VICTOR HUGO OU LA LÉGENDE D'UN SIÈCLE
De récents travaux (ceux notamment de mon collègue Louis Barthou, concernant Juliette Drouet, ]yjnic Victor Hugo, Sainte-Beuve) ont attiré l'attention et la discussion sur l'olympien exilé de Guernesey, sur la troisième idole de la démocratie, ou de ce qu'il en reste, les deux autres, d'un culte plus affaibli, étant Gambqtta et Renan. Les circonstances de Texistenee, un court mais instructif passage à travers la famille de l'illustre poète et grand comédien méconnu, m'ont permis de recueillir aussi quelques renseignements inédits sur cette figure historique et légendaire. D'où les remarques que je vais consigner ici. Elles seront, est-il besoin de le dire, d'une complète objectivité. La critique est un art qui tend à devenir une science, et, sans doute,
la première des sciences. L'œuvre est intimement liée à l'homme, à ses habitudes, à ses qualités, à ses vertus, à ses vices, à ses travers. Au cours de ces études, je compte examiner les œuvres dans les hommes et à la lumière des hommes qui les ont créées. Je ne vous dirai pas : u J'aime ou je n'aime pas. » Je vous dirai : « Il me semble que c'est ainsi que les choses se sont passées ou se passent. » Ceci est une suite et un complément à mes Souvenirs, ainèi qu'au Monde des Images et à VHérédo.
On ne peut comprendre grand'chose à Hugo, ni au romantisme, dont il est le père numéro deux (le père numéro un étant Chateaubriand), si l'on ne tient compte de ce fait, psychologique et primordial, qu'il y a en lui prédominance du don verbal, réellement extraordinaire et quasi tératologique, sur la raison et même sur l'imagination. Hugo est le cas d'un homme, exceptionnellement riche en vocables de toutes couleurs et de tous flamboiements, et en assemblages rythmiques de vocables, assez pauvre en imagination, et indigent en raison. Son œuvre est à sa ressemblance. Elle donne à l'oreille un immense plaisir, à la sensibilité intellectuelle un plaisir moindre, à l'esprit une perpétuelle déception.
La surabondance verbale et rythmique de Victor
Hugo n'a pas besoin j d'être démontrée. C'est un (( phasique », c'est le « phasique » par excellence chez qui le mot appelle le mot, par écholalie, synonymie, et tous les échos intérieurs connus, chez qui la métaphore appelle la métaphore. Une grande partie de son prestige, de la fascination qu'il a exercée sur ses contemporains, vient de là. Il aimait les mots, il jonglait avec, il les assemblait, les coupait, les désarticulait, en latin comme en français, dans des à peu près fort amusants et des calembours souvent ingénieux, qui lui donnaient (vu son immense orgueil) l'impression du sublime. A Guernesey, sur la porte de la chambre de son ami intime, et intime ennemi Vacquerie, flamboyait cette devise : « I, ora, clama... » Prie, va, crie! Vacquerie ne priait guère, il ne clamait pas non plus, mais il allait, clabaudant, tant qu'il pouvait.
Monsieur, je suis un diable et vous êtes un ange. Mais quand vous vous moquez de la gaîté que j'ai. Je rêve que quelqu'un vous a pris votre G...
Artificier du verbe, Hugo le fait jaillir et tourner en girandoles, en soleils, en fusées, en étoile», avec une prestigieuse habileté. Quelquefois, les baguettes retombent, dans une odeur de brûlé. L'auteur de la Légende des siècles et de la Fin de Satan n'a amais médité cinq minutes sur un sujet quelconque.
Il rêvassait volontiers devant la mer, le soleil et les étoiles, ce qui n'est pas du tout la même chose, les prenant à témoin, pendant son exil, de la méchanceté de Louis Bonaparte et de ses perfections à lui, Hugo. Mais sa méthode de travail, que nous connaissons, excluait tout ce qui ressemble à une méditation, encore qu'il ait écrit magnifiquement, et d'autant plus magnifiquement qu'il ne le ressentait pas :
Il n'estpoint de brouillard, comme il n'est point d'algèbre, Qui résiste, au milieu des nombres ou des cieux, A la fixité calme et profonde des yeux.
A Guernesey, les choses se passaient ainsi : le maître déjeunait à Hauteville House, dans sa salle à manger de porcelaines combinées en H (les tours de Notre-Dame étaient l'H de son nom, a dit, par mimétisme, Vacquerie), en compagnie de sa femme légitime et de ses fils Charles et François, de sa belle-sœur M™^ Julie Ghenay (la tante Ghenay), nce Foucher, qui lui servait de secrétaire et de tête de Turc : c'était une pauvre petite femme, que j'ai bien connue, très efTacée, très croyante, annihilée et tremblante encore devant la mémoire du semeur de pages. Après le déjeuner, il trifouillait un peu dans sa bibliothèque, dans ses souvenirs, abondants et somptueux, parmi ses invités, quand il en recevait,
puis partait, seul ou en compagnie de Mme Juliette Drouet, sa vieille maîtresse, dont il avait aménagé ]a maison, de style moyenâgeux, vingt pas au-dessous d'Haute ville House. Promenades dans l'île, au bord de la mer, de cet u Oceano nox » ou u Oceano lux » qu'il aimait, comme la femme et la gloire, pour de bon. On peut dire de ces quatre objets, la femme, Targent, la gloire et la mer, qu'ils furent les quatre passions sans chiqué de son existence terriblement artificielle. La plupart du temps, il dînait chez Juliette Drouet, où il forçait quelquefois ses fils à venir aussi. Mais qu'il y passât la nuit, quelques heures seulement, ou qu'il rentrât coucher à Hauteville, le matin dès cinq heures en été, six heures en hiver, il était debout, et alors le grand jeu commençait.
Il y avait, tout en haut de la maison, il y a encore une pièce vitrée, à laquelle on accède par un étroit escalier, chambre de trois mètres carrés environ, sans cheminée, d'où la vue s'étend sur le petit port, sur la mer. C'est le Look-out. En été, quand le soleil tape, il y fait une chaleur effroyable. En hiver, le froid doit y être vif. C'est là que le fauve verbal et métaphorique avait sa cage, sa table de travail, son encre, sa plume, son beau papier de Hollande, rèche et plein, et son entraînement. Do cinq heures à midi, sans s'interrompre
une minute, sans débrider, n'écoutant que l'éclatement des mots, des syllabes et des rytbmes dans sa mémoire héréditaire (première chambre Imaginative) et dans sa mémoire personnelle (deuxième chambre, avec coloration), il couvrait les feuilles et les feuilles de son écriture grasse, violente, rapide, qui a le trait du désir et l'allure du galop, où les lettres mènent la charge par petits groupes, serrés d'abord, puis détendus et bondissants. Une page couverte, vlan, il la jetait sur le sol, songeant à l'arbre qui donne sa feuille, et continuait ainsi, sans une rature, jusqu'au coup de canon de midi. Alors il s'arrélaii net, quittait sa table et sa cage, redescendait, et M"'^ Ghenay avait charge de recueillir et de colliger, l'encre étant encore fraîche, ces fruits du génie romantique, pour les compotiers de la littérature et de l'histoire. Cet acte de procréation forcenée, graphique-verbale, une fois accompli, le lion se sentait soulagé. 11 n'y revenait pas de la journée et il s'était fait ainsi une hygiène à lui, cocasse, pittoresque, pas si bête, puisqu'elle le mena en somme, laborieux et vert, au delà de quatre-vingts ans.
