CHAPITRE XVIIl
Mort de Voiture. ~ Mort de mademoiselle Paulet. — Pinchesne publie les œuvres de son oncle.
Voiture mourut au commencement du mois de juillet i648, pour i*ttre purgé ayant la goutte. Il fut pris d'une fièvre ardente qui (emporta en quatre jours. Dès qu'il fut tombé malade y sa Hdèle iMùe^ madame de Sainctot, accourut pour le voir^ et ne le quitta <p'an dernier moment. Il y avait aussi près de son lit une autre ptemme qu'il avait aimée : c'était la fille de Renaudot le gazetier. ^ Midemoiselle Paulet disait de Voiture, qu'il éX'ûi mort comme le . ^lA Seigneur^ entre les bras de ses sultanes. Elle ne lui survécut [i|i8 longtemps; elle mourut en 1651, à l'âge de cinquante-neuf ans, quoiqu'elle ne parût pas en avoir plus de quarante. I Voiture laissait une fille naturelle^ qui entra dans un couvent. Elle eut toujours en grande vénération la mémoire de son père ; et comme le souvenir d'un homme aussi profane était peu compatible avec Taustérité et le recueillement du cloître, elle Pavait fait peindre sous lefr4raits de saint Louis : c'est ainsi que fut conservée son image, que le burin de Nanteuil allait bientôt populariser.
Voiture mort, Pinchesne s'enferma dans le cabinet de son oncle, et là, assisté de Conrart et de Chapelain, il procéda à l'inventaire^
64 VIE DE VOnUHE.
I ; de ses œuvres. Voiture n'avait rien fait imprimer pendant sa vie : ses poésies^ qui abondent en vers charmants^ sont presque toutes des pièces de circonstance; et ses lettres môme, qui lui avaient coûté
« une si longue et si savante préparation^ n'étaient point écrites en vue de la postérité. Il avait composé un éloge du duc d'Olivarez, qui ne nous est parvenu qu'à l'état de fragment; et le roman d'Aïcidalis et de Zclide^ dont il avait reçu le plan de Julie d'Angenoes,
• est resté inachevé , quoiqu'il y eût travaillé pendant vingt ans. Mais
I si l'on songe à sa vie agitée, à sa santé débile^ à sa paresse enfin, puisqu'il faut tout dire ^ on cessera de s'étonner qu'il ait si pea écrite et l'on admirera davantage encore l'érudition si gracieuse et si variée qu'il a semée dans sa correspondance , et cette perfectioa
■' de style qui a fait la fortune de ses ouvrages^ et qui lui assure une place honorable à côté des grands écrivains du dix-septième siècle. Pinchosne^ assisté^ comme je l'ai dit ^ de Conrart et de Chqielain^ compulsa tous les manuscrits de son oncle; et lorsqu'il ent mis à part ceux qu'il destinait à l'impression , il se livra à un non* veau travail d'épuration , qui consistait à retrancher des lettres et des poésies tout ce qu'elles contenaient de compromettant, c'esUdire toutes les allusions politiques^ et un grand nombre de nofflfi propres^ dont l'absence répand sur bien des passages une fâcheu» obscurité (1). Les œuvres de Voiture, ainsi tronquées^ fureat livrées au public; elles eurent un succès prodigieux. Dans un petH nombre d'années^ il en parut sept éditions; fait incompréhensi lorsqu'on se reporte au temps où le libraire Barbin disait à Dtt* préaux : « Monsieur, votre Lî^^rm s'enlève; s'il plaît à Dieu, nouQ vendrons cinq cents exemplaires! » Quelque grand que fût le M
,^ ces, il était mérité : Voiture a le premier assoupli celte prose frit çaise, qui semble à la torture dans les écrits de Balzac y son rinl Il a eu de plus une autre sorte de gloire fort appréciée en FraDO|« car il a été l'homme le plus spirituel de son temps, et les plusK^ des adversaires de sa renommée n'ont pu s'empêcher de reco»? naître en lui , comme dit Tallemant , le père de Vingénieuse hta^ nerie.
Amédbe Roux.
(1) Des découvertes précieuses nous ont heureusement restitué la plo|iij i,^ des fragments supprimés.
