I.ETTRE XXVriI
Mademoiselle^
ien ne peut estre dans vos Lettres plus agréable qu^ellesmes. Pay trouué dés le commencement de la vostre, ce que > ne me vouliez faire espérer qu'à la fin : et vous m'auez donné întentement que vous me promettiez d'ailleurs. 11 est à croire vous n'auez pas leu ce qui y estoit adjoustc d'vnc autre main : ue vous qui ne ra'enuoyez que de For et des pierreries, ou des )le3 qui valent mieux que cela, n'auriez pas voulu m'enuoyer injures. Pauoùe pourtant que ie mérite en quelque sorte celle Ton m'a escrite, et que ie ne suis guère galant, puisque ie ' pas la hardiesse de Testre auec vous. C'est vne honte extrême, ie vous aye escrit tant de longues Lettres , sans qu'il y ait rien de ce stile, dont vne de vos amies dit, qu'il luy semble que t toute Poésie , et qu'estant esloigné de vous de tant de lieues, 'ose encore vous rien dire de ce que ie pense. Mais ic ne veux 1 me deshonorer pour Pamour de vous : et si vous ne me faites j des satisfactions de ce reproche ; ie suis résolu de vous écrire Lettres toutes pures d'amour, pleines de feux, de flèches, et lœurs navrez; et ie feray tant de galanteries, que Ton se repende m'auoir offensé. Dés cette heure mesme j'ay toutes les les du monde de m'en empescher : et ie ne trouue point d'autre renpour me retenir, que de songera cette excellente personne, t i'ay appris à préuoir en chaque chose tous les inconueniens I y a à craindre , et dont le seul ressouucnir m'oblige à estre ectueux et prudent. Vous , Mademoiselle , qui sçauez tout ce se passe en mon esprit, ic vous supplie tres-humblement de , de quelle sorte elle y est, et auec quel ressentiment, et quelle able affection ie paye l'honneur qu'elle me fait. Vous pouuez , e semble, estant aussi bonne que vous estes, obliger de la ïïo sorte Madame de Clermont , à continuer de m' aymer, et de
prier Dieu pour nioy. le feruy de mon costé tout ce qui me sera possible pour me rendre digne des grâces qu elle me peut obtenir ; et il est difficile qu\n homme que vous preschez ^ et pour qui elle prie, ne se conuertisse point. Mais qu'elle sçache, s'il vous plaist, que ie demande encore plus son affection que ses prières : et quoy que ie croye qu'elle me peut rendre saint, constant et heureux, ie ne désire pas tant tout cela, que d'estre aimé d'elle, Fay leu anec des sentimens de joye, qui ne se peuucnt exprimer, ce que tous me dites de la diuine personne deuant qui ie fis vue fois mon Epitaphe. le la puis asseurer que lors que j'auois deux éuentails dans la gorge , et que j'estois entre les mains de mes plus grandes . ennemies , ie n'estoîs pas plus à plaindre que ie le suis, et qu'il est ^ plus à souhaiter de mourir en sa présence , que de viure loin d'eUe. Apres Textréme honneur qu'elle me fait, il ne me resteroit pins rien à désirer pour ma gloire , si ce n'est que j'eusse esté si heureai, que la Demoiselle que l'on voulut enleuer vue fois à Lima(1)|8e;j fust souuenuë de moy. Mais le Ciel veut que Madame sa mère soiti tousiours au monde sans pareille, et que si d'auenfure il y a qoelj^l que chose d'aussi beau qu'elle, il n'y ait au moins rien d'aussi boB^-i 11 me semble que celle pour qui ie fis vne fois rire les Driades;! Madame de C*** (2) (ie croy qu'il n'y auroît pas de danger de mettre'^ son nom tout du long) ne deuroit pas estre si animée contre fc»^ rebelles , qu'elle ne me fist Thonneur de se souuenir qnelquesfoit de moy. S'il est vray ce que l'on dit, que nous l'ayons voulu en-' leuer : c'aura esté de la mesme sorte que les Grecs rauirent l'in de Pallas du pouuoir de leurs ennemis; et sur la créance que l'o a eu, que le bonheur et la victoire se trouueroient tousiours du^ party où elle seroit. Mais enfin , ie n'ay rien sçeu de ce dessein, v Elle sçait que si j'en ay eu pour elle, c'a esté par la bonne voye : J et elle se peut souuenir que ma recherche a esté tousiours pleine n de respect et d'honneur. Tout de bon, quelque passion que j'aje * pour nos affaires, ie ne puis m'empcscher d'en auoir pour elle.
(i) Voiture ici fait alhision à rcnlèvemcnt projeté de madame de Combakly ' nièce du cardinal de Richelieu. Voici la note de Tallemant sur ce passagss « Quand la reine mère envoya des gens pour enlever madame d*Aiguil « afin de mettre par ce moyen le cardinal de RicheHeu à la raison, i « seille de Rambouillet étoit avec elle. Elles alloient de compagnie voiri « dame de Rambouillet, qui étoit allée prendre Tair à Saint Cloud, quil « le lieu où le coup se devoit faire. Besançon découvrit l'entreprise. On a m « Lima au lieu de Saint-Cloud, de pour qu'on ne devinât la chose. »
(2> Madame deCombalet.
