‹ Les œuvresChapitre 36 sur 149 · A MONSIEVR DE CHAVDE-BONNE · texte numérisé non relu

A MONSIEVR DE CHAVDE-BONNE

LETTRE XLllI.

MOMSIBVR,

Je croyois que je ne pourrois jamais sortir de ce pais : Et il sembloit que mon mal-heur eust bouché les ports de San-Lucar et de Lisbonne. J'estois sorty de Madrid, sur Pavis qu'on m'avoit donné , qn'vn vaisseau Anglois deuoit partir de Seviile dans six semaines. Et pour ne pas attendre , et airiuer justement en ce temps-là, j'auois pris le tour de Gibraltar, et par Grenade. Cependant, il y en a six autres, que celles-là sont passées : et ie ne croy pas qu'il parte encore d'vn mois. L'impatience d'estre si longtemps en vn lieu , m'aT voit fait venir delà, croyant y devoir retourner, seulement pour voir celuy-cy. Et quoyque Ton m'eust escrit, qu'il n'y auoit point d'ew&arracîo», je m'estois résolu de faire six-vingt lieuës , et de passer deux fois la Sierra Morena , pour me divertir. Mais le bon- I. II

102 LhTÏRES

heur H voiilu^ ((iie tandis que j'estoisen chemin^ il est arriué sn nauire Anglois^ dans lequel^ Dieu aidant^ ie m'enabarqueray. H y a trois semaines que ie l'attens. Dans deux ioursilsera achevé décharger^ et partira au premier vent. La fortune dispose bien biasarrement de moy : et après m'auoir fait voyager en Espagne au mois d'Aoust,ene me fera nauiger^ en Novembre. Le vaisseau est de 25 pièces^ fort bon, et bien armé. le pense que nous aurons besoin de tout. Car il y a beaucoup de Turcs à la coste. Et en ce temps-cy ie croy que îc ne seray pas si mal-heureux^ que ie ne voye quelque tempeste que -j'aye quelque jour à vous décrire. Cette emharcacion est sans doute une des meilleures que ie pouvois espérer. Le voyage est beaucoup plus aisé d'icy, que de Seville : et ie ne voudrois pour rien y estre demeuré^ et ne m'estre pas résolu de venir v(fir le Portugal. Ie?oitt asseure j Monsieur^ que Dom Manuel^ et la Senora Osaria ont icy de beau bien : et que s'ils y pouuoient rentrer^ ils y seroient mieux ^ accomodez qu'à Bruxelles. Lisbonne est, à mon gré^ vne des plus belles villes du monde ^ et qui mérite autant d* estre veuê. Ce sont trois montagnes couuertes de maisons et de jardins^ qui se mirent toutes dans vne riuiere large de trois lieues : et la ville qui se vmt sous le Tage y ne paroist pas moins belle , que celle qui est sur le bord. le ne laisse pas pourtant d'y estre auec quelque ennuy. Car ie n'ay reçeu pas vne lettre depuis que j'y suis, et ie ne sçay rien d'aucune chose. On ne connoist quasi point icy d'autre France, que l'Antarctique. La plupart de ceux que j'y vois, sont des hommes de l'autre monde, et on y sçait plus souuent des nouuelles de Capvert, et du Brésil, que de Paris ou de Flandres. De sorte qu'encore que ce me doiue estre quelque contentement d'estre au pais de la Marmalade, et que j'aye icy une maistresse qui est encore plus douce qu'elle : tout cela ne me touche point; et ie fais des vœux pour en sortir, comme si j'estois en Nordwegh. C'est vne estrange chose, Monsieur, que des auantures d'Espagne, l'y ay esté toujours aussi chaste qu'vne Demoiselle que ie croy que vous voyez tous les soirs : et auec toute ma sévérité, ie ne laisseray pas de vous pouuoir montrer quelque iour des poulets en Castillan, en Portugais, et en Andaluz. Et si vne More qui demeure deuant mes fenestres sçauoit escrire, ie vous en pourrois faire voir encore en Guinois. Maisfespere que le vent emportera bien-tost toutes ces affections, et me mettra en lieu où j'en ay de plus solides, et de mieux fondées. Vous qui faites tout seul vne grande partje de toutes les miennes . vous pouuez vous imaginer auec quelle impatience ie désire ce bon-heur. le vous puis au moins asseurer, que ie ne laisseray ia-