D'ailleurs il dessinait, comme il écrivait, selon un plan très vague et à peine dégrossi, partant d'un pâté d'encre pour aboutir à un château fort impressionnant, d'une tache de café pour faire une tête de
pendu ou de gourmand, d'un estompage de cendre pour simuler la brume ou l'embrun. Dis-moi comment tu manges et je te dirai qui tu es. Hugo mangeait voracement, sans grand discernement, cassant de ses cent vingt-huit dents, solides jusqu'au bout, les noisettes de Théocrite et les carapaces de Neptune, puis faisant, à la fin du repas, une oUapodrida, son u gribouillis » de hors-d'œuvre, de légumes, de salade et de dessert. Au fond de tout cela, il y avait ce sentiment orgueilleux — a moitrinaire », disait mon père — que le génie, butinant et recueillant tout, n'a besoin de classer rien. Le maître (d'erreurs somptueusement vêtues) avait horreur de toute discipline intérieure, ainsi que de toute hiérarchie ; et le sublime lui apparaissait sous les espèces du spontané et du méli-mélo. Il passa cinquante ans à draper, en amour du peuple, son amour de la confusion, de toute confusion, à condition qu'elle fût rythmique.
Voici pour le vocable; et je concéderai, tant qu'ils le voudront, aux admirateurs fervents de Hugo, que ses ressources verbales sont presque inépuisables. Je n'en dirai pas autant de ses facultés immédiatement Imaginatives, à tous les degrés. On sait qu'une des caractéristiques- du chef-d'œuvre, c'est d'être le développement harmonieux d'une puissante image centrale, initiale, laquelle éclaire et
hiérarchise tous les couloirs, compartiments et aussi toutes les perspectives de l'œuvre chef : Rohinson Crasoèy c'est l'image de la terreur dans la solitude, laquelle va en diminuant, selon la progression habituelle à Daniel de Foe. Don Quichotte, c'est l'image de la disproportion entre le réel et le rêve, thème repris ensuite par Flaubert, dans Madame Bovary. Tartuffe, c'est l'image de la discordance, utilisée et utilitaire, entre ce que l'on exprime et ce que l'on ressent, entre l'attitude et l'âme. Inutile de multiplier ces exemples. Prenez maintenant les romans les moins manques de Hugo et essayez de caractériser leur image centrale, point de départ et guide de leurs développements. A quoi rime ce faux Rohinson, qui s'appelle les Travailleurs de la mer? Quelle est la substance imaginative des Misérables? Le fait qu'un forçat peut être un brave homme et un héros? Mais un non-forçat aussi. Je ne parle pas de U Homme qui rit, qui repose tout entier sur une grimace musculaire, ni de Notre-Dame de Paris, celte estampe manquée. Chez Hugo, la grande image, spontanée ou provoquée, génératrice de l'œuvre, est faible, courte, ou absurde, ou platement antithétique. Absence de sujet dans Ruy-Blas. Hernani repose sur le même contraste primaire que les Misérables (le bandit héroïque et généreux), avec une historiette de pro-
VIGTOH HUGO. i''
messe non tenue à la clé. Sans la musique ingénieuse des vers, co serait le néant» au même titre que les niaiseries, faussement classiques, quHernani prétendait combattre et supplanter. Dans le Roi s'amuse, nous voyons un François P'^ de café du Commerce et le rhabillage de Quasimodo en Triboulet. Partout indigence de l'imagination première, celle qui sert de cœur (punctum saliens) et d'animatrice aux vrais chefs-d'œuvre.
L'imagination seconde, celle des épisodes, est plus robuste et plus variée, chez Hugo, que la précédente, sans atteindre cependant, même de loin, à la puissance et à l'opulence des épisodes skakespeariens, pour prendre, comme point de comparaison, un génie authentique. Dans Shakespeare, comme dans tout constructeur de chefs-d'œuvre, l'épisode ou le personnage accessoire servent ù mettre en valeur le thème central ou le protagoniste. Laërte, par sou courage impulsif, Ophélie, par son délire, expliquent et exhaussent ceux d'Hamlet. Rien de tel, chez Hugo. Ses personnages secondaires sont des passants, souvent des badauds, qui entrent et sortent sans nécessité, qui pourraient disparaître sans inconvénient. Ses épisodes sont des ornements, quelquefois amusants, parfois pittoresques, toujours hors trame, des accidents non reliés à la substance. Je comparerais les « second plan » de
i\ LES OEUVRES DANS LES HOMMES.
Shakespeare à des miroirs inclinés, permettant de mieux voir certains aspects cachés des protagonistes et reflétant une partie de l'ensemble. D'où leur intérêt pour les commentateurs. Les « seconds plans ») de Hugo ne sont que des clinquants et des fragments de verre de couleur. Pendant qu'il écrivait, une poussière dorée lui tombait dans l'imagination, dont son orgueil faisait aussitôt une pépite d'or. Il la collait là, tout de suite, au petit bonheur, se disant qu'elle ferait toujours bien et qu'il ne pouvait pas se tromper.
L'arbre à la fleur disait Nini...
Un âne descendait au galop la science...
Il y a, dans cette œuvre au petit bonheur (parmi de grands bonheurs d'expression), trop de ces ânes et trop de ces Ninis. A son image, s'exaltant, s'encourageant de son exemple, Gautier, Banville et aussi Flaubert, ont joué de l'âne et du nini, semé leurs poèmes, contes et romans, de ces accessoires caducs, qui entraînent^ dans leur chute, des pages entières, quand ce n'est pas toute l'œuvre. Tout écrivain de race écrit d'abord pour s'amuser, c'est entendu, et s'il ne s'amusait d'écrire, il serait un maître d'ennui. Mais il n'a pas le droit de s'amuser (par orgueil, ou imitation d'un orgueilleux) avec des riens.
L'imagination tierce, celle des métaphores immé-
VICTOR HUGO. i5
diates, est, chez Hugo, quelquefois remarquable et vigoureuse, souvent aussi flottante, vague et prévue. Il y a des métaphores de fond, correspondant à un rapport naturel, deviné, pressenti, entre les choses, entre les gens et les choses. Il y a des métaphores de surface, plus cursives, mais qui enchantent l'oreille, l'œil, le frisson tactile du lecteur ou de l'auditeur. Les premières, fréquentes chez Dante, chez Byron, chez Mistral, chez Lamartine, chez Musset, sont rares, mais quasi divinatoires, chez Hugo. Les secondes abondent et surabondent. Les premières rapprochent le poète du savant et donnent son plein sens à l'ancienne expression : la gaie science. Les secondes réveillent la sensibilité, en lui rendant sa fraîcheur première, et restituent en nous l'odeur de la rose à son image, le goût de la pluie au mot a pluie », la mélancolie de l'automne à l'aspect d'un arbre jauni, etc.. Hugo, esprit peu scientifique, estmaître et roi dans ce second domaine, plus accessible que le premier à la foule, et où ses trouvailles sont infinies. L'inclinaison de ses idées politiques, à partir de la quarantaine, l'a forcément fait foisonner en ce qui se remarque chez lui (section des images) de plus immédiatement accessible aux masses et diU servam pecus. Il est le barde du suffrage universel.
Il existe une image-Dante, reconnaissable, comme
ceile de Lucrèce (avec qui l'Altissime a plus d'un point de contact), à son raccourci elliptique, en forme d'abime, de gouffre plongeant, au fond duquel une vérité âpre, mais lumineuse. Il existe une image-Mistral, précise, embaumée, où le lyrisme est l'épanouissement de l'épique. Il existe une image-Baudelaire, vireuse et grimaçante, dans son imprévu souvent brutal. îi]xiste-t-il ime image Hugo? Oui. Elle est généralement visuelle. Le type, cent fois ressassé, en est, dans la Tristesse d'Olympio,
Comme un essaim chantant d'histrions en voyage, Dont la troupe décroît derrière le coteau,
en qui l'auteur voit l'image de nos passions s'éloignan
...avec l'âge L'une emportant son masque et l'autre son couteau.
