‹ Les Ursulines de Québec [microforme]Chapitre 79 sur 156 · PREMIÈRE VISITE ÉPISCOPALE DU MONASTÈRE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE VISITE ÉPISCOPALE DU MONASTÈRE

Au mois d'avril 1660, Mgr. de Laval fit sa première visite épiscopale du Monastère. Les Religieuses furent grandement consolées en voyant le zélé Prélat s’occuper sitôt de leursintérêts spirituels. Un incident

(1) Nous trouvons dans nos annales lors du troisième incendie de l'Hôtel-Dieu de Montréal en 1734. ‘ Pour témoigner à nos chères Sœurs la part que nous preuions à leur malheur, notre Communauté leur a envoyé cent livres en espèces, et du linge, de l’étoffe, de la vais. selle et autres choses nécessaires à Ja vie pour la valeur d'environ quatre cents livres. Notre volonté eût été de leur donner bien davantage.’?

On voit par là que le temps n’a jamais pu refroidir l'amitié qui s'est établie entre les deux Communautés, il y a plus de deux siècles.

C'est à la suite de cet accident lamentable que les Hospitalières de Montréal se refugièrent dans une habitation pauvre et incommmode située auprès de la chapelle de Bon-Secours, qui, en peu de temps, servit de tombeau à plusieurs d’entre elles. Onze périrent victimes de leur charité dans une maladie épidémique. Parmi ces généreuses Sœurs se trouvaient quelques-unes de nos anciennes élèves, entre autres la Sr. Elisabeth du Gué, qui était au pensionnat en 1694, avec Milles. Hélène-Marguerite de Hautmesnil et Marguerite Trottier.

Nos Mères paraissent avoir eu bonne main pour former, non-seu. lement des Religieuses Institutrices, muis encore des Hospitalières. Par les documents du temps, confrontés avec le Dictionnaire Généalogique récemment pubhé par M. l'abbé C. Tanguay de Québec, nous voyons avec beaucoup de cousolation que notre pensionnat a fourni presque toutes les premières Hospitalières de Québec et de Montréal.

HISTOIRE DÜ MONASTÈRE, 285

de cette visite donna toutefois de l’inqniétnde à nos Mères. Monseigneur examinant les Constitutions composées par le R. P.J. Lalemant et reçues de la communauté en 1647, proposa d'y faire des changements notables. La Vén, Mère, qui savait avec quelle bénédiction on avait observé jusque-là ces Constitntions, en fut alarmée, ‘“ car, disait elle, quand on est bien il faut s’y tenir, parce qu’on est assuré qu'on est bien ; mais en changeant, on ne sait si on sera bien ou mal.”

Ces Constitutions avaient été dressées avec un soin admirable, ‘et avec tant de déférence à nos sentiments, dit la Vén. Mère, qu'il n’y a chapitre que chaque sœur n'ait lu trois fois, et dont elle n'ait conféré avec lo KR. Père, disant en toute liberté ses pensées et ses sentiments, Le chapitre était ensuite présenté à la com aunauté pour être reçgn par suffrages secrets, et il n’y en a pas nn seul que toutes nos sœurs n'aient reçu... 11 faut avouer qu'il ne se peut rien voir de mieux concerté ni de plus propre à notre dessein et Institut en ce pays.”

Le digne Prélat, qui avait donné une année a la Communauté pour a discussion de cette affaire, changea lui-même de sentiment et confirma les Constitutions primitives, qui furent observées jusqu’à l'adoption des Constitutions de Paris en 1681.

Nos lectrices nous sauront gré d'ajouter ici quelques mots d'explication sur la forme de gouvernement qui régissait nos Mères il y a deux siècles, et qui est passé jusqu’à nous, sans révolution ni réforme.

La constitution d’un Monastère ressemble beancoup à la constitution de l'Église elle-même, Pour mieux développer cette idée, nous ajouterons que de profonds penseurs ont souvent dit, que le gouvernement gé-

néral de l'Église renferme ce qu'il y a de mieux dans les differentes formes de gouvernement inventées par les hommes, Ce gouvernement revêt la forme monarchique dans la personne de Notre Saint Père le Pape, qui décide des questions en dernier ressort ; il est arislocratiqueet constitutionnel dansles conciles, où les Pères de l'Église se réunissent pour délibérer, et ne décident qu’à la majorité. Dans la personne des fidèles, ce gouvernement devient, pour ainsi dire, républicain ; car dans l'Église catholique, les fidèles de tous ordres ont

. une voie ouverte vers les diverses dignités de l'Église :

voilà pour le gouvernement de l'Église en général.

