‹ Les œuvresChapitre 35 sur 149 · A MONSIEVR DE CHAV DE-BONNE · texte numérisé non relu

A MONSIEVR DE CHAV DE-BONNE

LETTRE XXXIX

MONSIEUB,

le vous escris à la veuë de la terre de Barbarie : et il n'y a entre elle et moy^ qu'vn canal^ qui n'a au plus que trois lieues de largeur, quoy que ce soit l'Océan^ et la mer Mediterannée tout ensemble. Vous serez estonné de voir si loin vn homme » qui prend si peu de plaisir à courre^ et qui auoit tant de haste de se raprocher de vous. Mais Tauis que l'on m'a donnée que cette saison n'estoit guère propre à la nauigation pour les grands calmes qu'il y a^ et que difficiipmcnt, ie frouuerois embarcacion deuant le mois de Septembre :

iSO LETTRES

m'a fait naisire Tenuie et le loisir de faire cette promenade. Et j^ mieux aymé souffrir le trauail du chemin^ que Foisiueté de Madrid* De sorte qu'après avoir veu à Grenade tout ce qui y reste de la magnificence desRoys Mores^ fAlhambra, le Zae€atin,eiceiie cdehn place de Vitmrambla, où j'auois imaginé autrefois tant de tosi^ nois et de combats^ ie suis venu jusqu'à la pointe de Gibraltar: d'où y aussitost que Pon m^aura équipé vne frégate, j'espère passer le Détroit, et voir Geuta^ et au retour de là^ prendre le chemin de Galis^ San-Lucar^ et Seuille^ et me rendre à Lisbonne. lusques icy. Monsieur^ iene me suis point repentyde cette entreprise, laquelle en cette saison a semblé téméraire à tout le monde. L'Andalousie m*a reconcilié auec tout le resté de TEspagne : et l'ayant passée en tant d'autres endroits^ ie serois bien fasché de ne l'auoir point veufi en celuy seul par où elle peut paroistre belle. Vous ne trouuerez pas estrange que ie loue vn païs^ où il ne fait iamais froid ^ et où naissent les cannes de Succre. Mais ie vous asseure qu'il y a icy tel melon, que l'on pourroit venir manger de quatre cens lieues : et cette terre, pour laquelle tout vn peuple erra si long-temps dans les déserts, ne pouuoit estre, à mon auis, guère plus délicieuse que celle^j. l'y suis seruy par des esclaues, qui pourroient estre mes maistresses: et sans péril, j'y puis par tout cueillir des palmes. Cet arbre, pour qui toute l'ancienne Grèce a combattu, et qui ne se trouue en France, que dans nos Poètes : n*est pas icy plus rare que les oliuiers, et il n'y a pas vn habitant de cette coste, qui n'en ait plus que tous les Césars. On y voit tout d'vne veuë les montagnes chargées de neiges, et les campagnes couuertes de fhiits. On y a de la glace en Aoust, et des raisins en lanuier. L'hyuer et l'esté y sont tousiours meslez ensemble : et quand la vieillesse de l'année blanchit par tout ailleurs, elle est' ici tousiours verte' de lauriers, d'orangers et de myrthes. le vous auouë. Monsieur, que ie tâche à vous la faire sembler la plus belle qu'il me sera possible, et vous ayant exagéré autrefois, le mal que j'ay rencontré en Espagne, si ie ne m'en veux pas desdire, ie croy au moins estre obligé de vous descrire auantageusement ce que i'y trouue de bon. Cependant, il y a de quoy s'estonner qu'vn homme aussi libertin que moy, se haste de quitter tout cela, pour aller trouuer un Maistre. Mais, à la vérité, le nostre est tel, qu'il n'y a point de délices que l'on doiue préférera l'honneur et au contentement de le seruir. Et la liberté, qui est estimée la plus aimable chose du monde, ne l'est pas tant que son Altesse. Vous sçauez que ie n'ay gueres d'inclination à la flatterie : et vne des plus remarquables singnlaritez qui soient en