C'est l'estampe regardée. C'est joli et c'est juste. Mais il y a plus ample : et nous voyons, dans Plein, ciel, la comparaison du pêcheur « vague comme un rêve )) et du filet de la nuit sur la mer...
... Et tandis que les heures sonnent, Ce filet grandit, monte, emplit le ciel des soirs, Et dans ses mailles d'ombre et dans ses réseaux noirs
Les constellations frissonnent.
Le trépied y est, le mouvement aussi, conformé-
ment au conseil d'Eumolpe, dans le festin de Trimalcyon...
Ut cortina sonet, céleri distincta meatu.
Nous sommes ici à la cime de Hugo, qui n'est pas elle-même la cime de l'épique, ni du lyrisme (nous venons de voir pourquoi), mais qui donne aux demi-lettres l'illusion d'être la cime des cimes. Ce que j'exprimerai en disant que, chez Hugo, la qualité du trompe-l'œil et du trompe -l'oreille (sinon du trompe-l'entendement) est inimitable. Si nous admettons, dans l'imagination, les trois paliers que je viens d'énumérer, il atteint au sublime dans le premier palier, assez fréquemment, rarement dans le second, jamais dans le troisième, qui est celui de l'imagination double, héréditaire et personnelle, de l'imagination conceptionnelle, de l'imagination créatrice du chef-d'œuvre.
Prenons l'ensemble de ses poèmes. L'imagination lyrique y est courte et vite retombante...
C'était le grand cheval de gloire Né de la mer, comme Astarté A qui le soleil donne à boire Dans les gouffres de la clarté.
Cela commence presque comme Pindare et tourne aussitôt au Ducis. Au lieu que l'imagination épique
î8 LES ŒUVRES DANS LES HOMMES.
(c'est-à-dire appuyée sur un récit, sur un ensemble de réalités historiques ou légendaires) se maintient pendant tout un poème. Voir les Châtiments {facit indignatio versum) et la Légende des siècles, passim. Ce second ouvrage, étant plus long, comporte plus de ratés que les Châtiments,
Qu'en conclure? Sinon que Victor Hugo (contrairement à ce qu'ont voulu établir, sauf Sainte-Beuve, la plupart de ses critiques et commentateurs) avait besoin, pour maintenir son souffle assez court, d*un étai extérieur à lui-même. Son chef-d'œuvre, en prose, c'est incontestablement Choses vues. Là, il raconte ce qu'il a observé, et il le raconte merveilleusement bien. Chez les auteurs à hérédité tiraillée, comme c'était le cas pour Victor Hugo, l'observation, lucide et exacte, est une rampe nécessaire et qui remplace à peu près la raison. Je dis à peu près, car rien ne vaut, bien entendu, comme gardienne d'un flot d'images, même sublimes, épiques ou lyriques, arrachées à la mémoire ou à la nature, rien ne vaut l'éternelle Raison. Plusieurs contemporains de Shakespeare (notamment Cyrille Tourneur, dans la Tragédie du Vengeur) ont cherché et manqué Hamlet. Shakespeare l'a réussi, en deux fois, parce qu'il a mis ce conflit du déraisonnable sous la sauvegarde immanente de la Raison.
J'ai dit que la raison, chez Hugo, comme chez
la plupart des romantiques, était indigente. Il la traitait en faculté secondaire, d'abord parce qu'elle gênait et bridait son énorriie instincts exuel ; ensuite parce qu'il croyait (et il imposa à ses disciples de le croire) que le dérèglement était plus beau. En tout cas, il lui paraissait plus commode. Le romantisme est une espèce de codification du dérèglement, en politique, en morale, en esprit, en syntaxe et, comme tel, une béatification de l'impulsivité. Cette question, qui a fait couler tant d'encre, est en somme assez simple. Le rejet de toute discipline intérieure, en art et en littérature, c'est le romantisme. On peut l'étudier, chez Hugo, comme disent les chimistes, à l'état naissant. Chemin faisant, deux axiomes romantiques :
Axiome L — Un monsieur qui trouve des mots imagés en surabondance, pour exprimer tout ce qu'il ressent, est un génie.
Axiome IL — Un génie peut tout se permettre.
Le papa Renouvier, dans sa stupidité criticiste et critique, s'est donné beaucoup de mal pour essayer d'extraire une philosophie de l'œuvre d'Hugo. Effort comique et qui a abouti à un des ouvrages les plus fastidieux et les plus vains de tous les temps. Il y a bien une « philie » dans Hugo, mais c'est une aulophilie. Rarement homme eut moins d'humilité — au sens chrétien, — s'aima et s'ad-
ao LES ŒUVRES DANS LES HOMMES.
mira lui-même avec une candeur plus dévoilée. Il a écrit tout un volume, William Shakespeare (il n'avait jamais lu, ni ne lisait jamais Shakespeare, qu'il connaissait à travers son fils François, traducteur de l'œuvre shakespearienne), à seule fin de démontrer que chaque pays ayant son génie représentatif, le génie représentatif de l'Allemagne était Beethoven (et non Gœthe) et le génie représentatil de la France : Victor Hugo. Quand il parle de luimême (à qui il pense tout le temps), il se désigne généralement ainsi : « L'homme qui écrit ceci... » ou (( celui qui écrit ceci. » Sa plume tremble et se mouille rarement, car sa sensibilité disparaissait sous sa sensualité, comme sous un cuir de buffle, mais, quand cela lui arrive, c'est qu'il pense à soi. Il y a, dans les Misérables, un épisode émouvant et pas chiqué : celui où un hideux bourgeois (lecteur de Ponsard, évidemment), du nom de Bamatabois, met de la neige, pour s'amuser, dans le cou de la prostituée incomparable Fantine. Jean Valjean, forçat délicieux, secoue Bamatabois comme il faut. Or, Jean Valjean, c'était Hugo (nous le savons par ailleurs) à qui l'aventure était arrivée. Un si beau trait de mon Victor héros, après dix ans , l'émeut encore au point de lui arracher une page humaine, non pas humanitaire, mais humaine. Il tressaille au souvenir de cette intervention hardie, généreuse, épatante.
Quand je me sens un peu morose, j'ouvre l'Histoire d'un crime, le livre le plus comique, et involontairement, des temps modernes. Aussitôt, je me trouve ragaillardi. La structure de l'ouvrage est très simple : on y voit quatre hommes sombres, Louis Bonaparte, Maupas, Morny et Saint- Arnaud, occupés à perpétrer cette besogne sombre, qui fut le Coup d'Etat, et à coffrer des parlementaires un peu récalcitrants, -au milieu d'une indifférence totale, ou quasi totale, de populo. Mais un homme de lumière, ceint de son écharpe, et brandissant des foudres verbales, se dresse contre ces assassins de la Constitution. Un homme, que dis-je, un demi-Dieu, bon comme le pain, terrible comme le feu, juste comme la balance, magnanime comme Cinna, vengeur comme le Cid, législateur comme Solon, détaché de tout comme Cincinnatus, chef absent d'une résistance invisible, qu'il encourage de paroles immortelles. Existe-t-il, dans Plante, Molière ou Labiche, un dialogue plus mirifique que celui-ci !
L'ouvrier mécanicien alla à la porte de la rue, s'assura qu'elle était bien fermée, puis revint, et dit :
— n'y a beaucoup d'hommes de bonne volonté. Ce sont les chefs qui manquent. Écoutez, citoyen Victor Hugo, je puis vous dire cela, à vous... — et
il ajouta en baissant la voix : — J'espère un mouvement pour cette nuit.
— Oà?
— Au faubourg Saint-Marceau.
— -4 quelle heure?
— -1 une heure.
— Comment le savez-nous?
— Parce que j'en serai.
