‹ Les œuvresChapitre 15 sur 149 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Les petites Sainctot. — Voiture se brouille avec mademoiselle Paulet. Le marquis de Pisani.

Voiture^ je l'ai déjà dit^ avait renoué à son retour de Flandre avec madame de Sainctot. Elle entrait alors dans la seconde phase de sa beauté et de son esprit : sa maison était égayée par deux charmantes petites filles, intimes amies d'une enfant de génie, Jacqueline Pascal. Madame Perrier raoonte dans ses Mémoires que : « ces teois petites filles, se trouvant ensemble, ne voulurent pas demeurer inutiles, et elles s'avisèrent de faire une comédie dont elles composèrent le sujet et tous les vers sans que personne leur aidât en rien; cependant c'était une pièce suivie de cinq actes divisés par Mènes, et où tout était observé. Elles la jouèrent elles-mêmes deux Ws avec d'autres acteurs qu'elles prirent, et il y eut grande compagnie. Tout le monde admira que ces enfants eussent eu la force de fcire un ouvrage entier^^ et on y trouva quantité de jolies choses; *de sorte que ce fut l'entretien de tout Paris durant bien longtemps. » Voiture, on le pense bien, était au nombre des curieux les plus empressés. Madame de Sainctot, qui s'était formée à son * école, lui écrivait des 'lettres charmantes, et son maître la félicitait sinsi dans une de ses réponses :

Madame,

£n ne pensant faire qu'vne petite galanterie , vous auez escrit la plus galante lettre du monde. Tout grand lurisconsulte que ie sois , ie me trouue bien empesché à y respondre, et ie vous auoùe que vous en sçauez phi8 que moy. le m'estois desia bien apperceu que vous auiez tousiours ce nesme e^rit que i'ay toute ma vie admiré , et que de toutes choses vous «a'aoîez rien oublié que moy. Mais il est vray, que ie ne me fusse pas foiaginé que vous eussiez appris à écrire , depuis que ie ne vous vois plus , et que ie dusse jamais rien voir de vous qui fust plus beau , et qui me

toachast dauantage que ce que i'en ay veu autrefois

le suis au desespoir de ce que vous ne

viendrez pas auiourd'huy à {^Académie, car vous pouuez iuger pour qui i*y estois allé. Temployeray tout mon crédit pour faire que l'on aille en corps vous supplier d'y venir. Mais si vous vouliez que i'y montrasse vostre lettre, cela sufOroit pour vous y faire désirer de tout le monde.

Madame de Sainctot ne pouvait se rassasier de la présence de son amant, qui déjà pourtant conunençait à se refroidir^ et paraissait devant elle avec un visage triste et ennuyé ; elle ne se rebutait pas pour cela^ et comme d'Ablancourt lui demandait quel charme si grand elle trouvait à cet homme mélancolique^ elle répondit avec un soupir : « Ah! qu'il est agréable parmi les femmes quand il veut ! » Elle employait cent ingénieux artifices pour le ramener près d'elle. Un.jour elle lui envoyait ce billet :

A MONSIBUB DB VOITUBE.

• le vous ay promis pour Galant à deux belles dames de mes amies. le m'asseure que vous ne trouuerez pas cette entreprise-là trop grande : etie sçay bien que vous dégagerez ma parole, aussi-tost que vous les aurez veuës.

Voiture, intrigué, fit la lettre suivante, qu'il pria madame de Sainctot de faire parvenir à Tune des deux beautés inconnues :

^ Madamb ,

il n'y eut iamais vne inclination si extraordinaire, ni si étrange fK celle que j'ay pour vous. le ne sçay du tout qui vous estes : et de ma vie, que ie sçache , ie ne vous ay seulement ouy nommer. Cependant ie voui asseure que ie vous aime ; et qu'il y a déjà vu iour que vous me faites souffrir. Sans auoir iamais veu vostre visage , ie le trouue beau ; et ?ostte ; esprit me semble agréable ; quoy que ie n'en aye iamais rien ouy dire. ] Toutes vos actions me rauîssent : et ie m'imagine en vous ie ne sçaf ^ quoy, qui me fait aimer passionnément , ie ne sçay qui. Quelquefois ie '^ me figure que vous estes blonde; et d'autrefois que vous estes brune, tantost grande^ tantost petite, auec vn nez aquilin, ou auec vn nés retroussé. Sous toutes ces formes où ie vous mets; vous me paroisses tousiours la plus aimable chose du monde : et sans sçavoir quelle sorte de ^ beauté vous auez ; ie iurerois que c'est ta plus aimable de toutes. Si vous i me connoissez aussi peu, et que vous m'aimiez autant : j^eti rends g^ea à l'Amour et aux estoilles. Mais afin que vous ne soyez pas trompée; et qu'en cas que vous m'imaginiez vn grand homme blond , vous ne soyes pas surprise en me voyant : ie veux vous dire à peu prés comme ie fois* Ma taille est deux ou trois doigts au dessous de la médiocre. l'ay la teste • assez belle , auec beaucoup de cheueux gris ; les yeux doux , mais vn peo | esgarez : et le visage assez niais. En recompense , vne de vos amies voos dira , que ie suis le meilleur garçon du monde ; et que pour ahner et cinq ou six lieux à la fois , il n'y a personne qui le fasse si fîdelenent qie moy. Si vous pouuez vous accommoder de tout cela ; ie vous l'offriray à ta première vcuë. En attendant ie'penseray en vous , sans sçauoir en qui iê

pense : et quand on me demandera pour qui ie soupire , n'ayez peur que îe le déclare , et soyez asseurée, que ie ne diray iamais rien de vous.

