CHAPITRE XVI
Mazariii ministre. — Aune d'Autriche protège Voilure. Mort du marquis de Pisani.
I Le ministre et le roi descendaient dans la tombe à six mois d'in* ^ ter\'alle. La régence d'Anne d'Autriche et Pavénement de Mazarin furent favorables à Voiture, qui recueillit le fruit de ses longue» { flatteries. Le nouveau règne s'omiait par la victoire de Rocroy, rt il félicitait ainsi le duc d'Engbien , l'un de ses nombreux protecteurs :
MONSEIGNEYB,
A cette heure, que le suis loin de vostre Altesse , et quMle ne me peol pas faire de charge : ie suis résolu de lui dire tout ce que îe pense d'elle il y a long-temps , et que ie n'auois osé luy déclarer ; pour ne pas tombar dans les inconueniens, où j'auois veu ceux, qui auoient pris auecque voM de pareilles libertez. Mais, Monseigneur, vous en faites trop , pour le
pouuoir souffrir en silence : et vous seriez iniuste , si vous pensiez faire les actions que vous faites, sans qu'il en fUt autre chose , ni que Ton prit la liberté de vous en parier. Si vous sçauiez de quelle sorte tout le monde est déchaisné dans Paris à discourir de vous : ie suis asseuré que vous en auriez honte; et que vous seriez estonné de voir, auec combien peu de respect, et peu de crainte de vous déplaire , tout le monde s'entretient de ee que vous auez fait. A dire la vérité, Monseigneur, ie ne sçay à quoy vous auez pensé : et c'a esté , sans mentir, trop de hardiesse , et vne extrême violence à vous , d'auoir à vostre âge , choqué deux ou trois vieux Capitaines,* que vous deuiez respecter, quand ce n*eût esté, que pour leur neienneté ; fait tuer le pamire Comte de Fontaine , qui estoit vn des meilleurs hommes de Flandres, et à qui le Prince d'Orange n*auoit iamais osé toucher ; pris seize pièces de canon , qui appartenoient à vn Prince , qui est ODcie du Roy, et frère de la Reyne , auec qui vous n'auiez iamais eu de différend; et mis en desordre les meilleures troupes des Espagnols, qui Toosauoient laissé passer auec tant de bonté. Te ne scay pas ce qu'en dit le Fere Musm'er. Mais tout cela est contre les bonnes mœurs : et il y a , ce me semble , grande matière de confession. l'auois bien ouy dire, que vous estiez opiniastre comme vn diable ; et qu'il ne faisoit pas bon vous rien disputer. Mais j'auoûe, que ie n'eusse pas creû que vous vous fussiez emporté à ce point-là : et si vous continuez , vous vous rendrez insupportable à toute r Europe; et l'Empereur ni le Roy d^Espagne ne pourront durer nao^e vous. Cependant ^ Monseigneur, laissant la conscience à part, et politiquement parlant : ie me réjouis auec Vostre Altesse de ee que j'entens dire qu'elle a gagné la plus belle victoire , et de la plus grande importance , que nous ayons veuë de nostre siècle , et que sans estre Importntr elle sçait faire des actions qui le soient si fort
L'éloge était aussi délicat que juste et mérité : le héros ne fut pas •ingrat, et , grâce à lui , la fortune de Voiture devint plus brillante OKore. Outre sa charge d^introducteur des ambassadeurs chez Monsieur, il avait celle de gentilhcMnme ordinaire et de maître d'hô- •tel de Madame, qui était enfin venue en France après la mort de louis XIII. Le duc d'Enghien le fit souvent servm un quartier de mitre d'hôtel chez le roi; et le comte d^Avaux, loràqu'il fut nommé •surintendant, le désigna pour la place de premier commis des finances. Elle lui rapportait beaucoup s^s rastreindre à un service effectif. Il tirait annuellement de se&€ivers emplois plus de 18,000 libres, qui feraient 80,000 fran^ d'aujourd^hui. Cependant il ne *s'enrichit pas : les femmes et le jeu^sorbaient tout. j
^ Voiture, depuis qu'il était devenu un personnage, s'étudiait moins à plaire à tout le monde : il était tellement familier, qu'on le voyait parfois en société quitter ses chaussures pour se chauffer plusr à Taise. Vn prince disait de Im , à r^ttc é[)oque : « Si Voiture estoit
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de nostre condition^ il n'y auroit pas moyen de le souffrir. » Sa ga- 1 lanterie avait dégénéi-é en impudence. Mademoiselle Gbalais raconte qu'un jour: « Voiture étant venu la voir^ il voulut en conter à mademoiselle de Kerveno^ qui n'avait que douze ans; elle Toi empêcha^ mais lui permit de haranguer^ tout à son aise^ la sœur cadette , qui n'en avmt que sept. Lorsqu'il eut fini^ mademoiselb Gbalais lui dit : Il y a encore une fille là-bas^ dites-lui un mot en passant. » (Tallemant.)