DEMOxNSlEVU DE VOIWRE. H9
5 les fois que ie lu considère, j'aireste mes souhaits : <^l j'ay peine à estrc assez affectionné à mon party. l'ay esté plus (ux à la louer, qu'elle ne Pest à se souuenir de moy. Il n'y u lit jours que ie Tay sçeu icy représenter si semblable à elle- B, que ie la fis aymer, ou au moins estimer extrêmement î\ nme qui ne peut pas vouloir du bien à tous ses parens. le es-humble seruiteur de vostre seruiteur, et ie Tasseure qu'il s plus de passion pour vous , que j'en ay pour luy. Vous me Mademoiselle, qu'il y en a vu des vostres^ qui ne se soucie le personne que de moy, et que cela mérite bien que ie m'en î extrêmement obligé. Mais cela meritoit bien aussi, que ne fissiez entendre plus clairement quel il est. Pleust à Dieu 3 fnst celuy que ie voudrois. le serois consolé de toutes ». Vous deuinerez bien pour qui ie fais ce souhait, le ne s^>ay, i du hazard à luy parler de moy. Mais ie vous supplie treslement. Mademoiselle , que cela ne vous arreste pas. Quelque qu'il fasse, il ne le faut pas tant craindre. U est meilleur que e pense. Au moins ie connois cela de luy, qu'il luy est imposte n'aimer pas ceux qui Taiment. Pay eu enuie beaucoup de i luy enuoyer demy-douzaine d'Espagnoles, des plus belles, . plus brillantes. Ne vous scandalisez pas. Mademoiselle, ce les larmes. Et si en passant par Grenade, ie puis trouuer ae jolie Sarazine, ie ne manqueray pas de la luy faire tenir, y que ie prendray ce chemin en partant d'icy : et pour suiure Dseils, ou plustost les commandemens que j'ay receus , ie me imeray de deux cens lieues, et en feray cinq cens de mer. filet l'incommodité qu'il y a ne me fasche pas tant, que ie ; de ne.pas passer par la France. Quoy que ie me sois engagé long- temps à le promettre, j'auray vne peine extrême à le et iamais resolution ne m'a tant cousté à prendre. Si on t laissé en ma liberté, j'eusse pris le grand chemin, auec la e franchise et la mesme seureté que tousiours, et ie fusse 'icy dix)it au Bourg la Reine. Au moins j'eusse eu le plaisir ser encore vne nuict à Paris : et j'auois résolu de vous donner ssant delà Rauegarde, et de la Haoussetie; mais ie vous (lia fort y mafoy, le pense qu'en me dissuai^lant ce dessein, et en peur pour moy, on a eu peur de moy aussi : et que l'on sVst lé que Pon le sçauroit au Bureau d'Adresse , et que le me roîs estourdiment parmy tout le monde. Mais j'anois r«solii ser plus discrettement. le me fusse contenté de donner d^s des à trois ou quatre personnes , faire cinq on <\\ hurla^lo*; . I. ^»
iSi) LETTRES
et puis passer. Mais il faut obéir, et croire que ce que Ton i commande est le meilleur. On me doit sçauoir gré pourtant de ( sousmission^ laquelle^ ce me semble^ est tout à la fois obeîssi et sacrifice. Au moins ^ on ne me doit plus reprocher que ie obstiné , puisque ie ne Fay pas este en cette occasion. Cela prendre tant de plaisir à escrire, que ie ne puisse plus acheuer Lettres, sont deux notables changemens en moy. Pardonnez-i Tvn pour Tamour de l'autre , et souuenez-vous quelquefois^ ie ^ supplie, que ie suis de tout mon cœur.
Mademoiselle, Vostre, etc.
De Madrid.
le VOUS supplie tres-humblement. Mademoiselle, de me penne de respondre deux ou trois mots, le plus doucement que ie ponn à la personne qui m'a attaqué dans vostre lettre. Fay cherché ta temps dans mon esprit, quipouuoit estre ce petit homme, deqoi me dit de si grandes choses, et que l'on me met si fort au dessoi au dessous de moy. Ce ne peut pas estre Monsieur du Vigean. Ca ne suis que de deux doigts plus grand que luy, et il n'est que i fois plus galant que moy. Apres y auoir bien pensé, il m'a sm que cela sent extrêmement sa fable : et qu'il n'est pas possible <| y ait au monde vn homme si petit ni si galant. le vous supplietr humblement , Mademoiselle , de m'en faire sçauoir la vérité.
A MADEMOISELLE DE BAMBOUILLET.
