CHAPITRE XV
lazarin cardinal. — Voyage de Roussillon. — Conspiration de Cinq-Mars.
A la fin de Tannée 1641, la promotion de Mazarin au cardinalat . nattre une difficulté sur le rang qu'il prendrait avec les princes 1 $ang. Le jeune duc d'Enghien, qui, à l'exemple de son père /ceôt toujours le pas au cardinal de Richelieu, refusa d'avoir la même MQpIaisance pour le cardinal Mazarin; et s'il finit par obéir, ce ne itqu^avec une extrême répugnance. Voiture, qui ne négligeait Bcone occasion de faire la cour à Richelieu, s^empressade faire les hs humbles protestations de dévouement au nouveau prince de tfjàse, qui bientôt devait être le maître du royaume. Quelques mois plus tard, le roi , accompagné de Monsieur et du iKdinal de Richelieu, partit pour la Catalogne, qui venait de se koner à la France. Voiture, écrivant de Lyon à mademoiselle de KttDbouillet, lui racontait le voyage de la cour, et dépeignait la confonde 1^ marche ;
i Mademoiselle,
I Su» mon fourgon , j'eusse eu , sans mentir, vn extrême regret , de raoir plus l'honneur de vous voir : et ie croy que J'eusse pensé en vous pndlleur cœur, que ie ne fis de ma vie. Car pour vous dire le vray, ie
fr Matois extrêmement disposé : et ie n'ay iamais eu plus de déplaisir ne séparer de vous. Mais vous ne sçauriez croire , Mademoiselle , MUen les fourgons sont vue chose diuertissante , et quel excellent reiMde c'est, contre vne grande passion. Tantost il s'y estropie vn cheual, iMost il se rompt vne roué; tantost ils demeurent toute vne nuit embourin au milieu d'vn chemin : et c*est , ie vous iure , tout ce que l'on peut kire aoec eux , que de songer deux ou trois fois le iour en la meilleure k les amies. A cette heure que nous irons plus doucement , et que nous Ih» nous embarquer sur le Rhosne , ie feray mieux mon devoir de en vous : et ie suis trompé , si ie n'arriue à Auignon le plus pas-^
U VIE DE VOITURE, sioimé homme du monde
La resolntioii qn'auoît prise Monfléor le
Cardinal, d'aller sur le Rhosne , a esté changée, sur ce qu'il vit auanthier, comme il se promenoit sur le port, tu batteau chargé de soldats, qui courut très-grand hazard de se perdre : et il y en eut mesme quelquesvns, qui se jetterent dedans Feau, et se noyèrent : et son EmineDcene se veut pas noyer, pource que cela nuiroit aux desseins qu'il a sur le Roussillon.
La vie de Voiture parut moins précieuse, à ce qu'il semble, et soo existence moins nécessaire à la conquête du Roussillon , car il illi sur le Rhône jusqu^à Avignon :
Mademoiselle (1)^
le voudrois que vous m'eussiez veu Fautre iouTr de quelle sorte ie fitf depuis Vienne iusques à Valence. Le iour ne commençmt qu'à p<Niiài) et le Soleil à rayonner sur le sommet des m<mtagnes : quand nous vM mismes sur le Rhosne. Il faisoit vue de ces belles journées , qu'AppoUi*: prend quelquefois, pour luy seruir de pannache ; et que l'on ne voit ianik à Paris, que dans le plus beau temps de l'Esté. Ceux auec quifesldiii consideroient tantost les montagnes de Daufiné, qui paroissoieuftàt main gauche , à dix ou douze lieues de nous , toutes chargées de uéfBtî tantost les collines du Rhosne, que l'on voyoit couueites de vignes; it des vallons à perte de veuë, tous pleins d'arbres fleuris. Pour moy,4atf cette réjouissance dé tout le monde , ie montay seul sur la cabane fi couuroit nestre batteau : et tandis que les autres admiroient ce qui vtà à l'entour de nous : ie me mis à penser à ce que j'auois quitté, l'aueiik coude du bras droit appuyé sur la eouuerture de la barque , la teste H peu penchée , et soutenue sur la main du mesme bras f et l'autre ia^ gemment estendu, dans la main duquel,, ie tenois vn livre, qui pi'aoïk serui de prétexte à ma retraite. le regardois fixement la riuierequeietf voyoîs pas. Il me tomboit dejnoment en moment de grosses larmes tl^ ^ yeux. le faisois des soupirs, auec chacun desquels il sembleitqae sorM^ partie de mon ame , et de temps en temps , ie disois des paroles conM et mal formées , que les assistans ne peurent pas bien ouyr, et que ie i diray quand vous voudrez. Cecy, que ie vous raconte', eust paru du tage r ^t eust receu plus d'omemens , si ie vous l'eusse eserit en vers. C ie vous iure , que les Nymphes des eaux furent touchées dé ma douM que le Dieu du fleuue en fut esmeu. Mais tout cela ne se peut dire* prose» Tant y-a que ie demeuray sept heures de cette sorte , sans ronii ni pied ni patte. le voudrois , Mademoiselle , que vous m'eussiez veu aiiA ^
Deuant Dieu , cela vous eust donné de la deuotion : et le maistre à
(0 Mademoiftellc de Rambouillet.
