‹ Les uvres dans les hommesChapitre 8 sur 12 · EDMOND DE CONCOURT ET SON CRENIER · texte numérisé non relu

EDMOND DE CONCOURT ET SON CRENIER

La haute taille, les cheveux blancs, les yeux noirs et chauds, comme deux grains de café, d'Edmond de Concourt sont à l'horizon de ma petite jeunesse. Pendant vingt ans, de 1876 à sa mort, qui eut lieu à Ghamprosay, en 1896, ce grand homme de lettres, passionnément épris de son métier, est venu s'asseoir, deux et quelquefois trois fois par semaine, à notre table de famille, où son couvert était toujours mis. C'était un être d'intimité, profondément attaché à ses amis, sensible et bon sous des dehors froids, d'une délicatesse, d'un tact infinis. On le disait méprisant et distant. Quelle erreur ! Il était en réalité assez timide, ce qui lui faisait redouter la camaraderie brutale et le tutoiement, d'une grande réserve vis-à-vis des femmes, qu'il traitait cérémonieusement, avec une politesse d'aristocrate. Il était de petit appétit et gourmet,

attentif aux sauces — (qu'il redoutait a cause de son estomac) — aux vins et aux liqueurs dont il usait avec modération, à cause de son foie. Il riait souvent, avec bonheur, et quelquefois aux larmes, exprimant, par des gestes de ses mains fines et nerveuses, que ce qui est drôle est un soulagement. II s'attristait, se préoccupait, se crispait facilement, comme tous les nerveux ; mais le fond de sa nature était sain, son âme limpide comme celle d'un enfant, sans rien de trivial ni de bas. Traditionnel en politique et en religion, ayant en horreur la République et l'anticléricalisme, la révolution et le peupie juif, il aimait, en littérature, la belle prose, l'innovation ou ce qu'il appelait ainsi, un certain déséquilibre coloré de la phrase et de la syntaxe, une certaine bizarrerie du style, la fameuse c( épithète rare ». Il n'avait aucun sentiment de la musique, comme il disait, « aucune oreille », et son sentiment poétique était faible. En revanche, il connaissait, aimait, devinait, retrouvait les arts plastiques, la peinture, le dessin, la sculpture, la gravure, l'eau-forte, comme aucun peintre, dessinateur, sculpteur, graveur et aquafortiste. Sa science, on ces matières, était infinie, et donc, sans pédantisme, comme d'une chose toute naturelle. Il avait la folie du bibelot, japonais ou dix-huitième, parce qu'il y distinguait des beautés que le vulgaire ne soupçonne

pas, parce que le bibelot était le véhicule de son imagination historique, le stimulant, tactile et visuel, de sa vaste érudition de Louis XV, de Louis XVI, de la Révolution et du Directoire. Seul, il passait des heures devant ses vitrines, à examiner, palper, retourner telle ou telle petite boîte, un éventail, une miniature. Sa volupté profonde était là, et dans la poursuite du mot qui évoque, demi-sensuel, demidescriptif, et de la période où brille ce mot.

Chaque année, quand il revenait de Champrosay à Paris, pour se rendre chez des parents au château de Jean d'Heurs, dans la Meuse, il y avait un rite: je le ramenais de la gare de Ris au boulevard Montmorency, où se trouvait son petit hôtel, et où l'attendait sa servante Pélagie. Pendant le trajet, il m'entretenait de toutes sortes de sujets, comme cela est conté dans son Journal. Puis, une fois arrivés, il m'invitait à dîner, et, en attendant, me montrait ses collections et ses estampes. Rien, d'ordinaire, n'est ennuyeux comme un collectionneur, et je me rappelle m'être endormi debout, devant des merveilles indifférentes, que m'expliquait complaisamment leur propriétaire. Les gens s'imaginent toujours que leur manie est contagieuse et qu'elle intéresse le voisin. Avec Edmond de Goncourt, il en allait autrement. Je l'aurais écouté pendant des heures, attentif au travail de sa pensée, à laquelle ces ves-

tiges d'un temps disparu transmettaient des secousses quasi électriques. Il y a des hommes chez qui le sens historique s'allume par les idées générales, ou par doctrine politique, ou par la curiosité de ces grands corps en mouvement que sont les Etats. Il en est d'autres chez qui ce même sens est développé par ce que les âges écoulés nous ont transmis sur les façons d'être de nos aïeux, leurs coutumes, leurs mobiliers, leurs plaisirs. L'auteur de cette étonnante et émouvante Histoire de Marie- Antoinette, aux vues si étendues sur la criminelle misère de la pensée jacobine, et que trop peu de personnes ont lue, appartenait à la seconde catégorie. N'allez pas en conclure que les deux frères faisaient de la petite histoire, de boudoir et de cabinet. Ce serait très faux. Ils partaient de l'anecdote et du détail, mais pour aboutir à des vues d'ensemble qui dopassent, à mon avis, celles d'un Mortimer-Ternaux ou d'un Taiue. Plus on les étudiera, et plus ils apparaîtront comme des annalistes excellents, comme des narrateurs scrupuleux et, par endroits, comme des visionnaires.

A 7 heures du soir, nous nous mettions à table, car il y a loin de la petite maison du boulevard de Montmorency à la gare de Lyon, où mon train de retour était à lo h. 12. Le menu se composait en général d'une soupe, d'un poisson très frais et au

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beurre, et d'un bon poulet rôti, ou d'une côtelette de veau, avec une purée et une salade. Mon appétit amusait le maître du logis.

— Mon petit, me disait-il, tu as horreur des macchabées et je le comprends. Eh bien, l'époque révolutionnaire, ce n'est au fond qu'un étalage de macchabées. Clemenceau a beau dire le contraire, cette époque-là représente le mélange de l'ignorance et de la férocité. La France n'a cessé de décliner depuis.

Ainsi preaais-je mes premières leçons de doctrine anti-révolutionnaire. Les préférences politiques d'Edmond de Concourt étaient nettement monarchistes, et il souhaitait une dictature qui ramenât la monarchie. Les républicains, Clemenceau en tête, ne pouvaient ignorer ce sentiment ; mais ils le toléraient, comme l'innocente lubie d'un grand artiste, qui ne faisait d'ailleurs aucune opposition. Il n'y eut qu'au moment du boulaugisme qu'il affirma nettement sa sympathie pour le malheureux général, d'ailleurs toute platonique. Concourt était Lorrain et, chez l'homme de l'Est, à cause de la frontière, le sentiment de la nécessité du chef politique unique est demeuré vivace, même avant le réveil de l'Action française. J'étais à cent lieues, à l'époque, de comprendre quoi que ce fût à la politique et à la nécessité de la monarchie, et je me figurais que le regret du grand écrivain était une simple nostalgie de la

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beauté et du goût d'autrefois. Mais, quand on Ut son œuvre avec soin, on s'aperçoit qu'il n'en est rien et que sa vue était beaucoup plus ample.

En somme, et sans forcer le sens des mots, il est difficile de ne pas reconnaître aujourd'hui que la Société française pendant la Révolution et la Société française pendant le Directoire sont deux chefsd'œuvre. Je viens de relire, dans la première, les pages consacrées au journaliste royaliste François Suleau, des Actes des Apôtres, qui mourut, déchiré parles tricoteuses, la fille Terwagne, dite « de Méricourt » en tête, le matin du lo août. C'est un admirable morceau, d'une équité, d'une clairvoyance vengeresses. Ils abondent, ces portraits rapides, dans ces deux volumes qui se complètent l'un par l'autre, et au sujet desquels les deux frères, mus par là même passion de la vérité, écrivaient en i864 : (( Pour cette nouvelle histoire, il nous a fallu découvrir les nouvelles sources du vrai, demander nos documents aux journaux, aux brochures, à tout ce monde de papier mort et méprisé jusqu'ici, aux autographes, aux gravures, aux dessins, à tous les monuments intimes qu'une époque laisse derrière elle, pour être sa confession et sa résurrection, a Ranimer le document historique par l'imagination du romancier, rendre le mouvement de la vie aux archives, ajouter aux archives les témoignages de

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l'art sous toutes ses formes, telle fut en effet la grande originalité des Concourt, qui a fait d'eux des modèles abondamment utilisés, insuffisamment cités, depuis soixante ans.

