‹ Les uvres dans les hommesChapitre 5 sur 12 · FREDERIC MISTRAL OU LE GÉNIE ÉQUILIBRÉ · texte numérisé non relu

FREDERIC MISTRAL OU LE GÉNIE ÉQUILIBRÉ

A l'aberration romantique, dont Hugo demeure le prototype étincelant, succéda, de 1870 à 1900, la perversion naturaliste, que symbolise le nom de Zola. Nous verrons bientôt ce que fut Zola et le dommage causé par lui aux lettres françaises. Mais, en face de Zola, c'est un écrivain d'imagination, de formation (sinon de langue) félibréennes, de sensibilité purement provençale, Alphonse Daudet, qui maintient le goût et l'ordre avec la clarté, dans le conte {le Trésor d'Arlatan), le drame {r Arlésienné) et le roman (Sapho). Cependant qu'en Provence même se lève une pléiade de poètes et de conteurs incomparables, qui restituent à la langue d'oc déclinante son prestige, son lyrisme et son autorité. Le Ronsard de cette nouvelle pléiade est Mistral, fds et continuateur de Virgile, d'Homère, de Pindare, le type même du génie équilibré. La

personne de Frédéric Mistral fascinait. Elle diffusait de l'harmonie, de la lumière, sur toutes choses et sur toutes gens. Son œuvre, puissante et conquérante, et qui ne tient pas seulement dans ses admirables poèmes, est une œuvre de réaction, saine et vigoureuse, contre les insanités politiques, sociales, littéraires, dont la génération de l'entre-deux guerres fut infectée.

Je dirai tout de suite que le félibrigc n'est pas, pour moi, une connaissance livresque. Tout enfant, j'ai participé aux réunions, rencontres, petites fêtes, gais repas, promenades et joyeux devis, au milieu desquels se développa cette Renaissance, dont les effets commencent seulement à apparaître. J'ai entendu, dans les auberges des bords du Rhône, de Barbentane,'de Saint -Remy, des Baux, les chants de Mistral, alors eu pleine sève, beau comme un dieu, environné de l'admiration populaire, et que les servantes écoutaient, appuyées à la porte, les yeux brillants. Car il était prophète en son pays, je vous en réponds, et couronné de cette gloire unique, qui va du pâtre à la belle faneuse et du pêcheur de calanques à la vieille au rouet. Au moment de son mariage avec la compagne idéale que la Providence lui destinait, Aubanel pouvait s'écrier dang une strophe immortelle : u En vous voyant passer, l'un ^ l'autre enlacés, les pâtres de la Crau diront : u de

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ce Mistral ! » Mais le a d'aqueu Mistrau )) est intraduisible, avec sa nuance de vénération attendrie. Et c'était encore Aubanel, le Heine du Rhône, un Heine plus chaud ei; sans mauvais rire, qui soupirait sans envie, après avoir écrit la Grenade entr'ouvertè, le Pain du péchés les Filles d'Avignon : « Ah ! si j'étais Mistral de Maillane — si j'avais la poitrine (lou pitre) de Mistral I » Connaissez-vous beaucoup d'exemples de semblable fraternité dans le lyrisme? Je me rappelle qu'un vendredi, comme tout le monde avait grand'faim, Roumanille, cependant orthodoxe, se laissa aller, en bon amphitryon (chacun régalait à son tour, comme il se doit), à commander des côtelettes. L'hôtesse leva les bras au ciel : (( Des côtelettes, un vendredi, ah I Seigneur Dieu ! )) Mais Mistral, intervenant, avec son inimitable sourire, sous l'aile de son grand chapeau gris : (( Chassez ce scrupule, ma bonne femme, nous sommes les poètes ; c'est nous qui faisons les psaumes. » La raison était péremptoire. La présence de Daudet éveillait chez Mistral, avec les souvenirs d'une jeunesse qu'on imagine, vu le physique et l'esprit de ces deux hommes, et le presiige de la poésie sur la race de Mireille, toute une flambée de terroir, de proverbes, de vieilles chansons, de dictons, de refrains, d'apostrophes comiques, dont rien ne saurait donner l'idée. Quelquefois, se regar-

dant en silence, et pensant à la même histoire en même temps, ils éclataient Tun et l'autre d'un rire joyeux. La première fois que je revis Mistral, après la mort de mon père, il me dit : « Une partie de moi, ma gaîté jeune, est enterrée avec mon bel Alphonse. Tu ne saurais croire les heures dorées et folles que nous avons vécues. » Car la prétendue froideur de Mistral, qui a frappé tant de passants et de badauds de la gloire, venus le relancer à Maillane, n'était qu'une défense habile contre la familiarité rebutante des êtres sans poésie admis auprès d'un poète. Mistral, comme Aubanel, comme Alphonse Daudet, était de feu, et son œuvre, comme sa personne, avait l'ardeur et la gravitation du soleil. C'est pourquoi, avant tout, en première ligne, et d'abord, il a chanté l'amour et la beauté, dont la conjonction ici -bas fait la race alerte et vigoureuse.

La devise : « Luise tout ce qui est beau, que tout ce qui est laid se cache î » est exactement opposée à la devise du romantisme d'abord, ensuite du naturalisme, où (( le laid est beau, le beau est laid », selon la formule des sorcières de Macbeth.

Sur le chapitre de la beauté des Provençales, Frédéric Mistral ne plaisantait pas. Jean Aicard, caricature sans talent, tantôt de Paul Arène, tantôt de Félix Gras, raillait lourdement, un jour, en présence du Maillanais. des silhouettes de lavandières,

entrevues, revenant du travail : « Je te conseille, lui dit Mistral, de parler du physique d'aulrui, avec ta mine de vieux caillou poreux, retiré du Rhône. » Le fait est que cet antipoète, dont s'est comiquement affublée l'Académie, cherchait à ennoblir, par la lave, le tourment et la fulgurance oculaires, une physionomie pauvre, cabossarde et empruntée, comme son « art )>... u Diable, que tu es laid », fit Mistral en manière de conclusion. Vers 1898 nous étions allés le voir, avec Mariéton qu'il aimait tendrement, et qui le lui rendait. Il nous avait retenus à déjeuner, nous avait traités avec sa magnificence ordinaire, faisant apporter sans arrêt, par Marie, sa fi<Jèle servante, des bouteilles de Châteauneuf et de Tavel; puis il nous emmena, après le repas, faire une promenade sur la route des Alpilles et nous parla de la littérature et de la vie : « Ayant en moi, disait-il, un certain sentiment du rythme, je n'ai fait que peindre, sans amplifier, les coutumes et les passions des gens de chez nous. En somme, j'ai plutôt atténué. » Sur le moment, cette déclaration me surprit. Aujourd'hui, que j'ai mieux pénétré la sensualité directe, normale, mais débordante, qui souffle et brûle, comme le vent mistral, sur toute la vallée du Rhône et des étangs jusqu'à Hyères, j'en comprends la profondeur singulière.