Monseigneur^ est de ne la pouuoir soufirir. Mais il faut auouer qu'outre les hautes vertus que la grandeur de sa naissance luy donne^ son affabilité et sa bonté^ la beauté et la viuacit'é de son esprit^ le plaisir auee lequel il escoute les bonnes choses, et la grâce dont il les dit luy-mesme^ sont des qualitez^ qui à peine se trouuent nulle part au point qu'elles paroisseut en luy. Et si ce n'est que pour voir quelque chose de rare que ie cours le monde, ie n'ay que faire de passer plus loin^ et ie feray mieux de me ranger auprès de ja personne. le considère icy tout ce que ie voy, auec plus de curiosité que ie n'en ay de moy-mesme, pour satisfaire quelque iour à celle de son Altesse. Et ie sçay que quand j'auray eu l'honneur de l'en entretenir vne fois^ il le sçaura toute sa vie mieux que moy. La prodigieuse mémoire de ce Prince^ est vne des considérations qui m^a autant consolé durant cet esloignement. Car ie suis asseuié que j'y suis encore, puis que j'ay eu Thonneur d'y estre autrefois : et ie ne seray pas si mal-heureux , que d'estre la seule chose qui en soit iamais sortie. Son Altesse, qui n'a iamais oublié vn Tribun, ni vn Edile^ ny mesme vn soldat legionaire, qui ait esté vne fois nommé dans Thistoire, n'oubliera pas^ que ie croy, vn de ses seruiteurs : et tout le Globe de la terre estant en son imagination mieux que dans nulle carte du monde, quelque loin que j'aille, ie ne dois pas craindre pour cela de sortir de l'honneur de son souuenir. le vous supplie pourtant très-humblement y Monsieur, vous qui auec tant de bonté me procurez toutes sortes d'honneurs et d'auantages : de me faire la faueur de trouuer occasion, de tesmoigner à Monseigneur, l'extrême désir que j'ay d'auoir l'honneur do me voir à ses pieds, et les vœux que ie fais tous les iours, pour vne santé si importante à tout le monde que la sienne. Si après cela ie désire encore quelque chose de vous, c'est seulement, que vous preniez garde , s'il vous plaist , que le temps ne m'oste rien de la part, que si libéralement vous m'auez donnée en vostre affection. Mais voyez où me porte l'excès de la mienne, qu'elle me fait douter du plus constant et du plus généreux de tous les hommes. Vous qui sçauez , Monsieur, qu'en tous ceux qui aiment beaucoup, il y a tousiours quelques mouuemens, qui ne sont pas de la raison : pardonnez-moy, s'il vous plaist, cette crainte, et considérez que ie suis excusable, estant auec tant de passion,

MONSIEVR

le voudrois bien que Madame la Comtessp de Harlemont , et Ma-

dame la Princesse de Barbançon^ sceussent que ie me sounieds extrêmement d'elles^ à vn des bouts de lIEurope : et que ie itj passer la mer^ pour voir si l'Afrique^ que l'on dit produire tow jours quelque chose de rare , a rien qui le. soit tant qu'elles ^

Vostre, etc.

A MADEMOISELLE PAVLET.

Mademoiselle^

Enfin ie suis sorti de l'Europe ^ et j'ay passé ce détroit quilny sert de bornes. Mais la mer qui est entre vous et moy^ ne peutrioi éteindre de la passion que j'ay pour vous : et quoy que tous les esclaues de la Ghrestienté se trouuent libres en abordant cette cosiB, ie ne suis pas moins à vous, pour cela. Ne vous estonnez pas dé m'oûir dire des galanteries si ouuertement. L'air de ce psîs m'a desia donné ie ne sçay quoy de félon ^ qui fait que ie vous cnÛDS moins : et quand ie traittèray désormais auec vous, faites estât que c'est de Turc à More. Il ne vous doit pas pourtant desplaire que Ton vous parle d'amour de si loin : et quand ce ne seroit que par curiosité, vous deuez estre bien-aise de voir des poulets de Barbarie. 11 manquoit à vos auenlures d'auoir vn Amant au delà de l'Ocëan : et commp vous en auez dans toutes les conditions, il faut que vous en ayez dans toutes les parties du monde. le grauay hier vos chiffres sur vne montagne qui n'est guère plus basse que les estoiiles, et de laquelle on découure sept Royaumes : et j'enuoye demain des cartels aux Mores de Marroc et de Fez, où ie m^offre à soustenir, que l'Afrique n'a iamais rien produit de plus rare , ni de plus cruel que vous. Apres cela , Mademoiselle , ie n'auray plus rien à faire icy, que d^aller voir vos parens : à qui ie veux parler de ce mariage , qui a fait autresfois tant de bruit , et tâcher d'auoir leur consentement , afin que personne ne s'y oppose plus.- A ce que j'entens , ce sont gens peu accostables. l'auray de la peine à les trouuer. On nva (lit qu'ils doiueiit estre au fond de la Lybie : et que les lions de cette coste sont moins nobles, et moins grands. On en vend icy de j^^uncs qui sont extrêmement gentils; Pay résolu de vous en ènùoyer