Ils se sont toujours plaints d'être incompris ; Jules de Concourt, dans une conversation, déchirante, tenue peu avant sa mort, et que son frère Edmond — qui l'adorait — a rapportée ; Edmond de Concourt, dans les nombreuses confidences de son Journal. On riait alors, dans les milieux littéraires, de cette plainte. Je pense aujourd'hui qu'elle était justifiée. L'ignorance de leur valeur réelle, où persistait leur époque, s'explique en ceci qu'ils se tenaient à l'opposé de tous les préjugés, poncifs, et des principales erreurs de cette époque. Beaucoup se disaient rebutés par les tournures alambiquées de certaines pages de làFaustin et des Frères Zemganno, qu'irritait au fond l'antidémocratisme latent, et parfois cuisant, de ces implacables fureteurs d'archives. Que de fois ai-je entendu dire à Edmond de Concourt que, chez la princesse Mathilde, excellente, mais d'esprit borné, qui les aimait et les recevait, ils étaient considérés comme des amuseurs bizarres, comme des journalistes papetiers et frivoles, qui mettaient à l'occasion, en trois cents pages, des historiettes inconvenantes. D'abord, ils n'étaient pas de l'Académie, ni même, comble d'infortune, de la

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Revue des Deux Mondes. Ensuite ils ne croyaient pas au libéralisme, ni aux beautés des Droits de l'Homme, dont se régalait l'entourage de la pri^icesse. Enfin, ils se distrayaient avec des a magots », dont le grand favori Glaudius Popelin n'aurait pas bien pu dire s'ils étaient japonais ou chinois. Taine et Renan, à la bonne heure! Le premier, pour ses vastes et creuses considérations, où les hardiesses elles-mêmes font dessus de pendule, le second pour son fumet d'anticléricalisme, étaient les penseurs attitrés de l'ennuyeux salon de la rue de Berri. J'y ai vu Goncourt fort peu entouré, considéré plutôt comme un vieux meuble, alors que cependant il avait déjà la grande notoriété de la fm de sa vie. Les mœurs des salonnards sont étranges !

Il est tout naturel d'aimer la gloire, quand on ne poursuit ni les femmes, ni la gloriole, ni l'argent. Cette préoccupation extrême de la postérité, de la survie littéraire, qui tenaillait Edmond de Goncourt, et qu'il exprimait de façon naïve, ne manque pas de grandeur, à y bien regarder. Voilà un écrivain qui, toute sa vie, chercha à se perfectionner dans son métier, qui sacrifia tout à la poursuite du laurier dor, qui ne fit jamais la moindre concession aux préjugés courants, ni à la mode, qui imagina le réalisme avant Zola — et certes d'une autre manière que Zola ! — et qui révéla le dix-huitième

siècle français, et l'art japonais ; et on lui chicanerait son amour de la déesse toujours fugitive, qui 8€ laisse espérer, non saisir I C'est un reproche qui n'est pas sérieux. Le fait-on d'ailleurs à Hugo, à Barbey d'Aurevilly, à Flaubert, non moins gensde-lettres que Concourt P Pas du tout. Alors, pourquoi cette injustice?

A propos de V Histoire de la Société française pendant le Directoire, il faut que je signale tout de suite qu'il n'est pas de livre plus actuel, plus divertissant. L'analogie entre cette époque de danses, de difficultés financières, de gaspillages, de frivolité, et la nôtre est complète. Les chapitres consacrés à la hausse des prix, à la cherté de la vie, à la dépréciation des billets, semblent calqués sur nos préoccupations présentes ; et quel entrain, quelle verve, quel don de reconstitution, même du langage des Précieux de l'époque, auxquels il a manqué un Molière ! Le tableau de Paris après la Terreur est notamment d'une richesse, d'un papillotement de couleurs, d'un tourbillon de remarques cocasses et pittoresques inouï. Nul n'a su peindre, comme les Concourt, les cafés, les bals, les journaux, les salons, toute la contredanse sociale et mondaine de cette période si originale, où l'on recommençait à respirer et à vivre, après l'affreux passage du tunnel sanglant. Thermidor et Vendémiaire palpitent là

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comme nulle part ailleurs. Les portraits de M""' Tallien et de Barras n'ont pas de pendants hors cette forme littéraire qui tisse l'histoire avec les estampes, les préoccupations du jour, les pamphlets, et qui demeure sereine parmi les grelots de la folie. A ce style, à cette course, à cette perspective, à ces vues pénétrantes et soudaines, les deux frères ont attaché leur nom.

Je remarque qu'en parlant d'Edmond de Concourt, que j'ai connu, je suis amené à parler de Jules de Concourt, que je n'ai pas connu, si ce n'est à travers son frère, auquel il était demeuré incorporé. C'est que plus la vie avançait — (Jules mort en 1870, Edmond vingt-six ans plus tard, bien que l'aîné de huit ans) — plus Edmond penssiit à Jules et parlait de Jules, l'associant à ses travaux, déboires et succès. On eût dit que ce fantôme si cher pénétrait de plus en plus sa méditation et lui tenait de plus en plus compagnie. C'était un souvenir doux et cruel qui, au lieu de s'effacer, allait croissant, et touchait, vers la fin, à la hantise. Mon père raconte, dans ces pages douloureuses, poignantes, intitulées Ultima, — complétées par d'autres, non moins émouvantes, de ma mère dans ses Souvenirs, — que tenant la la main de son vieil ami mourant chez nous, à Champrosay, pour l'aider a franchir le grand passage, il lui parlait de ce frère disparu, mais toujours

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psésent; et j'ai fait cette observation concomitante que les dernières années du Journal du frère survivant ressemblent aux premières, où collaborait Jules. Il est très facile de renouveler l'expérience. Edmond de Concourt avait une jolie écriture, légèrement oblique, de bas en haut et de gauche à droite, arrondie, déliée, où les ratures n'étaient pas fort nombreuses, même en premier état manuscrit. Il écrivait sur de grandes feuilles, laissant une marge irrégulière, et préférait le papier un peu rèche, plein, et de belle qualité. Quand l'heure de la promenade approchait, à Champrosay, mon père ou ma mère me disait : « Monte donc arracher Goncourt à sa tâche. » J'allais frapper à la porte de sa grande chambre : « Entre, mon petit ! » Je le découvrais, penché et riant sur une de ces belles pages, semées de signes magiques, qui traduisent et livrent l'archifond de l'écrivain. Souvent il me disait : « Ecoute ça... » C'était toujours beau, ou subtil ; mais il lisait mal, avec une sorte d'essoufflement, et quelque chose de semi-nasillard. Il ne rangeait rien, ne fermait pas l'encrier, laissait tout tel quel, comme un repas qu'on compte bien reprendre. Ces grandes courses en landau — (il n'y avait pas encore, Dieu merci, d'automobiles, machines à ne rien voir, ni savourer, que la vitesse) — ces balades de quatre et cinq heures, au delà de Gorbeil, de Brunoy et d'Étampes, par

des vallées nobles et solitaires, enchantaient l'auteur de Madame Gervaisais. La causerie était animée, rebondissante avec chaque aspect du trajet et l'on retrouvait là le Goncourt du Journal, rempli de souvenirs chatoyants, de définitions heureuses et s'amusant de tout, comme un enfant. Parrain de ma sœur Edmée, alors toute petite, il faisait arrêter la voiture, en traversant les gros bourgs, devant le bazar, lui choisissait un jouet, et riait de son attachement immédiat à la poupée, ou au cheval de carton rose.

Je n'entreprendrai pas ici une analyse des ouvrages, aujourd'hui classiques, consacrés aux grandes favorites, à M"® de Pompadour, à la Du Barry, et en général à la femme au dix-huitième siècle, remarqués lors de leur apparition, pas mal lus et appréciés — (mais seulement par une élite) — il y a quelque vingt-cinq ans, méconnus ensuite, mais auxquels on peut prédire une fortune extraordinaire, dès qu'ils arriveront, par une habile présentation, à toucher le grand public. Le goût des études historiques s'est incontestablement développé. Celles que je viens de citer atteignent à l'éclat et à l'intérêt des meilleurs romans. On ne fera pas mieux, ni même, sans doute, aussi bien. Quelle existence, quelle ascension rapide, que celle de M""" de Pompadour, auteur du style exquis qui porte son nom I Quelle fin

tragique qae celle de la Du Barry, trahie par ses serviteurs, dénoncée par son nègre de cauchemar Zamore et ameutant Paris par ses clameurs, sur la charrette qui la menait à l'échafaud ! Comment Sardou, qui fit représenter un si pauvre Thermidor y n'eul-il pas l'idée de mettre à la scène ces biographies palpitantes, où la multitude des miniatures juxtaposées atteint à la splendeur de la fresque. C'est l'art des Goncourt : ils ajoutent un trait, puis un autre, puis un troisième ; et soudain la figure y est, expressive jusqu'à l'hallucination, et telle qu'elle ne sort phis de la mémoire. D'(jÙ les admirations qu'ils suscitèrent, parallèles aux critiques forcenées.