Une autre fois, le poète [des Iles d'or (portique

d'entrée de la fête mistralienne, comme les OUvades en sont le portique de sortie) m'exposa qu'à sa connaissance la région provençale était la seule où il arrivât fréquemment aux amants de mourir par excès d'amour, « h force de se chercher et de se trouver ». Mon père avait aussi connu de tels cas, où apparaît une frénésie double du cœur et des sens, léguée ataviquement, renouvelée par l'ambiance, la noblesse, jamais accablante, des travaux des champs, la verdeur du vignoble, la nourriture alliacée et ce quelque chose de libre, de généreux, de spontané, de dévoué, d'habile sans ruse et de frémissant, qui double la splendeur charnelle et la volupté des Arlésiennes, des Vauclu siennes, des Camarguaises, des Istriennes, des Marseillaises, des Aixoisés, des Tarasconnaises, de toutes les sœurs, harmonieuses et violentes, de la petite pèlerine d'amour des Saintes-Mariés. Je me rappelle un retour de vendanges, vers Sylvéréal, où l'assemblée des jeunes femmes, debout ou assises dans les voitures, et environnées de corbeilles et de bannes de raisins noirs et blancs, présentaient tous les types de beauté, les plus purs, fins et classiques, sous la lueur suprême du jour tombant. Elles riaient et s'interpellaient; leur jeune sueur avait le parfum de la lavande fraîche. Les garçons suivaient en chantant, la veste sur Tépaule, aussi moqueurs qu'elles, mais

cachant, comme elles, sous la moquerie, quelque chose de grave. Au tournant de la route, il y avait un crucifix de bois, On fit halte. Les garçons décorèrent, de grappes lourdes et magnifiques, l'arbre sacré. Les filles se signèrent pieusement. Ce recueillement et ce silence ajoutaient la solennité chrétienne au crépuscule latin. Il y avait là autant de poésie, de chants, de drames en puissance que de couples momentanément séparés. Cela était profondément mistralien.

Ainsi s'explique que, chez Mistral, lyrisme et réalité se confondent. Ils se confondaient en ses modèles. Dans les fêtes votives des villages provençaux, que je fréquentais au temps de ma jeunesse, j'ai entendu des propos ardents, vifs, d'une ellipse étonnante, sortant de lèvres ourlées à la Vinci; je n'ai jamais entendu une parole basse ou vile. La substance vitale, dans la vallée du Rhône, est, à l'image de la substance verbale, naturellement lyrique. Je parle, bien entendu, des paysans, plus proches de la terre, et chez qui la sève ethnique s'est conservée intacte, avec les traits du visage, les gestes et les propos. Mais Mistral a toujours déclaré qu'il était un paysan... « C'est un raisin de Grau qu'avec toutes ses feuilles te tend un paysan n, disait-il dans sa dédicace à Lamartine, le 8 septembre 1859. Un paysan inspiré et affiné et « gen-

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tilhorame », certes, demeuré néanmoins en relations étroites avec la terre, les eaux et le ciel, les bucoliques et géorgiques de son patelin, les métiers ruraux, montagnards et marins, et les termes francs de ces métiers ; et chez qui la culture, immense, sans rivale, capable d'éblouir Gaston Paris, avait ses racines dans le quotidien. La fumée de la soupe, l'aboiement du chien, le cri de l'essieu, les changements de la température, le bruit de l'eau, le crépitement de la cigale sont, dans cette œuvre, comme dans la nature, avec la cadence, l'entremêlement et le prolongement de la vie. Le sublime se montre dans l'absence de l'apprêt. La poésie de Mistral, c'est la Vénus d'Arles. On pense après cela, si les contemporains de langue d'oïl (Alphonse Daudet mis à part) s'en sont donné de ne pas le comprendre. J'ai assisté aux constants efforts de mon père pour rendre Mistral accessible à Edmond de Concourt, par exemple, lequel avec la meilleure volonté du monde, car il était amical et bon, n'y comprenait rien, mais là rien du tout. Drumont, chapitré par mon père, se rendait compte que Mistral avait une vision traditionnelle, orientée un peu comme la sienne ; mais le chant provençal lui demeurait fermé. Je ne parle point de Zola, barricadé dans sa fosse d'aisance, qu'il croyait le temple de la philosophie moderne. Car l'ignorance de Zola dépassait tout. Mais Flaubert lui-même, me

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disait mon père, n'avait jamais prêté qu'une oreille distraite aux récits qu'il lui faisait de Maillane et du génie illuminant Maillane. Flaubert avait des emballements et de l'érudition. Il était dépourvu d'attention et prenait le provençal pour un patois : (( Pourquoi écrit-il en patois? » objectaient à mon père les hommes légers qui accaparaient la scène publique de 1875 à 1897. J'avais envie de dire à Frédéric Masson, le plus acharné de ces détracteurs abrutis : u Mais c'est vous, mon pauvre homme, qui écrivez en patois. » Car il y a beaucoup de gens, comme feu Paul Hervieu, ou vif Marcel Prévost (et pour ne citer que ces deux-là), qui n'ont jamais écrit en français, tout en s'imaginant qu'ils parlaient le français. Quant à Hugo, je n'ai pas entendu dire qu'il ait prêté une atlv.r^' on quelconque à Mireille, ni k l'auteur de Mireille. On l'aurait ahuri en lui disant que le véritable poète du dix-neuvième siècle français était à Maillane et non à Guernesey. Il en était cependant ainsi. Car l'art, comme la pensée de Hugo, c'est l'apothéose de l'incoordination et du manque de mesure; au lieu que l'art de Mistral c'est l'ordre. Le premier détraque, le second nourrit.

Si j'avais à soigner un romantique attardé, je lui ferais prendre chaque jour, en deux doses, vingt vers de Mistral. Voilà qui relève le goût et rend le sens de la vie! Un chaos verbal de gnomes, grima-

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çant et bondissant autour dé quelques jolies filles : tel est l'univers de Hugo. Un couple d'amoureux, au déclin du jour, près d'une charrue dételée : tel ©st l'univers de Mistral.

— Mais je ne «ais point le provençal.