LETTRE XXIX
^Mademoiselle ,
Si vostre autre Lettre estoit de la sorte de celle que j'ay recei ce n'a pas esté pour moy vn si grand malheur de la perdre : «> eust esté à souhaitter qu'encore à cette seconde fois , j'eusse H seulement, sans en voir autre chose, que vous m*auiez bit Vk neur de m'escrire. Ayant leu ce que vous me mandez , que ^ auiez eu de la peine à bazarder vos complimens , j'en aktepi quelques-vns : et en suite de cela, ie n'en ay point trouué tfant sinon que vous me faites souuenir que ie suis petit, et que i m'asseurez que ie ne suis gueres galant. Si vous n'auiez , Madei
DE MONSIEVK DE VoITVHE. «3|
que ceux-là à mu fairo, il ii'cstoit point besoin de les niettn* a pi'Oteclion de la pins vaillante tille de France. Encore qu'ils it esté irouuez , on ne vous eust pas accusée par là de favoos rebelles, et de la façon que vosfre lettre cstoit escrite, ne déniez rien craindre, sinon qu'elle me fust rendue. Apres en tant d'enuie d'en auoir vnc des vostres, qu'il est vrîiy que loyois tous mes désirs en cela^ lors qu'il me restoit tant ■es choses à souhaiter ; vous prenez la peine d'escrire cinq ou jnes où vous vous plaignez de ce que la fortune ose s'attaquer hoses qui sortent A*i vos mains. Et pour ce qui est de moy : // •y vn homme plus petit que vous d'vve coudée , et ie vous jure fois plus galant. Voila vue belle lettre de consolation , après esté tant attendue, et des paroles bien cboisies pour me faire er tant de sortes d'afflictions! le pense , Mademoiselle, vous ir dit quelquefois, vous estes beaucoup i)lus propre à escrire iTtel , qu'vne lettre. Il ne vous reste plus après cela, que d'ader, que vous soustiendrez en la Cour de Trebizonde , ce que venez d'escrire, et signer Alastraxerée. Est-il possible qu'ayant ie menieilleuses qualitez , et tant de pouuoir sur moy, vous ne seruiez de Pvn ni ne l'autre, que pour me faire du mal : et irous soyez de ces Fées qui ne se plaisent qu'à nuire, et à sr le bien que font les autres? Apres que Mademoiselle Paulet escrit vne belle et obligeante lettre , que Madame la Marquise seure par elle de l'honneur de son amitié, que Madame de mont me promet des prières, et que mesme la plus rare et la parfaite personne du monde m'honore de son souuenir : vous *z la dernière troubler la joye de tout cela , et défaire ce qu^elles fait en ma faueur. Cela est estrange,que les Pyrénées, qui ent de bornes à deux grands Royaumes , ne me puissent dé- Irt» de vous. Sans que mes malheurs vous puissent adoucir, 5 venez me persécuter au bout du monde , et me tourmenter me plus que ma mauuaise fortune. En vn temps où mes meils amis n'oseroient auoir commerce auecque moy, et auquel t se mettre en péril que de m'cscrire : vous passez par dessus es sortes de considérations, pour me dire que vous ne me uez gueres galant, et qu'il y a vn Nain qui vous plaist mille plus que moy. Il me semble. Mademoiselle, que j'aurois ; de gronder de cela, et de faire toutes ces plaintes. Mais ne pas confirmer ce que vous dites de moy, et ne pas mpnque ie suis peu galant, de ne pas bien receuoir tout ce qui d'vnc si bonne part : ie vous diray, Mademoiselle, que ie
croyois que mes maux ne pouuoient receuoir de soulagement: et ils ont esté appaisez dés que j'ay leu ce que vous m'auez bit Thouneur de m'escrire. Ce n'est pas que j*eusse mal-jugé de biir grandeur. Mais o/est que rien ne vous est impossible^ et que vous pouuez donner remède aux choses qui n'en ont point. le m'estonu pourtant 9 qu'en ne disant que du mal de moy, vous ayez pu me faire tant de bien : et que^ sans m'arrester à ce que vous me dez , j'aye esté content en voyant seulement vostre charactere. Ceux de la magie ne font pas des effets plus merueilleux : et cela fidt ^voiTy que vous sçauez^ aussi bien qu^elle^ donner aux paroles vne vertu secretie, et une autre force que celle qu'elles ont d'elle»mesmes. Qu'en me reprochant quelques défauts^ vous m'ayez osCé tous mes déplaisirs^ et que j'aye eu du contentement à lire qofi vous en estimiez vn autre plus que moy^ c^est vne merueille que le ne puis comprendre ! Mais il y a long-temps^ Mademoiselle ^ que io ne cherche plus de cause naturelle en la pluspart de ce qui est d^ vous. le sçay qu'vae personne qui est pleine de miracles, en bien faire quelques-vns. Mais quelques grands que soient les très, le plus estrange que vous ayez iamais fait, est d^auoir de la joye à vne personne qui est en l'état où ie suis , et d*i rendu heureux vn homme qui est tout-ensemble, pauure, et malade. En cela, vous faites voir que la Fortune, qui a le sous ses pieds , est dessons les vostres , et que vous pouuez doi grâce à ceux qu'elle condamne à estre malheureux. Aussi, poi que ie vous aye fauorable, il ne mMmporte que les estoiUes soient contraires : et quoy qu^elles soient toutes conjurées k ruine, si vous me voulez défendre, ie croiray que la meilleure partiei Ciel est pour moy. N'abandonnez pas, s'il vous plaist, Madei vne personne qui a tant de confiance en vous. Il suffit, pour rendre heureux., que vous vouliez que ie le sois : et si dans v( cœur seulement vous me desirez du bien, ie sentiray dés icy effets de vos pensées et de vos souhaits. Vous estes obligée faire qnelques-vns pour moy. Car ie vous iure que tous les sont pour vous : et que les plus passionnez que ie fais , c'est vous ayez tout ce que vostre beauté et vostre vertu méritent. 11 vray que mon interest se rencontre aussi là-dedans. Car si ^stoit, il n'y auroit plus de party différent, ni de diuislon monde. Tous les hommes n'auroient qu'vne volonté : et touts terre vous obeïroit.
X^'est pour vous apprendre, Mademoiselle, à regarder vne i
DE MONSEEVR DE VOITVRE. 133
Fois comme vous parlez , et que ie ne suis pas si peu galant que vous dites. Que si vous voulez que ie vous croye^ faites faire à vostre petit homme vne lettre mille fois plus galante que celle-cy. Mais quand il auroit cet auantagesur moy^ il m'en resteroit vn autre, que ie n'estime pas moins : c'est qu'asseurément ie suis mille fois plus que luy^ et plus que tout autre,
Mademoiselle^ Vostre, etc.
A MADEMOISELLE PAVLET.