Le style de ces travaux d'histoire, nerveux, pressé et concis, diffère de celui «Jes romans, même de la première période, où Edmond et Jules collaboraient. Lisez parallèlement, par exemple, Madame Gervaisais et VHistoire de Marie- Antoinette. Les romanciers se donnent des licences s^'ntaxiques que les historiens ne se permettent pas. On dirait que les événements du passé, en bridant leur imagination, brident aussi leur plume inventive, et qui redoute la banalité. C'est d'ailleurs une remarque générale que les meilleurs écrivains sont commandés par leur sujet, augmentés ou diminués par lui, et d'autant plus compliqués et tarabiscotés que sa substance est moins pleine et vigoureuse. Certes le sujet de Madame

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Gervaisais est noble et rare : l'emprise d'une ville^ chargée du passé et de la religion, sur un tempérament féminin. Mais qu'est-ce à côté du drame des drames, de ce calvaire de la belle, généreuse et douce reine, subi avec une si magnanime résignation I A mesure que la destinée accable la souveraine innocente de coups plus durs, plus sauvagement portés, la langue des Goncourt devient plus ardente, plus sobre, plus pathétique, avec des raccourcis à la Tacite. Lisez, entre autres, le court et brûlant portrait du baron de Batz, de sa suprême tentative de libération de la reine. La fin de Madame Gervaisais est très belle ; mais ce n'est tout de même pas la même chose. Il Y manque l'appui du réel, de ce qui a été vécu et de ce qui, dans ses moindres détails, ne saurait plus être modifié, ni transformé.

Le sujet de Renée Mauperin — (où il y a un si attachant caractère d'homme, celui de Denoisel, le fervent silencieux) — est un peu grêle. L'intention des deux frères était de peindre la jeune fille de la bourgeoisie de cette époque, qui passait déjà pour avoir des allures garçonnières. Mais Renée Mauperin, toute charmante et vive qu'elle soit, n'est qu'un type de jeune fille entre beaucoup d'autres ; et l'intérêt du récit, supérieur à celui de la typification, ne devient dramatique qu'avec le duel d'Henri Mauperin et de Villacourt, la mort d^Henri et la lente agonie

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de Renée. L'épisode Fempoitesur rensembic, comme chaque fois que la conception initiale a manqué d'ampleur ou de profondeur.

Sœur Phihmène, par ses exactes peintures des salles de garde et des milieux d'hôpital, atteint à un réalisme discret, mais poignant, qui devançait l'heure où ce livre fut écrit. L'inlrigue en est, pour ainsi dire, absente, et l'intérêt du récit réside dans l'analyse d'un sentiment inexprimé et à peine indiqué. C'est l'apogée du tact et de la nuance, dans un décor rude et douloureux. L'atmosphère mélancolique de ce roman — (qui ne se retrouve, au même degré, dans aucun autre des mêmes auteurs) — le rend cher aux âmes contraintes, et qui n'osent extérioriser ce qu'elles ressentent. Alors que j'étais moi-même élève des hôpitaux de Paris, je le recommandai à plusieurs de mes camarades ; mais ils y retrouvaient une image trop exacte, et trop triste aussi, de leur milieu et de leurs habitudes, pour en être fortement impressionnées. Cet art sévère et discret leur échappait. Je me gardai bien de le dire à Edmond de Concourt, que préoccupait l'opinion des carabins, et qui croyait Sœur Philoniène plus appréciée d'eux qu'elle ne l'était.

L'auteur de la Fausttn disait fréquemment à mon père : « Quel dommage que vous n'ayez pas connu mon frère Jules ! Il avait (le votre verve, de votre

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enjouement, et il définissait vite et juste comme vous. J'ai certainement la nature plus concentrée, plus lorraine, plus lente. Il y avait, chez mon frère, comme un rayon de soleil méridional en inclusion. » Tout le côté rapin, prime-sautier, biagueur, de Manette Salomon est certainement de Jules de Goncourt, mais le partage devient difficile, et même impossible, quand il s'agit de Sœur Philomène, ou encore de Gerininie Lacer teux.

On sait que ce dernier ouvrage fut, en somme, le premier roman exactement naturaliste, selon et avant la formule de Zola. 11 présente d'ailleurs plus d'une analogie avec V Assommoir, qu'il précéda de plusieurs années ; et Jupillon est, sans contredit, la première formule de Lantier, de même qu'il y a pas mal de ia tristesse et du dégoût de Germinie dans la Iristesse et le dégoût de Gervaise. Le roman des Goncourt, s'il manque de la construction massive et progressive qui fit le succès du roman de Zola, est, en revanche, d'une psychologie bieu plus subtile et nuancée. Comment cette histoire de servante honnête, glissée au ruisseau par faiblesse, plus que par vice, et trompant sans remords une vieille demoiselle confiante, tenta-t-elle ces raffinés entre les raffinés qu'étaient les Goncourt ?Je m'en suis rendu compte à travers les conversations, toujours si nourries, du survivant. Ayant cherché souvent leurs modèles

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sur les hauteurs de la société, clans la zone des reines et des favorites, des privilégiés de l'art, il leur paraissait d'un contraste pittoresque — (et, à leur insu, romantique) — de les chercl>er aussi dans les basses classes, parmi des innommés, des infiniment petits et misérables, qui ne laissent aucune trace dans l'histoire, que le destin foule comme le raisin dans la grande cuve de la vie douloureuse. Etant hommes, ils pensaient que rien de ce qui est humain ne devait leur être étranger. Ils s'emparèreiit ainsi de la déplorable aventure deGerminie, comi-iC Mérimée s'était emparé de celle de Carmen, avec l'intention défaire jouer les grands ressorts tragiques autour d'une fille humble et décriée.

Je n'ai point su l'effet produit par l'apparition du roman, situé tout à fait en dehors des conventions littéraires de l'époque où il parut. Mais j'ai été témoin de la rébellion que produisit la pièce tirée de ce roman, et j'en demeure encore éberlué, après tant d'années écoulées. Le drame était fort habilement calqué sur le livre, formé, comme lui, d'une suite de tableaux brefs, colorés, expressifs. L'intérieur suranné deM'^^de Varandeuii, un déjeuner d'enfants, un bal de barrière, un lit d'hôpital, un cimetière, tout cela se succédait, ainsi que les images de la vie, dans ce livre en couleur que tourne la Providence, en lutte avee la fatalité. Il

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n'y avait rien là de choquant, rien que la tristesse qui émane de la dégradation et du vice. Le langage, tel que de 1860, était d'un demi-archaïsme amusant. Les costumes suivaient le langage. Porel, homme de grand goût et guidé par Edmond de Goncourt, avait monté cette pièce avec un souci d'exactitude méticuleux. Réjane jouait Germinie, Dumény jouait Jupillon, M""* Cronier jouait M^^^ de Varandeuil, et je ne pense pas qu'il y ait eu jamais, d'une comédie pathétique et moderne, une meilleure interprétation. Eh bien, il y avait des bons bourgeois, des gens connus, cultivés, réfléchissant aux choses, qne ce spectacle parfait rendait furieux, qui sifflaient avec rage, qui protestaient, qui s'en allaient en faisant claquer leurs fauteuils. Pourquoi cela.^ Parce qu*ils étaient déroutés dans leurs habitudes, parce qu'il s'agissait d'une bonne et d'un voyou, parce que l'histoire était trop sombre... et aussi parce qu'il était dans la destinée des Goncourt de scandaliser.