— Vous ne savez pas non plus rallemand, et vous proclamez que Goethe est un grand poète ; ni l'italien, et vous saluez Dante ; ni l'anglais, et vous révérez Shakespeare. L'altissime poète incarne tellement son langage, qu'il le dépasse, le traverse, le surmonte, en lui donnant le caractère de l'universalité. Il est très facile de lire Mistral et aussi de le pénétrer, même si l'on ignore le provençal, à l'aide de la traduction, qui est fidèle, exacte, de sa main (c'est tout dire) et à laquelle on ne peut faire que le reproche d'être parfois légèrement académique. Mais il est très facile de rectifier, grâce au texte provençal en regard, si l'on veut s'en donner la peine. Meredith, cjui savait le français, comprenait à livre ouvert le provençal de Mistral et disait de lui: u II est le plus grand... Ce n'est pas l'autre... » L'autre, c'est-à-dire Hugo. C'est que Meredith n'était pas seulement un romancier et psychologue génial. Il avait aussi le sens critique inné et aigu, comme l'abeille a son aiguillon.

La puissance du lyrique se mesure à ses images. Celles de Mistral ont l'ampleur et la sérénité qui

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caractérisent Virgile plus que Lucrèce, on l'a dit cent fois. Elles relèvent du soi plus que du mol, de la personnalité spontanée et commençante, plus que de la personnalité congénitale et continuante, par la fraîcheur, la simplicité et la perspective infmie. Elles sont empruntées généralement au paysage, au m,étier, aux troupeaux, aux flots mouvants, au danger et à la cessation du danger, et, même douloureuses, baignées dans la joie. L'âme, qui les conçoit, dans ses chambres héréditaires, oculaires, visuelles, tactiles, pressentimentales et intuitives, est tourmentée en ses apparences, mais tranquille en ses profondeurs. Le père de Mistral, s' informant du temps avant de mourir, et apprenant qu'il pleuvait, conclua^it aussitôt qu' « il faisait beau pour les semailles ». Cet optimisme revivait en Frédéric, sous la forme d'une magnanime indulgence, éparse sur l'univers entier et le peuple complet des humains. Nul ne fut plus éloigné du fatalisme, plus proche de l'enchaînement des causes et plus familièrement mêlé au miracle. Sa vision, philosophique et historique, faisait le pont entre Platon et saint Thomas, et se mouvait au-dessus de tQU$ les systèmes, sur une foi assurée et souriante : (( Invoque les saintes », lui dit pieusement M""* Mistral, à sa dernière heure, et il lyiourut en l^albutiant leurs noms, sur 1§ seuil de l'immortalité, comme quand il était tout petit.

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En celte existence, unie et claire à la façon d'un diamant taillé, les images mentales étaient les reviviscences, sans tiraillements, d'ancêtres observateurs et sages, tels qu'ils les chante dans les -Olivades :

Honneur à nos aïeux, — si sages, si sages. — Honneur à nos aïeux — que nous n'avons pas connus.

Ils ont vécu, ils ont tenu — vivante notre langue. — Ils ont vécu, ils ont tenu, — autant qu'ils ont pu.

Mon père me disait que Mistral, tout jeune, avait déjà son développement complet, sa volonté formée, son dessein arrêté de réveiller, de relever les mœurs, usages, costumes et le parler delà Provence. La mère de Mistral lui avait fourni, sur cette précocité d'un long projet, des renseignements précis, 11 savait aussi, ce grand homme, en fondant et propageant le félibrige, qu'il codifiait les règles de toute renaissance future, qu'il jalonnait la route où passeraient tous les aèdes, doués du magique pouvoir de résurgence. . . Multa renascentur quse jam cecidere, . . Il ne laissait rien au hasard, ni à la précipitation, recommençant jusqu'à sept ou huit fois ses poèmes, cherchant à accumuler, dans les mots et les rythmes, simples et grands, le plus de cette sincérité unique qui assure la pérennité. Il échappa au châtiment — défini par Baudelaire — « d'avoir voulu changer

de place » en demeurant immuablement fidèle à son village, à ce Maillane, où chaque pierre était pour lui vivante, chaque famille ouverte et lisible, ainsi qu'un livre de raison. Il savait que la pensée prend son vol chez le sédentaire et replie ses ailes chez le nomade. Un perpétuel errant comme Loti ne réfléchit jamais à rien et vit dans la terreur nuancée de la vieillesse et de la mort, enfant perpétuellement embarqué vers de lointains horizons, qu'il croit plus beaux et plus tentants que les prochains. D'où le ressassement monotone des horizons et des paysages. Mistral savait que l'homme vieillit, qu'il est mortel, et il jouissait de l'heure qui fuit, en regardant passionnément autour de lui et en profondeur. Il prétendait que, chaque année, il découvrait quelque chose de nouveau dans les coutumes ou le parler de la Provence. Il ne mettait pas l'extraordinaire ni le sublime dans l'étrange. Il les plaçait dans l'habituel, il les extrayait du coutumier.

Ses récits, d'une bonhomie narquoise et qu'il relevait d'une pointe d'accent du pays d'Arles (les Provençaux me comprendront), avaient un charme et une syntaxe à part. Il parlait souvent de lui à la seconde ou à la troisième personne : « Je me suis dis : tu as tort... Alors j'emmenai mon pauvre Mistral... Et je songeais : mais qu'est-ce qui te prend, mon bonhomme ? » D'un petit épisode, il

faisait jaillir un enseignemeat général, sans appuyer, complétant sa démonstration d'un sourire, ou d'un rire léger, qui lui plissait le coin de l'oeil, demandant à celui-ci et celui-là une explication complémentaire, prenant à témoin sa femme, la servante, son interlocuteur, un personnage légendaire ou historique, et demeurant grand amateur de précision : « Nous étions alors à cinq kilomètres environ de Saint- Rémy, sur une route perpendiculaire à la route des Baux, et dont le dernier tronçon se perd dans un champ... A qui donc appartient ce champ?... Bref, c'est là que nous rencontrâmes un tel et qu'il nous dit... » Il atteignait aux sommets, par un entrelacs de souvenirs et de courtes remarques. Sa fantaisie était à base de jugement. Cela aussi est très provençal. Je connais une chanson qui énumère les trente et une pièces de la charrue avant de conclure : « Celui qui l'a inventée, il faut qu'il ait eu de l'adresse. Certainement, c'est quelque monsieur 1 » Quand vous demandez votre chemin entre Avignon et Marseille, entre. Nîmes et Sisteron, celui à qui vous vous adressez vous énumère patiemment les routes et tournants par lesquelles il vous faudra passer. L'homme du Midi a horreur du vague, et, quand il aborde le mystère, il le fait méticuleussment. Rien d'abrupt dans les fresques majestueuses d« Mireille, de Nerte, de Calendal.

Le Poème da Rhône est un itinéraire dramatique à travers les âges et le long du fleuve de la civilisation.