Il reprit :
— Maintenant, citoyen Victor Hugo, s'il y a un mouvement cette nuit dans le faubourg Saint- Marceau, voulez-vous le diriger? Y consentez-vous?
— ■ Oui.
— Avez-voiis votre écharpe ?
Je la tirai à demi de ma poche. Son œil rayonna de joie.
— C'est bien, dit-il, le citoyen a ses pistolets, le représentant a son écharpe. Tout le monde est armé.
Je le questionnai :
— Étes-vous sûr de votre mouvement pour cette nuit ?
Il me répondit :
— Nous l'avons préparé^ et nous y comptons.
— En ce cas-là, dis-je, sitôt la première barricode faite, je veux être derrière, venez me chercher.
— Ou?
— Partout où je serai.
\ICTOR HUGO. a3
Ce « partout où je serai » est grand comme le monde I Ceci n'est pas moins lapidaire :
On se serra la main.
Michel me dit :
— Hugo, que voulez-vous faire?
Je lui répondis :
— Tout.
— C'est aussi mon avis, dit-il.
Il y en a comme cela pendant quatre cents pages grand format I Chose singulière, la prodigieuse bouffonnerie de celte Histoire d'un crime a passé inaperçue des contemporains. Le côté Panurge de ce conspirateur pour rire (un Panurge qui avait l'embouchure de l'Apocalypse) a échappé aux « Zoïle », fort inoffensifs, du héros coliquard du Deux Décembre, depuis Yeuillot, jusqu'à Barbey d'Aurevilly. Il y aurait, pour un pointeur gai et bon enfant, une édition, avec gloses et notes, à faire de cette Histoire d'un crime, où la boursouflure du moi romantique est plus visible que partout ailleurs. Napoléon le Petit est rigolo, mais ne va pas à la cheville de cette « histoire », où le crime, absent, est remplacé par une vanité qui se porte bien. Dans ce cas, « l'homme qui rit » n'est plus Gwymplaine ; c'est le lecteur.
j4 les oeuvkes dans les hommes.
Décidément, je ne résiste pas au plaisir de citer encore un morceau de cette farce solennelle, et, partant, unique en son genre; c'est tiré du chapitre le Massacre. (En vers, Hugo disait « l'Hécatombe », à cause de la rime avec « tombe )>.)
Bastide arriva avec Chauffour et Laissac.
— Bonnes nouvelles, nous dit-il, tout va bien. Sa figure grave, probe et froide, rayonnait
d*une sorte de sérénité civique. Il revenait des barricades et allait y retourner. Il avait reçu deux balles dans son manteau. Je le pris à part, et je lui dis :
— Vous y retournez?
— Oui.
— Emmenez-moi avec vous.
— Non, répondit-il. Vous êtes nécessaire ici. Aujourd'hui vous êtes général, moi je suis soldat.
J'insistai vainement. Il persista à refuser, répétant toujours :
— Le comité est notre centre, il ne doit pas se disperser. Votre devoir est de rester ici. D'ailleurs, ajouta-t'il, soyez tranquille. Vous courez ici encore plus de dangers que nous. Si l'on vous prend, on vous fusillera.
— Eh bien! lui dis-je, le moment peut venir oii notre devoir sera de nous mêler au combat.
— Sans doute.
Je repris :
— Vous qui êtes sur les barricades, vous serez meilleur juge que nous de ce moment- là. Donnezmoi voire parole d'honneur que vous ferez pour moi comme vous voudriez que je fisse pour vous^ et que vous viendrez me chercher.
— Je vous la donne, me dit-il; et il me serra les deux mains dans les siennes.
Il est un autre livre — moins divertissant, parce que l'accent de la colère sans effectivité n'y est pas : je veux parler de l'ouvrage que M""® Hugo consacra à son illustre et volage époux : Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie; ouvrage visiblement retouché par le modèle en personne et où il apparaît, à chaque page, dans la posture la plus avantageuse. Convaincu que la postérité s'intéressait passionnément à ses faits et gestes, Hugo cultivait sa gloire naissante, puis montante, puis zénithale, littéraire, politique, philanthropique, jusque dans ses plus minimes effigies, ayant grand soin d'écheniller, de cacher, d'enterrer, de taire tout ce qui aurait pu apporter une ombre, ou une altération légère, à l'image olympienne qu'il désirait transmettre aux siècles futurs.
De là le cabotinage immanent (qui faisait, vers la fin, partie de sa nature), de là cette hypocrisie
raffinée, qui fait de lui le prince des Tartufes, un Tartufe laïque, beaucoup plus complet et redoutable que le faux dévot imaginé par Molière et retouché, trop maladroitement, par La Bruyère.
Trois traits, que je garantis authentiques, exprimeront, mieux que de longs discours, ce côté a upocritès )> du poète et dramaturge, en représentation perpétuelle sur les tréteaux de son orgueil.
Quand Hugo se payait une fantaisie extra-conjugale, et même extra-simili-conjugale (puisqu'il eut, pendant de longues années, deux ménages), il la notait ainsi, sur son carnet intime de dépenses : BIENFAITS : quarante francs.
« Bienfaits ))... bene facta... les bonnes actions de M. Victor Libido... tout le romantisme sentimental tient dans ce petit mot. Car, en écrivant cet étonnant mensonge, Hugo ne pensait pas seulement à la postérité. C'était surtout pour lui, pour son traversin, qu'il adaptait ce masque généreux, à la chiennerie toute crue, afin de demeurer, à ses propres yeux autoaveuglés, « vêtu de probité candide et de lin blanc ».
Dans le recueil des lettres de voyage, que vient de publier Louis Barthou, sous ce titre : Un voyage romantique en i836, on voit Hugo tenant sa chère Adèle, son Adèle bénie, le témoin de sa vie et de sa charité, que dis-je, de sa sainteté métaphorique, au
courant des incidents du chemin, des humeurs de Cèles tin Nanteuil, des auberges, des visages et choses vus, etc. Mais tout cela est écrit — ainsi que dans une lettre fameuse des Liaisons dangereuses — pendant que Juliette Drouet, autre u ange béni », autre témoin de sa vie et de ses « bienfaits », autre lumière dans le sanctuaire hugotique, coiffe ses beaux cheveux et revêt sa robe à ramages. Car Nanteuil était là, comme paravent et teneur du radieux bougeoir, comme chaperon et censé M. Juliette, tandis que Juliette devenait Mme Célestin. Le héros pur, le nuptial, auguste et solennel Victor Hugo, s'offrait ainsi le double piment de la petite amie, déguisée en légitime du compagnon de voyage, et de la légitime Adèle, jovialement dupée et bernée, au cours d'une édifiante correspondance. N'est-ce point là encore de la tartuferie, et la plus raffinée de toutes, la sensuelle?
Voici une autre anecdote que je tiens d'une source incontestable, une anecdote entre cent autres : un proche parent de Victor Hugo avait épousé une personne, jolie et volage, qui faisait le bonheur sournois de Hugo et aussi d'un poète — appelons-^le Jean Nul — qui fréquentait chez Victor Hugo. Celuici connaissait ce détail. Un soir que le parent en question était invité à dîner avenue d'Eylau, dans la saisissante petite maison qui abrita la gloire et le
a8 LES OEUVRES DANS LES HOMMES.
deuil, Jean Nul, intime de la demeure et assez sans gêne, tomba à l'heure du dîner. Hugo le prit à part :
— Mon cher Nul, mon parent un tel nous fait l'honneur de prendre ici, ce soir, son repas à notre table.
A quoi, Nul surpris :
— Mon cher maître, je serai heureux de le voir. Quel charmant convive !
— Vous ne comprenez pas^ mon cher Nul. Mon parent, le chevalier un tel, nous fait le grand honneur de paraître à notre table, ce soir.