Le survivant des deux frères le répétait parfois avec mélancolie, une mélancolie dont on retrouve l'écho dans la préface d'Henriette Maréchal (iS^j g) : un bizarre démon soulevait contre leurs efforts, littéraires et dramatiques, une sorte d'irritation diffuse de la critique et du public, analogue à celle qui s'attaqua, par exemple, aux premiers tableaux

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de Manet. Il est aussi incompréhensible, quand on relit ou quand on écoute Henriette Maréchal, de se représenter l'obstruction faite par la salle de la première au Théâtre Français, en i865, que d'imaginer la houle de la salle de première à l'Odéon, le soir de Germinie Lacerteux [décembre 1888). Je n'ai pas assisté à Henriette Maréchal, à laquelle se trouvaient, sans se connaître, mon père et ma mère toute jeunette, que ses parents avaient emmenée avec l'assurance que le bruit serait tel qu'on n'entendrait rien. J'ai assisté à Germinie et j'ai encore, dans les oreilles, les protestations indignées des principaux critiques, Sarcey en tête, des beaux messieurs et des belles dames de l'orchestre, des baignoires, du balcon et des loges. On aurait cru que l'auteur leur faisait injure personnellement, en laissant représenter ce drame poignant, semi-bourgeois, semi-plébéien, 011 certains sentiments sont vils mais, après tout, normaux, où n'interviennent, de-ci et delà, que quelques mots d'un argot discret, et presque savant. Je renvoie les curieux de cette mémorable soirée au récit, fidèle et touchant, qu'en a fait Edmond de Goncourt dans le septième volume de son célèbre Journal.

Le souper qui suivit Germinie Lacerteux, par une nuit de binime que je vois encore, fut joyeux comme après une bataille gagnée, et réunit chez mes parents.

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rue de Bellechasse, toute la jeune littérature alors en renom. Porel, assis en face de Réjane rayonnante, affirmait que cette pièce, si âprement discutée, aurait un jour la faveur généraie ; et c'est en effet ce qui est arrivé. Je ne sais quel est présentement le chiffre des représentations, mais il doit être considérable et ce qui passait pour outrancier est devenu tout naturel, et même anodin. Ainsi va le monde.

Il Y a plus d'étoffe, à mon avis, dans Genninie Lacer teux, que dans Henriette Maréchal, qui ne se distingue que par la mise en scène fameuse du premier acte au bal de l'Opéra. Mais quand beaucoup de figurants évoluent sur le plateau, x à la fois, avec une musique d'orchestre à la cantonade, on n'entend pas les propos des auteurs, et les meilleures plaisanteries se perdent. Porel disait que ni Jules, ni Edmond de Concourt n'avaient semblé jamais se rendre bien compte de ce qui passait ou ne passait pas la rampe, de ce qui était fait pour être lu, ou pour être entendu. Cependant on sait que Charles Demailly, un de leurs premiers livres, et qui est l'histoire navrante d'un homme de lettres mal marié, leur apparut d'abord comme une pièce, d'où ils tirèrent ensuite un roman.

La Pairie en danger, qui ne fut jouée que dans les dernières années de la vie d'Edmond de Gon-

court, alors qu'elle avait été lue au comité de la Comédie-Française en 1868, est, de toutes les pièces écrites sur l'époque de la Terreur, celle qui possède le plus et le mieux le mouvement et l'atmosplière révolutionnaires. Il semble que Pienan s'en soit légèrement inspiré dans l'Abbesse de Jouarre. Dans la préface, à Tédition de mars 1878, Edmond de Goncourt dit de cette œuvre, où son frère et lui avaient placé tant d'espérance : « Obligé de reconnaître... que la République n'a pas encore fait beaucoup pour la régénération du goût public, je me rcaigne, à peu près de la même manière qu'on se suicide, à imprimer cette pièce, un peu consolé cependant par un pressentiment vague, qui me dit qu'un jour, un jour que nous devons tous espérer, cette œuvre mort-née sera jugée d'être la voix avec laquelle un théâtre national fouettera le patriotisme de la France. » J'ai déjà dit qu'Edmond de Goncourt était nationaliste avant la lettre.

Il est, en dehors des romans, des pièces et des livres d'histoire, un ouvrage peu connu des Goncourt, et qui n'a rien perdu, avec le temps, de son charme et de sa finesse. Ma mère est un des premiers critiques qui, à ma connaissance, l'aient signalé. Je veux parler d'Idées el Sensations, où foisonnent, sur la vie, l'art, les femmes, les circonstances, des aperçus et réflexions d'une perspica-

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cité merveilleuse et d'un éblouissant esprit. C'est là qu'on trouve deux lignes, résumant tout un effort littéraire : <( L'histoire est un roman qui a été. Le roman est de l'histoire qui « aurait pu être )). Et quatre autres lignes qui expriment une grande vérité : « Tout pourrit et finit, sans l'art. C'est l'embaumeur de la vie morte, et rien n'a un peu d'immortalité que ce qu'il a touché, décrit, peint ou sculpté. » On remarque, en outre, dans Idées et Sensations, comme l'ébauche initiale du Journal qui va, en neuf volumes, des premières étapes littéraires à 1896, et dont une partie assez importante n'a pas encore été publiée (conformément aux recommandations testamentaires de l'auteur) comme mettant en cause des contemporains toujours vivants.

Autant que je me le rappelle, la première intention d'Edmond de Concourt était que leur Journal, qui a tant fait parler de lui, et suscité tant de controverses, ne fût publié que vingt ans après sa mort. Du moins c'est en ces termes qu'il en parlait k Alphonse Daudet et à ma mère, lors des premières lectures qu'il leur en fit, moi présent, aux environs de 1882. Un des premiers fragments, qu'il nous fit connaître ainsi, était une visite à Michelet, d'un ton et d'une allure à la Saint-Simon. Mou père, enthousiasmé, le convainquit aisément de l'in-

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térêt qu'il y aurait à faire un choix dans ces souvenirs et à publier tout de suite ce qui pouvait être publié. C'est ainsi que parurent en librairie, pour la joie des lettrés et de quelques autres, les premières séries de dîners, de soirées, de rencontres, de causeries, de préoccupations, d'anniversaires, de villégiatures, de voyages, où l'on voit revivre toute une époque, et qui constitueront, dans l'avenir, un document sans prix. Il n'est rien de plus divertissant, il n'est rien de plus instructif et il n'est rien de plus consciencieux. Edmond de Goncourt a pu être parfois victiiDe de mystificateurs — qui ne Test pas.^ — ou mal comprendre, ou comprendre à demi, ce que les uns et les autres lui racontaient, ou lui confiaient ; mais sa sincérité était complète et, même quand il s'est trompé, il s'est certainement trompé de bonne foi.

Il est bien évident qu'à partir du moment où l'on sut, dans les milieux littéraires, qu'il tenait un journal de son existence et de ses fréquentations, la tentation fut vive de figurer, à tout prix, dans cette sorte de palmarès du talent, de l'esprit, de l'originalité. Ce sont là les pièges habituels, tendus aux mémorialistes, connus comme tels. C'est un petit inconvénient — dont l'annaliste pâtit seul — à côté du plaisir <que lui donne ensuite le déploiement renouvelé de son existence quotidienne d'an tan, la

réapparition de visages cheis et disparus, la réauditioii de voix aimées qui se sont tues, comme dit le poète. Mais quelle patience et quelle ténacité cela suppose chez l'écrivain qui, pendant quarante ans, chaque soir, sa journée faite et sa besogne accomplie, trouve encore le temps d'en noter le détail pour la postérité! Un écrivain comme Alphonse Daudet vivait pour les siens et pour lui même, en même temps que pour son œuvre. Les Concourt ne vivaient que pour leur œuvre. Elle était leur obsédante pensée. Les propos qu'ils entendaient, les spectacles auxquels ils assistaient, les émotions qu'ils ressentaient, tout leur était prétexte à littérature et à inscription au Journal. Leur art les tenait, de pied en cap, comme il tenait Chateaubriand ou Cœthe. Ils jugeaient tout en fonction de cet art exclusif, de son perfectionnement, de son avenir. Ils y pensaient le soir, en s'endormant, le matin en se réveillant, en marchant et en mangeant. C'est leur force et c'est ce qui donne à leur œuvre, diverse et nombreuse, une cohésion précisément analogue à celle de Gœthe et de Chateaubriand.

