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LE PROFESSEUR CHARCOT OU LE GÉSARISME DE FACULTÉ

L'art est long mais la science est courte. Cette variante de l'axiome latin apparaît, en caractères fulgurants, dans la carrière, puis dans la renommée posthume du professeur Charcot. Il y a quarante ans, l'école de médecine française vivait, on peut le dire, dans le rayonnement de ce grand nom, sous le despotisme de cette haute figure. Il ne se faisait pas une nomination de professeur, d'agrégé ni de médecin des hôpitaux, pas une attribution de médaille d'or, qui n'eût l'agrément de Gharcot, qui ne fût soumise à son contrôle souverain. Avoir déplu, ne fût-ce que par abstention ou ignorance, à ce maître omnipotent et incontesté, condamnait sans appel le délinquant à une situation amoindrie, effacée, de seconde zone, à une clientèle rabougrie. Avoir attiré son attention, mérité son éloge, même cursif et distrait, assurait une situation enviable. Se

maintenir dans ses bonnes grâces équivalait . au grand succès professionnel. Quand, plissant ses lèvres arquées et minces, le doyen Brouardel avait dit d'un candidat : « Charcot est contre lui », cette simple petite phrase équivalait, pour l'infortuné, au couperet de la guillotine. Si le même haut fonctionnaire murmurait au contraire, sous sa toque galonnée de rouge : « estampille de Charcot », alors l'élection, le titre, le diplôme étaient enlevés et assurés. A tous les niveaux de la hiérarchie de Faculté, les disciples, grands et petits, du suprême mandarin aux boutons de triple cristal, bénéficiaient de sa fascination. Tels les maréchaux de Bonaparte, ils se partageaient ks honneurs et les emplois. Malheur à qui bravait la colère ou transgressait les ordres de l'altier pontife de la Salpétrière. Les mains se détournaient des siennes. Les regards le fuyaient. Cette excommunication majeure l'accompagnait en tous lieux, le privait du pain et du sel.

Les principes, les thèses, les doctrines de Charcot bénéficiaient de cette intangibilité. L'illustre neurologue avait imprimé à ses travaux (et à ses thèses, d'un arbitraire égal, pour l'ampleur, à l'autorité du clinicien) un caractère immuable, immarcescible, ne varietar. Il avait décrété, une fois pour toutes, que le foie, le rein, le poumon, le cerveau, le bulbe et la moelle, étaient construits, anatomiquement, de telle

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manière, et, pathologiquement, de telle antre. Ayant décomposé le langage articulé en élément?? auditifs, visuels, musculaires et graphiques, établi à cet effet un schéma, dit « de la cloche », qui lui avait valu trente nuits sans sommeil, il n'entendait pas qu'un fantaisiste quelconque vînt, dans la suite des temps, déranger celte belle ordonnance, sans sa permission. Plusieurs bulles (accompagnées de u savons n mémorables) furent par lui rédigées dans ce sens. Les névrites, surtout faciales, étiquetées et classées une fois pour toutes, reçurent Tordre de ne jamais mêler leurs symptômes, ni confondre leurs diagnostics. Quatre états spéciaux, pas un de plus, pas un de moins, furent attribués à la grande hystérie : la période des attaques, la léthargie, la catalepsie, le somnambulisme ; avec modifications fonctionnelles, appropriées et numérotées. Broca, en bon politicien matérialiste, ayant localisé la fonction du langage dans le pied de la troisième circonvolution frontale gauche, avec défense de sortir de là, Charcot complète la réglementation, l'étend aux mouvements des yeux, de la tête, des pieds et des mains, aux fonctions sexuelles, etc. Un tableau de sonneries dans l'antichambre de l'athée observateur, tel devint le système compliqué, mais rudimenîaire, par lequel s'exprimait et s'expliquait le délicat et mystérieux travail de la pensée. Le loto de G ail, si comique,

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passait des os du crâne à l'écorce du cerveau ; puis, dans cette écorce du même, le dictateur de la Salpétrlère découpait un puzzle bizarre, correspondant aux divers modes de l'activité mentale humaine. Du coup, la philosophie se simplifiait, et la psychologie, terrassée, devenait un petit chapitre de Tanatomie, d'une anatomîe qui n'admettait que la méthode des coupes... et encore pratiquées d'une certaine façon. Le brave papa Soury, élève dissident (mais à peine) de Charcot, avait même fondé là-dessus toute une métaphysique matérialiste et désespérée.

Quand le maître mourut, il y a de cela quelque vingt-neuf ans (il en avait alors soixante-huit, étant né en i825), cette bible tenait en une dizaine de tomes in-octavo, plus deux remarquables volumes de policliniques (comme on disait alors) qui faisaient obligatoirement partie de toute bonne bibliothèque scientifique. L'ataxie locomotrice, type Duchenne de Boulogne, l'atrophie musculaire progressive, la sclérose latérale amyotrophique, la sclérose en plaques, les chorées, le vertige ambulatoire, etc., etc., sans compter les ictus et la migraine ophtalmique, ainsi que le goitre exophtalmique, ne comptaient qu'avec la marque Charcot, que sous le brevet de Charcot. =A n'importe quelle personne, française ou étrangère, atteinte d'une de ces affections charcotiformes, il était expressément interdit d'éprouver

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un symptôme non décrit par l'infaillible patron, ou s'écartant de ses descriptions. J'ai vu Brissaud, qui était pourtant une belle intelligence, blêmir devant un sclérosé, parfaitement latéral et amyotrophique, qui s'était permis une infraction grave au tableau composé in œternum par Charcot, changer de conversation, puis repasser ce gêneur à un interne, afin de n'avoir pas à constater pareil manque de discipline et de tact. Il arriva même que, peu à peu, les lésoins acceptèrent à leur tour, comme le corps médical, les processus et définitions délimitatives du professeur sans contradicteurs, et se soumirent docilement à ses lois. On vit circuler des hystéro-épileptiques conformes aux dessins de Richer et de Charcot, alors qu'on n'en découvre presque plus trace aujourd'hui. Tant il est vrai qu'une volonté forte finit par modeler jusqu'aux diathèses et par impressionner les égrotants. J'ai vu, à Lamalou, des clients de Charcot, fort ennuyés de la disparition d'un signe ou d'un réflexe, qu'ils savaient particulièrement cher au savant : « Que va-t-il penser de cela ? Il ne s'intéressera plus à mon cas ! Quelle tête ferai-je, désormais, à sa consultation ? w

J'entends bien que ce conformisme des grands maux et des grands remèdes à la mode d'une époque, vis-à-vis des maîtres illustres qui les observent et les emploient, ne fut pas spécial à Charcot et à son

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école. C'est un fait que les sérums et vaccins de l'Institut Pasteur ont moins d'action qu'au temps du fondateur de cette religion de laboratoire, fondée sur les infiniment petits. Soitqueîesmicrobes s'accoutument aux vaccins et sérums, soit que la foi qui sauve ait baissé chez les inoculés. Néanmoins, les théories pastoriennes, bien qu'ébranlées, tiennent toujours ; alors que les thèses et travaux de Gharcot se sont littéralement effondrés, plus complètement encore que les travaux et thèses antérieurs de Claude Bernard. L'école de la Salpétrière s'est dispersée. Les récents agrégés ouvrent de grands yeux, quand on leur parle des doctrines, aujourd'hui périmées, qui occupaient et opprimaient la clinique il y a vingt ans. 11 est arrivé, comme toujours, que les plus rudes atteintes portées à tes thèses fameuses (et qui semblaient naguère intangibles) leur sont venues d'un Babinski, lequel a gardé d'ailleurs le culte de Charcot, d'un Pierre Marie, d'un Paul Sollier, d'autres moins célèbres, mais acharnés aussi à la poursuite d'une vérité scientifique, qui fuit sans cesse et se transforme comme l'eau.