L'œil bleu flambait, sévère, au-dessus de la barbe blanche. Jean Nul comprit enfin, prit ses cliques et ses claques, et disparut. Mais, quelque temps après, le parent, sa jeune femme et Nul faisant ensemble visite à Victor Hugo, celui-ci emmena la jeune femme regarder quelques pieux ouvrages dans sa chambre, où ils demeurèrent une heure enfermés... Le beau de la chose, c'était le ton biblique, à la fois large et sermonneux, avec lequel le demi-dieu, tonnant et versifiant, ennoblissait et excusait ses moindres passades. Dès son adolescence, il avait été ainsi, face au public, et lyriquement avantageux. Avec l'âge, comme il arrive, ce tour s'accentua, et le prétendu descendant des comtes de Cogoluedo — il avait déniché ce titre espagnol je ne sais où — ne cessa de jouer Ruth et Booz, jusque dans le plus
VICTOR HUGO. ag
vert des octogénismes. Dans le magasin des accessoires romantiques, ce père Noé, mâtiné de Priape, avait, pour son propre usage, plus décent manteaux, brodés des plus édifiantes sentences.
J'ai vu des portraits d'Hugo à tous les âges, depuis la jeunesse jusqu'à l'extrême vieillesse. Les courants héréditaires se distinguent aisément sur une telle série, par les variations du masque, même quand on n'a pas connu les ascendants. Le premier daguerréotype, fort effacé, est d'un beau et charmant jeune homme, entrant dans la vie sur un char de feu. Puis c'est l'homme fait, le membre de la chambre des Pairs, bridant ses passions ardentes, tumultueuses, dans une redingote serrée et un pantalon de l'époque ; le grand talent arrivé, l'académicien, qui va dans le monde, que l'on consulte, qui demande et obtient des grâces de condamnés, qui commence à bénir et à maudire, mais discrètement ; il se fait pincer, comme un potache, dans une bonne et même trop bonne fortune. Demi-scandale, heureusement étouffé. Entre temps, le drame Sainte-Beuve, confus, triste, lamentable : Ainsi je t'ai chassé hors de chez moi, vil drôle. Le fait est qu'avec son exposition de blanc à la fenêtre de Joseph Delorme, l'ermite rapace de la rue du Montparnasse (notre premier critique d'ailleurs, et à cent mille pieds au-dessus des meilleurs) n'est pas extrêmement sympathique.
3o LES CBUVRES DANS LES HOMMES.
Sainte-Beuve, entre sa calotte et ses petites servantes, c'était le satyre de bibliothèrjue, qui pimente sa passade versifiée de la conscience de sa propre laideur. Il y a de l'eau de vaisselle dans son affaire, et ce Don Juan chauve du renfermé, ricanant à sa lucarne, derrière les cornes laurées de son grand ami, lève le cœur.
Plus tard, bien plus tard iJSadar fecit, ce bon et cher Nadar, avec qui j'ai tant ramassé de champignons jadis à l'ermitage de Sénart), il y a la série de portraits du patriarche pensif, de l'art d'être grand-père, du vieillard enfoui sous la crème de sa barbe blanche et la neige de ses cheveux. Mais les grandes, étonnantes, significatives photographies, ce sont celles de la cinquantaine, où, sous le grand front bombé légendaire, apparaît le visage dur et froid, entre les yeux bleus, sous le menton glabre proéminent, la forte mâchoire, et cette musculature tendue de carnassier au repos. Une très jolie filie, s'y connaissant, admiratrice du poète, à qui je le montrai, en cette effigie, eut ce seul mot : « Bigre ! o Je répondis : u En effet ! » On peut croire que Juliette Drouet, dans Tlie, avait affaire à forte partie et que, plus d'une fois, elle dut envier le sort de îa dédaignée d'Hauteville House^ dont le front n'était pas moins vaste, ni la mine moins décidée que celle de son redoutable époux.
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Le Hugo de i85i à i855 ressemble ainsi, d'une façon frappante, à Leconte de Lisle, homme glacial et féroce, dont les poèmes parfaits, marmoréens, congèlent l'eau dans les carafes et procuraient, il y a quarante ans, un plaisir polaire à pas mal d'ours blancs, rôdant sur les flancs du Parnasse. Il y a là un cas curieux de mimétisme par l'exécration; car Leconte de Lisle abominait Hugo, pour la basse raison que l'on devine, et je l'ai entendu, de mes oreilles, à la nouvelle de la pneumonie qui devait ecnporter son concurrent heureux, s'écrier : « l\ l'a bue et mangée, sa gloire, eh bien ! qu'il la digère ! )> Mais il fallait voir le rictus et la chute concomitante du monocle.
Dans l'une de ces photos signalétiques, Hugo est debout, comme prêt à bondir. Il a écrit en bas, de sa main : u Regardant entrer le coup d'État. » On sent que ce n'est pas absolument vrai, mais cela faisait bien dans le paysage. Gomme tous les chantres de la liberté et de la justice, Hugo était tyrannique avec les personnes de son entourage et d'un parti pris révoltant. Il fit, de la vie de son Adèle et de celle, parallèle, de sa Juliette, deux longs et durs supplices, dans lesquels de fades et mensongers biographes n'ont voulu voir que deux bergeries attendrissantes. Pour plus de détails, lire l'ouvrage, trop peu connu, de Paul Chenay, beau-frère et
3a LES OEUVRES DA?iS LES HOMMES.
graveur, qui présente les choses tout à trac, d^un burin pas mal vitriolé. Ce n'est pas évidemment sans raison que sa fille Adèle, folle depuis, quitta la maison paternelle en compagnie d'un prétendu fiancé, qui devait l'abandonner lâchement ensuite. On imagine ce que pouvait être l'existence de cette pauvre enfant, dans cette demeure douloureuse, où la mère avait l'humiliation intolérable de la rivale et concubine, installée dix portes plus bas, dans cette société puritaine et guindée des « Sixties » de Guernesey, que la bigamie affichée de cet étonnant bonhomme devait horrifier, à bon droit.
Quand on lit certaines pages de Choses vues, celles notamment concernant Balzac, sa maladie et sa mort isolée, déçue, douloureuse, sous l'étreinte cardiaque, au milieu de son bric-à-brac (car il aimait, comme son glorieux confrère, la brocante moyenâgeuse), on songe au tableau qu'il eût pu peindre de sa propre existence, telle qu'il l'avait faite et gâchée. De ses deux fils, étiolés, étoufi'és, tels deux rejetons sans air ni lumière, entre les racines du chêne géant, l'un, Charles, élégant, sceptique, raffiné, spirituel et précocement dégoûté de la popularité, a laissé des volumes peu lus, mais verveux, la Chaise de paille, la Bohême dorée , le Cochon de saint Antoine II tenait de sa mère, et on devine qu'il devait la plaindre. L'autre, François- Victor Hugo, réfugia
dans Shakespeare, qu'il traduisait, pour lequel il écrivait de magistrales préfaces, cent fois démarquées depuis, jamais égalées, était un sentimentallyriqueet aigu, à la façon d'un Mercutio. Charles mourut tôt, peu de temps après avoir épousé une jeune fille charmante, et d'une incomparable beauté, qui devint ensuite Mme Lockroy. François, de santé délicate, l'avait précédé dans la tombe, sans avoir épousé la jeune fille, morte elle-même, qu'il aimait et à laquelle il était fiancé. Pendant plusieurs années, la distraction de cette morne famille d'exilés fut le spiritisme (cette sotte et dangereuse religion des athées et des esprits faibles), qui introduit, je l'ai maintes fois remarqué, le désordre et le malheur dans les maisons. Les cahiers, où sont consignées ces bizarres conversations de l'au-delà, existent certainement encore. Je les ai tenus jadis entre mes mains, non sans malaise, comme les témoignages indirects de l'esprit d'aberration, d'orgueil et d'impiété qui flottait sur Hauteville House, que n'exorcisait jamais aucune prière du maître et seigneur. Ce qui est le plus saisissant, dans l'ouvrage intitulé Dieu, ainsi que dans la Fin de Satan, c'est l'absence totale-'du sentiment du divin. Il y avait à cela une bonne raison : c'est que Victor Hugo s'était assez rapidement divinisé lui-même. Use rendait un culte constant, et quiconque méconnaissait son autel, ou
n'apportait pas l'encens requis, était à ses yeux un malfaiteur ou un sot, pour tout dire un cagot et un Zoïle manqué.