Les goûts et préférences d'Edmond de Concourt, qu'il avait de commun avec son frère, m'ont toujours assez étonné. J'avais été formé par un grand Latin, amoureux de l'antiquité, qui était mon père. J'avais appris à aimer Virgile de bonne heure, en

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pleine campagne devant les abeilles, et quand j'entendais notre grand ami déclarer que l'admiration des Géorgiques ou de V Enéide est conventionnelle, j'étais légèrement scandalisé. Je songeais : c C'est qu'il n'en a pas les vers présents à l'esprit. » Pour le convaincre, Alphonse Daudet lui en citait, parmi les plus beaux et les plus rares, avec ces éblouissantes traductions qu'il composait instantanément, comme on attraperait un oiseau d'or avec la main. Goncourt' convenait, en riant, que ce n'était pas mal, mais il demeurait entêté dans son idée que le beau antique est le pain des professeurs ; ce qui semble tout de même légèrement godiche. Homère lui apparaissait comme un fleuve à barbe, selon le mot célèbre de Vallès. Il ne voulait rien savoir de Platon. Par contre, il affichait une certaine préférence pour quelques auteurs, dits a faisandés », tels que Pétrone, Martial, Perse, etc., qu'il lisait dans les traductions et dont le bariolage, abscons et vireux, lui plaisait. Nous avions là-dessus de longues discussions, mon père, mon grand-père paternel, — Breton de grande culture et qui avait toujours son Horace dans sa poche, — lui et moi. Huysmans a exprimé, dans A reboars, quelques-unes des préférences paraclassiques d'Edmond de Goncourt.

L'auteur d'Idées et Sensations prisait assez peu le dix-septième siècle, sauf en ce qui concerne Pascal

et Saiat-Simoo. Racine lui semblait pompier el ennuyeux, Corneille grandiloquent et souvent vide, Molière sommaire et grossier. Il faisait. grâce à La Bruyère, à sa façon nerveuse d'attaquer les portraits, et aussi à l'eau-forte de La îlochefoucould. Quand mon père, féru de Montaigne, lui en lisait une ou deux pages, il déclarait : « C'est rudement bien, mon petit », mais il n'y courait pas tout seul et le mélange du français et du latin, au long des Essais, l'agaçait. Je ne lui ai jamais entendu exprimer aucune dilection spéciale pour La Fontaine, sauf par-ci par-là, pour un petit trait rusticomoral. En revanche, il ne cessait de vanter Diderot et il nous avait. Dieu me pardonne, donné la diderotite à tous. Nous nous persuadions, à l'écouter, que Diderot était le père du roman moderne, du conte moderne {Ceci n'est pas un conte), du théâtre moderne, de la critique moderne. Depuis il a fallu en rabattre. Tout au moins, sais-je aujourd'hui parfaitement, grâce à Concourt, pourquoi je n'aime presque plus Diderot. En revanche je suis demeuré fidèle à Saint-Simon, que me recommandait l'auteur de la Faustùif et qu'il connaissait lui-même dans les coins.

Son érudition littéraire ne valait pas celle d'Alphonse Dâudet, loin de là. Mais elle était très supérieure à celle de Zola, qui ne savait pas grand

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chose. Son érudition artistique était infinie, et sur les joints des arts plastiques et de la littérature — qui se rencontrent fréquemment, parmi les jeux de la lumière et de la raison — il apportait des vues ingénieuses, vivaces et hardies. Il avait, en ces sujets difficiles, cette autorité qui ne trompe pas : (( Ceci est laid. Cela est beau. Gela est très beau. Ça ne vaut rien. » Quand un outrecuidant le contrecarrait sur son goût et son avis en art, il se contentait de rire de bon cœur, sans répondre; car il n'aimait pas la dispute, estimant, en homme d'esprit, qu'elle est vaine.

Il fallait l'entendre, se promenant avec mon père et ma mère, dans les allées du parc de Champrosay, lesqnelles dévalaient, en pente douce^ vers la Seine, et expliquant qu'il fallait abattre tel ou tel arbre à cause de la vue. Mon père, appuyé sur sa canne, ajustait son monocle, regardait l'arbre, comme un médecin, à Thôpital, regarde un enfant condamné et répliquait : « Voyons, Concourt, il ne fait de de mal à personue, cet arbre. Il n'y a, s'il obstrue l'horizon, qu'à se déplacer un peu par rapport à lui. » Le parrain souriait : « Vous n'entendez rien à la perspective. Savoir émonder et tailler les arbres, les sacrifier au besoin, tel est l'art du jardinier. » Luimême avait fait, de son petit, tout petit jardin d'Auteuil, une merveille qu'il considérait avec plai-

373 LES OEUVRES DA:>S LEi^ HOMMES.

sir, les mains derrière son dos, quand venait l'été. Il le soignait, il s'en occupait; il tenait à ce qu'il fût pimpant et ratissé. Il avait le sentiment du confort et de l'élégance dans le confort; or, tout cela n'était que le décor raffiné de ses préoccupations littéraires.

Il était naturel que la publication du Journal fît à Edmond de Goncourt quelques ennemis. 11 s'en affligeait, étant lui-même incapable de rancune et de haine. Nous le consolions, en lui répétant que nul ici-bas n'échappe aux morsures de l'envie, et que cette œuvre lui valait, par contre, beaucoup d'amitiés nouvelles. Le fait est que bien des gens ne connaissent des Goncourt que le Journal, qui n'a pas son équivalent en littérature et retient l'attention, à quelque page qu'on l'ouvre. C'est une source, intarissable et toujours fraîche, de remarques et d'anecdotes sur les hommes d'un temps, un répertoire des mœurs, un panorama mouvant et animé. Je défie qu'on quitte un volume du Journal, une fois qu'on l'a ouvert au hasard et qu'on a commencé de lire. Il est frappant de se rendre compte combien les milieux littéraires et artistiques se sont modifiés, de la dernière série (1892-1895) à maintenant; jet il y avait déjà une forte différence des dîners d'homme de lettres de cette période aux dîners Magny de jadis. L'hiïitorien, le philosophe, le critique trouvent leur

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pâture dans ces pages frémissantes, où l'on entend, avec la voix de l'auteur, celle de nos plus notoires contemporains.

En dehors de son Journal, Edmond de Goncourt, une fois veuf de son frère, écrivit quelques romans, d'une formule renouvelée, la Fille Elisa, les Frères Zemganno, la Faust in, Chérie, et une série de travaux consacrés aux artistes japonais, à Outamaro, à Hokousaï.

J'avoue ma prédilection pour la Faustin, histoire d'une comédienne et de ses amours avec un jeune seigneur anglais, composée d'une série de planches voluptueuses et cruelles . dans la manière de Hogarth. C'est un livre qui déroute un peu, à la première lecture, surtout quand on n'a pas suivi l'évolution littéraire de l'auteur, mais auquel on s'attache et qui possède dans sa trame légère et brûlante, comme un parfum rarissime et capiteux. Avec lui Goncourt connut enfin le véritable succès, les milliers d'exemplaires partis en quelques semaines; et j'entends son rire heureux, à un dîner chez l'éditeur Charpentier, quand il apprit, de la bouche même du maître de maison, que la vente, la bienheureuse vente, loin de se ralentir, s'amplifiait.

Car le vieux maître, tout résolu qu'il fût à ne jamais faire la moindre concession au succès matériel, au goût public, souffrait, avant /a Faustin, de

274 LES CELVRES DA>S LES HOMMEF.

ne pas dépasser une honnête moyenne de lecteurs ; Il avait alors, en littérature, la situation privilégiée d'un auteur rare et difficile— comme disait Mendcs — mais peu répandu. On le disait l'idole d'une coterie et on faisait en sorte, dans la presse en général, pour que cette coterie ne s'étendît point. Mon père, qui souffrait de la souffrance cachée de son ami, mit tout en œuvre pour arracher au boisseau la lumière de cette œuvre originale et puissante. Il y réussit vers 1880, en ce sens que des articles sur les Goncourt commencèrent à paraître de tous les côtés, en France et à l'étranger. La Fausiin est de 1882.

Les Frères Zemganno sont l'histoire dramatique de deux frères gymnastes, transposition allégorique de la collaboration d'Edmond et de Jules, mais dans un public un peu spécial. On y trouve de ces merveilleuses et rapides descriptions, qui donnaient lieu alors à tant de controverses et de disputes, qui ne scandalisent plus aujourd'hui. Ce roman n'a ni le brio, ni la chaleur de la Faustin, et j'en dirai autant de la Fille Elisa, dont le sujet, bien que racheté par la pitié, demeure étroit et brutal, comme une porte ouverte sur un bal de banlieue. On devine qu'Edmond de Goncourt a voulu là tenter une suite à Germinie Lacerteux, mais qu'il a été amoindri par le fait divers. C'est plus un épisode qu'un sujet.

au sens plein du mot. Dans Chérie ^ histoire d'une jeune fille, racontée d'après des confidences de femmes, qui ne manquaient pas à l'auteur, on trouve, poussé au plus haut degré, ce que les contemporains appelèrent le goncourtisme, et qui est une certaine préciosité du style, alliée à une infinie subtilité psychologique. On peut moins aimer, ou ne pas aimer cette manière des dernières œuvres; mais on ne peut nier qu'elle ait été un moment de la littérature du siècle dernier et qu'elle ait inspiré de nombreux imitateurs.

