CHAPITRE II L'AMOUR SELON SAINT PLATON
Le platonisme a subi au cours de notre ère un surprenant avatar dont le prestige nous éblouit encore et transfigure à nos yeux la philosophie de la République et du Banquet. On continue de proposer aux écoliers Socrate et Platon comme les précurseurs du christianisme, les guides de toute raison et de toute vertu, les plus généreux des législateurs. Or l'évidence, pour qui aborde sans prévention les dialogues platoniciens, c'est que Socrate était un dangereux sophiste que ses juges devaient condamner ; et c'est que Platon, aggravant encore l'enseignement de son maître, ornait d'éloquence et de dialectique les pires divagations, mêlait et brouillait, dans la trame brillante de son style, toutes les notions fondamentales, du vrai et du faux, du mal et du bien, du juste et de l'injuste. Platon invoque toujours la justice et la vertu. Eh oui. Mais en leur nom, dans sa République d'où il chasse les poètes, il institue la tyrannie de l'Etat, la communauté des biens, des femmes
et des cnfanls. Et dans le Banquet, s'il fixe pour objet à l'amour la beauté suprême, spirituelle et incréée, n'oublions point qu'il l'incarne et Thonore voluptueusement, à la mode de Vénus-Uranie, dans le corps des garçons adolescents.
C'est à la Renaissance que le platonisme a reçu l'essentiel de son déguisement. Il nous arrivait alors d'Italie, déjà singulièrement costumé : à la cour des Médicis, Marsile Ficin et ses disciples, saluant en Platon le premier des Pères de l'Eglise, l'annonciateur de l'Evangile, avaient retrouvé dans ses œuvres tous les dogmes chrétiens. En France, le platonisme poursuivit sa métamorphose en se combinant avec la tradition chevaleresque de l'amour.
Il eut pour premier foyer l'école de Lyon qui précéda la Pléiade. En l'an 1S42, le docte Heroët, qui fut dix ans plus tard évéque de Digne, publia son poème de la Parfaite amie, laquelle, parlant ellemême dans ces vers, expose la théorie de l'amour pur, transmué en religion, vénéré comme étant ici-bas la source de tous les biens : bonheur, science, bonté, vertu, beauté même, — « qui n'aime point ne saurait être belle », — sincère et constant. La Parfaite Amie s'est dévouée tout entière à celui qu'elle a élu :
Je l'ai aimé, je l'aime, et l'aimerai...
Je le voulus seul seulement choisir
Pour conducteur et roi de mon plaisir (1).
Ce qu'elle a chéri dans son ami, ce n'est ni ses richesses, ni sa puissance, ni sa gloire : « C'est que de
lui n'ai rien que lui aimé (2). » Elle l'aime d'une affection tendre, respectueuse et chaste :
Et si ne crains que jamais temps détruise
Une amitié qui est trop mieux assise
Que sur beauté, fondement non durable (3).
Méprisant la jalousie, elle se réjouit au contraire si d'autres femmes, et plus belles qu'elle-même, adorent son ami qu'elle ne craint point de comparer à Dieu :
Ne voyez-vous qu'en amitié divine
L'un ne craint point que l'autre le ruine ?
Qui aime Dieu ne cèle son désir.
Et ne reçoit guère plus de plaisir
A être aimé, qu'à voir autre attiré
De la beauté que tant a désiré.
Ainsi je fais de mon terrestre Dieu (4),
La Parfaite Amie, d'ailleurs, a un mari, mais négligeable, et à qui elle ne fait qu'une allusion. Aussi bien notre amour ne dépend point, dit-elle, de notre volonté, puisque les amants, s'étant liés au ciel dans une vie antérieure, sont attirés l'un vers l'autre icibas : la beauté périssable que nous voyons reluire aux corps humains n'est qu'une étincelle de l'immortelle beauté. Et c'est pourquoi la mort n'a point de prise sur le vrai amour :
Si suis-je bien dès cette heure certaine Que, réchappes de la prison mondaine.
Irons au lieu qu'avons tant estimé...
Là réunis et nous reconnaissants, Serons toujours (non parfois) jouissants, Et à jamais vivants amis ensemble (5).