Au moins le professeur Charcot possédait-il une vigoureuse et quasi géniale personnalité, dont nous parlerons tout à l'heure, qui excusait et expliquait, dans une certaine mesure, son appétit de domination. Mais, fort au-dessous de lui et singeant ses manières,

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il y avait Bouchard, méta-physicien et paracîinicien de haute fantaisie, inventeur inane des maladies par (( ralentissement » et « accélération )) de la nutrition, promoteur de régimes homicides ou falots, qui disputaient la palme de la fantaisie à ceux du bel et vide Albert Robin. Triste, amer, barbu, lunette d'or, la voix terne et le regard soupçonneux, le professeur Bouchard donnait à l'observateur l'impression d'une stupidité insondable, accompagnée d'un contentement de soi pyramidal. Sa réputation, entre 1880 et 1900, se fondait sur un certain nombre d'aperçus bizarres (plus bizarres encore que ceux du professeur juif Germain Sée) auxquels il attachait une importance extrême et dont aucun n'était fondé sur la moindre observation, ni la moindre apparence de réalité. Je me suis demandé quelquefois, devant ces extravagants bouquins, si leur auteur n'était pas un mystificateur à froid, désireux de voir jusqu'où allaient la candeur et l'acceptation des malades. Que de ravages par inanition imposée n'a-t-il pas dû, ce vain Bouchard, provoquer chez sa clientèle!... Et l'on parle de la naïveté des sauvages, qui ont confiance dans leurs grigris!

A l'époque dont je parle, la Faculté de médecine de Paris (centre et modèle d'une université farouchement centralisée, à la façon jacobine et impériale) reposait tout entière sur le système des concours.

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mais, il faut le dire, des concours truqués. Les professeurs les plus autoritaires, les plus dictatoriaux, comme Gharcot et Bouchard, ou les plus politiques, comme Brouardel et Damaschino, poussaient leurs élèves sur le dos des autres et barraient la route à ceux dont le nez ou l'indépendance leur déplaisaient. Il ne s^agissait pas de savoir qui avait le plus de valeur ou d'intelligence. Il s'agissait de savoir qui était le plus et le mieux pistonné. Au moins les élèves de Gharcot (je parle des têtes de liste) étaientils souvent supérieurs h leurs émules, dans la proportion où Gharcot lui-même l'emportait sur ses collègues du professorat et de l'Académie. Il n'en était pas de même pour la séquelle de Bouchard, de Brouardel, de Germain Sée ou de Damaschino. Enfin, il est clair que ce système laissait sur îe carreau des garçons de grand avenir et de caractère, coupables seulement de n'avoir pas l'échiné assez souple, ni le propos assez flatteur. On cite le cas d'un remarquable anatomiste, dont la carrière fut non seulement entravée, mais obstruée, parce qu'il se permettait d'avoir, sur la structure du foie, une opinion différente de celle de Gharcot et de Bouchard. Un autre, de mes amis, échoua à la médaille d'or, malgré une incontestable supériorité sur tous ses concurrents, parce qu'il avait devant lui un médiocre élève de Gharcot, qui emporta la palme

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avec un travail inconsistant. Répétés chaque année, pendant vingt ans, à une douzaine d'exemplaires, ces actes de favoritisme avaient fini par rendre enragées deux générations de médecins. L'écho n'en est pas encore complètement éteint.

Lorsque parurent les Horticoles (1894), avec le succès inattendu que Ton sait, beaucoup de camarades m'écrivirent, me reprochant, non la vivacité de mes peintures, mais, au contraire, mon excessive indulgence pour les mandarins de la Faculté en général et le professeur Charcot en particulier. Il y avait là quelque injustice. Charcot, je le répète, était un très grand et original observateur, amoindri par un orgueil sans mesure et un anticléncalisme puéril. Il s^était fait lui-même. Il était le type de l'autodidacte. Il y avait en lui, en dépit de sa culture acquise, un côté primaire, transparaissant dans ses vues politiques et philosophiques.

Il avait, au tournant de la soixantaine, un beau visage dur, semi-dantesque, semi-napoléonien, à peine empâté, les cheveux longs et lisses, découvrant des temporaux méditatifs. L'œil, fortement braqué, passait de la flamme observante à la lumière raisonnante, avec des ondes de soupçon intercalaires, telles que d'un Othello de bibliothèque. L'arc de la bouche, ironique et tendu, s'inclinait plus à droite qu'à gauche, comme il arrive aux désabusés. On aurait

cru qu'il venait de boire un liquide amer et magique. L'amertume était pour la vie courante, inadéquate à quelque grand rêve ambitieux intérieur. La magie était pour l'imagination, sans cesse en mouvement et en travail. Le professeur Charcot offrait l'aspect de quelqu'un qui pense tout le temps à tout, alors même qu'il suit une réflexion déterminée. Il avait ce masque encyclopédique, qui arrête et fascine les humains, qui est pour eux le signe de la suprématie intellectuelle et de l'autorité. J'ai entendu des femmes, jeunes et charmantes, des jeunes filles même, dire de lui, au premier aspect, avec un accent qui ne trompe pas : " Oh ! comme il est beau 1 ... Il a plus l'air d'un poète que d'un médecin. . . Quel buste on ferait avec lui!... » Par-dessus le marché, il était timide, et même autant qu'on pouvait enjuger, d'une timidité maladive, contre laquelle il réagissait par la taquinerie ou la brutalité. Le rire était charmant, franc, inattendu, bénéficiait du sérieux ambiant, mais s'achevait en rictus ou en « hi hi » glacial, si la plaisanterie n'était pas aussitôt comprise ou subie. En somme, il y avait en lui l'étoffe de plusieurs personnalités de premier plan, qui ne furent jamais libérées, d'où l'allier malaise dont j'ai parlé.

Parmi ces personnalités, un dessinateur et un artiste. Les croquis de Charcot, d'un jet classique,

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émerveiliaiônt les connaisseurs, notamment Philippe Burty, qui voyait eu eu., avec quelque exagération amicale, une dérivation directe des maîtres florentins. Il est certain que le savant de la Salpétrière avait, en art, des idées arrêtées et justes, rejoignant celles d'Ingres et de ses disciples. Il recherchait, à travers les tableaux et les estampes, les déformations et les contractures des maux nouveaux qu'il étudiait. Il abondait là-dessus en remarques saisissantes. Il avait, en un mot, le sens de la beauté. En musique, il prônait Beethoven, Rameau, Gluck surtout, dont il savourait, comme pas un, la veine lyrique et dramatique, et il répudiait la surcharge et la mythologie wagnérienne, devançant ainsi son époque, où le culte du sorcier de Bayreuth était universellement répandu. Les reproches qu'il faisait à Wagner (portant sur la monotomie de sa composition, de ses coupes, de ses accords, sur le truquage des moyens d'orchestre), je les ai entendus par la suite dans la bouche de Claude Debussy, et cela fait l'éloge de Gharcot, Car Debussy a passé dans la musique française, et aussi dans l'esprit musical français, comme un météore inégalé, accompagné de mille fulgurations critiques. En littérature enfin, l'illustre clinicien montrait un goût sûr, allant spontanément à la grandeur, au réalisme irradiant vers le pathétique et l'épopée, passionné à la fois pour Sénèque,

— qu'il citait souvent, — Platon et Shakespeare. C'était une joie que de l'écouter, le mardi soir, quand les importuns s'étaient retirés, devisant de mille choses diverses avec mon père, Burty et Arène, arrêtant sa réflexion sur tel ou tel auteur classique, et donnant, en quelques mots, une définition appuyée, profonde, inoubliable. Que de fois, sortant de ces auditions, j'ai entendu Alphonse Daudet, qui pesait la valeur de ses éloges, répéter : « Gharcot est génial! » Cette impression était d'autant plus forte qu'elle venait en surcroît de celle que pouvait procurer le savant, Texlraordinaire clarificateur des problèmes les plus ardus.