Le dernier ouvrage publié, de son vivant, par Edmond de Goncourt, est consacré au grand dessinateur japonais Hokousaï, raconté par lui, dans sa personne et dans son œuvre, avec autant de soin et d'amour, de précision et d'entrain, que l'avait été vingt-cinq ans auparavant, par les deux frères, leur ami Gavarni. Le plus bel éloge que l'on puisse faire de cette monographie du génial auteur delaMangwa, c'est qu'on peut croire que Goncourt l'avait connu et fréquenté, comme il avait connu et fréquenté Gavarni. Aidé du peintre japonais Hayashi, de la collection des estampes, et de son étincelante passion du beau, Edmond de Goncourt a fait à son leur, du (( vieillard fou de dessin » du Rembrandt d'Extrême- Orient, un portrait digne du modèle et donl j'ai entendu des Japonais dire qu'il n'avait pas son pen-

dant dans la littérature critique de là-ba«. C'est un chapitre développé, amplifié, enrichi jusqu'à la splendeur, du célèbre et copieux recueil la Maison d'un artiste.

Tels sont, en résumé, les promontoires d'une œuvre considérable par l'étendue et l'intensité, qui explore le domaine de la vie, celui de l'art, celui de l'histoire, et nous découvre, à chaque instant, des perspectives nouvelles. Elle n'est à comparer à aucune autre, elle est presque sans précédent, elle attire et déconcerte le critique, le moraliste, le philosophe. Elle échappe à tout jugement sommaire et décisif, comme une de ces étoffes somptueuses, dont la couleur, le dessin, le chatoiement varient avec les plis qu'on lui donne et l'inclinaison ou la qualité de la lumière. C'est une œuvre d'humeur, incontestablement, et pourtant elle abonde en parties stables, objectives, résistantes. C'est une œuvre à plusieurs sonorités : et pourtant la mélodie y est parfois — notamment dans la Faustin - — déchirante. Ce?! une œuvre qu'on pourrait croire, au premier aspect, disparate, mais qui recèle une unité mystérieuse et secrète, tenant à la curiosité universelle, et jamais satisfaite, de ses auteurs. Cette curiosité était double ; elle s'attachait d'abord aux objets extérieurs, pou^^^l qu'ils fussent beaux ou singuliers, aux personnes, pourvu qu'ils fussent

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pittoresques, et aux propos pourvu qu'ils fussent caractéristiques. Elle s'attachait ensuite, cette curiosité, à l'art difficile d'exprimer ces objets, ces personnes et ces propos, de la façon la plus juste, con.cise et réelle. L'homme de lettres ainsi conçu est un alchimiste, qui peut faire de For, quand il est dans «es bons jours, avec presque tout.

Chose comique, leur particule et leurs allures de gentilshommes de lettres — comme disait Barboy d'Aurevilly - — nuisirent aux Concourt. Les sots et les ignorants les prirent longtemps pour des amateurs, des messieurs de la haute, qui s'encanaillaient à raconter des histoires de bonnes ou d'actrices. On colporta, sur leur compte, des âneries de toutes couleurs. J'ai entendu, de mes oreilles, Albert Wolff, critique à la mode, leur dénier toute espèce de talent, si bien que mon père, irrité, finissait par lui dire qu'il n'y entendait rien et que le cordonnier devait s'en tenir à sa chaussure. D'autres leur concédaient un certain flair, en matière d'estampes, de tableaux, de bibelots, leur refusaient tout le reste, les déclaraient obscurs et illisibles. Parmi ces derniers, le bon Adolphe Belot, auteur de romans à gros tirage, mais de faible esprit et de bien mauvaise syntaxe, à qui mon père se contentait de répondre par un rire indulgent.

Néanmoins, à pariir de 1880 environ, les jeunes

auteurs commencèrent à reconnaître et saluer, dans les Goncourt, ce qu'ils étaient, en dépit de Sarcey, de Brunetière, de Vitu et autres : des maîtres ; et leur renommée s'appuya sur l'admiration solide de la génération montante, dans ses meilleurs représentants, de sorte qu'Edmond de Goncourt connut à la fois, vers 1882, la notoriété dans le grand public et la célébrité, frôlant la gloire, dans l'élite.

Sa grande taille s'en redre:^sa encore. Ses yeux noirs brillèrent. Il respira plus largement. Mais, à sa joie sincère et émouvante, se mêlait l'amertume que son frère Jules ne fut plus là, pour savourer avec lui cette délicieuse boisson. Il reprit cette idée d'une académie nouvelle, avec un prix littéraire anauel, qu'ils avaient autrefois agitée en commun. Il se décida à réunir chez lui, chaque dimanche, ces jeunes confrères qui lui témoignaient tant de sympathie et d'admiration. Ce fut là l'origine du (( grenier Goncourt », ainsi nommé parce que les réunions avaient lieu au second étage du petit hôtel du boulevard Montmorency, auquel on accédait par un escalier étroit, tapissé de chefs-d'œuvre. L'aprèsmidi du dimanche permettait à ceux qui étaient fonctionnaires de venir en ce quartier de villas, lointain comme une banlieue, que frôle, de ses sifflements et de sa vapeur échevelée, le chemin de fer de ceinture. Le logis d'Edmond de Goncourt

était et subsiste encore au 53 du boulevard Montmorency. Bien qu'il ne soit pas classé, c'est, par la multitude des souvenirs littéraires qui y dorment, parmi la verdure et les chants d'oiseaux, un véritable monument historique.

Mon père venait régulièrement au grenier. Il en était l'âme et l'attraction. Chaque jeudi soir, en nous quittant, Concourt lui disait : « Mon petit, pas de blague, je compte sur vous. Quand vous n'êtes pas là, ça n'est pas gai. » Alphonse Daudet, bien que criblé de douleurs et marchant, vers la fin, avec difficulté, accomplissait le long trajet du Luxembourg à Auteuil, aller et retour, afin de ne pas contrarier son ami. La plupart du temps, je l'accompagnais, certain de retrouver boulevard Montmorency quelques-uns de mes camarades, à commencer par Maurice de Fleury, aujourd'hui médecin en vogue et maître de la neurologie, alors interne des hôpitaux effervescent, et par Maurice Nicolle, lumière, avec son frère Charles, de la science bactériologique. Nous avions, les uns et les autres, l'âge de cette {( encéphalite o des jeunes intellectuels, dont a parlé Renan, et nous poursuivions nos discussions philosophiques, littéraires et médicales, du grenier à Sainte- Périne et aux Petits Ménages, où de Fleury et Nicolle avaient leurs services. Les derniers tomes du Journal de Concourt renferment maints propos et

38o LES CEUVRES DANS LES HOMMES.

aperçus de Maurice Nicolle, de Maurice de Fleury et de celui qui écrit ces lignes.

Emile Zola était aussi un habitué, quelquefois bonhomme, zézayant des aphorismes railleurs entre les rides de son visage canin, quelquefois susceptible, renfrogné, s'irritantàla moindre contradiction. Il n'aimait pas Goncourt qui ne Taimait pas, et nous disions en riant que son assiduité avait pour objet d'empêcher, par sa préseece, qu'on ne le débinât, dans sa personne ou dans son œuvre. Il n'était éloquent que sur ce thème : « La vieillesse qui vient, enlevant aux hommes la faculté d'aimer et d'être aimé », éloquent, mais funèbre, et Alphonse Daudet lui disait en riant : u Fichtre, mon bon Zola, vous nous versez là un pot de cirage. Encore ces grands gaiçons ont-ils l'avenir devant eux, mr.is nous... n

— A quoi bon s'illuvionner, Daudet, l'illuvion est la maîtresse de toutes les erreurs.