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ne demy-doùzaine , au lieu de gands d'Espagne. Car ie sçay que 'ous les estimerez dauantage^ et ils sont à meilleur marché. Tout te bon , on en donne icy pour trois escus qui sont les plus jolis du nonde. En se jouant^ ils emportent vn bras ou vne main à vue )ersonne : et après vous , ie n'ay iamais rien veu de plus agréable. Disposez^ s'il vous plaist^ Madame Anne à s'accommoder auec eux, 3t à leur donner la place de Dorinthe. le vous les enuoyeray parle premier vaisseau qui partira : et pleust à Dieu que ie pusse aller auec eux me metti*e à vos pieds! Ce sera là^ Mademoiselle^ qu'ils auront sujet d'estre les plus fiers animaux de la terre ^ et de s'estimer tes Roys de tous les autres. Mais vne des plus grandes marques que ie pusse donner, que Fair d^Afinque m*a inspiré quelque felonnie ; c'est que j'ay escrit desia trois pages, et que j'ay pensé acheuer cette lettre sans parler de Mademoiselle de Rambouillet. le vous asseure pourtant, qu'en quelque part que ie sois, elle est tousiours dans mon cœur, et dans mon souuenir, et mesme à ce moment bm ehedi ianta lontananza, le fo humilissima rluerenza, et suis son tres-bumble et tres-obeïssant seruiteur, Branbano. Tant que ie seiray hors de la Ghrestienté , ie n'oserois rien dire à Madame de Ûermont. Pour Mademoiselle de Rambouillet, ie crois qu'elle ne me voudra pas plus de mal pour cela. Fespere lui payer quelque iour le plaisir que j'ay eu d'oûirles auentures d'AIcidalis, en luy racontant les miennes. le luy feray entendre des choses estranges et incroyables : et pour ses fables , ie luy rendray des histoires. Vostre Seruiteur a tousiours dans mon esprit la place que son mérite , -et l'affection qu'il me fait l'honneur d'auoir pour moy, luy doiuent donner. Il y a vn de vos amis. Mademoiselle, que j'ayme auec tant de passion, que j*en oublie mon deuoir, et qu'il ne me souuient pas de dire combien ie le respecte , et ie l'honore. L'extrême enuie que j^ay d'estre dans son souuenir, m'a pensé obliger à faire vne folie. Car sans considérer toutes les raisons qui me deudent arrester, il ne s'en est guère fallu , que ie ne luy aye escrit : et j'auois résolu de commencer ainsi :

Monseigneur, ie ne sçaurois m'empescher de vous escrire : quand ce ne seroit que pour datter ma lettre de Ceuta. Apres auoir veu les Palais des Rois de Grenade , et la demeure des Abencerrages : j'ay voulu voir le pais de Rodomont , et d'Agramant , et connoistre la terre d'où sortirent ces grands hommes.