«tre batteau , digt qu'il auoit mené en sa vie plus de dix mille homme» , puis Lyon iusques à Beaucaire; mais qu'il n'en auoit iamais veu vn, u parust auoir l'esprit si esgaré. Apres cette belle description que le ans de fiaure : û me vient de tomber dans l'esprit , que vous vous imagisrez, que tout cela est foux ; et que ce que i'en ay dit , n'estoit que pour ouuer moyen de remplir vne lettre. Quand cela seroit, Mademoiselle,
serois en vérité excusable. Car pour vous parler franchement, on est )uuent bien empesché à trouuer que dire : et ie ne puis pas comprendre , ue sans quelques inuentions comme cela , des personnes qui n'ont ni mour, ni affaires ensemble, se puissent escrire souuent Néantmoins, pour ous dire naïuement ce qui en est, tout ce que ie vous ay dit de ma éuerie, de mes soupirs, et de ma tristesse, est vray. Pour ce qui est du essentiment qu'en eurent les Nymphes, et le Dieu du Rhosne,ie n'en uis pas asseuré
• C'estoit, ie vous asseure , vne belle chose
t regarder, que de voir hier au soir les rues d'Auignon pleines de chan- Idles , de lanternes , de flambeaux par toutes les fenestres pour voir foDsîeur le Cardmal qui y arriua à sept heures du soir. Il y faisoit clair omme en plein iour : et si le Pape arriuoit icy, on ne le pourroit pas Qieiix receiiou*. On luy donnoit par tout mille bénédictions : et à cause [ue c'est en terre Papale , ils en sont libéraux en ce pays-cy. Les luifs fAuignon se portent bien. Monsieur le Vice- Légat gros et gras : Monsieur B Comte d'Alais vn peu plus que luy.