Ces soirées du mardi (qui allaient en quelque sorte de pair avec celles du jeudi chez Alphonse Daudet) m'ont laissé un puissant souvenir. L'hospitalité de Charcot était fastueuse et digne de sa haute situation. Adoré des siens, de sa femme, pour laquelle il était un dieu, de ses beaux et intelligents enfants, qu'il chérissait et comblait, environné d'une admiration dont rien, dans le présent, ne peut donner l'idée, il voulait que tout fût parfait : la table, les vins, la causerie, la toilette des femmes, le service. Après avoir habité un pan de l'hôtel de Chimay, 17, quai Malaquais (où est aujourd'hui l'école des Beaux- Arts), il logeait au 217 du boulevard Saint-Germain, dans un hôtel

avec jardin, qui n'a pas changé. Un immense cabinet de travail, avec une bibliothèque à deux étages, deux grands salons, le tout communiquant, composaient les pièces de réception. C'était la mode du moyen âge dans l'ameublement, des vitraux, des statues de bois doré, des cathèdres, des cuirs repoussés, des tapisseries, mode contestable et romantique, mais d'un luxe, d'un confort parfaits. Aux jours de consultation, ces pièces des Mille et une Nuits étaient remplies de malades nerveux, hystériques, ataxiques, sclérosés, alrophiques, présentant tous les échantillons, tordus et cabossés, de la cour des Miracles, souvent accompagnés de leur docteur particulier, ou étranger. Les paralytiques agitants se pendaient à des sonnettes invisibles; les choréiques branlaient les pieds et les mains; les diplopes grimaçaient; les goitres, honteux, se plongeaient dans un journal illustré; les maniaques sexuels guettaient la porte du professeur, avec cette mine tendue et rouge qui permet de les diagnostiquer d'emblée. Les hypocondriaques ruminaient tout ça. Les délirants feignaient de somnoler, sous la surveillance d'un spécialiste, d'une garde ou d'un parent. Mais, le mardi, ces échantillons variés de la misère humaine cédaient la place à des hommes de lettres, à des professeurs, à des artistes» à des personnages de la société, de l'Aca-

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demie, de la Revue des deux Mondes, de la politique, moins pittoresques, plus rassurants, moins immédiatement guettés par la folie, la déchéance, ou la mort. Il subsistait dans l'air, dans l'impalpable atmosphérique, un malaise, une sorte d'aura.

C'est un fait, et souvent remarqué, que la présence d'un grand esprit, entièrement matérialisé, ivre d'orgueil et plein de colère et de mépris pour la croyance d'autrui, promène avec soi son intersigne. Vous connaissez l'intersigne du conte breton : le bruit de la charrette de l'Ankou, l'apparition crépusculaire d'une forme traversant une rue du bourg, un meuble qui tombe ou craque d'une certaine façon, une parole prononcée au coin de l'âtre, qui prend une sonorité étrange, un regard chargé de présages. Faites attention : c'est le mauvais esprit qui passe, hérissant le poil de votre chair, chargé d'embêtements et de deuils. Superstition, diront les esprits forts. Eh oui ! si vous voulez, mais aussi sensation vive, spontanée, et que les années n'effacent pas. De tels intersignes me paraissaient voleter autour de ce maître des maîtres, que j'admirais et que j'aimais, avec toute la fougue de la jeunesse, mais à la gloire dorée duquel se mêlait comme une palpitation d'ailes noires. Je pense aussi que sa bibliothèque, pleine de livres de démono-

logie, de sorcellerie, de convulsionnaires, de possédés, transpirait à travers ses vieilles reliures et mêlait son haleine, trouble et morte, à celle, vivante, des grands nerveux. Quoi qu'il en soit, l'ambiance était singulière, unique, telle que d'un tourbillon de connaissances et d'aspirations élevées, menacées par un tourbillon d'erreurs. C'était très shakespearien, intermédiaire entre une féerie, joyeuse et visible, et un drame latent. On aurait vu arriver Méphistophélès en personne, demandant une consultation et une tasse de chocolat, qu'on n'en aurait pas été autrement surpris.

A défaut du Diable de Goethe, nous avions un évadé des régions pluvieuses et juridiques du purgatoire, dans la personne silencieuse de Waldeck- Rousseau, entré, par son mariage, dans la famille du professeur Charcot. Waldeck-Rousseau, avocat d'affaires de premier plan, fort honnête homme dans le privé, avait fait partie du « grand ministère » — éphémère — de Gambetta, comme ministre de l'Intérieur, mais vivait, vers i885, assez en dehors de la politique où il devait se replonger quinze ans plus tard, dans les conditions dreyfusiennes que l'on sait. C'était un homme froid, et même polaire, d'une élégance surveillée et légèrement provinciale, au regard atone et rêveur, à la parole rare entre des joues molles et dépassant un

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peu, par en bas, le menton aigu. Il semblait en corvée dans ces soirées, auxquelles il demeurait étranger, affectant de contempler les tableaux et gravures accrochés aux murs, ou de feuilleter un livre, une re\^ie. Boudait-il, en raison du peu d'intérêt que le maître de la maison lui témoignait? Piocliait-il une attitude d'homme d'Etat très fort, qui ne bouge pas, dans la crainte de faire vaciller son bel avenir? Méprisait-il secrètement les médecins? Était-ce timidité? Je l'ignore. En tout cas, il était, comme dit l'argot, peu mariolle, et si son arrivée apportait la gêne, son départ apportait le soulagement. Edmond Haraucourt, ayant été nommé par Waldeck conservateur du musée de Cluny, affirma qu'il ressemblait à Périclès; il ressemblait, à mon avis, bien davantage à l'inoubliable « Monsieur Waldemar » d'Egar Poe. C'était un homme de conte philosophique et pareil à l'étui fermé de quelqu'un d'autre. On s'attendait toujours à ce qu'il s'ouvrît en deux, laissant paraître l'individualité véritable, cachée sans doute à son intérieur.

Le petit père Bourneville, directeur du Progrès médicaU influent au conseil municipal et à l'Hôtel i de ville, anticlérical forcené, faisait contraste, physiquement, avec Waldeck. Haut comme une botte, large comme un plat, rouge et même ponceau, il

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bredouillait, contre les jésuites et le Syllahus, des malédictions peu compréhensibles, et poursuivait les sœurs de charité d'une haine implacable. Le erétinisme maçonnique et radical faisait de lui une marionnette congestive, et il fallait le voir interrogeant un colosse, barbu comme l'aliéniste Féré, telle une tomate posée auprès d'une aubergine. Pour Féré, tout était symptôme d'aliénation : Finteliigence, la sensibilité, la toi surtout, oli ! la foi, stigmate impardonnable -x des délirants qui fréquentent les églises » ; et il exposait gravement, d'une barbe docte, ces vues extraites, par une nuit brumeuse, des réduits empestés de Homais. Mais Joffroy, autre aliéniste, autre mangeur de prêtres, le dépassait peut-être encore pour la niaiserie de ses mornes blasphèmes, de ses propos tirés de la Lanterne de Boquillon, et que je ne me rappelle pas sans horreur. La demi-science, chez les primaires, en rébellion contre le divin, aboutit à une espèce de magma gluant. Ils modèlent, à l'aide de cette vase, leurs fétiches laïques, plus grossiers, mille fois, que ceux des peuplades les plus arriérées de la Polynésie.

Autre fantoche, qui eut une triste fin, le pauvre Gilles de la Tourette. Ce nom sautillant convenait mal à son aspect, pileux et rugueux, de guignol taillé dans un bois jaune. îl afifectait le genre artiste et macabre, plaisantait en gloussant, gloussait en plai-

santant, et répandait, lorsqu'il s'esclaffait, une odeur de foie phéniqué. Il devait mourir, d'une folie mal déterminée, une vingtaine d'années plus tard, après avoir rempli de ses excentricités les cliniques et les es a mens. Car l'aliénation, chez le médecin, est évidemment bien plus dangereuse que dans n'importe quelle autre profession. On en cite des exemples fameux. La vie d'étudiant, d'interne des hôpitaux, facilite, entre autres, les incursions du tréponème, lequel est, comme chacun le sait, l'agent de la paralysie générale^ un agent de la police des méninges, qui fait circuler un peu vite les pauvres diables vsoumis à son bâtonnet, ou, plus exactement, à sa spirille.