LETTRE XXX
Mademoiselle 3
' S'il ne m'est pas bien séant d'auoir quelque contentement en ne >ous voyant pas : ce m'est au moins quelque excuse, de ce que ie '.M'en ay pas vn que vous ne me donniez. C'est vous qui faites icy ^IOlIte8 mes joyes : et quoy que j'aye esté voir depuis peu TEscurial , .elTAranjucK^et que ie me sois trouué à des festes de taureaux et ^ caâas^ ie n'aurois rien d^agreablc en Espagne, si ie n'y auois Mneea de vos lettres. Vos soins m'ostent la plus grande partie des r*|iiieDS : et j'oublie que ie sois mal-heureux , quand ie songe que
vous ne m'auez pas oublié. Cette obligation est si grande, que ië •doute qu'vn autre que moy y pust satisfaire. Mais s'il vous plaist d'y slODger, vous trouverez qu'il y a long-temps que j'ay payé tout cela 'îfu auance : et dés le moment que j'ay eu l'honneur de vous con- |Mistre^ il ne s'est point passé de iour que ie n'aye mérité tout le ^tiea que vous sçauriez me faire. Je sçay bien, Mademoiselle,, que irioiis n'attribuerez pas cecy à vanité, mais à vne estime extrême de ||fl passion auec laquelle ie vous honore^ et à vne créance que j^ay, î^'vne affection parfaite vaut mieux que toutes choses. Celle que l^ay tousiours à vous seruir est à vn si haut poinct, qu'il n'y a plus Ifne la vostre qui la puisse recompenser : et quand vous m'auriez ï-dODoé cent fois la vie, et auec elle tous les biens du monde, vous \me deurez tousiours beaucoup de reste, tant que vous ne m'aimerez ffu. Et certes, en cela au moins, estes-vous bien iuste, que ne me LpoDuant donner ce qui m'est deu, vous taschez à me contenter ^d'ailleurs^ et à couurir vne injustice auec beaucoup de ciuilité. Mais Lloutes les belles paroles ne valent pas vn peu de volonté. Et sMl y
en auoit quelques-vnes qui pussent estre de ce prix-là, ce seroient sans doute les vostres, et vous n'auriez pas besoin d'employer celles des autres pour cela. le suis surpris toutes les fois qu'en receuant de vous vn gros paquet, ie trouue qu'il n'y a qu'vne petite lettre, et que ce qui est de vostre main, ne fait que la moindre partie de ce qui vient de vostre part. Gomme il me souuient que le n'ay quasi iamais eu l'honneur de vous voir chez vous , qu'il n'y ait eu cinq ou six personnes dans vostre chambre, vous auez trouué moyen d'en mettre autant dans vos Lettres, et de ne me plus escrire qu'en public. Ne croyez pas pourtant m'obliger par là à vous parler avec moins de hardiesse, ie prendray pour confidens ceux qu'il semble que vous me vouliez donner pour juges : et j'aimerois mieux leur déclarer mon secret, que de vous le cacher. Mais pour parler sérieusement (car ie sçay bien, Mademoiselle, que vous ne voudriez pas que j'eusse dit ainsi tout ce que vous venez de dire) au lieu de me plaindre de cela, j'ay à vous en rendre mille grâces très-humbles, et à vous remercier de Textréme honneur que vous me faites receuoir de tant d'honnêtes personnes, et que ie ne pourrois iamais mériter sans vous. le vous auoùe que ie né puis souhaiter de pins grand contentement que de voir de vos lettres. Mais ie suis bien aise qu'en cela vous passiez mes souhaits, et que vous me fassiez plus de bien que je n'en sçaurois désirer. Si ie ne me trompe, j'ay reconnu dans vostre dernière, quelques lignes de la meilleure main du monde : et ie les ai receues auec la mesme vénération, que Ton recueilloit les fueilles où la Sybille escriuoit ses oracles. Testiine plus ces quatre vers, que toutes les œuures de Malherbe : et moy qui en ay veu autresfois d'amour, et qui estoient à ma louange, ie vous asseure que ie n'ay iamais leu de Poësie qui m'ait esté si agréable. le ne sçay de quelle sorte est l'affection que j'ay pour cette personne» Mais ie n'enlens ni ne voy rien de sa part, qui ne me touche jusqu'au fond de l'ame : et ie ne puis comprendre coninient il arrive, que Testime et le respect fassent en moy les niesnie^ effets qu'vne passion bien violente. Quoy que vous ne me disiez rien de Madame de Glermont, ie suis asseuré qu'elle ne peutm'auoir oublié : et ie vous supplie tres-humblement, Mademoiselle, de nufaire la faueur de luy dire, que pour me rendre digne de son affection , ie tâche tous les iours à deuenir meilleur. Les sonnons que vous me faites, et les liures que vous m'enuoyez, ne me seruent pas peu à cela. le vous remercie du Pscaumc.Mais pourquoy m'enuoyer en Testât où ie suis, des choses si tristes ? et quelle meillenrc Paraphrase peut-on voir du Miserere, que moy-mesme? Pay t'u