Voiture recevait chaque jour de nouvelles faveurs de la reine et de •son ministre. En 1645^ Anne d'Autriche lui donna une pension de mille écus sur l'abbaye de Couches. La mort de son meilleur mi^^ \ m le marquis de Pisani, tué sur le champ de bataille de Nordliogw, i vint malheureusement attrister la fin de cette année. Cet événement l'affecta profondément , et la lettre suivante tranche sur tow ses écrits par un accent de douleur vraie qu'on ne rencontre prear que jamais chez lui. Il laisse éclater ses regrets au milieu m&ne des félicitations qu'il adresse au duc d'Enghien ;
MONSEIGNEVB,
Si ie n'ay pas esté si prompt à me réjouir auecque vouS/ d*vn qui vous a cousté Monsieur le Marquis de Pisany / ie pense que vous le trouuerez pas estrange ; et que vostre Altesse me pardonnera , n
cette occasion , j'ay esté plutost sensible au déplaisir qu'à la joye. to M ]
croy pas, Monseigneur, moy qui mettrois volontiers ma vie pour voUtt 1
seruîce : que ceux qui Font perdue en vous semant/ Tayent mal en- ^
ployée. Mais ie voudrois de bon cœur estre en leur place : pour ne me \
voir pas si mal-heureux que d'estre obligé de pleurer dans vne de voi ^
victoires 1
CHAJ>ITRE XVII.
Voyage de Péronne. — Voiturt, de rAcadémie des Humoristes. — Il se bat aveftt.Chaverocbc.
En 1646, Voiture reçut une distinction . qui flatta vivement son^ I amour-propre : Louise-Marie de Gonzague^ fille du duc de Ne^çnT
venait d*épouser Uladislas^ roi de Pol(^e. Pendant son séjour à Paris^ elle fut traitée en reine^ et elle voulut que Voiture la servit ren qualité de maître d'hôtel; lorsqu'elle partit^ il raccompagna jusqu'à Péronne.
Ce voyage donna lieu à une aventure assez curieuse. Madame de iSainctot^ toujours éprise de Voiture, pour qui elle s'était presque eSUèrement ruinée^ croyant sans doute qu*il suivrait la reine jusqu'en Pologne, résolut de se mettre à sa poursuite; elle quitta Paris escortée d'une seule suivante. Arrivée à Saint-Denis , elle ne put trouver de gîte; on la prit pour une femme de mauvaise vie^ et elle fat(di)ligée de passer la nuit dans son carrosse. Elle n'alla pas moins «jusqu'à Péronne^ où l'impitoyable Voiture refusa de lui donner aufience.Elle ne laissa pas de l'aimer jusc^u'au bout^ çoomie on le
HeT^ août de la même année ^ il fut admis à l'Académie romaine des Humoristes. Désirant faire à cette docte assemblée une réponse digne d'elle et de lui , et ne se confiant point en ses propres forc^s^ il demandait en ces termes une lettre latine à son ami Costart :
W MONSIEVfi,
■^ Tous serez bien estonné que ie vous sollicite dé m'ayder dans vne atUre que J'ay delà les monts; et que j'implore vostre secours contre les lomains. Ce n'est pas la première fois, comme vous sçauez, qu'ils ont Itoablé le repos de ceux qui ne leur demaudoient rien. Mais il me semble, ' fills n'ont iamais esté si injustes auec personne , qu'ils le sont auec moy : d ils n'ont pas donné plus de peine à Annibal , qu'ils m'en vont donner ; lÎTOus ne me secourez. Quorsum hsec? le m'en vay vous le dire. II y a - parmy eux vne Académie de certaines gens , qui s'appellent les Humoris- ', t^; qui est à peu prés , comme qui diroit bizarres : et eu effet , ils le sont ^ tint , qu'il leur a pris fantaisie de mereceuoîr dans leur corps ; et de m'en [ faire donner auis par vne lettre que m'a escrite vn de leur compagnie. Il L but que ie leur en fasse vne en latin , pour les remercier : et voila ce qui r me met en peine. l'en suis sorty pourtant dés le moment que vous m'estes [ nm dans l'esprit. Car il me semble que voila vostre vray fait : et vn 1^ homme qui est en Poitou , et qui escrit des lettres latines de gayeté de ■ eœar, ne me sçauroit pas refuser cela. Ils ont pour deuise vn Soleil , qui tffe des vapeurs de la mer, qui retombent en pluye , auec ce mot de Luî cneejfluit agmine dulcL Voyez, ie vous supplie, si vous trouuerez quelque chose à leur dire, sur cela; et sur l'honneur qu'ils m'ont fait; et sur le peu que ie mérite. EnGn, faites du mieux que vous pourrez. En tous cas, Monsieur Pauquet ne nous sçauroit manquer, qui en sçait plus que et moy. le m'en remets entièrement à vous deux. Car ie ne suis du tout capable de c«la : et vous le ferez , s'il vous plaist
(ii VIE DE VOITURE.
