages amies des Français étaient terri. fiées. Quant aux malheureux Hurons, point de mire de la rage des Iroquois, on un trouva qui, dans les frayeurs de leur fuite, s'étaient réfugiés vers l’ouest, par delà le lac Supérieur ; d'autres s'étaient jetés au sein même des cantons ennemis. Dans l’automne de 1649, une bande d'environ 300 arrivait à Québec; ils étaient venus avec leur Missionnaire par un long circuit dans la direction du lac Nipissing et de l'Outaouais. En 1651, ils s'établirent à l'Île d'Orléans (Anse du Fort), sur un terrain donné par les Ursulines. Leur église fut la première bâtie dans l’île,
Cette époque montre dans tout son jour l’héroïsme de la piété et du dévouement des Missionnaires et des colons.
L'ère des Martyrs du Canada commença en 1642, par le massacre de René Goupil, interprète, et de trois chrétiens indigènes : Paul, Etienne et Eustache. Le P. Jogues, qui échappa cette fois à la haine des [roquois, eut le bonheur de remporter la palme en 1646, allant de nouveau offrir à ces barbares des paroles de paix et de salut. Je jeune Lalande partagea le glorivux sort du P. Jogues.
Le premier martyr dont le sang féconda le pays des Hurons est le P. Daniel ; il fut percé de flèches, criblé de hailes, et consumé avec son église ‘“ comme une victime d’agréable odeur,” lors du massacre de la bourgade S. Joseph en 1648, Au printemps suivant (1649) à la bourgade S. Louis, les PP. ©, Lalewant et de Brebeuf, subirent les atioces supplices des tortures et dufeu, Le premier, faible et délicat, venait d'arriver dans les
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missions ; il fut vingt heures dans les tourments. Le P. de Brebeuf, fondateur de l'Église huronne et qui avait blanchi dans ses courses apostoliques, véritable personnification de la grandevr et du courage, préchait sur le bûcher même. Ses tourmer durèrent trois heures, mais avec un raffinement de barbarie se ñom.
Dans l'automne, à la bourgade S. Jean, le P. Garnier fut percé de balles et assommé par les Iroquois ; et afin qu'il ne manquât rien à l'amertume du calice de ces généreux confesseurs de la foi, le jour suivant (8 décembre) le P. Chabanel tomba sous les coups d’un Huron apostat.
En 1652, les Iroquois massacrèrent encore le P. Buteux au campement des Attikamègues, et en 1656, le P. Garreau eut le iwôme glorieux sort sur l'Outaouais,
Les PP. de Noue et Menard périrent victimes de leur dévouement: le premier mourut de froid en 1645, allant des Trois- Rivières au fort Richelieu; le second s’égara, ayant quitté l'Outaouais pour rejoindre une colonie de Hurons qui avait fui jusque «sur les bords du Mississipi.
Notre Vén. Mère a consacré d’admirables pages à ces héros du Christianisme, dont les ntissions s’étendaient des côtes de l’Acadie aux sources du Mississipi, et À d'immenses profondeurs au nord et au sud du $. Laurent; les difficultés qu'avaient à combattre ces hérauts de la foi, n'ont peut-être pas d’égales dans les annales de l'Église, Nos lectrices trouveront les plus intéressants détails à ce sujet dans un opusenle intitulé : Les Martyrs du Canuda, dû à la plame d’un ami vénéré,
Entrons maintenant dans l'intime de notre petit peuple, et voyons comment il s’organisait et se maintenait au milieu de cette barbarie.
La ville de Champlain, encore à son berceau, se voyait déjà en possession de trois établissements religieux, d'où se répandaient comme d'autant de foyers lumineux, la connaissance et les bienfaits du Christianisme, Le collége des RR. PP, Jésuites avait été rebâti après l'incendie de 1640, et députait sans cesse de nouveaux athlètes sur la sanglante arène du martyre, Les Mères Hosyitalières, plus que jamais nécessaires à la colonie, s'épui-
saient généreusement à secourir les pauvres et les malades, tant sauvages que français. Les Ursulines, surchargées de travail au milieu de leurs néophytes et des jeunes filles qu’elles formaient à la piété et aux bonnes mœurs, avaient eu dans l’espace de treize ans à construire deux fois leur Monastère, et cela avec de si faibles ressources qu’il faut y reconnaître une protection visible du ciel. Québec posait ainsi, avec ses premiers fondements, les bases de cette piété solide, qui s'est étendue à mesure que le pays s'est peuplé davantage, et qui s’est perpétuée jusqu'à nos jours.