Ainsi dans ce poème et dans quelques autres, l'Androgyne, où il a adapté le célèbre mythe du Banquet, la Complainte d'une dame surprise d'amour, Heroët magnifiait l'amour en vers simples et graves, où transparaît la noblesse du sentiment. Pourtant ils ne furent pas sans inquiéter TEglise, qui tint longlemps leur auteur en suspicion. Et cette méfiance n'était que trop fondée. Outre que la sainteté de l'amour humain et l'existence antérieure des âmes sont des dogmes fort peu orthodoxes, la Parfaite Amie, en dépit de sa délicatesse, ne laissait pas d'ouvrir la voie aux plus hardies lubricités :
Or s'il advient quelquefois en la vie
Que, l'âme étant en tel état ravie,
Les corps voisins comme mort délaissés,
D'amour et non d'autre chose pressés,
Sans y penser se mettent à leur aise,
Que la main touche ou que la bouche baise,
Cela n'est pas pour déshonneur compté ;
C'est un instinct de naïve bonté,
Si, cependant que les maîtres jouissent,
Les corps qui sont serviteurs s'éjouissent ;
Et quand des deux la jouissance advient,
Pris le plaisir, plus ne leur en souvient ;
Ni les esprits sauraient être recors
De ce qu'ont fait en absence les corps (6).
Bref les âmes en extase ne sont plus responsables des corps qui prennent librement leurs voluptés. Avec une doctrine si complaisante, plus on est saint et plus on peut gaillardement commettre le péché de la chair : ce n'est rien, les âmes ne l'éprouvant pas. Ce qu'Heroët enseigne de la sorte, ce n'est autre chose que la vieille hérésie gnostique renouvelée au moyen âge par tant de sectes, notamment les Cathares et les Albigeois, et que bientôt le quiétisme allait ressusciter. Lui-même, probablement, le poète du chaste amour, ne pensait point à mal et eût réprouvé toute licence luxurieuse. Cest ainsi que les idées les plus honnêtes deviennent promptement paillardes. Il tolérait seulement une caresse ou un baiser ; mais l'imprudent, supposait-il que les âmes étant en voyage, les corps dussent se contenter d'un baiser ?
Autour de 1550 de nombreux écrivains lyonnais dont le plus illustre, Maurice Scève, dédiait en 1554 son poème à son amante Délie, objet de plus haute vertu, développèrent en vers et en prose un thème analogue à celui de la Parfaite Amie. L'Amant ressuscité de la mort d'Amour (1555), roman de Théodose Valentinian, est un de ces ouvrages les plus significatifs. Il nous conte le tourment et la guérison d'un amant qui, envoyé en mission par son prince, apprend qu'en son absence sa dame s'est mariée. Mais l'intérêt du livre est moins dans l'anecdote, tout encombrée de digressions pédantes, que dans ses
préceptes d'amour. A votre estime, quels sont les humains les plus experts à l'amour ? Vous ne devinerez point. Ce sont les philosophes, assure notre auteur :
« Y a-t-il chose plus propre à vrais et parfaits amants, voire plus nécessaire, que l'intelligence de leur amitié et de leur concorde ? Lesquelles deux sont certes du gibier de la philosophie... Il faut donc que ces miens amants soient versés en philosophie, sans laquelle certes il ne leur serait possible eux maintenir en la perfection (7). »
Bien entendu cette^philosophie, ce sera celle de Platon,«ce grand et divin philosophe (8) ». Elle les instruira sur la nature et les qualités de l'amour :
« Je viens maintenant au fondement sur lequel je veux bâtir et construire la vraie et parfaite amour. Lequel fondement je constitue être la vertu. Car il n'y a chose certes, ni plus aimable que la vertu, ni qui plus sache forcer et ravir les personnes à amour et dilection. — De la parfaite sagesse vient la parfaite amour (9). »
Cet amour devra fleurir « en sainteté, en innocence, bref en toute louange et honneur (10) ». Mais à la différence de Maurice Scève et d'Heroët, Valentinian assigne à l'amour le mariage comme fin :
« Toutes les personnes qui furent oncques par le passé en ces termes, qui y sont à présent, et qui dorénavant y seront, ont été, sont ou seront provenus en la conjonction du mariage, immédiatement et particulièrement de la main de Dieu (il). »
Pour être devenus époux, les amants n'en sont pas moins tenus à observer la modestie et la pudeur :
« C'est bien l'une des plus grandes vilenies du monde de voir un mari amoureux de sa femme de la façon de laquelle celles qui sont vilaines et adultères sont aimées (12). »
S'ils ont su s'élever jusqu'au vrai amour, jusqu'à l'amour spirituel, les amants ne souffriront ni du temps ni des séparations ;