AV LECTEVR.
bans le dessein que j'ay d'honorer la mémoire d'vn Oncle ej'estimois infiniment, et dont le soauenir me sera tousiours fidenx ; j'ay jcrû, Legtevr, estre obligé^ en te faisant part ses Escrits, de te dire quelque chose de sa personne. Que si a parle à son auantage, ie te prie de ne me point tenir suspect âr estre son parent, et de croire au contraire que cette qaa^ 5 m'oblige d'y apporter plus de retenue , que n auroit pu re en cette. occasion le moins passionné de ses amis. Il i pag tenu à moy que'ie ne sois dispense de luy rendre vn inste deuoir ; tant par mon peu de capacité, que pour la regnance que ie trouuois en moy-mesme à publier la vertu "H h<Hnme de qui i'estois si proche. Mais ie me suis laissé koer aux persuasions de ses amis et des miens, qui m'ont fait tadre qu'en me chargeant du soin de faire voir ses Oeuvres, m'estoia engagé à celuy de f entretenir de son mérite^ et de Tendre quelque compte de sa vie. le diray donc de luy, le moins d'ornement et d'artifice, que de franchise et de vé- S, tont ce qu'vn semblable suiet me peut permettre. Et pour ttire vne peinture de son ame qui aille au delà de ce qui 1 peut paroistre dans ses Ëscrits, quelques beautez et quel- B8 agrémens qui s'y rencontrent; j'oseray bien t'asseurer il auoit en luy beaucoup d'autres qualitez pour le moins ai considérables, et capables toutes seules de le tirer du imun, et de le faire passer pour vn des ornemens de son le. Il anoit plusieurs talens aduantageux dans le commerce Mfonde, et entr'autres ceux de réussir admirablement en I. 5
ftitraistflr à toutes les ineommoditeK de ce voyage, et après cela, fl finit que le retourne beaucoup plus triste que îe ne suis venu. A eette afflic* tion, Mademoiselle , le ne Toy aucune consolation , de quelque oosté que lemetoume,carrbonneur de Tostre amitié, qui me pourroît consoler de tous les autres malheurs, est ce qui me rend celui-cy plus senàble, et ie ne puis me résoudre à vne infortune par laquelle ie suis menacé de passer le reste de ma Tîe sans tous voir. Dans ce déplaisir où ie suis , ie reçois de l'amitié de Monâeur de Chauigny, toute l'assistance que l'en ponuois attendre , et de grandes assurances que ma fortune n'en sera pas pire. Mais il me semble queie ne puis honnestement n'estre pas misérable, et k ne Yoy pas qu'il y ait pour moy d'autre party à prendre que eetuy qui est le plus ruineux. Nous allons bien vite à Paris, où ie pense, selon que l'on compte icy, que nous serons le 19 ou le 20 de ce mois ; de sorte que j'espère que j'auray bientost l'honneur de vous voir, et de tant lois que ie jette ma veuë sur l'auenir, c'est la seule étincelle de ioye que ï] <• puisse voir. Vous serez estonnée de ce que l'on a deconuert; nous alloiH voir d'estranges et pitoyables dioses ; l'on en propose à Monsieur de fl estranges à faire, et de si fôcheuses à souffrir, que ie croy asseurément qu'il ne receura pas l'accommodement que Ton luy offre , â cela se peut appeler accommodement
* Dans une autre lettre , inédite comme la précédente et que nous a conservée le précieux manuscrit de Gonrart, Voiture donne dlntéressants détails sur l'arrestation de Cinq-Mars :
MonsieubCI),
Si j'ay esté quelque temps sans tous escrire , ce n'a pas esté par negli' gence que j'y ay manqué, car ie n'en puis auoir pour vous, ni manquer en quelque sorte à vn devoir auquel ie suis si obligé. Mais ie n'auois poidE de nouuelles certaines à vous mander, ayant esté tout ce temps hors de la ^ cour. Monsieur de Chauigny a fait plusieurs voyages de Monsieur )b Cardmal au Roy, et du Roy à Monsieur le Cardinal , dans lesquels ne l9 pouuant suivre sans grande inconunodité , par la diligence avec laquelle 3 alloit , j'ay demeuré quelques iours auec Monsieur son frère à Beziers et à Montpellier, le croy. Monsieur, que vous estes à cette heure aussi bien informé que moy de tout ce qui s'est passé à Narbonne ; ie ne laissenj pas pourtant de vous en dire quelques particularitez ; car quand vous lei auriez ouy dire, ce que ie vous diray, et ce que ie sçay de bonne part, vous asseurera au moins , que ce que vous aurez ouy dire est vray. Après vue conférence de deux heures , que Monsieur de Chauigny eust aueele Roy, le iour qu'il le vint trouuer à Narbonne , où le Roy estoit venu sui autre dessein que de prendre des eaux. Monsieur le Grand entra m