C'est ici que Tépique rejoint le lyrique et s'adapte à ses évolutions, aussi sûrement que la giration du flux aux roches creuses et dentelées de l'abîme. La légende est vivante en Mistral, elle circule avec son sang et ses ondes sensibles. Il n'a qu'à se laisser aller à elle. Sa prodigieuse mémoire lui fournit, à point nommé, les éléments physiques et moraux du décor indispensable. La rencontre de Calendal et de l'Esterelle, la rencontre de l'Anglore et du Drac, l'évocation du tambour d'Arcole, les enchantements de la sorcière Taven, dépassent, et de loin, tout ce que la littérature épique française a pu fournir, dans les temps modernes, et où se sent, malgré tout, la fabrication. L'épopée mistralienne atteint aisément à cette familiarité, à cette cordialité, à cet immédiat, des grands modèles classiques. Lamartine ne s'y était pas trompé, quand il saluait ce génie, naissant et débutant par un coup de maître. Le ton lyrique est relativement facile à attraper. Il n'en est pas de même du ton épique, qui suppose une tension constante, chez le poète, de l'héroïsme et de la bonhomie.

Connaissez-vous le musée arlésien, fondation de Mistral, à Arles, et auquel il consacra intégralement

les cent raille francs de son prix Nobel? Si vous ne le connaissez pas, faites le voyage. Vous verrez là de quoi est formé et se nourrit le génie épique, qui perpétue, comme l'airain et la pierre taillée, les annales des peuples. J'ai visité une trentaine de fois, dans son ancienne installation et dans la nouvelle, ces salles si pleines d'enseignements, où tout a été rangé, classé, étiqueté dans les vitrines, de la main même du maître disparu. Aujourd'hui, je n'aperçois plus qu'à travers une brume de larmes le trousseau de clés a de sa pauvre mère » et l'inscription du cri fameux : a Comme au mas, comme au temps de mon père, aïe, aïe, aïe, », où tient toute la nostalgie humaine. Mais, par delà cette émotion passagère, quelle autre émotion, plus large, devant cet effort pour échapper au temps dévorant, à sa faulx, à son sablier ensevelisseur, pour secouer l'inertie des morts par les accessoires de toute épopée ! Voici les vêtements de noce et de deuil; voici les meubles, les antiques bahuts, polis et luisants de confidences, et comme prêts à parler, à chuchoter ; voici les madragues, les filets, les voiles de pêcheurs ; voici les modèles de moissonneuses, de faucheuses, de lieuses, ancêtres vénérables des machines agricoles actuelles; voici les coquillages, les insectes rares, les formes des maisons; voici les outils de pêche et de chasse. Chaque semaine, le jeudi, si

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j'ai bonne mémoire, Mistral venait de Maillane à Arles, passait la journée dans le musée, auquel il attachait, quant au félibrige, une importance de premier plan, faisait la causette avec la belle et solide gardienne, en costume arlésien, qui accueillait, avec bonne grâce, les visiteurs et leur iburnissait les explications nécessaires

Ce musée fut le modèle du musée alsacien que créa, quelques années avant le retour de l'Alsace- Lorraine, le docteur. Bûcher, à Strasbourg, et que j'ai eu le plaisir de visiter, en sa compagnie, dans l'hiver de 1907. Le docteur Bûcher, psychologue achevé, avait parfaitement compris la pensée profonde de maintenance, qui était dans la création mistralienne, et il professait un véritable culte pour le Maillanais.

Le musée arlésien était et est, en quelque sorte, la mise en action du Trésor du félibrige, du monumental dictionnaire de la langue d'oc, qui prit à Mistral dix ans de sa vie, et qui demeure l'outil indispensable de toutes les études romanes, présentes et futures. Alphonse Daudet avait toujours derrière lui, dans sa bibliothèque, à portée de sa main, un tome du Trésor, comme il l'appelait justement et abréviativement. Il m'en faisait admirer la composition, qui est à celle du dictionnaire lamentable de l'Académie (passe-temps de vieillards

grincheux et inoccupés) ce que la librairie de Montaigne est à une boîte du quai Conti. Chaque mot, dans cette œuvre de bénédictin, apparaît comme une personne vivante, avec ses atours et ses relations, sa nudité corporelle et son âme, son habitat, ses déguisements, ses abandons, ses paresses et ses ruses. Mistral n'avait attendu ni Darmesteter pour étudier la vie des mots, ni Michel Bréal pour fonder la science de leurs significations variées, ou sémantique. L'ayant longtemps et passionnément pratiqué, je considère le Trésor du félihrige comme l'autobiographie introspective la plus vraie de Mistral, celle qui donne le mieux le dessin de son esprit, habile à saisir les concordances intimes, les relations éphémères, entre les objets, les états d'esprit, les sentiments et les termes qui les représentent.

Pour les objets, cela va bien : on sait qu'en ces cas concrets, les synonymes sont rares ; que la madrague est un filet, ou une série de chambres de fiJets destinés à capter le poisson, que l'escourtin (on lit dans Calendal « espourtin ») est une sorte de coussinet de vannerie, fabriqué spécialement à Cassis, destiné à la presse des olives, disposées dans son béret intérieur, etc., etc. Il fallait entendre Mistral et Alphonse Daudet, aussi calés en étymologie l'un que l'autre, chercher roriginc,

immédiate ou imagée, de tel tour syntaxique ou de telle racine, et confronter leurs opinions motivées. Pour les états d'esprit, cela devient déjà plus compliqué, et, dans la langue provençale, amoureuse de clarté et de définitions exactes, la dénomimination apparaît comme une lutte entre la complexité, relative ou absolue, de l'acte de penser, et la simplicité, absolue ou relative, du verbe correspondant à cet acte. Il y a toujours un point où l'acte de penser déborde le verbe correspondant, ou réciproquement. Le langage est une coupe où ne tient pas exactement le liquide mental de la réflexion. Il y a la phase de l'avant-mot, qui est mal connue, et qui n'apparaît nettement que chez les bègues et certains aphasiques, soumis au vertige, par absence du terme exprimant leur pensée. Il y a la phase de l'après-mot, où la vibration mentale du terme déjà émis imprègne le terme à émettre et provoque, chez l'orateur embrouillé ou timide, l'hésitation. Mais quand on arrive à l'expression des sentiments, et notamment des sentiments passionnés, l'émotion, courant plus vite que le mot qui l'exprime, tantôt altère ce mot, tantôt décoordonne la syntaxe en la poussant à l'interjection, laquelle elle-même précède le cri. Pour plus de détails sur ces divers points, je renvoie les lecteurs à mon ouvrage le Monde des images, où j 'expose ce que

j'entends par une plongée mentale à l'intérieur d'un terme en mouvement.