Cette remarque amène tout naturellement sous ma plume le nom d'un célèbre familier du salon Charcot : le professeur Alfred Fournier, père de mon ancien condisciple Edmond Fournier. Ce magnifique esprit, d'une modestie rare, mais d'une fermeté égale à cette modestie, soutenait déjà l'origine spécifique des principales maladies médullaires et médullo-cérébrales, notamment du tabès et de la paralysie générale. Il était, sur ce point, en désaccord avec Charcot, moins clairvoyant en l'espèce, et auquel la suite des temps a donné tort sur toute la ligne. En outre, le professeur Alfred Fournier avait entrevu la carte de l'hérédité tréponémique et

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dessiné ses premiers linéaments, d'une si grande importance pour l'histoire, la critique et la psychologie. Je renvoie ceux que cette question intéresse à mon ouvrage rHérédo, où j'ai essayé de distinguer les deux principes de la personnalité humaine : le moi, héréditaire et transmissible, le soi, création individuelle, non congénitale et immortelle.

Dans un travail ultérieur, le Monde des images, qui fait suite au précédent, je me suis efforcé de démontrer que la faculté imaginative résulte de la réapparition, en nous, de formes et de fragments de de formes héréditaires. Dans mon esprit, ces deux ouvrages ne sont eux-mêmes qu'un préambule pour une application rationnelle de la volonté aux troubles majeurs de l'organisme.

Parmi les nombreux élèves de Gliarcot, qui fréquentaient assidûment chez lui, admis dans son intimité, quatre surtout se distinguaient par leur personnalité et leurs travaux : Brissaud, Babinski, Marie et Ballet. On citait aussi Pitres, de Bordeaux; mais il vivait en province et ne faisait que de rares apparitions boulevard Saint-Germain. Brissaud était bon, robuste, jovial, avec une tête régulière d'ouvrier en fin, sur laquelle pleuvaient des cheveux plats, qu'il renvoyait fréquemment en arrière. Son imagination scientifique, certainement fort belle, semblait bridée par la crainte de déplaire au maître,

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OU de contrecarrer ses vues. Attaché à l'étude histologique et anatomopathologique du pédoncule cérébral, il n'avançait rien qu'il n'eût préalablement soumis à la moue caractéristique du patron. Car il ne s'agissait pas de faire désobéir le pédoncule à ce que Gharcot avait décidé quant à lui. Brissaud avait une gaieté d'enfant et abondait en fantaisies divertissantes, qui le rendaient cher à notre jeunesse. Je le vois cachant les caoutchoucs d'un savant suédois qui nous avait embêtés, en cherchant ses mots, toute une soirée. Ses mystifications de salle de garde étaient demeurées fameuses, et, comme nous étions aussi pas mal farceurs, nous nous en donnions à cœur joie, avec le sentiment de l'impunité. Son jugement littéraire et politique surtout ne valait pas son jugement clinique, et je ne fus pas étonné, en 1899, de le retrouver ardemment dreyfusien. Il y avait, chez lui, un fond de candeur fort touchant, qui le faisait croire aux grands principes ravageurs de 1789 comme à la vérité révélée ; alors que la notion de la Providence lui semblait aisément remplaçable par le sentiment de la Justice (avec un grand J) ou de l'Humanité (avec un grand H). Ce milieu savant, courbé sur l'élude et l'observation des maux humains, sans aucun désir de les guérir (l'hypothèse même en semblait absurde), sans même la volonté de les soulager (si ne n'e^t à l'aide d'anesthésiques ou

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d'hypnotiques), ce centre intellectuel était d'une ignorance totale en histoire et en politique. Il se nourrissait, dans ces deux domaines, des bourdes les plus extravagantes et des poncifs les plus falots. Gharcot admirait Gambetta, incarnation, à ses yeux, de la défense nationale et je le vis sincèrement désolé, lorsque disparut cet épais fantoche, aussi naturellement fourbe qu'éloquent. Il voyait la Révolution française sous les couleurs conventionnelles de Michelet et de Quinet, et je me souviens qu'il parut fort étonné quand Taine, dans une page célèbre, assimila les jacobins à des crocodiles. Car il venait de convier Taine aux réunions d'un comité d'études psychophysiologiques, récemment fondé et qui dura peu. De Fustel de Goulanges, il ne prononçait jamais le nom. Fréquemment, il grommelait contre « les nobles », leurs « privilèges », leurs c habitudes de caste », etc., comme si les privilèges et les habitudes de caste des professeurs de la Faculté de médecine de Paris n'eussent pas été mille fois plus encombrants et exorbitants. Cette débilité des vues, jointe à son anticléricalisme, faisait un grand trou dans sa belle intelligence et déconcertait notamment Edmond de Concourt : (( Tu sais, petit, en dehors de ses machabées, ton professeur Gharcot n'est pas fort », me disait, en riant, l'auteur de Madame Gervaisais. Cette divergence de sentiments et d'opi-

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nions entre le grand écrivain et le grand médecin finit, malgré les efforts conciliateurs d'Alphonse Daudet, par tourner à l'aigre ; et, à la première de Germinie Lacerteiix, à TOdéon, Gharcot, dans son avant-scène, manifesta hautement sa désapprobation. En quoi il avait tort, car le drame de Germinie était une belle chose, admirablement jouée par Réjane, Dumény et la maman Cronier.

Babinski, dont je fus plus tard l'interne provisoire, pendant quelques semaines, affirmait déjà cette prééminence intellectuelle, qui a fait de lui le premier de nos neurologues. Il se tenait merveilleusement en dehors des intrigues et conspirations de faculté. Sa haute taille, sa figure ouverte, son œil rapide, sa forte voix, son rire clair, le rendaient sympathique à tous. Gharcot avait manifestement une prédilection pour lui et, loin d'étouffer cette originalité déjà puissante, l'encourageait.

C'est à l'occasion de je ne sais plus quel concours de Babinski que je fis la connaissance de son cher frère, de l'incomparable Ali Bab de la Gastronomie pratique, au cours d'un balthazar, qui marqua dans les fastes de la Tour-d' Argent. Le menu, concerté entre Ali Bab et le regretté Frédéric, rouge de plaisir derrière ses favoris cuits, eux aussi, au sarment, le menu, digne de Gamache, comportait une dizaine de plats, tous meilleurs les

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uns que les autres, accompagnés de bouteilles des plus belles années et des plus beaux crus de la Bourgogne et du Bordelais. Ces plats devaient se manger d'une certaine façon, que nous indiquait Frédéric, rectifié à l'occasion par Ali Bab ; car si vous coupez le soufflet de barbue Lagrenée en long, et non en travers, tout est perdu irrémédiablement. Quand nous sortîmes de là, il arriva que les tours de Notre- Dame se mirent à danser dans la nuit et que la Seine devint perpendiculaire, entre ses quais paraboloïdes. Mais ce n'en était que plus joli !

Pierre Marie, aimable, studieux et qui a fait une jolie carrière scientifique, jurait, comme Brissaud, d'après les paroles du maître. Il avait l'air d'un fonctionnaire ponctuel et méticuleux, d'un bibliothécaire plein d'afTabilité, et qui trouve, en cinq minutes, le livre demandé. Gilbert Ballet était petit, rond et roulant comme une bille d'agate. L'un et l'autre sont arrivés au succès et à la notoriété, sans dépasser une honorable moyenne, sans franchir les portes de l'école. On a pu croire, à un moment donné, que Pierre Marie exécuterait une bonne fois cette absurde théorie des localisations cérébrales, qui faisait partie du credo matérialiste de la Salpétrière. Mais il semble s'être arrêté en route, ne pas avoir voulu faire ce chagrin posthume aux mânes~du patron. C'est dommage.

330 LES ORUVRES DANS LPS HOMMES.

Il venait aussi boulevard Saint-Germain un grand diable sympathique, pourvu d'une large tête presque triangulaire, où s'étalait un large nez, au-dessus d'une bouche rabelaisienne. Le tout hérissé, garni, feutré, matelassé de cheveux et de poils blonds : (( Oh, oh, disaient les gens, quelle physionomie singulière et puissante ! Ce doit être un chercheur, une lumière, une gloire en bouton. » De cette autorité physique, de cette splendide laideur, de ce modèle pour Goya et Daumier, tombaient en effet des apophtegmes et des affirmations, pleins d'une certitude impressionnante. Le ton semblait dire : « C'est cela, et rien d'autre. Ceux qui pensent autrement sont des crétins; on les prie de s'aller coucher et au galop. » Les nouveaux venus, pleins de respect, s'inclinaient devant cette sibylle '{Teste David cum Sibylla) marquée encore du pouce de Michel-Ange. Waldeck-Rousseau, s'arrachant, pour une minute, au morne examendes tableaux et estampes, s'approchait duvatès en chambre, écoutait l'oracle pileux, l'approuvait d'un mouvement de son visage mélancolique. Les invités accouraient des salons voisins :

— Mais qui est-ce?... comment s'appelle ce phénomène ?