enfin les Episires de S. Paul. Les deux liures que vous m'auez enuoyez^ l'vn au mois de Décembre^ et l'autre depuis six semaines, me sont arriuez en vn mesme iour : et à ce que ie puis iuger, cette personne que vous m'auez fait si petit est vn des plus grands hommes de France. La Préface , entre autres choses , m'a semblé parfaitement belle ^ et j'ay eu vn extrême plaisir à la lire. Ten dirois dauantage^ mais ie ne puis rien admirer pour cette heure ^ que Mademciiselle de Rambouillet. le vous rauoiieray franchement, Mademoiselle : soit que ce soit stupidité , ou présomption , j'auois veu sans jalousie, toutes les belles choses que jusques icy vous auiez eu soin de me faire voir. Mais quand j'eus acheué de lire la Response de l'Infante Fortune à Messire Lac : ie fus en peine qui la pouuoit auoir faite, et eus, sans mentir, vn extrême dépit de ce que c'estoit vn autre que moy. le cherchay long-temps parmy les personnes plus galantes, qui en seroit l'autheur, sans iamais pouuoirm'en imaginer pas vue. Mais quand j'eus trouué dans vostre Lettre, qui c'estoit (car ie la garde tousiours pour la dernière) ie vous confesse que j'eus vne des grandes joyes que j'aye eue il y a long-temps. Peus vn extrême soulagement : et fus consolé de sçauoir que cette gloire estoit deuë à vne personne que j'honorois desia tant, et à qui j'ay donné vne si grande partie de mon esprit, que ie puis douter si c'est du sien ou du mien, qu'elle s'est seruie à faire vne si jolie Lettre. Tout de bon, il semble qu'elle ait celuy de tout le monde, à voir comme elle est née à toute chose : et outre que personne n'en a tant qu'elle , il n'y en a point qui ait tant de differens lustres, ny qui soit si beau à toutes sortes de iours, comme le sien. Peut-estre qu'elle le trouuera mauuais. Mais ie ne puis m'empescher de vous dire, que j'ay pensé demeurer dans cette mesme increduhté où ie fus vne fois pour vn autre miracle de son esprit : et ie ne pouuoiscroire qu'il fust possible qu'elle eust rencontré à escrire si bien de celte sorte , n'ayant iamais leu de cette manière de liures. Mai^ c'est par foy qu'il la faut connoistre , et non pas par raison. Et <:omnie elle compose des histoires où toutes les passions sont représentées, sans que jamais elle en ait esprouué pas vne ; qu'elle lait la description de PItalie et d'Espagne , sans en auoir veu la carte de sa vie ; et qu'elle connoist toute la terre , n'ayant iamais esté que jusqu'à Chartres : de la mesme sorte, sans auoir veu de vieux Romans , elle parle le langage de Lancelot du Lac , mieux que n'eust sceu faire la Heyne Geniéure : et ie croy qu'elle parleroit Arabe, si elle l'auoit entrepris. Il faut auoiïer que c'est vne personne bien difficile à comprendre, ot que si Madame de Kamlx)uillet esl
i'M LETTRES
la plus parfaite chose du inonde , Mademoiselle sa fille est la plus admirable. Entendez toujours, s'il vous plaist^ Mademoiselle ^ les louanges que ie donne, auec la restriction que ie dois mettre, vous connoissant, comme ie fais. G^a esté, au reste, vn grand bon-heur pour moy, de n'auoir veu ce tesmoignage de son esprit, qu'en vn temps où j^en ay vn autre de sa ciuilité. Car ce m'eust esté vue extrême peine de ne pas aymer vne personne qu'il m'est force de tant estimer. Les cinq ou six lignes qu'elle m'a fait l'honneur de m'escrire, ont esté receuës de moy auec tout le respect, Paffection , et la joie qu'elle peut penser, et ont effacé le ressentiment que j*auois de l'autre lettre. C'est vn des auantages que les méchantes personnes ont sur celles qui ne le sont pas : que toutes les bontez qu'elles font, sont beaucoup mieux receuëâ, et qu'il semble que la rareté donne encore quelque prix à l'action. Quoy que ie sçache qu'elle ne m'ait fait cette faneur, que pour me faire mieux sentir vn dépit dans quelque temps , ie ne puis pas m'empescher de m'y laisser attraper, et ie Taime , pour cette heure, autant que si c'estoit la meilleure personne du monde. Pour ce qui est des reproches qu'elle reserue à me faire quelque iour, cette menace ne me fait pas moins désirer d'auoir l'honneur de la voir : et ie me sçauray défendre de sorte qu'elle connoistra, que j'ay mérité dans les choses mesmes où elle croit que j'aye failly. Parmy vne infinité de choses qui m'ont donné beaucoup de contentement dans vostre lettre , j'y ay veu auec vne joye tres-particuliere, ce que vous me mandez, que lors que vous m'escriuistes , vn honiieste homme se faschoit de se retirer à vne heure après minuict, sans m'auoir veu. 11 y a long-temps que ie desirois ardemment vn témoignage de l'honneur dQ son souuenir. le ne craindray point de vous dire, quil n'y a point d'homme au monde que ie respecte tant que luy. Mais ie n'oserois vous auoùer combien ie l'aime, de peur que l'interest de vostre Marij, ne vous le fasse trouuer mauuais, et que vous ne me reprochiez de régler mal mes affections. Vous qui tenez pour règle certaine, que toutes les personnes de cette sorte ne peuuent aimer, vous deuez pourtant faire quelque exception pour luy : et conunc ie vous ay oiiy dire beaucoup de fois, qu'il auoit plus de générosité que les autres, vous pouuez croire qu'il a aussi plus d'amitié. Mais quand cela ne seroit point, et qu'il m'auroit entièrement oublié, il est vray qu'il ne seroit pas en ma puissance de retrancher rien de la passion que j'ay pour luy. le ne puis non plus résister à celte inchnation, qu'à celle que j'ay pour vous : et vous ne deuriez pas trouuer estrangc que j'aymasse vn ngrat , vous qui sçauez qu'il y a
DE MONSIEYR DE VOITVRE. 137