Voiture, on le voit, ne flattait pas son portrait; mais il était presque ressemblant. Le jeu, les soucis, les maladies, avaient usé une organisation assez frêle, en même temps qu'ils avaient achevé d'aigrir un caractère qui n'avait jamais eu que les dehors de la bienveillance.

Fatiguée de ses exigences, mademoiselle Paulet s'était éloignée de lui. Jaloux de tout le monde, il ne pouvait souffrir qu'elle reçût chez elle les gens dont l'esprit pouvait lui faire ombrage. Celui qu'il \ iuuissait le plus c'était Godeau, le gracieux auteur du Benedicite. Ce petit homme, d'une laideur re|K)ussante, était aimé de tous ceux qui rapprochaient, parce qu'à une grande souplesse de caractère il «avait joindre une complaisance à toute épreuve.

Voiture, en revanche, était intimement lié avec le fils de madame ^e Rambouillet, le marquis de Pisani; un accident, qu'il avait éprouvé en nourrice , l'ayant rendu tout contrefait au point , dit Tallemant, qu'on ne pouvait lui faire de cuirasse, il ne voulut rien apprendre dans sa jeunesse, de peur que sa famille ne le condamnât à entrer dans l'Église. Plein de cœur et plein d'esprit, il embrassa plus tard la carrière des armes et s'y distingua. 11 voulut suivre le ducd'En- 'gliiendans toutes ses campagnes, quoiqu'il eût une si singulière tonrnm'e à cheval qu'on l'appelait le chameau de monsieur le Prince. On citait ses bons mots et surtout ses bons tours, car il était fort ingénieux lorsqu'il s'agissait de se procurer de l'argent. Un jour qu'il en manquait, il sut persuader à son père, qui n'avait pas visité Rambouillet depuis longtemps, que le parc du château était plein de bois mort, et qu'il était urgent de le faire enlever. Le bon marquis de Rambouillet l'ayant chargé de surveiller l'opération, il fit abattre six cents cordes de bois parfaitement sain, que Ton vendit à wn profit. Voiture aimait naturellement à faire de mauvaises plaiianteries, et son intimité avec monsieur de Pisani n'avait fait que développer cette fâcheuse tendance, ainsi que le prouvent les deux anecdotes suivantes de Tallemant des Réaux : « Ayant trouvé deux meneurs d'ours dans la rue Saint- Thomas, avec leurs bêtes emmuselées, il les fait entrer tout doucement dans une chambre où madame de Rambouillet lisait, le dos tourné aux paravents. Ces ani- (Daux grimpent sur ces paravents ; elle entend du bruit , se tourne, ît voit deux museaux d'ours sur sa tête. N'étoit-ce pas pour guérir le la fièvre, si elle Teût eij^ Il fit bien pis au oomte de Guiche ; car. ous ombre que le comte lui avail dit un jour que le bruit rouroit

qu'il étoit mariée et lui demanda s'il étoit vrai^ il alla une fois le réveiller à deux heures après minuit^ disant que c'était pour une affaire pressée. Eh bien ! qu'y a-t-il? dit le comte en se frottantles yeux. — Monsieur, répond très- sérieusement Voiture, vous mefites l'honneur de me demander, il y a quelque temps^ si j'étois marié; je vous viens dire que je le suis. — Ah I peste! s'écria le comte, qoeBe méchanceté de m*empécher ainsi de dormir! — Monsieur^ lepA Voiture^ je ne pouvois pas^ à moins que d'être im ingrat, être plu longtemps marié sans vous le venir dire, après la bonté que yoqb aviez eue de vous informer de mes petites afEedres. »

Arthénice^ qui aimait à plaisanter aussi, mais avec plus de délicatesse^ l'attrapa bien un jour lui-même : a II avait fait un sonnet dont il étoit assez content; il le donna à madame de Rambodll^ qui le fit imprimer avec toutes les précautions de chiffre et d'auUe chose^ et puis le fit coudre adroitement dans un recueil de versinh primés il y avoit assez longtemps. Voiture trouve ce livre, que Tod avoit laissé exprès ouvert à cet endroit-là; il lut plusieurs fois oe sonnet; il dit le sien tout bas, pour voir s'il n'y avoit point quelque différence; enfin cela le brouilla tellement qu'il crut avoir lu ce sonnet autrefois, et qu'au lieu de le produire il n'avoit fait que s'en ressouvenir. On le désabusa enfin quand on en eut assez ri (i). » >< Si Voilure avait des amitiés folles, il avait aussi des relations avec des personnages plus graves et moins amusants, tels que celui dont il va être parlé dans le prochain chapitre. "^

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