Je le nommais :

— C'est le docteur Galippe.

LE PROFESSEUR GHARGOT. 331

— Ah ! ah I diable ! Quelle est sa spécialité ?

— Il est dentiste.

— Mais alors, c'est un dentiste extraordinaire, un génie de la dentition. ïl a l'air joliment calé en philosophie.

— Il est universel, il sait tout, c'est l'Éminence grise de Waldeck-Rousseau.

Depuis, considérant d'un œil serein l'œuvre politique de Waldeck-Piousseau, absurde et funeste entre toutes, et ses conséquences, je me suis pris à songer qu'en effet il avait dû suivre les conseils du docteur Galippe. Le plus drôle, c'est que, par la suite, il me fallut encore entendre Drumont me vanter la haute sagesse de Galippe, ses étonnantes visions d'avenir ; et, comme je me permettais de rire, il faillit presque se fâcher. Après tout, j'ai peut-être .ort et il est possible que les principaux événements contemporains gravitent autour de ce dentiste prodigieux. Mais ce n'était pas l'avis d'un oculiste, le docteur Parinaud, qui fréquentait, lui aussi, chez Charcot et soutenait que Galippe était, hors de son davier et de son « tour », sans aucune espèce de génie :

— C'est un pavé, répétait-il, et rien de plus, un simple pavé.

A quoi je ripostais :

— Œil pour œil, dent pour dent.

aaa LES CEUVHES DANS LES HOMMES.

Ce qui faisait rire Paul Arène.

Mon père avait eu autrefois une légère brouille avec Arène, à propos d'un article de Mirbeau dans les Grimaces. Mais, entre vieux camarades, ces vétilles ne durent jamais longtemps. Charcot, qui aimait l'un et l'autre, entreprit de les réconcilier. A cet effet, il organisa, chez lui, une charmante représentation du Char, avec musique de Pessard, délicieusement joué par des amateurs, à la suite de laquelle l'auteur de Jean des Figues et celui des Contes du Lundiy retrouvant leur jeunesse, s'embrassèrent. L'illustre savant semblait tout ému et ceci me donna à penser que son impassibilité célèbre n'était qu'apparente. Paul Arène avait un défaut, poussé jusqu'au vice : l'habitude de fréquenter les cafés et de séjourner, jusqu'à une heure avancée de la nuit, entre des piles de soucoupes. Le professeur Charcot, qui voulait son bien, avait entrepris de le guérir de cette funeste habitude ; et si Arène, devant les plats, montrait peu d'appétit : a Vous êtes encore allé hier au café )), disait-il en levant l'index, qu'il avait beau et démonstratif. Sur quoi Arène, comme un gosse s'écriait : u Je ne suis pas un enfant, je n'admets pas ce genre de réprimande », posait sa serviette, sortait de table, de la salle à manger, puis, comprenant qu'il avait tort, revenait, tout confus, continuer son repas ; cependant qu'on parlait en chœur

LE PROFESSEUR CHARCOT. aa3

d'autre chose. Mais il est certain que le café fut pour beaucoup dans la fin prématurée de ce délicat écrivain, qui pouvait être, à jeun, un homme délicieux. Boulevard Saint-Germain, il y avait toujours sur la table, à l'intention d'Arène, une salière de bicarbonate de soude, cet ami des estomacs surmenés. Je note ici, pour la postérité, que le maître de la Salpétrière usait, pour son usage personnel, d'une eau minérale que je n'ai vue que chez lui et dont je n'ai jamais entendu parler depuis : l'eau de Ghabetout. Elle était légère, et aussi agréable au goût qu'une eau (voir les poèmes de ^Ponchon) peut l'être.

J'examinerai successivement, chez Gharcot, l'écrivain, le professeur, le clinicien et le penseur. Gela nous aidera à comprendre l'homme.

Les.ouvrages de Gharcot (notamment ceux sur le système nerveux) sont solidement et correctement écrits. On n'y trouve pas les coups de lumière de Laënnec, ni la vigueur persuasive de Claude Bernard ; mais, le maître s'exprime avec clarté, dans un style sans bavures, ni faux ornements. On sait qu'il remettait souvent sur le métier son ouvrage, conformément au précepte de Boileau, et qu'il pesait soigneusement chaque terme de ses comparaisons, parfois saisissantes. Il appréciait la manière sobre et il l'employait volontiers. S'appliquant à ces questions

3ï4 LES OEUVRES DANS LES HOMMES.

toutes nouvelles, du point de vue scientifique, qui concernent l'hypnotisme, le somnambulisme, les étals troubles et intermédiaires de la personnalité humaine, il eût pu estomper, diluer ; il ne le fit pas. Il abordait les difficultés sans hésitation et disait : u Ici je m'arrête, » quand il ne pouvait aller plus loin. Sa phrase est conforme au précepte de Lemaître : u Un sujet, un verbe, un attribut... deux, quelquefois, dans les grandes circonstances. » L'ironie est absente de son œuvre, du moins à ma connaissance, alors qu'elle n'était pas absente de sa personne. AuBsi pourrait-on lui reprocher une certaine retenue académique. Je pense qu'il n'eût pas été fâché d'entrer à l'Académie française et, certes, sa présence y eût apporté quelque chose de vigoureux et de neuf. Il éprouva une véritable joie à entrer à l'Académie des sciences.

On disait que ses premières leçons professorales avaient été médiocres. Je n'en sais rien. Les quelques cours de lui, ex cathedra, qu'il m'a été donné d'écouter, sont demeurés gravés dans ma mémoire, avec ses intonations appuyées, ses regards et le petit mâchonnement caractéristique, que ses auditeurs connaissaient bien. Sa volonté, sa ténacité, étaient telles qu'il sut se réformer lui-même, et prendre ses défauts oratoires comme points de départ pour des qualités de réflexion. Il piochait son

LE PROFESSEUR GHARCOT. 325

cours longtemps à l'avance, se munissant de toutes les notes, gloses et références possibles, rendant à chacun la part qui lui était due, fort attentif à son propre bien. Mais c'était à la Salpétrière, à ses célèbres leçons du mardi, qu'il était le plus original : il y avait fait école et je me rappelle avoir retrouvé, au cours clinique de sir James Paget à Londres, les habitudes, le tour d'esprit et jusqu^à la démarche de Gharcot. Paget, bien que chirurgien et adonné aux lésions osseuses (demeurées les plus mal connues de toutes), était entièrement imbu do son confrère français. Il parlait de lui en des termes passionnés, qui faisaient contraste avec sa froideur apparente, affirmait qu'il n'avait point son pareil en Europe. Quelqu'un ayant prononcé le nom de Pasteur : ({ Ce n'est pas la même chose (fit vivement sir Paget), Pasteur opère d'après des bocaux, Gharcot étudie sur la vie immédiate. » Aujourd'hui, il apparaît néanmoins que l'interventionisme, même hypothétique, de Pasteur l'emportait sur le contemplativisme, un peu trop bouddhique, de Gharcot. C'est que Pasteur croyait au miracle, puisqu'il avait la foi, au lieu que Gharcot considérait le miracle comme une absurdité et une impossibilité. Puis, par cette faculté de rétrécissement, inhérente à l'esprit humain, quand il se laisse dominer par la matière, il en était arrivé à assimiler la volonté de sauver à

l'appétit du miracle, et l'effort pour guérir autrui à une vaine thaumaturgie.