Le terme du voyage approchait; on arrivait à Narbonne, où allait ommeneer Tépouvantable tragédie dont le dénoûment devait être exécution de Cinq-Mars et de son ami de Thou. Quelques jours vanl leur arrestation. Voiture assista aux fêtes qui furent données
la cour^ notamment à la cérémonie de l'ordre que Fon donna au eigneur de Mourgues ou Monaco, dont les descendants portent au> )urd%ui le titre de prince,
Monsieui' avait trempé dans la conspiration de Cinq-Mars, et il vait envoyé à Madrid Fontrailles, porteur de ses instructions pour i comte-duc; mais il était surveillé de près par Chavigny, et le omplot ne tarda pas à être découvert. Voiture eut un instant de srreur; il écrivait de Montéliniart à mademoiselle de Rambouillet:
Mademoiselle ,
Monsieur est perdu , et tous ses gens , d'vne perte , à mon auls, infailile et certaine. Voyez en quel estât doit estre mon esprit , et si ie ue suis 18 le plus malheureux homme du monde, l'eusse quitté la fortune de utes choses , si elle m'eust laissé entière la ioye de retourner vous voir, elle l'est venu troubler par la plus estrange et la plus funeste auenture i pouuoit arriuer. La seule imagination du plaisir de reuenir m'auoit
fidt résister à toutes les incommoditez de oe voyage, et après cela , il fimt que ie retourne beaucoup plus triste que ie ne suis venu. A cette affliction, Mademoiselle , ie ne voy aucune consolation , de quelque oosté que le me tourne , car l'honneur de vostre amitié , qui me pourroit consoler de tous les autres malheurs, est ce qui me rend celui-cy plus senàble, etie ne puis me résoudre à vue infortune par laquelle ie suis menacé de passer le reste de ma vie sans vous voir. Dans ce déplaisir où ie suis, ie reçois de Tamitié de Monftieur de Chauigny, toute l'assistance que i'en poaoois attendre , et de grandes assurances que ma fortune n'en sera pas pirt Mais il me semble queie ne puis honnestement n'estre pas miseraUe, et ie ne voy pas qu'il y ait pour moy d'autre party à prendre que eefaïf qui est le plus ruineux. Nous allons bien vite à Paris, où ie pense, seloa que l'on compte îcy, que nous serons le 19 ou le 20 de ce mois ; de sorte que j'espère quH j'auray bientost l'honneur de vous voir, et de tant k» que ie jette ma veuë sur l'auenir, c'est la seule étincelle de îoye que i^ I* puisse voir. Vous serez estonnée de ce que l'on a decouuert ; nous alk» voir d'estranges et pitoyables choses ; l'on en propose à Monsieur de i estranges à faire, et de si fâcheuses à souf&ir, que ie croy asseoréuNiK qu'il ne receura pas l'accommodement que Ton luy offre , si cela se pert appeler accommodement
* Dans une autre lettre , inédite comme la précédente et que non a conservée le précieux manuscrit de Conrart, Voiture donne dlfr téressants détails sur Tarrestation de Cinq-Mars :
MONSIEUB (1),
Si j'ay esté quelque temps sans vous escrire , ce n'a pas esté par nef^. : gence que j'y ay manqué, car ie n'en puis auoir pour vous, ni manquer en quelque sorte à vn devoir auquel ie suis si obligé. Mais ie n'auois poiÉf ^ de nouuelles certaines à vous mander, ayant esté tout ce temps hors de h ^ cour. Monsieur de Chauigny a fait plusieurs voyages de Monsieur II Cardinal au Roy, et du Roy à Monsieur le Cardinal , dans lesquels ne b \ pouuant suivre sans grande incommodité , par la diligence avec laquelle i , alloit , j'ay demeuré quelques iours auec Monsieur son frère à Bezierseti Montpellier. le croy, Monsieur, que vous estes à cette heure aussi Mb informé que moy de tout ce qui s'est passé à Narbonne ; ie ne laisser^ pas pourtant de vous en dire quelques particularitez ; car quand vous Vtk auriez ouy dire , ce que ie vous diray, et ce que ie sçay de bonne pot, vous asseurera au moins , que ce que vous aurez ouy dire est vray. Apr^ vue conférence de deux heures , que Monsieur de Chauigny eust aoeetlj Roy, le iour qu'il le vint trouuer à Narbonne , où le Roy estoit venu fl autre dessein que de prendre des eaux, Monsieur le Grand entra
(t; M. deLoDgueil.