De ce point de vue (qu'il ne faut point confondre avec celui de la versification), la syntaxe mistralienne est comparable aux draperies souples de la statuaire antique. Elle épouse amoureusement les mouvements de l'âme, en conservant une certaine ligne. Elle retrouve l'ordre vrai, toujours présent sous l'apparent désordre, puisque la passion la plus débridée obéit elle-même à un rythme. Par là, elle se rapproche de la syntaxe racinlenne, où l'interjection, ou bien la suspension interjective, prennent une importance d'autant plus grande qu'elles sont plus rares. Le lyrisme peut se permettre de laisser entendre, et puise dans l'ellipse un charme de plus. L'épopée a le devoir de tout exprimer, et Mistral, épopée vivante, cherche hardiment à exprimer jusqu'à l'inexprimable. Il n'est certes pas impertubable, selon la formule, d'ailleurs abusive, de Goethe, à qui on l'a souvent comparé. Mais il domine toujours, mentalement et verbalement, son sujet et la frénésie de ses personnages. Il demeure, sous les feux croisés de l'amour ethnique et de l'amour sensuel, maître de soi : compos sai, donc classique.

Alors que le romantisme de Hugo consiste surtout dans un excès de mots pour un minimum de sincé

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rite pensante ou sensible, le classicisme de Mistral consiste en nn accord étroit entre la richesse émotive et l'inâux verbal. Ainsi Dofîa Sol est une poupée merveilleusement articulée, alors que Mireille est une vivante. Hernani est un fantoche qui se croit sublime, Galendal est un héros pour de bon.

L'élimination du secondaire et de l'accessoire, qui se remarque dans les vitrines du musée arlésien, dans les notes des poèmes, dans les concis exposés du Trésor du féllhritje,. est une des caractéristiques de la création mistralienne. Hugo dit quelque part qu'il ramassait jusqu'à ses « copeaux ». Il n'y a pas de copeaux chez Mistral. Chacune de ses œuvres offre en raccourci maints aspects hésiodiques des travaux et des jours champêtres, maintes descriptions de cours d'amour, de fêtes et de joutes. Il eût pu abuser du détail. Il s'en garda bien et de même qu'il n'a qu'un mot, qu'une épithète pour un mouvement de l'âme, il n'a qu'une image pour une description. Si je ne craignais d'alourdir cette étude, j'en fournirais de nombreux exemples. Or, pour un homme possédant sa langue comme il possédait la sienne, c'est-à-dire intimement et jusque dans la trame, la tentation était grande de jouer allègrement aux dix mots pour un, et aux cinq images pour une (comme tant de poètes et dé

poétesses modernes et contemporains, à l'exception de la divine et unique Desbordes- Valmore). Elle était grande, la tentation, mais il lui résista, et il appliqua, comme un sage qu'il était, la formule salvatrice : rien de trop .

Il avait profondément étudié, non seulement la poésie des troubadours et la contexture des fabliaux, mais encore les racines conjointes des parlers d'oc et d'oil ; et les réflexions qu'il faisait à ce sujet, quand on l'interrogeait, charmaient par leur nouveauté et leur profondeur. L'unité de la France lui était chère, et c'est parce qu'il l'aimait et la chérissait, qu'il prêchait la décentralisation. Ce grand briseur des servitudes révolutionnaires, cet adversaire de l'uniformité mortelle qui fut le rêve malsain du jacobinisme, ce traditionnel sans entraves, ne pouvait comprendre qu'on eût plaisir à étouffer les renaissances provinciales. Il voyait, là comme ailleurs, cinquante ans en avant; et l'on peut dire qu'en ce domaine Maurras est le continuateur de Mistral.

En même temps qu'il agissait, par ses poésies, ses chants, ses discours, sur le peuple provençal, et en général sur les provinces françaises, par son dictionnaire et son musée sur les érudits et les savants, le Maillanais attachait une importance extrême aux commémorations, anniversaires, cérémonies patrio-

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tiques et rituelles, en vue de réveiller la mémoire des gens. La disparition d'une coiiGfe ou d'un costume, d'un usage, d'un vestige local, lui causait une douleur ou un ennui vif. Il se déplaçait au besoin pour l'empêcher et rendre courage aux continuateurs, aux vieilles et aux vieux, chapitrant les jeunes à ce sujet. A cette race, qui a le sens du ridicule, il parlait le langage qui convenait, faisant comprendre qu'un chapeau à l'instar de Paris n'aura jamais l'élégance d'un petit bonnet de dentelle, de toile fine, de soie ou de satin, harmonisé au ciel, au vent, aux traits du visage. Je l'ai entendu, non une fois, mais cent fois, prêchant aux paysannes la coquetterie locale, traditionnelle, appropriée, avec des arguments qui eussent ravi les plus grands peintres de la femme et ses plus notoires amoureux, Gainsborough et Don Juan, Nattier et Roméo. Les grincheux disaient : u Ce pauvre Mistral se donne bien de la peine pour remonter un courant devenu irrésistible. Dans vingt ans, il n'y aura plus une seule çoifi'e, ni une seule a chapelle » au pays d'Arles, » Ils disaient cela en 1880, les grincheux. Or, pas plus tard que cette année, je constatais au contraire une sorte de recrudescence des coiffes en ce même pays, et des coiffes portées par des jeunesses, qui auraient pu, avec moins de goût, préférer les chapeaux de la ville. Ma conviction est quel'ensei-

gnement mistralien est descendu, s'est propagé, plus profondément qu'on ne le croit. Il rejoint aujourd'hui, cet enseigneofient, la réaction, partout visible, de l'honame des campagnes contre le citadin et ses inventions éphémères et baroques. Le rat des champs, depuis La Fontaine, a encore fait des progrès dans ses prudentes constatations, quant aux précaires voluptés du rat de ville.

Il y a de cela quelque vingt-cinq ans, mon père, revenant des eaux de Lamalou, avait donné rendezvous k Mistral dans une propriété appartenant à un de nos parents, sise aux portes d'Arles et qui s'appelait le « Mas Blanc ». Le hasard heureux fit que, ce même jour, était de passage au mas, avec un parent, une jeune fille d'une parfaite beauté et réalisant le type de Mireille. Ces choses arrivent régulièrement aux poètes. Provençale de race, elle était néanmoins habillée comme une Parisienne, et je dois dire que sa rol>e de linon blanc ne lui allait vraiment pas mal. Mistral, cependant, avec cette grâce qu'il mettait en tout, la lui reprocha et lui fit solennellement promettre de porter désormais, en terre d'Arles, le costume d'Arles. Je ne sais rien de plus aéré, de plus galant, de plus exquis que le petit discours qu'il fit à cette occasion, entre la roubine, le long de laquelle courait un chien ratier, et le ciel lamé, par bandes alternées, d'or et de bleu

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discret. L'âme de la Provence s'exprimait par sa bouche et portait, eu chacun de aous, la conviction, mêlée à la mélancolie d'une trop belle minute trop rapide.