Les habitations de Montréal et des Trois-Rivières ne subsistaient que par miracle. ‘ Les habitants des Trois-Rivières, dit le R. P. Ragueneau, attribuent leur conservation au recours extraordinaie qu’ils ont eu à la sainte Vierge, dont il y avait un petit oratoire dans chaque maison : l’un était dédié à Notre-Dame
de Lorette, l’autre à Notre Dame de Liesse, les autres à Notre Dame des Vertus, du Bon-Secours, de Bonne Nouvelle, de la Victoire, et à quantité d’autres titres sous lesquels on honore la sainte Vierge en divers lieux de la Chrétienté. C'était une dévotion ordinaire à ces pauvres habitants d'aller visiter ces petits oratoires en divers jours de la semaine, principalement les samedis, que le concours y était plus grand; et en chaque maison, matin et soir, tout le monde se rassembluit pour y faire les prières en commun et l'examen de leur conscisnce, et pour y dire les Litanies de la très-sainte Vierge, le chef de la famille étant d'ordinaire celui qui faisait les prières, et auquel tous les autres réponduient, femmes, enfants, serviteurs.
‘“ À Québec et aux habitations (1) qui en dépendent, cette façon de faire les prières matin et soir, a été une dévotion ordinaire, chaque maison ayant pris un Saint pour patron, et fait un vœu public, que chacun se confesserait et communierait au moins une fois le mois... La plupart de ceux qui sont en ce pays avouent
(*) Il y avait des habitations au cap Tourmente, à Beauport (Bourg Fargy) ; au coteau Sie. Geneviève, à N. D. des Anges, dans les limites de Québec ; à Sillery, à la pointe de Lauzon (Pointe Lévis), à l'Ile d'Orléans.
qu’en aucun lieu du monde ils n'y avaient trouvé, ni plus d'imstruction, ni plus d’uide pour leur salut, ni un soin de leur conscience plus doux et plus facile.”
Voyons maintenant quelle était l'union, la chnrmante aménité de mœurs qui régnait alors dans le pays. Le jour de l’an qui a tant de jouissances pour notre génération, devait en avoir encore davantage alors que toute la colonie ne formait à bien dire qu'une seule et même famille, Aussi les étrennes faisuient-elles la ronde ; on s’adressait réciproquement des cadeaux, et il y a vraiment plaisir à voir le docte et vénéré P.J, Lalemant présenter d'abord à M. le Gouverneur un beau volume d'œuvres choisies, à M. Bourdon, une boussole réputée ‘ magnifique,” et distribuer de tous côtés force méduiiles, livres, chapelets.
Dès la pointe du jour, le canon du Fort avait annoncé la joyeuse fête, ‘et souvent les principales visites étaient déjà faites, quand la cloche appelait la petite population à l'église paroissiale pour la grand’messe, Dans l’empressement général de se fuire les souhaits de la nouvelle année, il arriva même une fois que le bien-aimé M. de Montmagny devança les Révérends Pères ! Le us était grave, aussi y eut-il assemblée générale chez ces derniers, pour aviser aux moyens qu’à l'avenir le noble Chevalier fût salué le premier.
Quant aux habitantes du cloître, elles n'étaient pas les dernières à prendre part à la fête; leur compliment de bonue année s’adressait par écrit dès la veille avec étrennes d'ouvrages, 4gnus Dei, ete., et elles recevaient en retour des traités sur la vie spirituelle, et divers objets de piété. On vivait ainsi dans la joie la plus entière et la plus franche, prêt toutefois à s'exhorter au martyre au moment même, si l’occasion s’en fut présentée,
Cétte union des esprits et des cœurs, cette gaieté d’entrain d'ailleurs si vaturelle aux enfants de la vieille France, devaient être un grand udoucissement aux épreuves de cette époque, qui, sous le triple rapport du courage militaire, du dévouement et de la piété, peut bien être considérée comme l'âge d'or de la colonie,