soupçon, el ooromença à estre fort estonné. 11 Ait ce soir-là dies jiirsde Beaumont, où ayant trooué force inonde, il dit à Taîné, f aooit là beaucoup de gens qu'il ne connoissoit pas , et qu'il le de s'en défaire. Apres souper, il fiit chez vn gentilhomme qui estoit nommé Sioujac, qui a esté arresté et remis en liberté; estant-là, la charge à vn autre gentilhomme des siens, d'aller voir si les portes allé estoient fermées.' Ce gentilhomme au lieu d*y aller, se contenta voyer vn laquais, qui lui vint dire qu'elles l'estoyent; ce qui néantn'estoit pas vray ; car les portes de r^arbonne, qui tous les lours noyent à huict heures du soir, ne se fermèrent ce iour là qu'à neuf i et demie, à cause des trains qui arrivoyent, et pour lesquels on retarder. Il estoit neuf heures quand Monsieur le Grand y enuoya , s ne furent fermées qu'vne demy-heure après. Voyant cela, il se t de coucher hors du logis du Roy, et envoya sur les dix heures du 1 des siens couuert du manteau qu'il auoit porté ce iour-là , lequel dans la salle des gardes, et vn autre qui suruint, dit aux gardes qui nt demy-endormis : Messieurs , voilà Monsieur le Grand qui passe. ivX donc qu'il estoit retiré , et on le vint déclarer au Roy, qui enuoya chambre voir ce qu'il faisoit. Ses gens dirent qu'il estoit couché et lormoit. Sur les onze heures. Monsieur de Charost y fut pour l'ar- ; mais ayant tiré les rideaux du lit, il ne trouua personne, et sceut^ auoir cherché partout, qu'il n'y estoit pas. On creut donc qu'il sauué; néantmoins, ayant enuoyé à Tecivie, et ayant trouuétous ses ix, et ayant sceu aussi que Monsieur de Thou estoit dans Narbonne, ;ea qu'il n'estoit pas hors de la ville. On enuoya aussitost comman- [ lieutenant du Roy dans Narbonne , de ne faire ouurir les portes [ui que ce fût , et de faire faire des rondes toute la nuit sur les mu- . Cependant, Monsieur le Grand auoit esté mené par Sioujac dans vn m il y auoit deux belles ûlles sœurs, qui n'ont pas réputation d'estre hastes, et auec l'une desquelles quelques-vns disent qu'il auoit i quelques iours deuant. Estant là seul , il se fit debotter et coucha abillé sur le lit. Le lendemain, on enuoya par toutes les maisons ommandement sur peine de leze-majesté et de la vie , aiuc maistres ps , de déclarer ceux qui estoyent logez chez eux. Les filles pour le dirent rien estant seules; mais leur oncle , qui estoit aux champs , ce iour-là, par grand malheur pour Monsieur le Grand, et ayant u'il estoit chez luy (car il le connoissoit), le fit dire au lieutenant, rmtau*<sitost;et ayant trouué Monsieur le Grand fort troublé , et m visage, à ce qu'il dit si changé, qu'à peine estoit-il reconnoisil luy dit qu'il auoit charge de l'arrester. Monsieur le Grand luy da à voir son ordre ; il luy dit qu'il n'auoit point d'autre ordre que [u'il auoit reçeu de la bouche du Roy. Monsieur le Grand luy de* , si le Rôy lui auoit commandé luy-mesme. Sur quoy ayant resqu'ouy;le Roy, dit Monsieur le Grand, a bien fait, et vous faites î hîv obeïr. Le monde dit icy, qu'en disant ces paroles , il se prit à
pleurer; mais Monsieur de Chauigny à qui j'ay demaBdé a cela estoit vray, m'a dit que le lieutenant ne le lui auoit point dit Jl arriua auaiithier dans la citadelle de Montpellier, où il est gardé par Céton. Sek» que j*en ay ouy parler, îe iuge, et sur des conjectures bien raisonnables et quasi asseurées, que Ton croit icy qu'il auoit des desseins bien haidii et bien meschants ; et j'ay peur qu'il se trouuera d'autres gens enveloppo dans son malheur, le croy que nous pourrons bientost prendre le chraûn de Paris où j'ay vne extrême impatience d'estre.
Depuis auoir escrit cette lettre , j'ay veu icy , à Monfrein celuy qui arresta Monsieur le Grand, qui m'a dit, que le lendemain qu'il le Art voir, il se donna deux cens coups dans le visage et sur l'estomac, ea sa présence , de sorte qu'il en vomit le sang.
Le cardinal de Richelieu^ très-souffrant déjà^ quitta Norbomie suivi «de ses captifs , et revint lentement à Paris pour y mourir. Proté|;é .par Chavigny, Voiture n'eut pas à souffrir des suites de la coospi-
ralion de son maître^ qui^ n'étant plus à craindre^ obtint lui-mtoe
son pardon sans beaucoup de difficulté.