Qui tient sa langue tient la clé Qui de ses chaînes le délivre.

Cette formule mistralienne rejoint la strophe fameuse de la chanson la Renaissance (la Respelido), qu'on trouve dans les Olivades :

Nous en plein jour — voulons parler toujours — la langue du Midi : — voilà le félihrige ! — Nous en vlein jour — voulons parler toujours — la langue du Midi, — car c'est le droit majeur.

Nous touchons ici un des points essentiels de la pensée de Mistral, diffuse à travers son œuvre et d'où cette œuvre est sortie : l'homme est profondément lié à sa langue natale. EU est son moyen de communion avec ses compatriotes. Elle est sa défense contre l'étranger. Elle est sa possibilité de goûter la vie. en nommant le courage, l'amour, le pain et le vin. Elle est le peuplement de son silence, où il se refait, et le soubassement réel de tous ses rêves. La langue empruntée, la langue imposée, la langue apprise, par rapport à la langue naturelle, à la langue des ancêtres, est une demie-aphasie, un

malaise, qui peut tourner à l'angoisse, une sorte d'exil intérieur. Ceci est merveilleusement exprimé dans « le Renégat » des Iles d'Or. Jean de Gonfaron, prisonnier des Turcs, est convié à un rendez-vous d'amour par la fille du roi u jolie et brillante ». Il y va; mais...

Qui ne vous a dit qu'étant à l'espère

De l'heure prospère.

Auprès du rivage, Jean, d'un bâtiment prêt au descampage.

Entend l'équipage

Chanter marseillais.

Gomme l'eau jaillit sous un coup de rame,

Un grand flot de larmes

Crève son cœur dur.

Le despatrié pense à sa patrie

Et se désespère

D'être chez les Turcs.

Vous devinez la suite : Jean de Gonfaran plante là, pour rejoindre ses compatriotes, la belle, le banc de marbre, le turban, le sabre, « et tout le bahut », Moralité et refrain : Boire l' allégresse — avec sa maîtresse, — est de Mahomet la félicité. — Mais sur la montagne — manger les châtaignes, — vaut mieux que l amour — sans la liberté.

Or, il est certain que les racines verbales, que le

substratum émotif, et même Hguralif, essentiel du langage et de l'idiome, se transmettent héréditairement, comme les tours de l'esprit, les principaux penchants et les traits du visage. Un enfant de Provençaux naît avec une propension, verbale et auditive, au provençal ; un enfant de Bretons naît avec une propension, verbale et auditive, au breton; un enfant de l'Ile-de-France naît avec une telle propension au français courant. Il est bien entendu que le français courant est la langue générale de notre pays, que chacun doit parler et écrire, que chacun a intérêt à parler et à écrire. Mais il n'y a aucune espèce de raison, ni de justice, à ce que disparaissent, en conséquence, le breton et le provençal ; à ce que tarissent les sèves linguistiques provinciales, au détriment de la richesse nationale ; à ce que soit diminuée ainsi la puissance ou la possibilité littéraire et poétique d'un pays ; à ce que ce malaise, par privation de l'idiome autochtone, soit imposé, administrativement, à des populations d'ailleurs ardemment patriotes. Car l'amour de la petite patrie fortifie et assied l'amour de la grande ; de là cette formule encore félibréenne : « J'aime mon village plus que ton village ; j'aime ma province plus que ta province ; j'aime la France par-dessus tout. »

, Personnellement, je pense que l'esprit révolutionnaire et anarchique (l'esprit de mort) naît précisé-

ment du malaise résultant de la suppression brusque, chez l'enfant, de l'idiome et de la croyance héréditaires. C'est ce qui explique que le paysan breton, comme le paysan provençal, dans une même famille, passent brusquement, après un court séjour à la ville ou à l'usine, de la tradition à Fanarchie, de la foi de leurs pères à un anticléricalisme bestial. Mal à leur aise psychologiquement, souffrant d'une façon latente, et qu'ils ne s'expliquent point, à cause de Tinsatisfaction de leurs racines verbales, de l'inassouvissement de leur besoin de croire et de prier en breton et en provençal, ils traduisent ce malaise, cette souffrance, en colère et en rébellion.

J'eus l'occasion d'exprimer quelques-unes de ces vues dans r Action française, à propos de Mistral, le 3 novembre 191 2. Le surlendemain, ma femme recevait, daté de Maillane, un mot de la main de Mistral, que j'ai sous les yeux en écrivant ceci, attestant que j'avais a mis en relief l'idée de toute sa vie ». Je cite ce petit fait, parce que Mistral n'était pas homme à dire là-dessus, par amitié, le contraire ou l'à-côté de sa pensée. Si je m'étais trompé sur ce point, il m'eût écrit : a Tu fais erreur. » Il aimait beaucoup Auguste Marin, mon cher Auguste Marin, qui a écrit de jolies chansons provençales. Cependant, un jour que Marin avait risqué, dans un article,

un mot malséaat sur les congréganistes, il reçut de Maillane un avertissement irrité, se terminant à peu près ainsi : « Seras-tu content, quand tu auras fait expulser le moine qui a fermé les yeux de ta mère I » Marin en était tout pantois. Frédéric Mistral détestait la fourberie, et négligeait la ruse et les détours. Il exprimait son avis carrément. La franchise crue est un parachèvement du génie littéraire.

Pleinement conscient de la portée irrésistible de son œuvre, il chantait à Font-Ségugue, pour le cinquantenaire du félibrige, le 23 mai 1904 :

Sont morts les beaux diseurs, Mais les voix ont sonné.

Sont morts les bâtisseurs.

Mais le temple est bâti.

Maintenant peut bouffer (souffler) La bourrasque du nord ; Au front de la tour Magne, Le saint «ignal est fait.

Qu'était-ce, le saint signai? Nous 1© savons maintenant î C'était l'appel à la seconde Renaissance, au relèvement de tout le peuple méditerranéen, à l'aide de ses coutumes, de sa tradition, de son parler surtout. C'était l'effort en vue de la libération de la Captive, de la conscience provençale captive (« la comtesse »), cbantée dans les îles d'Or, avec un accent héroïque. Ce serait singulièrement rapetisser

8o LES ŒUVRES DANS LES HOMMES.

l'œuvre mistralienne que de voir seulement en elle un de ces cris épiques ou lyriques, comme il s'en répercute, d'âge en âge, à travers les échos alternés de la civilisation et de la barbarie. Cette œuvre n'est elle-même qu'un des éléments de la « respelido « générale, par laquelle le poète entraîneur d'hommes voulait satisfaire les mânes des ancêtres et rendre l'esprit latin à ses destinées.