Un tableau célèbre (et dont les photographies courent les rues) a popularisé ces séances de la Salpétrière, dont tout Paris s'entretenait il y a trentecinq ans et auxquelles assistaient, mêlés aux médecins, des écrivains, des artistes, des hommes politiques ; car l'hystérie et les localisations cérébrales faisaient partie du programme laïque et républicain. Gharcot racontait, non sans fierté, qu'appelé dans un couvent auprès d'une jeune religieuse, atteinte d'une paralysie fonctionnelle, il lui avait dit ces simples mots : u Levez-vous et marchez ! ^) Sur quoi la malade, soudainement guérie, avait obéi au commandement. Il assurait que la Supérieure en était demeurée médusée. De là à conclure que les miracles de Lourdes relevaient tous d'une explication aussi simple et immédiate, il n'y avait qu'un pas. C'est ainsi que, par une voie indirecte, les travaux cliniques de la Salpétrière venaient en aide aux grotesques conceptions anticléricales et matérialistes de l'époque.

Gharcot, qui avait le don clinique et l'œil apte à saisir les symptômes non observés avant lui, possédait aussi le sens anatomo-pathologique. Il n'était réellement satisfait que quand il avait fait le raccord entre une forte lésion et un gros symptôme. État

LE PROFESSEUR CHARGOT. 227

d'esprit éminemment scientifique, et qui guide la marche, hésitante et vagabond€^ du bon expérimentateur. De même Laëanec était heureux quand, ayant entendu le soufle caractéristique de la pneumonie, ou le froissement de la pleurésie, il découvrait, à l'autopsie, l'hépatisation caractéristique du poumon et les « deux tartines de beurre séparées » du double feuillet pleural. La même satisfaction profonde se remarque chez Gharcot, quand il découvre, à l'autopsie'de ses ataxiques ou de ses scléroses amyotrophiques, une belle lésion, bien visible, des cordons postérieurs de la moelle, ou des cordons latéraux. Son embarras commençait avec les troubles dits (( fonctionnels » qui ne laissent pas de stigmates « organiques )) et qui caractérisent par exemple rhystérie. Qu'est-ce, après tout, qu'un trouble fonctionnel ?

Il dut se le demander longtemps et souvent, avec cet entêtement lucide et cette probité intellectuelle qui le caractérisaient. Trouble organique, trouble fonctionnel... c'est très gentil : mais le trouble fonctionnel ne serait-il point, par hasard, un trouble organique qui aurait échappé à la vigilance, ou aux moyens de laboratoire, de l'observateur.^ Grosse question, et qui demeure suspendue sur trente années de recherches et de constatations médicales. A l'heure oii j'écris, elle n'est point encore résolue

aaS LE8 CEUVRE8 DANS LES HOMMES.

et je remarque qiie les jeunes médecins l'éludent : il en était à peu près de même en i885.

Le besoin de clarifier était poussé chez Charcot jusqu'à une simplification excessive. Cette tendance est surtout visible dans ses études sur les ictus et les aphasies, en relations avec la structure anatomique et microscopique du bulbe et du cerveau. Ainsi, à ce point de la symptomatologie nerveuse et de ses relations avec l'essence pensante, il aurait fallu qu'il fût grand philosophe et un peu théologien. Pour progresser, en ces matières ardues, un tout petit peu dans la voie du réel, une ample puissance conjecturale est nécessaire. A mesure qu'on s'élève, le champ de la constatation s'étrique et se rétrécit, cependant que l'imagination prend son essor. Or, le maître de la Salpêtrière méprisait la métaphysique et davantage encore la théologie. Il considérait la morale comme une branche de l'hygiène. Il avait, comme disent les aviateurs, son « plafond ». C'est par là que son œuvre, qui paraissait naguère considérable, a si précocement et si complètement vieilli. Au fond, il n'était pas loin de déclarer, comme l'autre : « L'âme?... Connais pas. Je ne l'ai jamais rencontrée sous mon scalpel. » Il ne l'avait jamais rencontrée dans tes coupes. On l'aurait fâché en lui disant qu'elle n'est pas localisée, mais diffuse, qu'elle n'est pas conditionnée par ces

tissus et ces filets nerveux, qu'elle parcourt cependant comme l'éclair, et que jamais l'anatomie, ni la physiologie, ni même la psychologie (en dépit de sa racine a psyché ») n'arriveront à mettre la main dessus. Il appartenait à une génération outrecuidante, grisée par les débuts du laboratoire. N'est-ce pas dans une introduction aux origines de l'alchimie que Berthelot (semblable à Charcot sur beaucoup de points) déclare que la chimie est une science presque parfaite, à laquelle l'avenir n'ajoutera pas grand'chose. Or, le radium est en train de bouleverser la chimie comme la physique; et, dans trente ans ou moins, il est bien certain qu'une nouvelle découverte viendra bouleverser encore toutes les théories fondées sur le radium. Renan aussi, sous son fameux doute méthodique, est hanté par une foi dans le progrès, qui témoigne d'une étonnante candeur. Vers 1890, cette illusion courait le monde savant qu'on allait arriver à de grandes certitudes, dans tous les domaines, qu'on modelait du bronze in œternum, alors qu'on continuait, en réalité, à jouer avec l'eau et le feu, avec l'eau qui s'écoule et s'évapore, avec le feu qui se sauve on ne sait où.

w Les lois imprescriptibles de la nature. » Que de fois j'ai entendu prononcer ces mots vides de sens, témoignant surtout de la prodigieuse outrecuidance

a3o LES ŒUVRES DA>S LES HOMMES.

de ceux qui s'imaginent avoir découvert et codifié lesdites lois! C'est à se demander si la rupture héréditaire de la croyance (phénomène des grandes profondeurs mentales) n'amène pas quelcpiefois le morcellement de celle-ci en une foule de crédulités, par lesquelles le contentement de soi aboutit à l'enfantillage. L'homme que j'essaye de peindre, et auquel je ne ménage point, pour son palier scientifique, les éloges, apparaissait, en ces issues de crédulité orgueilleuse, comme un tout jeune garçon... et il ne s'en apercevait pas.

Le milieu médical était et est encore, sans doute, beaucoup plus hiérarchisé et pontifiant que le milieu littéraire. Cela fait au second un air plus respirable. Quand Barres, par exemple, apparut, avec le Jardin de Bérénice, qui marque une date dans notre jeunesse (je le lisais, pour ma part, avec un frisson de plaisir), il ne vint pas une minute à l'idée d'Alphonse Daudet et d'Edmond de Goncourt de le traiter autrement que comme un pair, un égal, en dépit de la différence d'âge. Il fut tout de suite de plain-pied avec les maîtres. Il aurait fait beau voir qu'un des premiers élèves de Charcot, un Brissaud ou un Pierre Marie, traitât le patron comme un copain. Cela aurait paru scandaleux. Nous remarquions souvent, mon père et moi, cette différence des deux milieux et nous nous en amusions. L'ai-

LE PROFESSEUR CTIARCOT. a8l

lure générale de Charcot, chez lui, était infiniment plus hautaine et distante que celle de Victor Hugo au milieu de ses disciples et admirateurs. Comme mon ami Georges Hugo s'en étonnait, je lui expliquais que les poètes et romanciers glorieux ne craignent point que les jeunes gens viennent scier les pieds de leurs fauteuils, au lieu que toute gloire naissante, en médeciene et en science, fait forcément litière ou saccage des travaux antérieurs. Autrement, elle n'avancerait pas.

Certains confrères, désireux d'amoindrir Charcot, le représentaient comme un simple imitateur du grand méconnu Duchenne de Boulogne. Ce n'est pas exact. Duchenne de Boulogne est un très sagace observateur, lui aussi, et qui a eu des intuitions magnifiques ; mais il n'a pas creusé en profondeur comme Charcot, qui d'ailleurs l'admirait sincèrement. Je n'ai pas eu le bonheur de connaître Duchenne de Boulogne; j'ai fréquenté à Lamalou son vieil ami, le docteur Privât, lui même de sûre mémoire et d'intelligence encyclopédique, qui avait été l'intime de Duchenne et citait de lui des traits charmants. Convié par son ami Privât à faire un séjour aux eaux de Lamalou, où venaient se soigner, de temps immémorial, des gens louchant et (( marchant mal », Duchenne débarquait un beau soir, avec sa valise modeste et sa petite machine

électrique, qui ne le quittait jamais. Il se couche, dort, et le lendemain au réveil, aperçoit, allant à la source, deux, trois, quatre, cinq, six de ces malades qu'il vient de décrire, et qui lancent la jambe en steppant. Ivre de joie, il se précipite chez son ami et l'embrasse, s'écriant, tel Archimède : u J'ai trouvé! o II y a maintenant, m'at-ondit, un buste de Gharcot à Lamalou-les-Bains et, pour bien faire, il devrait faire pendant à celui de Duchenne, que la Faculté ne gâta guère et qui n'eut jamais un service d'hôpital, ni un laboratoire à lui.