Quand Edmond de Goncourt s'impatientait, son œil prenait un reflet métallique et il commençait à tambouriner, avec ses doigts longs et nerveux, le bras du fauteuil ou le velours du divan sur lequel il était assis. L'un de nous détournait la conversation ; puis, à chaque minute, il arrivait quelqu'un, surtout à partir de 4 heures, et cela changeait le cours des idées funèbres de l'auteur de r Assommoir, La façon dont les gens se présentent, serrent les mains, s'as-

EDMOND DE CONCOURT. sSl

soient, leur habitus extérieur, en un mot, éclaire leur caractère et permet de les situer, d'emblée, dans telle ou telle catégorie. Dès qu'on voyait entrer Huysmans, avec son faciès angoissé, maladif, groupé, ridé, autour de son nez courbe d'aigle, et de ses yeux railleurs, on devinait un désabusé, un misanthrope, ayant un fond de candeur hérissée et de charité malveillante à placer. Il serrait les mains mollement, allumait une petite cigarette et allait se coller contre le mur, comme pour être fusillé par l'ennui. C'était, ici-bas, un écorché vif, aspirant à la mystique, et au (( hors du monde » par toutes ses antennes, réaliste, pressentant qu'il aurait une fin douloureuse, et qui l'eut. Sa causerie se composait de gouttes d'eau-forte, qui tombaient lentement, et corrodaient l'hypocrisie et la banalité. Quelquefois, il forçait la note, à cause de son amour du terme outrancier et cocasse ; et, s'il s'en rendait compte, cela augmentait sa maussaderie.

. — Quel déconcertant et dégoûtant animal !

Ainsi définissait-il un grand nombre de nos célèbres contemporains. Il disait, en parlant de la bêtise de quelqu'un : « Je l'aurais crue moins abondante et moins ferme. » Bref, il parlait en général comme il écrivait, d'un style verveux, acide et cru, et la gaîté d'autrui lui faisait mal aux nerfs.

Octave Mirbeau apparaissait, dans l'embrasure

de la porte, avec ses yeux d'or, se rongeant les doigts, la mine figue et raisin, à cause du partage, rapidement fait, de ses sympathies et antipathies. Il racontait avec un rire nerveux, en les ponctuant de « c'est énorme », des histoires dramatiques et désorbitées, se passant tantôt chez des artistes et littérateurs de ses amis, tantôt à l'office, chez des concierges et des domestiques : enfants pendus au plafond par leurs parents ; vieillards volés et jetés dans les puits par leurs belles-filles ; jeunes servantes mises à mal par des académiciens, des sénateurs et des notaires ; larcins effroyables accomplis par des juges..., le tout entremêlé déconsidérations sur les plantes rares, la façon de cultiver les légumes, et le temps de cuisson du poisson. Nous le définissions un nerveuxsanguin de la vieille nomenclature médicale ; mais nous l'aimions bien, à cause de sa sincérité violente, à éclipses et feux tournants, comme un phare légèrement désorbité. Il s'engouait, pendant une semaine, un mois, trois mois, de celui-ci ou de celui-là, lui découvrait toutes les qualités de cœur et d'esprit, toutes les délicatesses : puis, déçu tout à coup par une divergence d'opinion sur tel ou tel peintre, tel ou tel bouquin, telle ou telle circonstance sociale ou politique, déclarait imbécile et odieux son préféré de la veille, lui supposait une douzaine de travers, de défauts et de vices, qu'il énumérait dans

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les coins. li fallait à tout prix qu'il fît de la propagande pour ses amours et pour ses haines, et il exigeait de ses amis l'adhésion globale, aux unes et aux autres, sans aucune espèce de restriction.

— Mirbeau, avez- vous des nouvelles de X....^

— Dieu merci non ! J'espère apprendre bientôt qu'il est écrasé, ou mort de la petite vérole.

— Ah ! par exemple ! Je vous croyais très liés.

— Nous l'avons été. Mais il m'a trahi de la façon la plus écœurante et je l'ai fourré à la porte, devant témoins.

Quelques semaines plus lard, Mirbeau et X..., réconciliés, arrivaient bras dessus bras dessous, au grenier.

Gustave Geffroy, au contraire, est l'homme le plus stable que j'aie connu dans ses amitiés. C'est le roc breton. Goncourt et mon père avaient pour lui la même affection. Vieil ami et collaborateur de Clemenceau à la Justice, il soutenait tranquillement, dès 1890 — ça n'est pas d'hier — que, le jour où la maison brûlerait, Clemenceau serait le seul capable de manœuvrer la pompe à incendie. Nous pensions tous qu'il exagérait. Il ne venait à l'idée d'aucun de nous que Clemenceau, si sympathique qu'il fût à iMphonse Daudet et à Edmond de Goncourt, rendrait un jour l'Alsace et la Lorraine à la France. Mais Geffroy a, en beaucoup de choses,

a84 LES ŒUVRES DANS LES HOMMES.

une étoaaante prévision, et^je me demande quelquefois s'il ne converse pas, à travers les espaces, avec les chênes de son pays, lesquels, dans les légendes bretonnes, savent presque tout. Il est, depuis de longues années, le premier et peut-être le seul critique artistique de notre temps. Avant quiconque, il a chanté et célébré Rodin, Monet, Renoir, Raffaëlli, Cézanne, Carrière, Bartholomé, Camille Claudel, etc. en mille articles pénétrants, éloquents, persuasifs, et d'une sensibilité qui n'appartient qu'à lui. Homme de l'Ouest, il a écrit sur son pays trempé d'eau, à l'airdoux et salé, des contes émouvants, dont quelquesuns sont de pures merveilles. Habitant de Paris, il a décrit ses faubourgs, ses artisans, ses éclairages, comme autant d'eaux-fortes de maître. Or c'est un homme qui vit en retrait, que la. vedette effarouche et écœure, et il était déjà tel il y a trente ans. Dans son sérieux visage, comme tourné en dedans, vers un rêve intérieur, on remarque ses yeux d'une flamme à la fois compréhensive et ironique.

Louis Mullem, beau-frère de Léon Cladei, était un juif court, crépu, bedonnant, spirituel, excellent musicien, et habile aux définitions acerbes et amusantes, n parlait bas, confidentiellement, ce qui agaçait Concourt, lequel avait peur, en outre, qu'il ne graissât les tapisseries rares, en appuyant sa forte tête laineuse dessus. Dans le même esprit il

criait au bon Gustave Toudouze, cependant d'une propreté parfaite et d'un souci de ne rien déranger admirable : u Toudouze, enlevez votre tête, vous salissez. » Comme s'il était commode, même à un romancier, de se déviss^er la tête devant le monde, pour épargner une macule à un « Beauvais » ou à une « Savonnerie >>.

J.-H. Rosny aîné, athlète complet, comme on dit, et même mental, travailleur infatigable, doué d'une des plus grandes imaginations que j'aie connues, apparaissait à pas feutrés, gai, musclé et bon enfant, noir quant aux chevaux, à la barbe, à la moustache, avec des yeux rieurs et appliqués. Il venait de publier un livre sur les anarchistes, d'un retentissement limité mais intense, intitulé le Bilatéral; et nous l'appelions affectueusement ainsi. Il ne s'asseyait pas, il allait de l'un à l'autre, ayant à la main un petit verre qu'il ne buvait pas, un cigare qu'il ne fumait pas, et portant avec lui l'animation, l'amusement, la discussion. Jeune avec les jeunes, sérieux et loquace, discutant ferme avec les vedettes, ayant conscience de sa force, de sa génialité, de son don de persuasion, il était et il est demeuré aimé et admiré de tous ses camarades de lettres. Avec cela généreux, bon, prêt à donner son pantalon — comme le faisait aussi mon père dans sa jeunesse — à un confrère dans la débine, mais cramponné à

a 86 LES (jeuvres dans les uommes.

son point de vue ; d'une extrême courtoisie jusque dans les inflexions de sa voix, mais capable de jeter un insolent par la fenêtre; recherchant et même chérissant la contradiction et le contradicteur ; ayant horreur de l'affectation, de la pose, des fausses bonnes manières ; bourré de science, de philosophie et ennemi de tout pédantisme ; portant et brandissant la passion de la conjecture, de l'anticipation, de la divination, même de la prophétie; actuel par ses préoccupations, inactuel par ses définitions ; copié et pillé dans ses Xipéhuz et ses romans préhistoriques par tous les Wells des deux mondes; tel se présentait, suivi d'un frère cadet, alors dans la pénombre, qui s'est fait depuis une belle place au soleil, le plus grand producteur, sans doute, de notre époque et un des plus grands de toutes les époques. A l'heure où j'écris, bien que sa renommée s'étende sans cesse, Rosny n'a pas encore en librairie — sinon en littérature — la place qui lui est due, une des toutes premières, mais ça viendra.