La grandeur de l'entreprise apparaît plus singulière encore et plus hardie, si l'on envisage l'époque plate et inglorieuse où la conçut et la lança ce (ils de paysan. La seconde moitié du dix-neuvième siècle appartient, d'une façon générale, aux interprétations basses et aux constitutions politiques de ruine et de délitement. Son historien véritable (et nullement pamphlétaire) est Drumont, qui en a démonté le mécanisme dans sa France juive. La démocratie jacobine est le masque d'une ploutocratie étrangère qui veut et poursuit l'asservissement et l'avilissement de la race française, qui attise la guerre civile et religieuse. Le succès d'un Zola témoigne de la disparition presque absolue du sens critique dans l'élite et, dans les masses, du bon sens. Boursouflure et sanie, fausse science, foisonnement d'erreurs et de nuées, infatuation débridée, voilà ce que prétend traverser de part en part, avec sa lance de feu, le paysan magicien de Maillane. Que sont les fabuleux

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exploits d'Hercule, à côté de ce téméraire projet, entrevu, non certes approfondi, par ses meilleurs compagnons et disciples?

De toutes les lubies insanes qui ont désolé la pensée et la culture française entre 1880 et 1914» la plus falote, non la moins nocive, est vraisemblablement l'assimilation du génie poétique et littéraire à l'excès paroxystique et au délire. Quand on disait « génie », la foule voyait Hugo et la pauvre critique de l'époque, interprète de la foule (Idola fori)y n'admettait pas qu'un autre type de génialité fût possible. « Désordre et génie » . . * u Folie et génie » . . . Dégénérescence et génie »... Vous retrouvez, dans ces titres, les thèses, absurdement matérialistes, du vulgarisateur de néant Lombroso, du Boche Max Nordau et de leurs congénères. Vers 1890, Nietzsche, paralytique génial, tenta cependant une distinction entre les génies apoUiniens ou équilibrés, dionysiens ou déséquilibrés. C'était déjà un petit progrès. Les travaux récents sur l'hérédo-syphilis et l'hérédité intellectuelle et imaginative tout court jettent des lueurs nouvelles sur le problème, entre tous passionnant, du génie. Je crois qu'il importe de distinguer la surabondance des images, la facilité aies libérer et la prédominance de la raison. Cette surabondance, due à une rapide et intense coulée des ancêtres le long de la personnalité profonde, c'est le moi. Cette pré-

Sa LES OEUVRES DANS LES HOMMES.

dominance de la raison, assurant et réglant, tel un soleil intérieur, la gravitation mentale des images, c'est le soi. Le génie véritable, authentique et sain, relève du soi. Il appartient à la clarté, non à la confusion ; à l'ordre, non au désordre ; à l'équilibre, non à la folie. Le modèle le plus achevé de notre temps en est Mistral.

— Mais nul n'a plus ardemment chanté les ancêtres « si sages » reviviscents en nous.

— Précisément, il a discerné leurs apports, il a célébré leur sagesse; mais il n'a subi ni leurs tiraillements, ni leurs contradictions; mais il les a coordonnés en lui. La leçon de volonté et d'introspection, qu'il nous a donnée de ce côté, n'a pas moins d'importance que l'autre, la leçon de réveil ethnique par le verbe.

Mistral n'était pas seulement un savant dans le sens le plus large du mot, un chercheur et un trouveur de causes, de « mères » gœthiennes. C'était un sage, fort attentif aux lois et règles de l'équilibre mental et moral, et que les pédants n'embarrassaient point. Son jugement des hommes était souverain. Aux environs de 1890, Paul Arène avait décidé le professeur Charcot à faire une tournée en Provence. Paul Arène, écrivain charmant, était un bon guide, renseigné et fin, quant aux trésors cachés de « la gueuse parfumée «. Il conduisit Charcot chez Mistral.

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La rencontre de ces deux lions fut très bonne. Le savant et poète (Charcot aimait et comprenait la poésie vraie) enchanta le poète si savant, et réciproquement. Quelques années plus tard, Mistral, me parlant de ce voyage et d'une promenade aux Baux, ajouta : « Il m'est apparu, cependant, que ce grand médecin manquait d'humilité. » C'était exact. L'humilité ne consiste pas à ignorer sa propre valeur. Elle consiste à mettre cette valeur au rang des autres valeurs humaines, quant au divin (que nous pouvons concevoir), c'est-à-dire aux lisières du néant. Charcot ne se doutait certainement pas qu'une vieille femme en prière, au pied de son grabat, dans les combles de la Salpêtrière, élevant sa pauvre âme vers l'Inaccessible, en savait un million de fois plus que lui, dans l'instant où elle s'abandonnait au mystère. Cela lui échappait complètement. Cela n'échappait pas à Mistral.

Familièrement mêlé aux petites gens, écoutant leurs doléances, riant de leurs querelles et de leurs propos, il apportait, à l'observation intuitive, une bonhomie tranquille, analogue à celle qui se remarque dans les études entomologiques de son compatriote Fabre de Sérignan. Il lui arrivait, autrefois, de faire une partie de cartes au petit café de Maillane, avec quelques vieux paysans, qui l'avaient connu jeune et lui disaient : a Pour les

vers, ça va encore; mais pour les cartes, tu n'y connais rien. » « Aco coume aco », ajoutait ce grand homme.eri contant cet anecdote ; ce qui signifie, à peu près, « il en est ainsi )>,ou « voyez un peu ))...

Lors d'une de mes dernières visites à Maillane. nous nous entretînmes précisément des locutions et proverbes, à propos de l'incomparable « Bref de sagesse » de l'oncle Guigne dans les OUvades, dont on ne trouverait l'équivalent que chez Villon : (( Mieux vaut à Cadolive, — rire en mangeant l'olive — que rager à Paris — en mangeant des perdrix. » Je lui racontais que j'avais connu l'oncle Guigne dans la personne de notre lointain cousin Timoléon, d'Arles, que sa quotidienne sagesse avait fait surnommer « maître bon sens ». — « De ces pisseurs de science — n'ai donc pas l'impatience. — r Mieux vaut faire sa tâche — que s'enivrer de tout. ))