Maintenant, pour ce qui regarde tout ordre religieux régulièrement constitué, il y a, comme dans l'Église, un preunier supérieur, qui est ordinairement l'Évèque diocésain ; ensuite une supérieure à l'intérieur du Monastère, qui, avec son conseil, gère les affaires importantes ; et en troisième lieu le corps eflectif, composé des membres de la Communauté, lesquels, avec le temps, sont éligibles aux divers emplois et charges de la maison.

$l2.——LE MONASTÈRE EN ÉTAT DE SIÉGE,

Nos lectrices ont déjà vu nos Mères en des circonstances bien variées et difficiles; elles ont eu lieu d’admirer lenr constance au jour de l'épreuve et leur infatigable zèle dans les œuvres de leur Institut ; mais,ce qu'elles n'ont pas encore vu, c'est leur courage militaire en face de l'ennemi.

Les habitants de Québec étaient pour la plupart dispersés dans les champs au printemps de 1660, quand soudain se répand la nouvelleque douze cents [roquois,

assemblés dans les environs de Montréal, complotent

de perdre toute la colonie, “ et que dans ce but, ils vont commencer par la capitale où réside Ouonthio, afin qu'ayant coupé la /éle, il leur soit plus facile d'abattre les membres :” c'est à dire, qu'après avoir pris Québec, ils foudront sur les Trois Rivieres et Moutr'al, pour anéantir à jamais en Canada la race française !

Qu'on s’imagine s'il est possible la terreur qui se répand purtout à cette nouvelle ! On ex ose le N. Sacrement pour implorer lu miséricorde de Dieu, et l’on se recommande à la sainte Vierge. Monseigneur, craignant pour les religieuses, leur ordonne de sortir de leurs maisons, et les fait conduire chez les RR. PP. Jésuites, où on leur assigne des corps de logis séparés : aux Ursulines, celui de ia Congrégation, et aux Hospitalières, un autre qui en était voisin. “On ôta le S. Sacrement de notre chapelle et on le porta processionnellement dans l’église de nos RR. Pères. Nous suivions toutes deux à deux. Jamais, ajoute le Récit, on ne vit une telle procession.”

“ Quand les habitants nous virent quitter une maison aussi forte que la nôtre,” dit la Vén. Mère, “ car celle de l'Hôpital est mal située au regard des [roquois, ils furent si épouvantés qu'ils crurent que tout était perdu. 1is abandonnèrent leurs maisons et se retirèrent, les uns dans le fort, les autres chez les Révérends Pères, les autres chez Mg: notre Évéque, et les autres chez nous où nous avions six ou sept familles, tant chez nos domestiques, que dans nos parloirs et offices extérieurs. Le reste se barricada de tous côtés dans la Basse-Vilie où l’on posa plusieurs corps de garde.”

Cependant le Monastère avait été mis en état de siége. ‘“ L'on avait fait quantité de redoutes, dont la plus forte était proche de notre écurie, pour défendre

LÉSANSANES Le, LÉ, de 6 à | dit A4 4e Gi

la grange d’un côté et l'église de l’autre. Toutes nos

fenêtres étaient garnies de poutreanx et mnrailles à

moitié avec des menrtrières. L'on avait fait des dé-

fenses sur nos perrons, Il y avait des ponts de com:

munication d’un appartement à l'antre, et de notre

maison à celle de nos domestiques. Nous ne pouvions

même sortir duns notre cour que par une petite porte

À à moulinet, où il ne pouvait passer qu’une personne à

Le la fois. En un mot, notre Monastère était converti en

un fort gardé par vingt-quatre hommes bien résolus.

4 L'on avait posé des corps de garde aux deux extrémités

de notre maison, et la faction s'y F'isait régulièrement.

“ J'eus permission de ne point sortir, ajoute la Mère

de l'Incarnation, alin de ne pas laisser notre Mo-

nastère à l'abandon de tant d'hommes de guerre, à

qui il me fallait fournir les munitions nécessaires, tant

pour la bouche que pour la garde, Trois autres reli-

gieuses (!) demeurèrent avec moi, Je n'avais vucune

crainte, ni duns l'esprit, ni à l'extérieur; mais je vous

avoue qne je fus sensiblement touchée, voyant qu'on

nous tait le S. Sacrement. Une de nos sœurs noin-

mi mée de Ste, Ursule pleurait amèrement et demeurait (ae | inconsolable.”