(}) M. deLoDgueiL
soupçon, et commença à estre fort estonné. Il Ait ce soir-là chez urs de Beaumont, où ayant trouné force monde, il dit à l'aîné,
auoit là beaucoup de gens qu'il ne connoissoit pas , et qu'il le le s'en déâiire. Apres souper, il fut chez tu gentilhomme qui estoit lommé Sioujae, qiu a esté arresté et remis en liberté; estant-là, a chaj^e à vn autre gentilhomme des siens, d'aller voir si les portes îlle estoient fermées.' Ce gentilhomme au lieu d'y aller, se contenta royer yd laquais, qui lui vint dire qu'elles l'estoyent; ce qui néant-
n'estoit pas vray ; car les portes de ^arbonne, qui tous les iours loyent à huict heures du soir, ne se fermèrent ce iour là qu'à neuf
et demie, à cause des trains qui arrivoyent, et pour lesquels on *etarder. Il estoit neuf heures quand Monsieur le Grand y enuoya ,
ne furent fermées qu'vne demy-heure après. Voyant cela , il se ; de coucher hors du logis du Roy, et envoya sur les dix heures du
des siens couuert du manteau qu'il auoit porté ce iour-là , lequel ians la salle des gardes, et vn autre qui suruint, dit aux gardes qui it demy-endormis : Messieurs , voilà Monsieur le Grand qui passe, ut donc qu'il estoit retiré , et on le vint déclarer au Roy, qui enuoya ;hambre voir ce qu'il faisoit. Ses gens dirent qu'il estoit couché et armoit. Sur les onze heiu*es , Monsieur de Charost y fiit pour l'armais ayant tiré les rideaux du lit, il ne trouua personne, et sceut^ moir cherché partout, qu'il n'y estoit pas. On creut donc qu'il sauné ; néantmoins, ayant enuoyé à Tecurie, et ayant trouuétous ses Lx, et ayant sceu aussi que Monsieur de Thou estoit dans INarbonne, ea qu'il n'estoit pas hors de la ville. On enuoya aussitost comman-
lieutenant du Roy dans Narbonne , de ne faire ouurir les portes ui que ce fût , et de faire faire des rondes toute la nuit sur les mu-
Cependant , Monsieur le Grand auoit esté mené par Sioujae dans vn ù il y auoit deux belles filles sœurs, qui n'ont pas réputation d'estre bastes, et auec l'une desquelles quelques- vns disent qu'il auoit ï quelques iours deuant. Estant là seul , il se fit debotter et coucha ibillé sur le lit. Le lendemain , on enuoya par toutes les maisons ommandement sur peine de leze-majesté et de la vie, aux maîstres ps, de déclarer ceux qui estoyent logez chez eux. Les filles pour le dirent rien estant seules; mais leur oncle , qui estoit aux champs , ce iour-Ià, par grand malheur pour Monsieur le Grand, et ayant u'il estoit chez luy (car il le connoissoit), le fit dire au lieutenant, int aussitost; et ayant trouué Monsieur le Grand fort troublé, et m visage, à ce qu'il dit si changé, qu'à peine estoit-il reconnoisil luy dit qu'il auoit charge de l'arrester. Monsieur le Grand luy da à voir son ordre ; il luy dit qu'il n'auoit point d'autre ordre que [u'il auoit reçeu de la bouche du Roy, Monsieur le Grand luy de* , si le Roy lui auoit commandé luy-mesme. Sur quoy ayant resqu'ouy ; le Roy, dit Monsieur le Grand , a bien fait , et vous faites ; Iny obéir. Le monde dit icy, qu'en disant ces paroles, 11 se prit à
pleurer; mais Monsieur de Chauigny à qui j'ay demandé ù eela eitoit vray, m'a dit que le lieutenant ne le lui auoit point dit JU airiua «Banthier dans la citadelle de Montpellier, où il est gardé par Céton. Sek» que j'en ay ouy parler, îe iuge, et sur des coiyectures bien raisomiahles et quasi asseurées, que Ton croit icy qu'il auoit des desseins iûen hardis et bien meschauts; et j'ay peur qu'il se trouuera d'autres gens enveloppa dans son malheur. le croy que nous pourrons bientost prendre le etmm de Paris où j'ay yne extrême impatience d'estre.
Depuis auoir escrit cette lettre , j'ay veu icy , à Monfirein celuy qii arresta Monsieur le Grand, qui m'a dit, que le lendemain qu'U kM voir, il se donna deux cens coups dans le visage et sur l'estomac, eu a présence , de sorte qu'il en vomit le sang.
Le cardinal de Richelieu^ très-souffrant déjà^ quitta Norbonne suivi •de ses captifs , et revint lentement à Paris pour y mourir. Protégii «par Cbavigny^ Voiture n'eut pas à souffrir des suites de la conspiration de son maître^ qui^ n'étant plus à craindre^ cbtini lui-^néffle son pardon sans beaucoup de difficulté.