Che furo al tempo che passaro i Mori D'Africa il Mar e' n Francia nocquer tanlo.

le crois ^ Mademoiselle, que ce commencement liiy eusi donné enuie de voir le reste , que j'eusse continué de cette sorte :

Si vos inclinations ne sont changées , ie sçay. Monseigneur, qoe vous ne desaprouuerez pas cette curiosité : et que dans k fefidté où vous estes, il y aura quelques heures, où vous enuieres la oondition d'vn banny, et dVn misérable. Au cas que j'obtienne vn passeport que j'espère de Tetuan : et que les Alarbes qui couoreot cette campagne ne rompent pas mon dessein : j'auray le plaisir de voir dans quelques iours, vne ville toute pleine de Turbans, vn peuple qui ne jure que par Ala, et des Africaines qui n'ont rien de barbare que le nom : et lesquelles, malgré le Soleil qui les brusie, sont plus belles et plus brillantes que luy. C'est vn pays, Mcmsâgneur, où il n'y a point de sottes , de froides, ni de cruelles. Elles sont toutes amoureuses, pleines de feu, et d'esprit. Et (ce que quelqu'vn y estimera dauantage], elles ne vont iamais à confesse. Par le contentement que j'auray de voir toutes ces choses, vous pouuez juger, Monseigneur, que ce n'est pas toujours la fortune qui rend les hommes heureux , et qu'il n'y en a point de si mauuaise, qui n'aye quelques bons endroits, pourueu que Ton les sçache trouuer. Tandis que vostre bon-heur vous occupe , et qu'il vous donne au moins les soins de vous en seruir, et de le bien employer; ie jouis du loisir, et de la liberté, où mon mal-heur me laisse. Il me semble qu'en m'ostant la France, on m'a donné le reste de la terre : et ie ne me dois non plus plaindre du destin qui m'en a chassé, que les léthargiques de ceux qui les pincent, et qui les frappent pour les réueiller. Au lieu que ie passois ma vie entre dix ou douze personnes, cinq ou six rues , et deux ou trois maisons : changeant maintenant de lieu à toute heure, ie vois des montagnes, des déserts, et des précipices, des fleurs et des fruits, queie n'auois iamais oûy nommer, des peuples différons, et des riuieres, et des mers qui m'estoient inconnues. le change tous les iours de Villes, toutes les semaines de Royaumes. le passe en vn moment d'Europe en Afrique : et j'irois plus aisément à la source du Nil, que ie n'eusse esté autresfois à celle de Rougis, Si en cet estât de vie , Monseigneur, ie ne gouste pas les deUces dont vous jouissez , dans l'entretien des seules aymables personnes du monde : au moins n'ay-je pas aussi ces heures de chagrin, et d'accablement, qui empoisonnent jusquesà Tame, et qui peuuent tuer en vne heure le plus fort honmie du monde. Dans l'innocence où ie vis, ie prie Dieu tous les iours qu'il vous en garde, et qu'il conserue long-temps vostre personne , la plus pure générosité de nostre siècle , et tant

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d'autres belles qualités qu'il vous a données. Si après cela^ ie fais quelques souhaits particuliers pour moy^ c'est qu'à la fin de tant, d'erreurs , ie puisse auoir rUonneur de vous en entretenir^ et vous témoigner^ Monseigneur, que ie ressens, comme ie dois, les solides

obligations que j'ay d'estre

Biais ^ Mademoiselle, pour vn homme qui vouloit vous escrire vn poulet, il me semble que ie mets icy beaucoup de choses qui n'y peuuent entrer. Voila ce que c'est que n'y estre pas accoustumé , et de m'auoir tenu si long-temps en contrainte. Si vous m'eussiez permis dés le commencement de vous en enuoyer, j'en sçaurois faire il cette heure de fort jolis : et ie ne finirois pas niaisement comme ie fais, en disant que ie suis,

Mademoiselle ,

VostretreS'humble et ires- obéissant Serviteur^

VOITVBE L'ÀFRICAIIf.

C« 7 Aoiui 1633.

A LA MESME

En luy enuoyant plusieurs Lions de cire rougo.