Glinicien étincelant (ainsi que le remarque son élève Debove, dans un éloge que j'ai sous les yeux), Gharcot ne se souciait point de guérir, ni même de traiter. La thérapeutique avait peu d'attraits pour lui; ses ordonnances se limitaient, en général, à quelques préceptes d'hygiène, accompagnés de bromure, de chloral et de Tenvoi du malade à Lamalou. Get abstentionisme, dans le domaine du soulagement ou de la guérison des maux, est à noter, coïncidant avec les puissants efforts de Pasteur dans la voie des sérums et vaccins. Sans doute les affections nerveuses, spécialité de Gharcot, semblaient-elles, à l'époque, échapper pour îa plupart aux causes bacillaires qu'avait révélées le génie pastorien. G'était une lourde erreur. Mais le maître

LE PROFESSEUR CHARCOT. a33

de la Salpétrière eût pu chercher, dans des directions chimiques, ou physiques, ou morales, le moyen de traiter ces lésions rebelles. Il ne le faisait pas, pour la raison que j'ai déjà indiquée et qui me paraît d'une grande importance : il ne le faisait pas, parce qu'il croyait à la fatalité dans la nature en général et dans les altérations de la nature humaine: parce qu'il repoussait l'idée de la conscience dynamique et de la libre volonté, capables d'agir sur les tissus, dans certaines conditions, et de faire fondre, associées à certaines substances, les scléroses; parce qu'il était ancré dans cette opinion, à mon avis très fausse, qa'il n'y a pas de saltus ni de franchissements, ni de brusques virages, ni de failles, ni de redressements soudains dans la nature ; parce qu'il combattait la possibilité du miracle, de la prière, de l'intervention divine; parce que, à son esprit, vaste, solide et puissant, il manquait un étage : celui de la grande réserve — tout au moins — quant à l'Au-Delà qui nous gouverne, nous commande, nous domine, nous anime, nous prolonge et, au besoin, nous refait. La sagesse, chez le médecin, consiste à penser d'abord que tout mal a son remède, puis que les ressources, dans l'homme et au-dessus de l'homme, sont infinies. Le matérialisme est le poids qui entraîne le médecin à l'abstention, qui le condamne à l'observation pure et

a3/4 LES OKUVRES DANS LFS HOMMES.

simple, laquelle n'est que la première partie de son rôle et, j'ajouterai, la moins importante.

Cet état de sécheresse et de brièveté d'esprit, chez un clinicien de la valeur de Charcot, est d'autant plus regrettable qu'il avait, je le répète, le don de fascination. Son regard allait, chez son interlocuteur, chez son consultant, à la rencontre de la pensée et la saisissait. L'appréhension, la crainte, l'inquiétude, l'angoisse, compagnes et multiplicatrices de la douleur, n'avaient pas de secrets pour lui. La faiblesse et le vice se confessaient à lui de huit heures du matin à huit heures du soir. On se demandait même comment il résistait à l'assaut de ces plaintes, de ces gémissements, de ces âpres récits, souvent fastidieux, alors qu'il n'avait nulle espérance de guérit toutes ces malheureuses, tous ces malheureux. Il en venait du monde entier, car sa réputation é'ait universelle. Il n'est pas vrai qu'il ait jamais fait la moindre différence entre les riches et les pauvres, et je pense même que son accueil était moins glacial pour les seconds que pour les premiers. Cette froideur, qui lui fut reprochée, était une conséquence de sa timidité, et aussi une défense contre les expansions intempestives des déséquilibrés et les bizarreries des obsédés. Quand un malade l'embctait trop, un de ces maniaques qui consultent toutes les célébrités médi-

LE PROFESSEUR CTTARCOT. a35

cales de l'univers, il le repassait à un de ses élèves et s'en débarrassait ainsi. Néanmoins, il s'attachait à certains cas. J'ai connu à Lamalou un Russe ataxique, qu'il avait pris en afTection, et avec lequel, chose rare, il faisait volontiers la causette. Ce Russe, un ingénieur des chemins de fer, envoyait chaque année à mon père et à Gharcot, par colis séparés, des masses d'un caviar dur, analogue bien qu'inférieur à l'incomparable poutargue des Martigues. Nous nous en régalions, nous les jeunes, en bénissant le lointaia donateur.

De temps en temps, pour se reposer de son formidable labeur, le professeur Gharcot faisait, en famille, lin voyage d'agrément, en Italie, en Espagne, en Provence, et s'amusait alors de tout et s'intéressait à tous, distribaant à la ronde d'énormes pourboires : car il était très généreux. Quand venait l'été, il se relirait dans sa petite maison de Neuilly- Saint-James, où il continuait à recevoir et d'où il prenait, chaque matin, le chemin de la Salpétrière. Gomme son collègue, Potain, il se passait malaisément de l'hôpital. Les dîners de Saint -James, plus intimes, n'étaient pas moins gais que ceux de Paris; et, quand la soirée était belle, une causerie suivait dans le jardin, qu'entourait l'immensité, nocturne et fraîche, du bois de Boulogne. Ou bien l'on faisait de la musique et l'accent du maître,

vantant, dans la demi-obscurité, la pénétration et la sagesse de Beethoven, prenait quelque chose de solennel.

Par un choc en retour assez fréquent chez les misanthropes, il ne pouvait voir la souffrance d'un animal quelconque, maudissait la chasse et comblait de friandises les gros et petits chiens qui avaient chez lui leur paradis. Quand ils se permettaient des familiarités avec les invités et les convives, il se levait, et les chassait à grands coups de serviette, comme on époussette des moustiques. Son rire réclamait l'indulgence. Souvent, il demeurait soucieux, méditatif, poursuivant une réflexion, la solution d'un problème difficile, son lumineux regard fauchant droit devant lui, ou l'index frôlant l'arc de sa lèvre. Le peintre inspiré, qui l'eût saisi à ce moment, eût fait un chef-d'œuvre. Lorsque quelque chose le mécontentait ou le froissait, il abaissait son lorgnon perpendiculairement à son nez droit et grommelait. Nous savions ce que cela voulait dire et Timprudenl trouble-sérénité n'insistait pas.

J'ai conté ailleurs la première alerte du mal qui devait l'emporter, survenue pendant un gai réveillon, auquel, si j'ai bonne mémoire, assistait Pasteur. Cette minute fatale m'est demeurée douloureusement présente, comme preuve de la clairvoyance tragique du grand clinicien. Il était sorti de table mal à l'aise

et tout de suite avait senti une violente étreinte dans la région cardiaque, une « angor » qu'il connaissait bien et qu'il avait souvent décrite. Il était devenu terriblement pâle et ses beaux traits exprimaient la souffrance. L'un de nous, fils de son vieil ami le docteur Viguès et médecin lui-même, courut chercher le professeur Damaschino, tout voisin. Je me précipitai de mon côté chez mon maître Potain, qui habitait en face, de Tautre côté du boulevard Saint- Germain. Je sonnai, je carillonnai. Le professeur Potain vint lui-même m'ouvrir en chemise, un bougeoir à la main. Il s'habilla en hâte, revêtit un paletot de ^fourrure, me suivit. Quand, après un assez long examen, il sortit de la chambre de. son confrère, un bout d'ordonnance dans la main, à sa mine, à son allure et même aux paroles rassurantes qu'il prononça, je fus immédiatement fixé. Quelques minutes plus tard, mon maître vénéré rentrant chez lui tout grelottant, portait d'ailleurs, en ma présence, le pronostic sans merci qu'il était aisé de deviner et me recommandait le silence : « Gharcot se doute de ce qu'il a. Mais j'ai réussi à le rassurer. » J'étais atterré. Les jeunes gens ont du mal à croire que le drame soit là, derrière la porte, prêt à entrer et à saccager le talent, le bonheur, la vie de famille. Même étudiants en médecine et accoutumés aux plus rudes spectacles, ils répugnent à accepter ces chutes

de foudre, hélas ! fréquentes ; car nous sommss si peu de chose, juste ciel !