Une nuit s'étant ainsi passée dans les transes, le: lendemain matin, après la messe, on ramena à leur Monastère lu famille émigrée des Ursulines et de leurs élèves. Le soir venu, elles reprirent le chemin du Collége des Rivérends Pères: cette scène, qui heurensement ne devait pas avoir de dénouement sérienx, se renouvela pendant huit jours Jngeant alors que le Monastère était suffisamment fortifié, on permit aux

(?) Notre vénérable Mère de l’Incarnation avec ma sœur de 8, , Ignace, et nos sœurs de Ste. Ursule et de la Passion, fureut, dit le Récit, les amazones de notre Monastère.’

religieuses d'y demeurer, sahs cependant oser encore y remettre le S. Sacrement, ce qui était pour nos bonnes Mères la plus sensible de toutes les privations,

Le 8 juin, on commençait à se rassurer un peu, lorsqu'on apporte tout à coup lu nouvelle que les [roqnois sont à la veille de tomber sur Quéhec, ‘“ En moins d'une demi-heure, dit la Vén. Mère, chacun fut rangé en son poste et en état de se défendre. Toutes nos portes furent de nouveau barricadées, et je munis tous nos soldats de ce qui leur était nécessaire, Les femmes étaient tout à fait effrayées.”

On redouble les prières; la confiance en la protection de Marie était sans bornes. ‘“ Un de nos domestiques, que je faisais travailler à nos fortifications, me dit avec une ferveur tout animée de confiance : * Ne vous imaginez pas, ma Mère, que Dieu permette que l'ennemi nous surprenne ; il enverra quelque Huron par les prières de la siinte Vierge, qui nous donnera les avis nécessaires pour notre conservation. La sainte Vierge a coutume de nous faire cette faveur en toute occasion, elle le fera encore à l’a. venir.” Ce discours me toucha fort, ajoute la Vén, Mère, et nous en vimes l'effet dès le jour même ou le lendemain. Deux Hurons qui avaient été pris, et qui s'étaient sauvés comme miraculeusement par l’assistance de la sainte Vierge, arrivèrent à Québec apportant la nouvelle du généreux dévouement de Daulac et de ses compagnons, et de la retraite de l’ennemi. Cette nouvelle fit cesser la garde dans tous les lieux, excepté dans les forts, et tout le monde commença à respirer, car il y avait cinq semaines qu'on n'avait point eu de repos ni de jour ni de nuit. Cependant, je n’ai pas vu qu'aucune de nous ait été hors de sa

tranquillité. Le bruit même de la garde ne nous donnait aucune distraction, Nos gens n'entraient dans notre clôture que le soir: ils en sortaient le matin pour aller à leur travail, notre dortoir étant toujours bien fermé. La nuit on leur laissait les passages d'en bas et les offices ouverts, pour faire la ronde et la visite.

“ Pour mot, je vons assure que J'étais extrêmement fatiguée : car encore quo je fusse enfermée dans notre dortoir, mon oreille néanmoins faisait le guet toute la nuit de crainte d'alarme, et pour être toujours prête à donner à nos soldats les munitions nécessaires en cas d'attaque. Nous avions vingt-quatre hommes auxqnels il fallait donner tous les besoins de guerre et de vivres. Ils étaient divisés en trois corps de garde et faisaient la ronde toute la nuit par les ponts de communication qui allaient partout, et nous gardaient ainsi fort exactement Enfin, nous fümes heureuses d’être délivrées de ce fardeau, et l’on en chanta un Te Deum en toutes

les églises.” Mais, outre les vingt-quatre hommes dont il est ici parlé, ‘a Mère de l'Incarnation avait d’autres soidats ‘ awil ne faut pas oublier. ‘Toutes les avenues des cours étaient barricadées, dit-elle; nous avions une douzaine de grinds chiens qui gardaient les portes de dehors, et dont la garde valait mieux sans comparaison que celle des soldats pour écarter les sauvages ; car ils EE craignent autant les chiens français que les hommes, parce qu'ils se jettent sur eux et les déchirent quand ils les peuvent attraper,” (!)

(*) Ces bons chiens de notre Mère de l’Incarnation nous rappellent les chiens du nord transportés au sud (Texas), I! nous semble les entendre hurler à l'approche des noirs qu'ils ne connaissaient pas; c'étaient sans contredit les meilleurs gardiens en ces occaeions.

Le danger éminent était passé, cependant l'on n'était pas encore en parfaite assurance à l'égard des Iroquois; “ car si l'ennemi vient à l'automne, dit la Vén. Mere, il ravagera les moissons:; s’il vient au printemps, il empêchera les semences.” En septembre, elle écrivait : “ [1 y a près de cinq mois qu'il se fait tous les jours un salut solennel où le S. Sacrement est exposé, afin qu'il plaise à Dieu de protéger le pays.” Ille protégea en effet, et à part quelques surprises particulières, on en fut quitte pour la peur, chacun éprouvant en son âme un nouveau degré de confiance en la Providence divine sous la protection de Marie.

Page 1