Après avoir été serré, il était, avec l'âge, devenu avare, et certains traits de ce vice (celui qui donne les plus grandes satisfactions au dire des initiés), sous la signature V. H., sont célèbres. On connaît la réponse à l'ami indigent, sollicitant une aumône : « Nous gravissons tous notre Golgotha », d'où le célèbre refrain des bohèmes raillant Victor Harpagon : c( Je golgothe, tu golgothes, etc.. » Mme Edmond Adam, si généreuse, et qui connaît bien son Hugo, raconte qu'au moment de l'évasion d'Henri Rochefort, elle alla le solliciter de contribuer au petit pécule nécessaire. Il s'agissait, je crois, d'une trentaine de mille francs. Edmond Adam el elle en faisaient vingt mille. Elle demandait mille francs au maître, pour que son nom fût parmi les souscripteurs. Le maître, solennellement, avec un geste désolé, ouvrit un tiroir au hasard : « Regardez vous-même, chère amie, il me reste tout juste une centaine de francs. » Trente ans après, M""^ Adam, notre chère patronne, en riait encore. Le plus joli, c'est qu'elle laissa toujours ignorer à Rochefort la pingrerie, à son endroit, de Fauteur des Châtiments.
Remarquons ici que l'avarice est humaine, comme l'orgueil et la luxure, et que ces défauts de carac-
tère ne retirent, en somme, que peu de chose au génie littéraire, artistique ou militaire. II a fallu toute la crédulité de l'incroyant dix-neuvième siècle, et sa propension à fabriquer des fétiches, des idoles de chair et d'os, pour admettre qu'un bipède parlant fût exempt de travers ou de tares. On ne reproche pas à Victor Hugo de n'avoir pas été un saint. Ce serait ridicule. On lui reproche d'avoir voulu se faire passer pour un saint; pour un sensible, alors qu'il était dur ; pour un généreux, alors qu'il était un grippe-sou ; pour un père de famille, alors qu'il était (et il le demeura jusqu'au bout) un incorrigible trousseur de cotillons; pour un humble en esprit, alors qu'il était un démon du moi-moi-moi; il ruinait ses éditeurs malheureux (notamment l'infortuné Lacroix) en les comblant de bonnes paroles. Il chipait les femmes, ou les maîtresses, de ses amis ou confrères, en bénissant leurs noces, leurs berceaux, leurs tombeaux. Il laissait partir une de ses filles plutôt que de lui constituer une dot ; puis se répandait en lamentations, non sur la fugitive, mais sur lui-même. Il était rancunier comme un éléphant et jouait constamment l'oubli des offenses. Bref, il n'était presque rien de sa réalité qui ne fût au rebours de son apparence ; et c'est en prenant le contre-pied minutieux de sa légende, qu'on obtiendrait sa plus juste biographie.
Mais il possédait cette faculté animale, physique, peu étudiée, qui a joué un si grand rôle dans l'histoire des réputations, qui était celle de Bonaparte, de Chateaubriand, de quelques autres, qui fait les grandes destinées, les fortes secousses, les chutes profondes, qui survit quelquefois à la mort et traverse la pierre des sépulcres : la fascination. On parle des hugolâtres. J'en ai connu trois, fort différents l'un de l'autre : Mendès, Banville et Rochefort.
Mendès, chez Hugo, c'était le lévite prosterné. Bien que fort jeune, je regardais, avec surprise, ce juif blond (qui tenait de Henri Heine et du garçon de lupanar), joignant les mains, levant les bras, agitant ses cassolettes, multipliant les génuflexions, ou se promenant, autour de l'idole chenue, avec une sorte de hennissement joyeux. Beaucoup croyaient à une comédie, tournant et virant autour d'une autre comédie, de dimensions plus vastes. C'était une erreur. Mendès était sincère. Il n'admettait pas que la moindre critique fût élevé contre son dieu guernesiais, et il faillit étranger Léon Cladel un jour que, secouant ses poux du Quercy, l'auteur hyperchevelu d'Omp drailles ou le Tombeau des lutteurs avait émis, sur le Sachem de l'avenue d'Eylau, je ne sais quelle supposition atroce. Cladel avait l'imagination envieuse et tragique. Il racontait que M""' Drouet,
ayant eu de Victor Hugo un enfant mort, l'avait enfermé et gardé, dix ans, dans un tiroir : « Je l'ai vu », rugissait-il, en grattant sa tignassse et suçant ensuite ses doigts crasseux. « Cladel, vous êtes un imposteur », lui répondait mon père, tranquillement.
Chose singulière, l'hugolâtrie de Mendès était comme l'écho de celle de Gautier, dont Mendès, autrefois, avait épousé, puis quitté la fille, Judith Gauthier, une des plus belles personnes de son temps. Pour le centenaire de Hugo, en 1902, mon cher ami et éditeur Eugène Fasquelle a publié un volume des articles consacrés à Hugo par Théophile Gautier. Il faut lire ça : c'est étourdissant et candide. Gomme beaucoup de romantiques, ce Théo était un enfant agrandi, avec les illusions, les emballements et la verve primesautière des enfants.
Théodore de Banville, aussi fervent, y mettait plus de discrétion. Bavard et délicieux, dans le courant, racontant, avec un lyrisme elliptique et gai, en serrant les incisives, des histoires contemporaines de celles de Hugo, il semblait, à la table de son maître, un premier communiant, en état de Grâce... Mais le père estlà-baSy dans l'île... Hugo lui représentait tout ce qu'il aimait : les étoiles, les clowns, les rimes richissimes, les coulisses de la Comédie- Française, les belles princesses, les bouffons, la fantaisie kiiée. Né d'une dent du dragon (littéraire-
ment parlant), il aspirait à rentrer, pour s'y perdre, dans la forte mâchoire du dragon. Quand Edmond de Goncourt, qui était et le savait gourmand, lui disait, pour le taquiner : « Avouez, Banville, qu'on y mange assez mal, chez votre dieu... », Toto, (comme disait la chère Mme de Banville) pinçait les lèvres et ne répondait pas. Il n'admettait aucune tache, mais là aucune, à son soleil I
Mais le plus inattendu des faLScinés par Hugo était Henri Rochefort. Sur tout le reste, sur tout le monde, sur tous sujets, Rochefort imaginait instantanément, tel un cuisinier de féerie, une sauce, une poivrade, un accommodement sans mansuétude, souvent à s'en lécher les doigts. Il vous troussait un contemporain comme un poulet, aile, carcasse et croupion. Il semblait une pythie à toupet blanc, sur le trépied de la médisance, ou de la plus cordiale calomnie, agitant ses bras courts, ses longues jambes, lançant, à droite et à gauche, des regards verts et dorés, accompagnés de petits grognements: a Oui, oui... là, là... mais comment donc... Ah! quelle canaille, quelle sale canaille!... Léon, vous étiez là, vous étiez bien là, quand il m'a pris mon porte-monnaie.^ — Mais certainement, monsieur Rochefort (il ne fallait jamais le contredire). — Vous voyez, Léon Daudet était là, il y avait cent francs dans mon porte-monnaie. X... est allé les
jouer et les a perdus. Hein, croyez-vous, est-ce assez écœurant? » Or, dès qu'il s'agissait de Hugo, le terrible, l'implacable pamphlétaire et déformateur péjoratif de la vie, devenait un jobard, un agnelet, un gobe-mouches, plein d'illusions et d'extase. Son regard courroucé se muait en béatitudes mystiq^ues à la Fra-Angelico. il inventait, au besoin, mille bienfaits dont l'auteur des Châtiments l'avait censément comblé, et il savait tous ses vers par cœur, et il les citait avec amour, d'une voix blanche, candide, transformée.