« Encore que nos corps pour un bref temps se puissent dire absents et éloignés Tun de l'autre, si est-ce que nos âmes et nos esprits, étant conjoints et comme liés ensemble par une si parfaite amour, ne seront oncques séparés. Nous-mêmes donc ne serons l'un de l'autre séparés aucunement, étant nos vraies personnes, c'està-dire nous-mêmes, plus en nos âmes et esprits qu'en nos corps qui ne sont que comme les maisons, comme les vêtements et habits d'iceux nos esprits (13). »
La mort même n'est pas assez puissante pour les disjoindre :
« Car l'un des amants étant décédé, il vit toujours en celui qui demeure. — L'amour contient tout... Qui regarde son ami ou amie, il contemple comme un exemple, comme un miroir de soi-même. Qui est la raison pour laquelle les absents sont présents, les pauvres sont riches, les faibles sont forts et rudes, et ce qui est plus difficile à dire, et encore plus à croire, les morts sont pleins de vie (14). »
iO LES UTOPISTES DE l'aMOUR
Sous François I" et Henri II maints poètes de cour, tels que François Habert et Charles Fontaine, rimèrent à la louange du chaste amour que l'école de Lyon avait mis à la mode. Comme ils ne l'ont orné d'aucune nuance nouvelle, ils ne valent point qu'on s'arrête à eux. Des grâces plus séduisantes nous attirent auprès d'une très-haute princesse, Marguerite, sœur de François P' et reine de Navarre.
Elle a laissé, dans VHeptaméron, un tableau de la société de son temps, — ouvrage exquis par l'agrément de la narration, la qualité du sentiment et du langage, aussi exempt de pruderie et de pharisaïsme que de grossièreté. Le puritanisme moderne ne permettrait point à une honnête femme d'écrire un livre de style si net et si franc. Marguerite ne conservait pas beaucoup d'illusions sur l'humanité qu'elle a dépeinte sans fade embellissement. Déçue par l'amour qu'elle avait tant aimé en la personne de son médiocre mari Henri d'Albret, elle ne renonçait point toutefois à son rêve d'un amour parfait. A plusieurs reprises elle l'a exprimé dans VHeptaméron par la bouche de l'un ou l'autre de ses personnages ;
« J'appelle parfaits amants ceux qui cherchent, en ce qu'ils aiment, quelque perfection, soit bonté, beauté ou bonne grâce, toujours tendant à la vertu, et qui ont le cœur si haut et si honnête qu'ils ne veulent, pour mourir, mettre fin aux choses basses que l'honneur et la conscience réprouvent... Il y en a qui aiment si fort et
si parfaitement qu'ils aimeraient mieux mourir que de sentir un désir contre l'honneur et la conscience de leurs maîtresses. — L'amour vrai est un degré pour monter à l'amour parfaite de Dieu, où nul ne peut monter facilement qu'il n'ait passé par l'échelle des tribulations, angoisses et calamités de ce monde visible. — Ceux qui aiment femmes belles, honnêtes et vertueuse ont tel contentement d'esprit à les voir ou à les ouïr parler que la chair est apaisée de tous ses désirs ; et ceux qui ne peuvent expérimenter ces contentements sont les charnels qui, trop enveloppés de leur graisse, ne peuvent connaître s'ils ont âme ou non ; mais quand le corps est sujet à l'esprit, il est quasi insensible aux imperfections de la chair (15). »
Mais cette vertu ne s'en fait point accroire. Elle se défend toute emphase et se plait à sourire. UHeplaméron abonde en réparties narquoises comme celle-ci. Un des conteurs ayant narré les méfaits de deux cordeliers qui avaient tenté de forcer une batelière, une des dames se récrie : « Ha I par ma foi, vous en direz ce que vous voudrez, mais j'eusse mieux aimé être jetée en la rivière que de coucher avec un cordelier. » Alors Oisille de l'interroger en riant : « Vous savez donc bien nager (16) ? » Oisille, c'est une pieuse veuve qui, chaque matin, en présence de toute la compagnie, lit et commente les livres saints. Heureux temps, que la dévotion même avait tant de finesse et de bonhomie 1
C'est dans ses vers, et surtout dans ses Dernières Poésies, retrouvées récemment, pour la joie des lettrés et l'honneur de notre littérature, par M. Abel Lefranc,
que Marguerite de Navarre a plus magnifiquement développé son idée de l'amour. Dans une comédie jouée au Mont-de-^ilarsan le jour de Carême-prenant 15 i7, elle mettait en scène trois femmes : la Mondaine, qui ne se soucie que de se parer, se farder, s'ajuster et se contente d'être belle ; la Superstitieuse, qui s'acharne à se mortifier ; la Sage qui prêche la religion raisonnable, la paix du cœur, le culte divin. Survient une bergère qu'elles essayent d'endoctriner et qui, sans leur répondre, chante :
Qui vit d'amour a bien le cœur joyeux.