Avant d'accorder ce qu'on lui demandait^ Ck)start réfléchit probablement sur une nnésaventure qui lui était advenue en pareille occt* sion, et que Tallemant des Réaux rapporte ainsi dans ses historiettes : (( Gomme M. d*Avaux était à Munster, en je ne sais queUe « occasion, la marquise de Sablé fut obligée de lui écrire; elle diti (( Costart : a Faitc^s- moi un peu une lettre. x> Il lui en fit une; elb « la trouva si guindée, qu'elle en fit une autre et Tenvoya (ij.MoD* « sieur d*Âvaux écrivit ici qu'il avait reçu de la marquise la ploi a belle lettre du monde; Gostart donne dans le panneau, croit que (f c'est la sienne qu'on loue^ et est assez coquin pour en montrer a une copie. Voiture la voit, et ne la trouve point merveilleuse; il « en parle à la marquise, qui lui dit la vérité; il tire copie de sa let- « tre, et en fait l'affront à Costart, quoique ce ne fût qu'en riant. » Les deux dernières années de Voiture furent tristes : la fièvre ne le quittait presque plus; ses rêveries prenaient sensiblement le des- • sus; il en oubliait le jeu^ cette passion de toute sa vie.
Tay trouué, aussi bien qu'Aristote, esoiuoit-l
à Costard , que la béatitude n'estoit pas dans le jeu : et de fait ie ne joué plus. Il y a sept mois que ie n'ay joilé : qui estoit vne nouuelle assez importante , que j'auois oublié à vous dire
Il était devenu tellement irascible , qu il lui était impossible de ^souffrir aucune contradiction. Ce fut peu de mois avant sa mort qu'eut lieu son fameiix combat avec Chaveroche, intendant de madame de Rambouillet. Voici quelque propos : Chaveroche cl la adressaient leurs bonnnages à Tune des filles cadettes de madame de Rambouillet; cette demoiselle, qui devait être la première «■femme du comte de Grignan, était aussi coquette que sa mère et sa sœur Julie étaient prudes. Quoique les prétentions de l'inteadaiit n eussent pas un caractère sérieux, Voiture lui chercha que* relie ; et ils se battirent une nuit aux flambeaux. Voiture eut II cuisse percée d un coup d'épée. Il fait allusion à ce combat dam une lettre au comte d'Avaux :
Il faut auoiier, Monseigneur, que voQi
auez en moy \ne estrange espèce de commis. Il n'entend pas vn mot de Finances : il ne va iamais ù la direction, et à peine mesme s'auise t-îl ea six mois vne fois, d'escrire ù son Maistre. Mais , en recompense, il jooê
(I) Cette lettre se trouve n^prinhiite dans Poiivrage de M. Cousin sur ma- (Uune de Sablé.
VIE DE VOITORE. 63
»u jeu , il fut des vers, il escrit de belles lettres, et feît quelquefois des imbats aux flambeaux à minuit. le me haste de m'accuser moy-mesme ,
Nir anrester vos r^rimendes
le vous avoue pour tant , que ie n'ay pas
issé d'en estre vn peu honteux, et cela m*a a^^sté long-temps de vous f'^^- «rire
A toutes les époques de sa vie, du reste, il avait été prompt à dé- Btner; déjà, pendant son exil à Bruxelles^ il s'était battu avec un ispagnol j au clair de la lune, à la suite d'une dispute au jeu. Aussi i r^e avait-elle coutume de dire que Tédit sur le duel n'était pas dt pour lui.