— Deux ans et demi, mon pauvre ami, avait dit Potain, dans un souffle.

Or, à deux ans et huit mois de là, vers le milieu d'août 1893, je me trouvais aux eaux d'Uriage, où le professeur Potain, précisément, résidait. Vers les quatre heures du matin, au petit jour, je me réveillai dans ma chambre d'hôtel, donnant sur le parc, plein de chants d'oiseaux. Je perçus une présence, et, sans que la porte se fût ouverte, le professeur Gharcot m'apparut, telle une forme grave et pesante, très reconnaissable, traversant la pièce dans sa largeur. Sa chemise, d'une blancheur mystique, était ouverte sur son cou puissant et il portait la main à son cœur. Il disparut, il s'évapora dans les trilles du petit peuple ailé, lui qui aimait tant la belle musique. J'eus immédiatement l'intuition qu'il était arrivé malheur au grand homme, dont la silhouette et les travaux avaient si fortement impressionné ma jeunesse. Je fis une prière pour cette âme errante, et, afin de prendre date, j'écrivis à mon père, alors à Ghamprosay, ce qui venait de se passer. La journée s'écoula sans autre incident. Tard, dans la soirée, me parvint une dépêche d'Adrien Hébrard, directeur du Temps. Il me demandait un article, pour son journal, sur le professeur Gharcot, qui venait do

mourir subitement, d'une attaque d'angine de poitrine, au bord de l'étang des Settons, dans la Nièvre.

Je portai la triste nouvelle au docteur Potain et lui racontai comment j'en avais, depuis l'aube, le pressentiment. C'est le seul cas de cette sorte qui me soit jamais arrivé. Je le dédie à Maurice Maeterlinck, qui a écrit des pages pénétrantes et neuves sur la télépathie.

Je n'écrivis pas l'article que me demandait Adrien Hébrard. J'avais trop de chagrin. Les quelques petitesses, que l'on pouvait remarquer chez le professeur Gharcot, s'effaçaient devant ce qu'il y avait en lui d'original, d'exceptionnel, de surprenant, et dont je n'ai pu donner ici qu'une faible idée. A ma grande surprise, aucun article nécrologique, au Temps ni ailleurs, ne fut digne du sujet. Soit que l'attitude hautaine du maître de la Salpétrière eût indisposé ses confrères et les journalistes (qu'il avait en horreur) contre lui ; soit que sa personnalité fulgurante et complexe eût échappé à l'observation, assez courte, des contemporains. Il s'en fallut ainsi de peu que le plus important journal de la République n'accueillît la prose d'un jeune écrivain, qui devait plus tard scandaliser le milieu républicain, où il avait été élevé, par son royalisme et son cléricalisme. J'ai eu l'occasion de rappeler depuis^ bien

a'jo LES OEaVRES D\r^S Lf5S HOMMBS.

souvent, à ce charmant et spirituel Adrien Hébrard, le danger auquel la docte feuille avait échappé cette fois-là, et nous en avons ri ensemble.

Mon père fut vivement affecté par le trépas de son voisin, médecin et ami. D'une des fenêtres de notre demeure, rue de Bellechasse, on voyait le jardin et le cabinet de travail, en avancée, de Charcot, boulevard Saint-Germain. Alphonse Daudet, appuyé sur sa canne, s'arrêtait parfois près de la baie vitrée, considérant le nid de l'aigle et d'où l'aigle 's'était envolé. Une émotion embuait son regard. Il soupirait : « Pauvre Charcot, il n'entendra plus le marteau du forgeron de la rue de Grenelle, qui nous incitait tous deux au travail ! »>

L'éloge de Charcot, prononcé à l'Académie de médecine par Debove, en 1900, et auquel j'ai fait allusion, est plat comme l'était Debove lui-même. Néanmoins, j'en citerai ici le récit des derniers moments du grand médecin, auxquels il se trouvait assister, en compagnie du docteur Strauss. C'est le seul passage intéressant :

C'est en nous entretenant de ces sujets et d'autres, particulièrement d'archéologie, d'histoire, de beauxarts et même de botanique que nous parvenons à l'auberge des Settons. Notre dîner fut gai. Strauss et moi prétextâmes du plaisir que nous aurions à nous

promener le soir aa bord du lac pour quitter de bonne heure notre compagnon de voyage. Noire véritable but était de l'empêcher de se coucher tard. Il remonta dans sa chambre, causa avec Vhôtesse, puis écrivit une longue lettre à sa femme, lettre que nous trouvâmes le lendemain et dans laquelle il déclarait ne s'être pas aussi bien porté depuis longtemps, puis il se coucha.

Vers trois heures du matin, Strauss vint frapper à ma porte ; je Ventends encore me dire ces seuls mots : (( Debove, M. Charcot est malade. » Je courus à la chambre de notre maître, je le trouvai au pied de son lit, assis dans un fauteuil, le visage pâle, couvert de sueur, le regard anxieux, en proie à une vive dyspnée, rejetant en abondance, par une série de crachements, un liquide spumeux. Sa poitrine faisait entendre des râles perceptibles à distance. Il était atteint d'oedème aigu du poumon avec expectoration albumineuse.

L'asphyxie augmentant produisit une insensibilité qui diminua la douleur et l'angoisse. Sur mes pressantes questions, mon pauvre maître me dit qu'il allait un peu mieux ; ce furent ses dernières paroles, la respiration devint plus lente, s'arrêta. . . Charcot était mort.

On eût pu écrire un ouvrage captivant, en recueillant les propos de table et de fumoir du

professeur Charcot. Il était, comme Gœthe, Montaigne ou Alphonse Daudet, de ceux qui ne se désintéressent de rien. Le I^ihil hamanum a me alienam piito était sa devise. Il remarquait, du coin de l'œil, des petites choses qu'il mettait de côté et sur lesquelles il revenait ensuite, avec ce don d'observation et d'ellipse, qui caractérise les maîtres véritables. Il détestait les banalités et les poncifs. Il extrayait, de ses vastes lectures, ce qui lui paraissait le plus conforme à la destinée des humains, qu'il voyait d'ailleurs amère et sombre. Je me rappelle son goût pour cette formule : « L'homme est, aux mains des dieux', comme la mouche aux mains des enfants. Ils jouent avec lui, jusqu'à ce qu'ils l'écrasent. »

De ce qui précède, on peut conclure que, contrairement à l'opinion courante, ce qui subsiste d'un grand médecin, c'est le souvenir de sa personne, de son action, et non de son œuvre. Cette œuvre s'effrite, ou disparaît. N'étant plus lue, ni étudiée dans l'original, à cause de ses parties caduques, elle tombe au résumé, au manuel, et prend, devant les nouveaux tours de la question, les nouvelles positions du problème, l'aspect d'un balbutiement ou d'une erreur.

Le grand artiste est plus favorisé, a ce point de vue, que le grand savant. Les injures du temps ne

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peuvent rien contre les poèmes de Virgile, les tragédies de Racine, les sonates de Beethoven, ni les toiles de Vélasquez. La science en général, la science médicale en particulier, sont constamment menacées de l'oubli. C'est un grave doute de savoir si cet oubli, certain quant à l'effort individuel, ne peut s'étendre à l'effort collectif. N'a-t-il pas existé autrefois, dans les civilisations disparues, des sciences ou des fragments de sciences, dont nous avons perdu la notion, ou que nous commençons seulement à redécouvrir ? Enfin, à côté de la mémoire individuelle, il y a la mémoire héréditaire, qui tient une grande place dans le langage, et dont l'étude commence à peine.

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