‹ Les utopistes de l'amourChapitre 3 sur 28 · CHAPITRE PREMIER L'HÉRITAGE MÉDIÉVAL · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER L'HÉRITAGE MÉDIÉVAL

II n'y a guère d'époque plus curieuse, émouvante et ardente que la Renaissance française. A nos traditions et à nos rites, aux croyances et aux façons de sentir élaborées par plusieurs siècles de civilisation médiévale, se mêlent tout-à-coup des afflux étrangers. Venant d'Espagne et surtout d'Italie, de ces pays méditerranéens où les désirs flambent au soleil, ils apportent la passion sensuelle, la danse des plaisirs, le culte de la nature et de la volupté. Et brusquement l'antiquité surgit, vivante, des manuscrits et des cloîtres où les clercs la gardaient comme une morte embaumée. Elle ranime ses symboles, ses philoscphies

et SCS morales, ses systèmes du monde, ses disputes d'école. Elle ramène à la lumière tout l'immortel paganisme, ses héros, ses muses et ses dieux.

On a communément le tort de se figurer que cette invasion submergea tout, arracha nos qualités nationales, détruisit notre patrimoine, déjà si noble et si précieux, pour inaugurer notre âge classique dont l'art et la littérature, d'inspiration purement grecque et latine, seraient ainsi sans racine dans notre passé. Quand la Renaissance éclata, la pensée française, après avoir produit au moyen ûge, en langue latine et en langue vulgaire, une magnifique floraison, — œuvres théologiques et mystiques d'un Saint-Bernard, d'un Guillaume d'Auvergne et d'un Gerson, épopées des cycles d'Arthur et de Charlemagne, poèmes comme le Roman de la Rose, farces et mystères, contes et fabliaux, — ne fournissait plus qu'une sève assez pauvre. Elle avait besoin d'un tonique, d'un stimulant, d'ua aliment nouveau. L'influence de l'antiquité, de l'Italie et de l'Espagne joua pour elle ce rôle. Avec la ferveur d'un néophyte, elle se mit à leur discipline et voulut s'imprégner de leurs idées, de leurs sentiments, de leurs croyances. Elle s'efforça, de bonne foi et fougueusement, à se dépouiller de soi-même. Loin d'y réussir, loin d'introduire et de transplanter tout de go chez nous les inventions d'ailleurs et d'autrefois, à son insu elle les modifia profondément pour se les assimiler et adapter. Ce qu'elle emprunta au dehors, ce ne fut en somme que le vêtement dont elle allait parer ses créations. Sous ces apparences elle persista, raisonnable et sub-

tile, tendre et railleuse, truculente et fière, dans Toriginalité vigoureuse qu'elle devait à l'âme même de notre race et qui bientôt aboutit à ce miracle, non point grec ou latin, mais autochtone, du classicisme français.

Le moyen âge avait envisagé l'amour de deux manières opposées. Les épopées courtoises et la poésie lyrique des trouvères et troubadours faisaient de lui un sentiment très-pur et plus fort que toutes vicissitudes, invincible à Tinconstance et à l'oubli. Elles établissaient la suprématie de la femme, chaque chevalier se choisissant une dame à qui consacrer chastement son cœur, son rêve et ses exploits : pour avoir encouru un reproche d'elle il se jetait dans les aventures, subissait pendant des années mille dangers, et à son retour était admis, — récompense nonpareille, — à l'honneur de lui baiser la main. Soumettant l'amour à un code et à des lois, elles instituaient, à-demi sérieusement, des cours d'amour, vrais tribunaux chargés de résoudre les questions de principes et de juger les dissensions des amants. Elles proclamaient toutefois son indépendance première ; il n'avait à s'empêcher, dans son choix, d'aucune contrainte et à écouter que son désir. Une seule règle limitait la liberté de son élection : la femme n'avait pas le droit de prendre pour amant son mari. Ce que ie moyen âge organisait ainsi, c'était donc en quelque façon un cocuage légitime, sentimental et vertueux.

Au contraire les contes et fabliaux, vidant l'amour de toute spiritualité, le réduisaient à l'acte charnel. Donnant des mœurs contemporaines une vive caricature, facétieuse, volontiers ordurière, ils traitaient les

femmes sans nulle galanterie, daubaient avec entrain leur perfidie, leur indiscrétion, leur humeur acariâtre, moquaient de même les maris trompés.

On a prétendu discerner dans Tune de ces conceptions un produit germanique, dans l'autre l'expression du vieux fonds populaire et gaulois. Celle hypothèse arbitraire est contredite par les derniers historiens qui ont démontré l'origine nationale des chansons de geste, et par tout le lyrisme provençal. Aussi bien n'avons-nous pas ici à faire l'exégèse de ces deux traditions que le moyen Age léguait au xvi« siècle et qu'on peut nommer, conformément à l'usage qui a prévalu de nos jours, la tradition courtoise ou chevaleresque et la tradition gauloise.

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