Je cite ces cas. Mais combien d'autres pourrais-je nommer ! Depuis Félicien Rops, menteur épique et perpétuel, qui, par un renversement de sa personnalité, devenait vérace et scrupuleux quand il s'agissait de n'importe quoi touchant à Hugo, jusqu'à ce cocher de fiacre, introduit saoul, comme une grive de siège, en présence du maître, et dessoûlé instantanément, grâce à un vomissement immédiat. Car cette fascination pouvait aussi bien s'exercer sur un lettré de haute culture, sachant pourquoi il la subissait, que sur un primaire, ayant déchiffré un exemplaire dépareillé des Misérables^ que sur un Anglais ou un Américain ayant parcouru une traduction des Contemplations. Vous devinez ce qui peut rester, en anglais, du rythme et du s$ns des Contemplations I
4o LES ŒUVRES DANS LES HOMMES.
Gœthe, traduit, peut encore se lire, et sa grandeur survit à sa transplantation dans un autre terrain verbal. Hugo, traduit, n'existe plus. Par une coïncidence qui va loin, Hugo, sauf quelques mois d'espagnol, ne connaissait ni ne pratiquait aucune langue étrangère. Après dix-huit ans de séjour dans les îles anglo-nornaandes, il ne savait pas dire good morning, ni give me some bread. La mémoire de ce prince du verbe français était rebelle à toute autre forme du verbe. Après avoir examiné, au lendemain de sa mort, sa bibliothèque hétéroclite de Guernesey, je suis convaincu qu'il lisait fort peu. Il parcourait des ouvrages singuliers, de voyages, de géographie, d'histoire, de folk-lore, de sorcellerie, dont il notait, cà et là, les passages qui le frappaient et qui éveillaient son imagination. Il flairait, devinait, rejetait le reste, et n'avait, bien entendu, pas le temps même d'ouvrir les volumes innombrables de ses admirateurs et disciples. Il possédait le sens, aigu et spontané, de la langue latine, que réveillait perpétuellement, en lui, la déflagration des termes français correspondants. Il avait le génie et le goût latins de la sentence, de la formule ramassée et gravée dans la pierre. Il parlait et écrivait éloquemment de Tacite, de Virgile, d'Horace, de Juvénal, dont il saisissait, au vol, le tour hardi et les jointures familières, grâce à son instinct phoné-
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tique et grapho-phonétique sans pareil, qui le faisait tomber à pic sur le terme juste et coloré, correspondant à une impression, à une sensation, à un souvenir.
Ce sensuel normal, mais excessif, trouvait, quand il le fallait, des mots d'une chasteté et d'une pureté délicieuse.
— Je vous baise, ô pieds froids de ma mère endormie!...
— Et Kuth se demandait, pensive sous ses voiles...
— Elle me regarda, de ce regard suprême
Qui reste à la beauté, quand nous en triomphons.
Il semble alors que les nuages héréditaires, tumultueux, amoncelés dans sa conscience, s'écartent soudain, pour laisser apparaître l'infini du ciel bleu, ou étoile, ce que j'ai appelé, faute de mieux, le soi.
Au début de sa carrière, le soi de Hugo apparaît plus fréquemment que par la suite, dans les intervalles d'un moi, assurément brillant, mais assez haïssable. Avec l'âge adulte et la grande célébrité, puis l'âge très adulte et la popularité, puis la vieillesse et la gloire, le moi l'emporte de plus en plus sur le soi, contrairement à ce qui se remarque chez un Racine, un Shakespeare, un Pascal ou un Beethoven. Les défauts et travers de l'exilé pathétique ont augmenté avec les années, au lieu de dimi-
42 LES CEUVREg DANS LES HOMMES.
nuer. Il s'est durci, ossifié, de la cinquantaine à la mort, comme un bonhomme sous l'eau d'une fontaine pétrifiante et, quittant l'influence maternelle, il est allé rejoindre la paternelle, dans ce qu'elle semble avoir eu de fort et de dur. C'est un cas de sclérose du caractère, progressive et congénitale, très curieux. En même temps, l'hypocrisie augmentait, ainsi que la boursouflure verbale ; et les vers simples, francs, naturels, sans surcharge, véritables cris de l'âme, inquiète ou apaisée (les plus beaux de toute l'œuvre), devenaient de plus en plus rares.
Vers la fin, il était féroce, même avec M'^'Drouet. Alors qu'en proie à une afîreuse gastralgie, elle ne pouvait rien avaler, il l'incitait à descendre dîner, quand même, ajoutant : u Faites comme moi, mangez du filet de bœuf, ça vous fera du bien. » Sa mort le laissa indifférent. Il pensait à la sienne, et je l'entends encore, disant à ses invités, d'un ton grave, inexprimable : « La terre m'appelle. » Evidemment, c'était fort triste, mais c'est le sort commun ; et sa part de gâteau avait été trop belle et trop grande pour qu'il regrettât rien en s'en allant. Il est exact que ses dernières paroles furent un alexandrin :
C'est ici le combat du jour et de la nuit.
Il disait, dans son testament, avec c^ttô altiÀr« fausse modestie, qui lui faisait choisir le corbillard
VICTOR HUGO. i3
dês pauvres, il disait qu'il refusait roraison de toutes les églises et demandait une prière à toutes le» âmes. C'est le mot d'un homme qui n'a jamais prié et ne se doute pas de la force surnaturelle qui réside dans les termes rituels d'une oraison. Attendu qu'une prière vraie n'est ni un hymne, ni une imploration lyrique, mais l'ascension, l'effusion de l'âme individuelle sur une voie antérieurement tracée et fréquentée par d'autres. Gomme beaucoup d'incroyants par ignorance, l'auteur de Dieu croyait que la religion respectable et raisonnable est quelque chose de vague, d'indéfini, de flottant, et que tout ce qui précise et réalise, en religion, est un enfantillage ou une absurdité. Bien que Flaubert admirât et adorât Hugo, il a tracé, dans Homais, sans le vouloir, un portrait assez réussi des ultimes réflexions du maître, touchant les choses du catholicisme et de la foi. Il est très exact de dire qu'en ce domaine Hugo était devenu « bête comme l'Himalaya ».