De fil en aiguille, nous en arrivâmes à l'interjection pas mai, pas plus, qui fleurit, à propos de tout et de rien, sur les lèvres de chaque bon Provençal. a Ah I pas plus » c'est la finale de toute conversation, entre personnes se rencontrant sur la route, à l'entrée ou à la sortie du village et ne voulant pas se quitter sans un mot cordial. Or, racontant à sa façon l'assassinat du maréchal Brune à Avignon, Henry Houssaye rapporte que les paysans, surveillant de la

fenêtre le maréchal cii train de prendre son repas, se disaient de l'un à l'autre « pas mai )), ce qui, selon Houssaye, signifiait « il ne mangera plus ». Je fis observer à Houssaye que si « pas mai » signifiait « il ne mangera plus » , toute la Provence, depuis plusieurs siècles, serait morte d'inanition. Là-dessus, notre académicien se fâcha et je vis le moment où, choqué de ma plaisanterie, cependant innocente, il sortait de table en pleurant. Mistral, lui aussi, pleurait, mais de rire (comme sa Ridette des Olwades) à la pensée de cet entêtement académique; et nous convînmes que s'ils faisaient, au bout de leur pont, les immortels, leur dictionnaire avec cette connaissance sommaire des locutions courantes et de leur signification, ce devait être quelque chose de propre l

Car la gaîté et même la malice, avec ce qu'elle comporte de santé morale (étant un véritable soleil intérieur), circule dans l'œuvre mistralienne. Ouvrez les Iles d'or, à la Fourfoni de VOustaa {la Chantepleure da logis). C'est un petit monde ironique et charmant :

Le fea danse au foyer — en disant : a Vive la joie!)) — Quand vous serez grandelettes — on vous mariera, petites ! — Pour nipper votre trousseau -^ gaiement — coiffez-moi votre quenouille. — Les jalouses — vont crever, quand elles vous verront,

toutes roides de soie, lors de vos noces. — Vienne le tambourinaire ! — Mes galants — battons-nous un avant deux! — Aïe, comme F amour est doux, — l'amour fait à la veillée : — Mère, Jean me touche ! (Jean, touche-moi.) — Avoir quinze ans, — le joli coup de soleil!

Où trouverait-on rien de plus frais, de plus vif, de plus rieur et d'une meilleure veine populaire! La main qui a écrit cette merveille légère est la môme qui a gravé, dans le bronze sonore, le Chant de la coupe et l'ode aux poètes catalans.

Frères de Catalogne, écoutez ! On nous a dit — que vous faisiez au. loin revivre et resplendir — - un des rameaux de notre langue ; — frères, que le beau temps épanche ses ondées — sur les olives et les raisins — de vos chants, collines et vallées. Gela est écrit en août 1861, avec quelle avance sur l'état des esprits, en Catalogne espagnole, comme en France 1 La poésie de Mistral est une fenêtre largement ouverte sur la nature dorée et ses enivrements, sur les sentiments simples, vrais, éternels, sur les pensers, graves et fiers, qui refont les races, sur les exploits du passé, sur la beauté des jeunesses, le courage des hommes, la fidélité aux mânes et aux lares, l'entraînement des cœurs. Essayez de respirer après cela l'odeur de renfermé qui s'exhale de Madame Bossy, chef-d'œuvre clos, sans ouverture,

011 Ton respire, d'un bout à l'autre, les bocaux de la pharmacie de Homais !

Nul génie, pour ces diverses raisons, n'a été plus méconnu — hors de son patelin — que Mistral, ou si vous préférez, plus inconnu. La majorité de nos contemporains, il y a vingt ans, ne l'appréciait qu'à travers le livret de Mireille de Gounod et la dédicace à Lamartine. Je parle pour les « lettrés ». Les autres riaient niaisement de son effort ou haussaient les épaules. Ils croyaient, comme Houssaye, que « pas mai » veut dire « il ne mangera plus ». C'est une honte, pour l'Académie française, qu'appelant à elle la collection de nigauds et d'auteurs manques qui va de Marcel Prévost à Jean Aicard et d'Emile Ollivier à Hanotaux et à Masson, elle ait négligé d'accueillir, par acclamations, le plus grand poète, français et provençal, du dix-neuvième siècle, le chantre inspiré, libre, sublime, de tout ce que l'Académie précisément est censée devoir honorer et maintenir. Il ne s'agit pas de savoir si Mistral aurait dû ou non se présenter à l'Académie. C'était à l'Académie à se transporter en corps à Maillane et à lui offrir, en rougissant, un fauteuil auquel il eût conféré l'immortalité.

Il repose aujourd'hui, le roi des rois, le sage entre les sages, dans ce petit tombeau au pied des Alpilles, choisi par lui, voulu par lui, aménagé par

88 LES ŒUVRES DANS LKâ HOMMES.

lui, sur cette terre ranimée par lui. L'image du

parfait et modeste monument figure dans les O/iuac/es, environnée d'un poème, où l'effacement progressif de toute gloire humaine a la douceur d'un chant de nourrice :

— Sous mes yeux je vois Vendos — et la coupole blanche — oh, comme les limaçons, — je me tapirai à Combreite...

— Et quand les gens demanderont — à Jean des FujaeSy à Jean Gaetré : a Qa est-ce que ce dôme ? » — ils répondront : a Cest la tombe du poète.

« — Poète qui fit des chansons — pour une belle Provençale, qu'on appelait Mireille... »

— Et puis un jour on dira : « C'est celui — que l'on avait élu roi de Provence. — Mais son nom ne survit plus guère, — que dans le chant des grillons bruns. »

— Enfin, à bout d'explications, — on dira : « C'est le tombeau d'un sage, — car d'une étoile à sept rayons, le monument porte l'image. »

A mesure que les mots s'égouttent, suaves, de la vasque sacrée, ils semblent s'évaporer dans l'air subtil, pour une ultérieure métemps jchose. Mais il en faudra du temps, mes amis, pour que reparaisse, ici-bas, un Mistral 1

Je ne puis terminer cette étude, imparfaite et trop sommaire, de ce qu'il y a de presque insaisis-

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sable dans Mistral, comme dans tout grand bienfait à visage humain (le poète est un don direct de la Providence, qui révèle les hommes à eux-mêmes), sans citer les quatre petits vers, en forme de refrain, de la pièce enchantée, au delà de toute musique terrestre, intitulée Coucher de lunes. Le poète énumère, parmi les dames du temps jadis, les plus célèbres Provençales, M"** Laure, Nicolette de Beaucaire, Blanchefleur, Raymonde, « la gente Sibylle », la fidèle Esclarmonde. Mais invinciblement, son cœur fidèle revient à celle qui incarna pour lui l'amour de la race :

Mais, ô Magali — douce Magali, Magali allègre ^

— c'est toi qui m'as fait tressaillir.

En provençal : Mai, ô Magali — douço Magali,

— gaïo Magali, — Es tu que m'as fait tréfouli.

De ce tressaillement auguste, est sortie, pour notre joie, une œuvre sans pareille et sans tache, mêlée à un enseignement impérissable. Au-dessus des poèmes de Frédéric Mistral, dans leur auréole d'amour et de lumière, apparaît, resplendit ce chefd'œuvre, irréel et cependant réalisé : Funité de sa vie.

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