si long-temps que j'ayme vne ingrate. Sans mentir^ au temps inesme où îe croyois qu'il ne se souuenoit point du tout de moy, ie n'ay passé pas vne belle nuict dans le.Prade, que ie ne Ty aye souhaitté. Les gros'd'eau seroient aussi beaux à faire dans Madrid , que dans Paris : et si le le tenois icy^ ie le menerois chanter deuant des portes qui s'ouurent plus aisément que la vostre , et où nous serions mieux receus que nous ne Testions chez vous. Il y a en ce lieu certains animaux ; que ceux du pais nomment Slorentstes, qui ont la forme du corps fort agréable , et la peau extrêmement douce , souples , esueillées; et plaisantes^ fort aisées à appriuoiser^ et naturellement amies des hommes. La fraischeur de la nuict ^ dont elles aiment à jouir, fait qu'en ce temps on en trouue communément dans les rues : et selon qu'il est curieux de cette sorte de choses , ie sçay qull seroit bien aise d'en voir, le vous supplie tres-humblement. Mademoiselle ; vous qui me procurez toutes soptes de biens, d- employer tout le crédit que vous auez auprès de luy, pour faire qu'il me fasse Pbonneur de se âouuenir de moy : et si vous pouuez faire qu'il m'aime , ie vous donne respit de six mois , pour ce que vous me deuez. le ne sçay si vostre Seruiievr m'a fait Thonneur de m'eserire quelque chose. le suis toujours le sien tres-humble, auecaurtant de passion que iamais : et il n'y a pas trois iours que ie m'enfermay dans vne chambre, et qu'en souuenance de luy, ie chantay vne demie-heure,. Père CJmmhaui. Il y a au bas de vostre Lettre trois escritiu*es différentes que ie n'ay pu reconnoistre , et que ie croy que ie n^ay iamais connues, l'auois résolu d'y faire respondre par trois Espagnols de mes amis. Mais ie n^cn ay pas eu le loisir, estant à la veille de mon partement. l'espère sortir d'icy dans trois ou qualve iours^ pour commencer la promenade, dont ie vous auois escrit, et aller voir le Portugal et l'Andalousie. Quelques-vns m'en vouloient dissuader, pour les chaleurs qu'il y aura en ce temps. Mais afin de me déniaiser, ie suis résolu de voir vn peu le monde : et pour me remettre d'vn hyuer que j'ay esté icy sans me chauffer, ie m'en vay chercher les iours caniculaires en Afrique , et passer l'Esté en vn pais, où les hyrondelles passent l'hyuer. Les périls que j'ay à courre en ce voyage, ne m'estonnent point : et peut-estre que j'en trouuerois de plus grands auprès de vous. Il me fasche seulement, que si ie meurs. Mademoiselle de Rambouillet aura du plaisir à dire , qu'il y auoit desia trois ans qu'elle m'auoit prédit que ie mourrois dans quatre. Mais, Mademoiselle, vne personne qui est dans vos prières, doit espérer vu meilleur succez que cela. le ne sçay pas si jay cnrore beaucoup de temps k viur(\. mais il me
semble qu'il me reste beaucoup d'années à vous aimer : et mon affection estant si grande et si parfaite , ie m'imagine qu'il, n'est pas possible que ie cesse si tost d'estre,
Mademoiselle^ Vostre^ etc.
A LA MESME
LETTRE XXXI
Mademoiselle^
H ne manque à vos fortunes, que d'auoir esté criminelle d'Eslat : et voicy que ie vous en fais naistre vne belle occasion. La fortune qui n'a pas accoutumé d'en perdre pas vne de vous mettre en jeu, ne manquera pas peut-estre à se seruir de celle-cy. le voy bien que ie vous mets en quelque péril en vous escriuant, sans que cette considération m'en puisse empescher. Par là vous pouuez juger qu'il n'y a rien que ie ne bazardasse pour vous faire souuenir de moy, puisque ie vous bazarde vous-mesme, vous que ie tiens chère et précieuse entre toutes les choses du monde. le vous dis cecy, Mademoiselle, en vn temps où ie ne voudrois pas mentir, mesnie dans vn comphment Car, afin que vous le sçachiez, j'ay sceu exti'émement profiter de la maladie que l'on vous aura dit que j'ay eue. Elle m'a fait prendre de si bonnes resolutions, que si ie ne les auois pas, ie les voudrois acheter de toute ma santé. le voy bien que vous-vous rirez de cecy, vous qui connois:?ez mafoiblesse, et que vous ne croirez pas que je garde de simples resolutions, moy qui ay rompu tant de vœux. Il est vray pourtant que j'ay veu jusqu'icy toutes les Espagnoles, comme si c'étoit encore les Flamandes de Bruxelles : et que j'espère d'estre homme de bien, au lieu du monde, où il y a de plus grandes tentations, et où le diable se met sous de plus agréables formes. Dans cette grande reformation, il ne me r(îste qu'vn scrupule : c'est qu'il me semble que ie pense trop souuent en vous, et que ie désire auec trop d'impatience d'auoir l'honneur de vous rcuoir. En modérant toutes mes afîections ie n'ay pu encore réduire celle que ie vous porte, au poinct où il nous est permis d'aymer nostre prochain, c'est à dire, autant (pie nous-mesmes : et ie crains que vous n'ayez plus de part en mon ame, qu'il no faudroit en donner à vne créature. Voyez, s'il vous
DE MONSIEVU DE VOIÏVHE. 130
plaist^ Madeiuoiselie^ quel remède il y a à cela^ oiiplubtost^ quelle excuse il y a pour le défendre. Car de remède, ic croy qu'il n'y en a point : et qu'il est impossible que ie ne sois pas tousiours auec toute sorte de passion,
Mademoiselle, Vostre, etc.
A LA MESME
LETTRE XXXIl.