LETTRE XLL

Ce Lion ayant esté contraint^ pour quelques raisons d'Ëstat, de sortir de Libye, auec toute sa famille, et quelques-vns de ses Amis, j'ay creu qu'il n'y auoit point de lieu au monde où il se pust retirer À dignement qu'auprès de vous : et que son malheur luy sera heureux en quelque soïle , s'il luy donne occasion de connoistre vne si rare personne. Il vient en droite ligne d'vn Lion illustre, qui commandoit il y a trois cens ans sur la Montagne de Gaucause, et de l'vn des petits-fils duquel on tient ici qu'estoit descendu vostrebisayeul, celuy qui le premier des Lions d'Afrique passa en Europe. L'honneur qu'il a de vous appartenir, me fait espérer que vous le recenrez auec plus de douceur et de pitié , que vous n'auez coustume d'en auoir : et ie croy que vous ne trouuerez pas indigne de vous , rt'estre le refuge des Lions affligez. Cela augmentera vostre réputation dans toute la Barbarie : où vous estes desia estimée plus qup

jboût ce qui est delà la mer/ et où il ne se passe iour que ie n^en^ .tende louer quelqu'vne de vos actions. Si vous leur voulez apprenflre Tinuention de se cacher sous vne forme humaine y vous leur ferez vne faneur signalée. Car par ce moyen ils pourroient faire beaucoup plus de mal y et plus impunément. Mais si c'est vn secret que vous vouliez reseruer pour vous seule, vous leur ferez toujours assez de bien, de leur donner place auprès de vous, et de les assister de vos conseils, le vous asseure , Mademoiselle , qu'ils sont estimez les plus cruels et les plus saunages de tout le païs, et j'espère que vous en aurez toute sorte de contentement. Il y a auec eux quelques Lionceaux, qui pour leur jeunesse, n'ont encore pu estrangler que des enfans et des moutons. Mais ie croy qu'avec le temps, ils seront gens de bien, et qu'ils pourront atteindre à la vertu de leurs pères. Au moins sçay-je bien qu'ils ne verront rien auprès de vous, qui leur puisse radoucir ou rabaisser le cœur, et qu'ils y seront aussi bien nourris, que s'ils estoient dans leur phis sombre forest d'Afrique. Sur cette espérance, et Passeuranee que j'ay que vous ne sçauriez manquer à tout ce qui est de la générosité, ie vous remercie desia du bon accueil que vous leur ferez, et vous asseure que ie suis ,

Madbmoisblle,

Vostre tres-humble€t tres-obeïssant Seruiteur,

LÉONARD, Gouuerneur des Lions du Roy de Marroc.

A LA MESME

LETTRE XLU.

MaD£M01SEIX£ ,

Depuis que ie suis party de Madrid, j*ay fait deuant que de venir icy, deux cens cinquante lieuës d'Espagne, qui n'en valent gueres moins que cinq cens de France. Ce n'est pas mal aller pour vn homme qui auoit les jambes si roides, et à qui on reprochoit qu'il ne pouuoit marcher. Tay iugé tout ce chemin bien employé, lors