Qui tient amour ne peut désirer mieux,
Qui sait amour n'ignore nul savoir,
Qui baise amour, il passe dans les cieux...
Mon âme périr et noyer
Oh 1 puisse en cette douce mer
D'amour, où n'y a point d'amer.
Je ne sens corps, âme, ni vie,
Sinon amour, ni n'ai envie
De paradis, ni d'enfer crainte.
Mais que sans fin je sois étreinte,
A mon ami unie et jointe (17).
Les autres se la figurent folle et la tournent en dérision, ignorant que cette bergère est la Reine de l'Amour de Dieu et, dans son extase, n'est point sujette aux soins ordinaires de l'humanité. Dans un autre poème, le Navire, François 1*', qui vient de mourir, apparaît à sa sœur pour la consoler:
Ma sœur, d'autre œil il faut que tu regardes ; Détourne-toi de cette vaine chair,
Et de Taimer ainsi qu'as fait te garde... Amour, qui prend d'Amour nom et couleur. Qui à la chair par vain plaisir s'attache, Amène au cœur regret, peine et douleur ; L'amour pariait, je veux que tu le sache. Donne plaisir qui est continuel Où d'amertume il n'y a nulle tache (18).
Et comme Marguerite, ne réprimant point sa douleur, cède à ses larmes, il l'exhorte à plus de fermeté :
... Ma sœur, plus tu cuides bien dire.
Plus je te vois encores égarée ;
Tu pleures quand j'ai ce que je désire ;
Et quand j'étais en la vie mortelle.
Pleine d'ennui, tu ne faisais que rire.
Si ton amour était parfaite et telle
Que tu l'as dit, certes tu aurais part
Au grand plaisir de la joie éternelle ;
Mais si charnel encore est ton regard
Que rien que chair en moi tu ne regardes,
A qui je n'ai ni ne veux avoir part...
Si plus que toi tu dis m'aimer ou tant,
Montre-le-moi, et te plaise l'absence
De ton plaisir, sachant que suis content (19).
Jamais l'on n'a demandé à l'amour d'échapper davantage à la nature, de vaincre plus complètement les concupiscences de la chair, de se désintéresser à ce point de soi-même, puisqu'il doit ici, avec l'aide de la foi, non pas seulement se résigner à la mort, mais s'en réjouir et tourner son propre chagrin en félicité. Des critiques modernes ont inféodé Marguerite deNa-
i'i LES UTOPISTES DE l' AMOUR
varre à la Réforme ou même au libertinage. En vérité, c'est la travestir. Si elle protégea contre les persécutions quelques-uns des novateurs religieux, elle ne subit que pour quelques pratiques extérieures l'ascendant de leur secte : son œuvre est totalement étrangère à l'esprit du protestantisme. Et sa foi, loin d'être incertaine ou tiède, embrasait son âme mystique : comme en témoignent ces vers où la Bergère déclare n'avoir crainte ni envie d'enfer et de paradis, ^larguerite de Navarre, de même qu'Heroët, inclinait au quiétisme. On distingue assez bien les éléments de sa pensée, qui sont à peu près les mêmes que pour l'école de Lyon : le platonisme florentin, le chaste amour de Dante et de Pétrarque, les romans espagnols, l'amour courtois et chrétien de la chevalerie. Et tout cela compose une théorie de l'amour que la Renaissance a fait endosser à Platon, — de l'amour spirituel, pur et inaltérable, galant aux dames, principe de la science et de la vertu, plus fort que le temps et la mort, route qui mène à l'adoration divine et à l'éternité.