Mademoiselle,
A vn si grand malheur que le mien, il ne falloit pas vne moindre consolation que celle que vous m'auez donnée : et j'ay receu vostre letti'e, comme vne grâce que le Ciel m'enuoyoit après ma condamnation, le ne sçaurois pas appeller d'vn autre nom que celuy-là, la nouueile qui m'a contraint de reuenir icy : et ie vous asseure qu'il y a beaucoup d'arrests de mort qui sont moins rigoureux. Mais au milieu de tous mes maux , il me sieroit mal de me plaindre , puis que j'ay l'honneur d^estre dans vostre souuenir : et l'on se peut, c(^ me semble , passer des faneurs de la fortune , quand on est si heureux que d^auoir des vostres. Ce sera donc par cette raison que ie me consoleray de demeurer icy : et non par celle que vous dites, qu'il vaut mieux estre exilé en païs estranger, que d'estie captif en sa patrie. Vous ne voyez que la moitié de mon malheur, si vous ne considérez que ie suis l'vn et l'autre tout ensemble : et si vous y songez bien , vous trouuerez que deux choses qui semblent incompatibles se rencontrent en moy, d'estre banny et prisonnier en inesme temps. Vous aurez de la peine. Mademoiselle, à entendre cet Enigme, si vous ne vous souuenez que j'ay accoustumé de parler vn peu d'amour en toutes mes lettres. Que si, comme vous^ dites, ie dois auoir icy quelque liberté, que ie n'aurois pas en France, le vous supplie très- humblement que ce soit celle-là: et Irouuez bon que ie vous asseure , qu il y a beaucoup de passion dans l'affection que j'ay de vous seruir. le serois trop ingrat , si pour vncî pei*sonne qui fait des choses si extraordinaires pour moy, ie n auois qu'vne amitié ordinaire : et tout au moins ie dois estre amoureux de vostre générosité. L'on m'a mandé l'obligation que j 'auois à vn <jentil-honmie, et à vne Dame, à qui jVn ai déjà beaucoup d'au-
tres^ et le soin qu'ils ont d'enuoyer quelques-fois sçavoir de mos nouuelles. Pour tous les autres, ils sont demeurez dans vn si ipnh fond silence , qu'il y a six mois que ie ne les ay pas seulement oûy nommer. le ne sçay si c'est oubly, ou prudence : et pour dire te vray, ie ne voy gueres de chose en cela. Encore me semble-t-il estre plus excusable , de ne rien dire à vne personne dont on ne se souuient point; que de s'en souuenir, et ne luy en donner aucun témoignage. le vous laisse à iuger, Mademoiselle , quel lustre cela donne à ce que vous auez fait pour moy : et combien ie vous suis obligé de m'auoir escrit vne grande lettre, en vn temps où les autres ne m'oseroient pas faire vne recommandation. Aussi ie vous iure, que si ie ne puis reconnoistre cette bonté comme ie voudrois, ie U loue, au moins, et l'estime comme elle mérite : et que ie suis autant qu'il m'est possible ,
Mademoiselle, Vosfre, etc.
A MONSIEVR DE PVY-LAVRENS (1).
LETTRE XXXIII
Monsieur,
lay receu la lettre que vous m'auez fait l'honneur de m'escrire auec plus de joye, que ie n'en esperois iamais auoir icy. Et moy, à qui il reste tant d'autres choses à désirer, qui suis esloigné de tant de chemin du lieu où ie me souhaitte, qui me vois icy languissant, et qui n'en puis sortir sans de grandes difficultez : j'ay esté en repos de tout, quand j'ay veii que vous auiez soin de moy. Que si, comme vous dites, j'ay quelque part dans vostre amitié, ie trouue que ce bon-heur inè doit tenir lieu de tous les autres, et que ceux à qui vous auez donné des biens et des honneurs, n'ont pas esté si bien partagez que moy. C^est, ie vous asseure , Monsieur, la seule consolation que j'aye reçeué en ce païs : auquel le peu de santé que j'ay tousiours eue, ne m'a pas permis d'estre capable d'aucun diuertissement , et où ie n'ay point veu de femmes , que sur le Prade ou sur le Théâtre. Ainsi, sans me faire de violence , ie pourray de-
(1) Favori de Gaston, duc d'Orléans. Il mourut à Vincenncs, où le cardinal de Richelieu Pavait fait enfermer.
DE MONSIEVR DE VOITVRE. lil
meurer d'accord auec vous de ce que vous dites au préjudice des Daines de Madrid, en faueur de celles de Bruxelles : et deuant que leur présence ou la vostre semble m'y obliger, ie souscris dés cette heure ^ à tout ce que vous sçauriez penser à leur auantage. L'innocence, la jeunesse, et la beauté, pour lesquelles vous dites que vous les estimez , sont des qualitez que Ton n*a iamais icy veuês ensemble, et qui ne sont pas si communes où vous estes, qu'elles ne nie laissent lieu de deuiner le sujet pour qui vous prenez ce party auec tant de passion. Que si d^auenlure c'est la mesme personne que j'imagine (1), j'irois , Monsieur, contre mon inclination et mon jugement, si ie n'estois pas de vostre aduis : et ie vous auoûe que quand Xarise, Daraxe , et Galiane reuiendroient encore au monde, l'Espagne n'auroit rien qu'elle luy pust opposer. Les artifices dont elles vsent deçà, et les illusions auec lesquelles elles se font paroistre ce qu'elles ne sont pas , ne sçauroient représenter rien de si beau : et le blanc mesme d'icy, n'est pas si blanc qu'elle. Les plus parfaites beautez qui y soient, ne se peuuent non plus comparer à la sienne , que le bronze et Febene, à l'or et à Pyuoire : et entre les beaux visages d'icy, et le sien, il y a la mesme différence, qu'entre vne belle nuit et vn beau iour. De sorte. Monsieur, que moy, qui ay dit beaucoup de fois qu'il n^y auoit que les Dames Espagnolles qui méritassent d'estre aimées, ie confesse qu'vne seule de la Cour où vous estes, suffit pour les vaincre toutes : et que l'vnique auantage qu'elles ayent sur celles de delà , c'est qu'elles sçauent estre plus amoureuses. Encore ie doute que cecy soit bien vniuersellement vray : et si la mesme fortune que vous auez par tout ailleurs, vous accompagne en Flandre, vous aurez appris à quelques-vnes à ne leur céder pas mesmes en cela. Mais ce discours se doit reseruer à la confidence que vous me promettez, quand ie ' seray auprès de vous, Tesperance de laquelle redouble l'impatience que i'auois de mon retour, le vous supplie donc tres-humblement. Monsieur, de vous souuenir de cette promesse , et prenez garde , s'il vous plaist , que la multitude de vos auentures ne vous en fasse oublier pas vne circonstance. Pour moy au lieu que tous ceux qui vous approchent, songent à leur fortune, et vous demandent des charges ou des pensions : ie ne desireray iamais aucune chose de vous auec tant d'affection, que l'honneur de vostre entretien , et ie ne croy pas que vous me puissiez rien donner qui vaille dauantage. le sçay que c'est vn bien dont vous estes moins libéral que tous les
(1) Mademoiselle de Chimay.