qu'en arriuant en ce lieu J*y ay trouué les lettres qu'il vous a plu me foire tenir, du troisiesme de luillet. Et quoy que j'aye rencontré k Seuille toute la dépouille de* la flotte des Indes ^ et que Pon m^ ait fait voir six millions d'or dans vne seule chambre : ie puis dire que ie n'ay point veu de si grands trésors, que celuy que vous m'auez enuoyé. Vous pouuez imaginer le contentement que j'ay eu de receuoir tant de témoignages d'affection de tout ce qu'il y a d'aimables personnes au monde. Et certes y cette joye auroit esté plus grande^ que ne l'eust pu supporter vn homme qui est si peu accoustumé d'en auoir, si elle n*eust esté tempérée par la nouuelle que vous me donnez de vostre indisposition. La colique n'auoit pii jusqu'icy venir à bout de ma patience. Mais elle a trouué moyen do la vaincre en me prenant par là : et la douleur me touche en la plus sensible partie de moy-mesme, quand elle vous attaque. l'ay vne extrême tristesse , de voir que mon ame soit diuisée en deux corps si foibles que le vostre et le mien y et qu'il faille que ie sois tousiours malade de mes maux ou des vostres. Enfin, Mademoiselle, ie voy bien qu'il me faudra chercher des remèdes plus solides que celuy de l'Ejade. Nous serons contraints de nous soumettre à Faduis des Médecins : et nous deuon3 plustost nous résoudre à perdre vne vertu , que deux vertueux. La diarité qui est la première de toutes, nous oblige à auoir pitié de nous-mesmes, et puis que la douleur et la maladie, sont des effets du péché, et vue des malédictions qu'il a causées : nous deuons faire tout ce qui nous sera possible pour les fiiir, et pour auoir soin de nostre santé. Vous auez encore plus d'interest que moy, de suiure ce conseil. Car la mienne est à cette heure en meilleur estât qu'elle n'auoit accoustumé : et le trauail et ^agitation du chemin, m'ont mis au moins hors d'appréhension pour quelque temps. Si vous voulez vser de ce régime , ie vous attendray en Angleterre : et ie vous mcneray partout, par la coustume du Royaume de Logres. Testois sorty de Madrid, contn? l'opinion de tout le monde, auec ce peu de prudence que vous sçauez que les Philosophes de la Secte de vostre Mary, ont en tout ce qui est de leur plaisir. Et en vne saison où les Espagnols osent à peine sortir de leur logis, j'auois'entrepris de traucrser la plus grande partie de l'Espagne ; et de venir passer le mois d*Aoij.Ht, au lieu le plus chaud de l'Europe. Cependant ie suis venu a k/iit , Dieu-mercy, de mon dessein : et à cette heure que ie suis en l'or tugal^ ie me mocque de ceux qui disoient que j'allois inourir en Andalousie. Sans mentir, MademoistJle , ce ne vous est |ms \m\ rli^ gloire d'auoir pu allumer le cœur d Vu horninr; aussi fiold r|iii? wi

suis. Le Soleil qui fend icy la terre , et qui brusle les rochers^ vit pu à grand' peine que m'échauffer : et ie n^ay -point eu d'incommodilé en ce voyage y qu'vne nuit que ie ne m'estois pas assez coih uert. Trois hommes qui estoient partis auec moy^ ont esté contraints de demeurer en chemin. La chaleur, la lassitude^ ni la peine qu'il y a de voyager en ce païs, n'ont pu m'arrester : et quoy que j'aje trouué beaucoup de lits plus mal-garnis que ceux de Villeroy^ et beaucoup de chambres plus mauuaises que celles de Panfou> etqae ie n'aye point dormy (chose de considération) depuis trois mois : ie suis icy arriué plus fort et plus sain que iamais. Ne pensez donc pas que ie sois encore cette foible ci:eature que vous auez veuê autresfois, le suis tout autre que vous ne sçauriez vous imaginer. le suiscr^ de six grands doigts dans ce voyage. Pay le teint extrêmement brusIé , le visage plus long que ie ne Fauois^ les dents de douant fort serrées, les yeux noirs ^ la barbe noire : et selon que ie me figure qu'est fait le Baron de Ville-neuue^ ie luy ressemble plus à cette heure ^ qùli Monsieur de Serisay. Cette mine entre douce et niaise^ est passée en vue autre toute contraire : et il ne m'est plus rien resté qui ne soit changé , sinon que j'ay encore les sourcils joints , qui est la marque d'vn fort méchant homme. l'espere que dans trois ott quatre iours j'esprouueray si ie sçauray aussi bien résister au trauail de la mer^ qu'aux autres : et dés qu'vn vaisseau Anglois qui a desia les deux tiers de sa charge, l'aura toute entière^ nous partirons^ Dieu aidant^ au premier vent. Il faut auoûer, Mademoiselle^ que ma fortune a quelque chose de bien bizarre. Moy quiautresfois n'ay pu me résoudre d'aller jusqu'au Pont aux Dames^ en la meilleure compagnie du monde : j^ay esté à cette heure plus loin qu'Hercule , et il y a plus d\n mois que j'ay passé ses colonnes. Et aa liea que ie ne pouuois souffrir vn petit vent dans le cabinet de Madame de Rambouillet, iem'envay à cette heure en defïier trente-deux au milieu de l'Océan et de l'Hyuer. Ce n'est pas là pourtant le plus grand péril. Trente vaisseaux de Barbarie qui couurent cette coste, donnent dauantage de peur à tous ceux qui partent d'icy, et se font plus craindre que la tempeste. le voudrois bien sçauoir s'il y a quelque Astrologue qui eifst pu dire en me voyant il y a deux ans, dans la rue Saint Denis , auec ma rotonde , que ie courrois bien-tost fortune de ramer dans les galères d'Alger, ou d'estre mangé par les poissons de la mer Atlantique. Mais au cas que ie sois destiné à estre pris par les Pirates : ie souhaite , au moins , que ie tombe entre les mains d'vn célèbre Gorsabe, que j'ay oûy nommer autrefois à Mademoiselle de Rambouillet, et dont le nom seul me fait