Une fibre, néanmoins, demeura intacte, jusqu'au bout, dans ce conglomérat d'orgueil et de verbe : la sympathie attendrie pour l'enfant. Un souffle frais traverse l'Art d'être grand-père. A tous les moments de son œuvre, de proportions gigantesques, démesurées, fatigantes, il y a, sur les marches à la Piranèse, des gosses qui jouent et conversent comme des gosses. C'est un grand repos. On les voit arriver
lld LES ŒUVRES DANS LES HOMMES.
avec bonheur. On les voit partir avec regret. Comme il a rendu le bruit de la mer, se brisant contre les rochers, puis se retirant, avec les milles aspirations et suçoirs de l'écume en tourbillons dans les trous d'eau, il a rendu la syntaxe puérile, avec ses césures et ses traits imprévus. C'est ce qui avait donné l'idée à Mendès, lors de l'apothéose de sa quatrevingtième année, de lui faire réciter une poésie par une rougissante petite fille, laquelle avait une peur de tous les diables :
Si Jeanne et Georges sont jaloux, Tant pis pour eux, c'est leur affaire,
et cela se terminait, bien entendu, par « grandpère ». C'était vraiment très gentil, et Jean Aicard, qui a fait parler, en charabia horrible, des grandes personnes rapetissées, grimées en marmots, comme sur les toiles du dix-septième siècle, dut en faire une maladie. Autre don, d'un genre fort difiérent : celui de l'invective et de l'outrage tombant du haut. On oublie trop que Victor Hugo a été un des plus grands engueuleurs de son époque, le plus impétueux, le plus débridé, ne respectant rien, et traitant ses ennemis, adversaires ou simples critiques (ainsi que disait Banville), comme du vomis de chien. Yeuiliot en sut quelque chose. Le personnel impérial aussi. Je l'aime beaucoup mieux dans ses
accès de colère et même de fureur épique, lyrique, ou terre à terre, que dans ses tournées pastorales de Tartufe onctueux, à travers la littérature et l'histoire. Sa virulence, fréquemment injuste, parbleu, est de bon aloi et de tradition française. Il est seulement dommage que ceux qu'il empoignait ainsi ne lui aient pas répliqué de même encre. Il eût été cependant bien facile de faire de cruelles blessures à un orgueilleux de sa trempe, en mettant le couteau là où il fallait : dans le moi-moi-moi. Les attaques et ripostes de Veuillot m'ont toujours paru (bien qu'il eût raison) assez faiblards. Hugo a insulté Mérimée, de la façon la plus sanglante, et Mérimée, qui cependant avait de la dent, n'a rien répondu.
D'ailleurs, dès qu'on lui rendait la monnaie de sa pièce, Hugo criait qu'on l'écorchait vif. D'abord n'était-il pas exilé, donc intangible? Ensuite, il avait trouvé ce truc, dès l'âge de cinquante-quatre ans, de jouer les patriarches, les Mathusalera, à qui tout est permis, contre qui rien n'est permis. Avant d'avoir des cheveux blancs, il exigea, avec mille imprécations, qu'on respectât ses cheveux blancs, ainsi que dans la tirade de Saint- Vallier. Les écrivains de l'autre bord, terrorisés, donnèrent dans le panneau. Ce n'était pas de jeu. De telle sorte qu'après s'être payé, en long et en large, tous les coups de trique, de bâton, de fourche, de fouet
qu'il lui plaisait, sur le dos et les reins des infidèles (de ceux qui ne reconnaissaient pas son génie et ne l'adoraient pas à mains jointes), l'auteur des Châtiments accusait la plus timide riposte de chercher à déshonorer un vieillard, auguste et banni, gagnant son pauvre pain à la sueur de ses métaphores.
Maintenant que tout ce tumulte est apaisé, que le rideau est tombé sur cette rayonnante et retentissante vie en cent actes divers, que la vérité humaine reprend le pas sur la légende, nous pouvons nous faire une idée de cette exubérante figure, où s'est miré en somme, et complaisamment, le dix-neuvième siècle poétique et littéraire. C'est l'heure de la critique approximative, puisqu'il n'y a pas, puisqu'il n'y aura sans doute jamais de critique définitive.
Le peuple d'ancêtres, qui est en tout homme, était, en Hugo, particulièrement vigilant et dressé. La conséquence naturelle de cette pluie d'images, de mots et de re^iviscences, intellectuelles et sensibles, est l'orgueil : un orgueil d'autant plus crête que le peuple intérieur est plus frémissant et plus vaste. En revanche, la personne intérieure propre à Hugo, son soi, son prénom, si vous voulez, n'était pas de taille, ni de force, à ordonner, ni mater cette foule intérieure, en nettoyant l'orgueil par l'humilité. Il manquait au moi triomphant de Hugo, la présence
de l'esclave antique, le mémento quia pulvis, le rappel pascalien de la petitesse humaine.
Dans Virgile parfois, Dieu tout près d'être un ange. Le vers porte à sa cime une lueur étrange,
Parfaitement. Cette lueur, cette phosphorescence, émane, chez Virgile (et c'est sans doute pour cela que Dante l'a pris comme compagnon), du sens intime de sa position dans l'univers : confident des pâtres, des abeilles, des douleurs sacrées. Il ne se crut jamais Jupiter tonnant. Hugo se crut Jupiter tonnant.
La foule qu'il écoutait, admirativement, en lui, comme annonciatrice de sa popularité, l'inclina, en effet, vers la foule extérieure, vers les Idola Foriy vers Finorganisme des masses. La conséquence fut la divination de ses erreurs et de ses instincts. S'il est vrai que le sublime consiste dans la mise en mouvement de la matière par Tesprit (mens agitât molem), l'envers du sublime, c'est la mise en mouvement de lesprit par la matière {meniem perturbât moles). Tous les romans de Hugo, tout son théâtre, son insane et informe critique, et les trois quarts de ses poèmes, relèvent de cette machinerie psychomorale défectueuse. Il lui eût été facile de la redresser, surtout au début, s'il s'était quelquefois replié sur lui-même, autrement que pour s'honorer
et glorifier ses pensées, sous les espèces de l'Hiimanité avec un grand H. C'eût été, cela, une a pitié suprême n . Il n'y songea même pas. Le chœur des hugolâtres l'empêchait de s'écouter. li cherchait, dans le tumulte de la mer, le fracas des applaudissements.
Ce qu'il y a de bon et d'excellent dans son œuvre, prose et vers (la peinture réaliste, épique ou lyrique, des gens et des lieux, sans considérations philosophiques, la nature naturée de Spinoza), prend place et siège dans l'assemblée des premierr^ poètes français. Il peut s'asseoir là, sans préséance, auprès de Villon, de Ronsard, de d'Aubigné, de La Fontaine, de Racine, de Corneille, de Musset, de Baudelaire et de Lamartine et mêler sa voix aux leurs, sans discordance. Dans ce qu'il croyait son accessoire et son secondaire, il apparaît comme un maître.
Dans ce qu'il estimait son principal, il apparaît comme prétentieux, médiocre et vide. Pour l'incongru dans la fantaisie, il est au-dessous de Népomucène Lemercier. Sa critique, grandiloquente, est aberrante et sans boussole. Il ne sait pas où il va. Ce qu'il dit de Shakespeare et de Beethoven, dans son William Shakespeare, prête à rire. D'ailleurs il n'entendait rien à la musique, chose paradoxale chez un auditif, aussi apte à recueillir et interpréter
les bruits naturels, de la mer et de Fouragan, qu'à savourer les timbres de voix de la femmç amoureuse et de l'enfant qui joue.
Sa colère est pleine et assénée. Sa pitié sonne très faux. C'est que la colère part de l'être et revient à l'être, au lieu que la pitié, partant de l'être, se disperse sur les objets qui l'excitent. Les sentiments de Victor Hugo n'ont qu'un circuit : de lui à lui.
Il y a, semble-t-il, deux catégories de grands écrivains : les sincères et sans apprêt ; les comédiens de soi-même, toujours en représentation. Hugo appartient à la seconde catégorie, avec Chateaubriand et, plus loin, Rousseau. Car la mise en scène des Confessions est raffinée, mais indiscutable. Jean-Jacques se châtie bien, parce qu'il s'aime bien. Chez Hugo, le cabotinage est cru et même sans nuances, posé, au milieu du dix-neuvième siècle, ainsi qu'un masque en plein soleil.
Son éclatant orgueil, à Taise parmi un ensemble d'erreurs politiques et de confusion morale, qui le reflétaient et le multipliaient, a tenu, dans les lettres françaises, une place indue. La remise au point de cette renommée tapageuse mesurera la sagesse nationale et nous épargnera peut-être des crises inutiles. Car le romantisme a parfois d'éclatantes couleurs, mais la fausse oronge aussi;... et ella tue.