Paul Margueritte, long, maigre et pâle, glabre par-dessus le marché, s'entretenait dans un coin, avec Edouard Rod, écrivain consciencieux et sai.s saveur, qui commençait déjà à aligner ses innombrables Vies de Michel Teissier, privées et publiques, d'un protestantisme moral fatigant. Je n'ai connu.

ce qui s'appelle connu, Paul Margueritte que vers la fin de sa vie, pendant la guerre, où nous a\ons échangé quelques lettres amicales. Jusque-là, nos relations étaient demeurés sans ejffusion, par l'ccart do nos tempéraments et de nos opinions politiques. Ses premiers livres avaient produit une forte impression dans nos milieux et obtenu même un demi-suocès du public. Puis, comme il arrive, il se forma autour de lui une sorte de cône d'ombre, d'où il eut du mal à émerger. Il y parvenait, quand la mort le saisit.

Jean Lorrain, toujours essoufflé, l'œil globuleux, le bréchet en avant, plein de racontars empoisonnés et postillonnant un jus visqueux, — dont on guettait la formation au coin de ses lèvres peintes en rouge, — était, le malheureux garçon, odieux à tout le monde. Seul Edmond de Concourt conservait de l'indulgence pour lui et soutenait qu'il avait de bons côtés. Il vivait, moitié dans les bajs de barrière où il était censé faire des études de mœurs, moitié dans les rédactions des journaux auxquels il collaborait, se répandant en propos effroyables sur les uns et les autres. Il avait imaginé un genre de chroniques papotières et faisandées, où conversaient des oisifs, vicieux, prétentieux, tarés, dont les récits soulevaient le cœur, comme des calomnies de l'escalier de service. Sa conversation valait ses articles,,

aSS LES ŒUVRES DA^S LES HOMMES.

et ce débordement d'ignominies le mettait lui-même dans une joie telle qu'il en gloussait, en pouffait, en crachait, poursuivant ses interlocateurs de cette aspersion malsaine. Je disais, inquiet, à Maurice de Fleury : « Je crains d'en avoir reçu une goutte dans l'œil. » Il me répondait avec effroi : u Va vite te laver cela à l'acide borique. » A la fin, Trateur de la Faustin avait fait comprendre à Lorrain qu'il ferait mieux de venir à Auteuil un autre jour que le dimanche et nous fûmes débarrassés de sa présence. Il est impossible d'énumérer tous les familiers du grenier et tous ceux qui y passaient seulement, amenés par des camarades. Parmi les premiers, Frantz, Jourdain, architecte, trépidant, ami de trente ans d'Alphonse Daudet, d'Edmond de Gancourt, de Zola, traditionnel par le cœur, révolutionnaire par l'esprit et avec qui les discussions assez vaines, se terminaient toujours par une affectueuse poignée de main ; Paul Bonnetain, explorateur, fumeur d'opium, bon partisan, vindicatif, tourmenté, se brouillant, se raccommodant, apportant, dans les milieux littéraires, les humeurs querelleuses et changeantes des colonies, et qui gâchait, comme à plaisir, un beau talent et des facultés combatives; Paul Hervieu, non encore académicien, bien moins guindé que par la suite, partant, d'un contact plus agréable; et que suivait son émule et ami Fernand

Vanderem, gentil garçon, spirituel et pointeur, tenant, comme Hervieu lui-même, un compte exact des bons et mauvais procédés, attentif à tout, comme Hervieu, et notamment aux satisfactions mondaines et sociales que peut donner une situation littéraire de premier ou de second plan; l'un et l'autre arrivaient en même temps, occupaient chacun un angle de causerie, et partaient ensemble, comme deux frères siamois; Gustave Toudouze, oiseau du bon Dieu, laborieux et bienveillant, doué d'un long col pelé, d'une voix blanche et intimidée, auteur de quinze romans que nous ne lisions guère, mais dont on lui faisait compliment, en raison de a sympathie qu'on avait pour lui et de la louable persistance de son effort; Antoine, fondateur et directeur du Théâtre-Libre, metteur en scène de génie, qui sait refaire la vie et le naturel eu combinant les artifices du théâtre, et dont les merveilleuses histoires de coulisses enchantaient le maître de la maison ; le peintre Eugène Carrière, avec ses petits yeux bridés dans sa face paysanne, sa causerie à voix basse semée de « spâ? euspâ? » et de définitions féroces, et combien d'autres que j'oublie, et qui apportaient chacun une note intéressante ou amusante dans un ensemble unique en son genre. Je sympathisais peu avec Robert de Montesquiou, auteur de Hortensias bleus, de poèmes alambiqués,

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et de propos à facettes, dont Edmond de Goncourt faisait grand cas. Nous n'avions même pas une vue commune en quoi que ce fût, et il en sera de même, si nous nous rencontrons jamais dans le Purgatoire. En revanche, une vive amitié me liait déjà à Henri Céard, qui est un grand lettré et un cœur exceptionnellement loyal et sûr; et je recherchais la société de Lucien Descaves, de Léon Hennique, du bon et subtil Ajalbert, aujourd'hui mes collègues à l'Académie Goncourt, celte académie qui a pris en somme naissance au grenier. Le comte Primoli apportait là des nouvelles italiennes et ses dons -de narrateur prestigieux. Des étrangers, connus ou célèbres, étaient amenés par les uns et par les autres. C'était, au résumé, un milieu de lettres charmant, de franc parler, d'allures libres et cependant policées, qui, une fois dispersé par la mort d'Edmond de Goncourt, suivie de près de celle d'Alphonse Daudet, n'a jamais été remplacé et ne pouvait être remplacé, ni reconstitué.

J'appris la fin soudaine d'Edmond de Goncourt, '\ h Gueroesey, chez mon ami d'enfance Georges Hugo, où j'étais allé achevé une convalescence de fièvre \ typhoïde. J'accourus en hâte à Champrosay, d'où le corps avait été déjà transporté à Paris. Je suivis les obsèques sur ces jambes molles que laisse une maladie fébrile, serrant les mains à travers une *

sorte de brouillard de fatigue et de chagrin. La consternation était générale. Celui que nous perdions, et que le monde connaissait mai, était, sous ses dehors froids, le plus vigilant, le plus affectueux des amis, et le plus bienveillant des maîtres. Ceux qui le dénigraient de loin, convenaient, après la première entrevue, s'ils étaient de bonne foi, qu'ils s'étaient lourdement trompés. Personne n'était plus affable dans l'intimité, ni d'une délicatesse plus ingénieuse que le grand romancier. Personne n'aima les lettres d'une ferveur plus entière ni plus jalouse, ni ne chercha jusqu'au bout, avec plus d'application, à se perfectionner dans son art.

Je me rappelle, en terminant, une causerie que nous eûmes à Champrosay, et précisément à ce sujet, mon père, lui et moi, quelque temps avant sa mort. Edmond de Concourt disait que la grande joie de la création littéraire, c'était qu'elle ouvrait sans cesse, dans l'esprit, des perspectives nouvelles et inexplorées. Alors que, dans les autres professions, un certain degré de maîtrise, péniblement obtenu, est difficilement dépassé, la prose française, au contraire, par la multiplicité et la puissance de ses combinaisons intellectuelles, auditives, visuelles, olfactives, etc., étend indéfiniment le domaine de l'écrivain. La science elle-même a besoin du style, et toute pensée, pour être viable, doit se condenser

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dans une formule qui lui permette de frapper les imaginations. Il évoqua le vers de Veuillot qui commence par « ô prose, mâle outil... », ajoutant que le mot « outil » était impropre et rapetissant, que la prose était une projection, sur le papier, de la personnalité la plus intime, et quelquefois même ignorée de l'artiste. Nulle joie, à l'entendre, ne dépassait la surprise de cette création spontanée, qui accompagnait un véritable auteur jusqu'au tombeau.

Ces propos me reviennent à la mémoire, quand je prends, dans ma bibliothèque, un de ces ouvrages où revit, tantôt jointe à celle de son frère, tantôt seule, la forte et séduisante personnalité d'Edmond de Concourt .

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