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auoir de rinclinatîoa pour luy. Si Mademoiselle de Rambouillet le peut deuiner en quatre , et le dire après sans rire, ie lui donneray vn petit peigne^ dont on me fit hier présent , qui auoit esté fait pour la Reyne de la Chine. le n'ay pourtant pas trop de peur de payer ma rançon^ et d'estre réduit à racheter ma liberté. Car le Capitaine du nauire m'a asseuré que ie pouuois dormir en repos pour ce qui est de cela ^ et m'a juré qu'en tous cas , il mettroit le feu aux poudres. Voyez le bon «xpedient^ et s'il ne me vaudroit pas mieux enoibarquer auec vn Ânab^tiste. Mais ce qui est remarquable , et qui s'est plaisamment rencontré : c'est (et par ma foy ie ne ments pas,) que ie m en vay dans vn vaisseau qui ne porte que moy^ et huit cent caisses de succre. De sorte que si ic viens à bon port, j'arriueray confit : et si d'auenture ie fais naufrage auec cela, ce me sera au moins quelque consolation , de ce que ie mourray en eau douce. lugez si ie pouuois rencontrer vue embarcacion qui me fust plus conuenable. Apres cela^ il me semble que ce voyage ne me peut estre qu'heureux. Fespere que les Zephirs qui sont du nombre des esprits doux, me seront fauorables, et que deuant que cette lettre soit en France , ie pourray estre en Angleterre. le vous supplie tres-humblement^ Mademoiselle y de me faire la faneur de témoigner à la première des deux personnes dont ie vous parlois à cette heure, qu'encore que ie change de tant de lieux, elle garde tousiours celuy qu'elle a accoustumé d'auoir en ma mémoire. Tous les objets qui se présentent à moy, me font souuenir d'elle : et toutes les fois que ie voy vn magnifique bastiment , vn païs agréable, et vne belle ville , ou quelque rare ouurage de Part ou de la nature , ie la souhaite , et ie desirerois sçauoir le jugement qu'elle en feroit. Geluy qu'elle a fait depuis peu en ma faueur, me rend plus satisfait de moy-mesme, que ie ne le fus de ma vie : et ie prix qu'elle m'a donné venant d'vne si bonne part, me semble estre hors de prix. Il ne me pouuoit rien arriuer tant à mon auantage ^ que de receuoir cet honneur, d'vne personne, qui en peut estre si bon luge , et de qui on peut dire auec vérité , qu'il n'y a iamais eu vne Dame qui ait si bien entendu la galanterie, ni si mal entendu les galants. le trouue seulement à désirer qu'en me faisant cette grâce, on me l'eust signifiée en d'autres termes, qu'en disant qu'elle donnoity el precio de mas galan al Hey Chiquito. C'estoit, ce me semble, assez de dire, Chico. Mais du stile de la Demoiselle qui Ta escrit, ie m'estonne encore qu'elle n'a mis Chiquitico. Toutesfois cela peut auoir esté fait à bon dessein : et dans vne si grande gloire que celle que ie receuois , il estoit à propos de me faire souuenir