autres : et qu'il y a bien peu de personnes à qui vous en fassiez part volontiers. Mais la passion que j'ay pour toutes les vostres, me doit faire estre de ce nombre, et l'extrême fidélité auec laquelle ie. •seray en toutes occasions,
MoNsiEUB, VostrCy etc.
De Madrid ce 13 Mars IG33.
AV MKSME.
LETTRE XXXIV
Monsieur,
En cinq ou six lignes, vous auez compris tout ce que iepouuois oûir de plus agréable au monde : et en me promettant en la présence de mon Maistre vostre conuersation et vostre amitié , vous auez touché tous mes souhaits. Me proposant cette espérance, il n'y a point de difficultez que ie ne trouue supportables. La mer me semblera aisée à passer, pour aller jouir de tant de biens : et tous les plus honnestes gens de la terre s'embarquèrent autrefois pour vn moindre prix que celuy-là. Mais il faut rompre premièrement les enchantemens de Madrid , et surmonter le destin de cette Cour, qui veut que chacun y soit arresté dix ou douze mois^ après le dernier iour qu'il pensoit y estre. Gela, Monsieur, est si vray, qu'ayant fait cet hyuer vn effort pour en échaper deuant ce terme , la force du charme me ramena de quarante lieues loin, et ie m'y trouve aujourd'huy aussi pris que iamais. Tattens pourtant quelques effets de ce que vous dites que vous auez cscrit en ma faueur : et si cette auenture doit estre acheuée par vn des plus honnestes hommes du monde, j'espère que ie vous deuray ma deliurance. le sçay. Monsieur, que ce ne sera pas la plus belle que vous ayez mise à fin : mais ce sera, ie vous asseure, vne des plus difficiles et des plus îustes. Car, sans mentir, vous auez quelque interest, d'auoir soin d'vne personne qui vous honore si véritablement que ie fais : et tenant le lieu où vous estes, il n'y a rien que vous ne tromiiez plus aisément que des affections aussi pures que la mienne. Ceux qui occupent des places comme la vostre, sont d'ordinaire traittez comme des Dieux. Plusieurs les craignent, tous leur sacrifient, mais il y en a peu qui les aiment : et ils trouuent plus aisément des
DE MONSIEVR DE VOH VRE. \A:i
adorateurs^ que des amis. Pour moy, Monsieur, ie vous ay tousiours considéré vous-niesme, séparé de tout ce qui n'en est pas. le voy des choses en vous, plus grandes et plus éclatantes que vostre fortune, et des qualitez auec lesquelles vous ne sçauriez iamais estre vn homme ordinaire. Vous iugerez que ie dis cecy auec beaucoup de connoissance : si vous vous souuenez de l'entretien que j'eus l'honneur d'auoir auec vous dans cette prairie de Chirac : où m'ayant ouucrt vostre cœur, j'y vis tant de resolution, de force , et de générosité, que vous acheuastes de gagner le mien. le connus alors que vous auiez de si saines opinions de tout ce qui a accoutumé do, tromper les hommes : que les choses qu'ils consideroient le plus en vous, estoient celles que vous iugiez le moins; et que personne ne juge d'vn tiers, auec moins de passion, que vous jugiez de vousmesme. le vous auoiie. Monsieur, qu'en ce temps-là, vous voyant tous les iours marcher sur des précipices, auec vne contenance gayeet asseurée, et ne jugeant pas que la constance pûst aller jusques-là : ie trouuois quelque sujet de croire que vous ne les apperceuiez pas tous. Mais vous m'appristes, qu'il n'y auoit rien en vostre personne , ni à Pentour, que vous ne connussiez auec vne clarté merueilleuse : et que voyant à deux pas de vous la prison et la mort 9 et tant d'autres accidens qui vous menaçoient, et d'autre costé les honneurs, la gloire, et les plus hautes recompenses, vous regardiez tout cela sans agitation, et voyiez des raisons de ne pas trop enuier les vns, et de ne point craindre les autres. le fus estonné qu'vTi homme nourry toute sa vie entre les bras de la fortune, sceut tous les secrets de la Philosophie : et que vous eussiez appris la Sagesse en vn lieu, où tous les autres la perdent. Dés ce moment. Monsieur, ie vous mis au nombre de trois ou quatre personnes que j'ayme, et que j'honore sur tout le reste du monde, et adjoustay beaucoup de respect et d'estime à la passion que j'auois tousiours eue pour vous. Pen formay vne autre affection beaucoup plus grande. C'est celle-là que j'ay encore, et que ie conserueray toute ma vie, en vn si haut poinct, qu'il est vray que vous deuez la reconnoistre, et témoigner que ce vous est quelque contentement, que ie sois, autant que je suis,
MONSTEUB , Vostre, etc.
De Madrid, ce 8 luiii 1033.