de ma petitesse* le fais ce qu'il mfest possible pour défendre sa bonté. Car j'auouë , qu'à ce coup , ie serois trop méconnoissani^ s ie me plaignois d'elle , après l'honneur qu'elle m'a fait de m'escrirej Lors mesme qu'elle me reproche que ie suis petite elle m'âeoé par dessus tous les autres : et auec vne feuille de papier^ elle n» rend le plus grand homme de France. Celle que j'ay receuê d'elle^ est si excellente^ et si pleine de gentillesse^ qu'après cela, iene sçay si j'aurois assez de temps ni de hardiesse pour lùy escrire. le ne me trouue iamais si glorieux que quand ie. reçois de ses lettres: ni si humble que lors que j'y veux respondre , et que ie considère combien mon esprit est bas au dessous du sien. le voudroisbien, Mademoiselle, dire icy quelque chose de cette personne qui sora tousiours loûée> et ne le sera iamais assez : et ie souhaitterois qu'il y eust des paroles aussi belles et aussi bonnes qu'elle , pour en parier comme ie desirerois. Mais il n'y a point de langage au monde pour cela.: et c'est tout ce que peut faire le dernier effort de la pensée, que de conceuoir quelque chose digne d'elle. le remercie Madame de Clermont, de ce que les extrêmes chaleurs d'Andalousie ne m'ont point fait malade ; et de ce que j'ay eu le temps fauorable les deux fois que j'ay passé le Destroit. le la supplie de me continuer ses faneurs; et de croire que ie ne sçaurois iamais oublier de si solides obligations. l'acheueray de connoistre d'icy en Angleterre, à quel point est l'affection qu'elle me fait l'honneur d'auoir pour moy . On dit qu'il y a en Noruegue, des personnes qui vendent le vent. Mais îecroy qu'elle le peut donner : et si ie ne l'ay tousiours en poupe, ie me plaindray d'elle. Auec sa permission , ie baise tres-humblement les mains à Mademoiselle ilfa/an^g: et quoy que sa légèreté soit vne des premières choses que j'ay louées en elle , ie la suppUe de n'en point auoir pour moy. le luy rends mille grâces, et à Mademoiselle sa sœur, de l'honneur qu'elles me font de se souuenir de moy. Mais, Mademoiselle, voicy la cinquième page que ie vous écris, sans vous écrire : et quand vous lirez tant de choses que je mets pour les autres, sans parler de vous, il semble que l'on vous pourroit demander : Et vous, pourquoi/ ne mangez-vous point de gcuieau? Vous sçavez que c'est vostre faute plus que la mienne. Si vous en voulez manger, il ne faut que le dire. Tout sera pour vous, je vous jure, et vous aurez les parts de tous les autres. le ne puis pourtant m'empescher de vous dire icy l'extrême joye que Ton m*a donnée, en me mandant que j'estois tout entier dans le cœur de cet homme, que vous sçavez qui est si fort selon le mien. Je sçay bien que ce n'est pas vn lieu de repos. Je croy qu'il n'y a point d endroit dans

DE MONSIEVR DE VOITVRE. i61

Vfî-ique, si chaud ^ ny de Golpbe en la mer qui soit plus agité. ais cela ne m'empesche pas^ que ie ne me réjouisse infiniment d^y ître^ et que ie ne me tienne tres-heureux d'avoir une si grande lace dans le meilleur cœur de France. Si du reste ^ il n'y a que des ieds et des mains, je croy^ au moins ^ que ce sont de belles mains t de beaux pieds ^ et il y en aura quelques-uns que je baiserois de ion cœur. Mais puisqu'il luy a plu de me faire un si grand honneur^ e le supplie ti*es-bumblement^ que pour achever cette bonté j il vous permette d'y entrer plus avant que les autres^ et qu'au moins il vous y laisse mettre la moitié du corps. Car sans mentir^ Mademoiselle ^ je ne puis estre bien entier en un lieu où vous n'estes pas. S'il a encore la bonne inclination qu^il avoit à bienfaire^ je sçay qu'il m'accordera bien volontiers cette faveur : et qu^il sera bien-aise de nous mettre là à part tous deux ensemble. J'ay extrêmement besoin d'une occasion comme celle-là^ et de vous pouvoir entretenir en particulier : pour vous dire sans que tant de personnes fentendent^ ce que ie sens pour vous ; de quelle sorte je vous aime , et je vous honore : combien vostre absence m'est insupportable y et vostre mémoire m'est douce ^ et avec quelle passion je suis ,

Mademoiselle^ Voitre^ etc.

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