DK MONSIEVR DE VOH VUE. m

mais de itiaistresse auec tant de plaisir^ que quand ie vous iray reuoir : et moy qui in'estôis défendu toute ma vie des tristesses^ des langueurs^ et des inquiétudes de i^amour^ ie trouue à cette heure tout cela dans l'amitié, le pense ^ Monsieur, que vous me croirez^ et que vous vous persuaderez aisément^ qu'vn homme auquel vous auez fait tant de bien, et à qui vous en aucz enseigné encore dauantage^ ne peut manquer d'en auoir le ressentiment qu'il doit. La fermeté et la reconnoissance sont deux veilus que vous m'auez apprises , que ie ne sçaurois mieux employer qu'en vous : et quand ^ auec toute sorte de générosité^ ie vous aurois payé au double tout ce que ie vous dois^ après cela ie ne serois pas encore quitte: et ie vous deurois cette generosité-là mesme^ puisque ce seroit auprès de vous que ie Taurois acquise. Aussi n'est-ce pas mon intention de m'acquitter envers vne personne à qui ie prens tant de plaisir d'estre redeuable : et outre que mon inclination et ma raison me donnent à vous, ie suis bien -aise d'auoir encore des obligation^ infinies d'estre toujours,

MoNSiEVR , Vostre , etc.

A. Lisbonne, le 22 Octobre 1633.

A MONSIEUR ***

LETTRE XLIV

MONSIEVR

Pour vous monstrer que ie trouue vostre excuse fort Ijonno , /r'<;*îl que ie m'en veux seruir. Elle me sera beaucoup plus ne':/;.ssain; qu'à vous : et vous ne deuez pas trouuer estrang*; que ie Talle^ue en mon besoin, moy qui ay tousiours moins d'e.sprit, et qui ay a cette heure moins de temps. Vous le croirez aW-Atu-Mi , quand vou^ sçaurez, que Ton m'a dit aujourd'huy^ que nous parlir^/uh dari%';ifW} iours. De sorte qu'il me faut acheter vn lit, d'fr ïsèaMuU, <\fth fj^tiuertures, vn petit troupeau de mouton», \Jrifrt ÏA:hU:*i a '/>n<': , mo quante poules, et quelques chaU fU toiture, (jat Je (J9i\n\'4iw*, u^-. veut pas nourrir les passagers. Outr^ <J:bi, il fat^t ty^: j>v:mij<: ;i Seuille, à Madrid, en Flandre-, «:ri hi-au^A. a fMr^ï Amt.. t^ \t d^t Marchands, à des Ministres, a d'rs Siuih., *\ a ':'?•. ^Aa/Au-^/^a:^.. \.\ ce qui est le plus embarra-wanî. ii ui*. uA \','*.\- . j^t;j>. iir^.<itkt\tk

à vn poulet Portugais , que^ par ma foy, ie ne puis lire ni entendre, lugez si iamais personne a eu tant d'affaires : et si ie puis espérer de vous enuoyer vne lettre qui puisse payer la vostre, moy, qui dans tout mon loisir ne le pourrois pas. Bile m'a apporté toute la consolation que vous pouuez imaginer qu'en doit recevoir vn homme de bon goust^ et de bonne amitié : et a fait^ ce me semble^ en moy vn effet merueilleux; m'ayant empesché d'estre triste de n'auoir pdnl eu de nouuelies de mon Pere^ et de mes Amis de France. le m'estonne qu'il ne me soit point venu de lettre par l'Ordinaire. Quoy que ie vous die de partir dans cinq iours^ ne laissez pas^ ie vous supplie^ de m'escrire tousiours. Car, comme vous sçauez, les iours de ces païscy ne sont pas de vingt-quatre heures : et ceux d'Espagne ne durent guère moins que ceux de Noruegue. le voudrois bien que l'enuiè de venir icy eust pris au Paladin. (Car ie ne le sçaurois appeler plus magnifiquement ; et il faut aduoûer que personne ne peut estre si ingénieux que vous à luy trouuer de beaux tiltres.) Et certainement il ne sçauroit trouuer de meilleure occasion. Outre que les vaisseaux de San-Lucar sont plus loin de quatre-vingt lieues , ie crois qu'ils partiront pour le moins quinze iours plus tard. Et puis il faut qu'il triomphe de plusieurs Nations^ et qu'après auoir bruslé tant de Castillanes , il fasse fondre quelques Portugaises. Certes, si j'estois assez sage pour n'aymer personne, de ceux que ie ne vois point : ie n'aurois guère eu de meilleur temps en ma vie, que celuy que j'ay passé depuis trois mois, esloigné de toutes sortes d'embarras et d'affaires, et n'entendant de nouuelies que celles que de temps en temps il vous plaisoit de m'apprendre. Le vray secret , pour auoir de la santé et de la gayeté, est que le corps soit agité , et que l'esprit se repose. Les voyages donnent cela. Pour Tordinaire, il nous arriue tout au rebours. Lors que nous pensons nous reposer, nousnous trauaillons le plus. Le trot de la plus meschante mule, ne lasse pas tant, que d'attendre Carnero sur les bancs de la Secretairerie : et la moindre mauuaise affaire , tourmente dauantage que le plus mauuais temps, ou le plus mauuais chemin. Croyez donc que j'approuue extrêmement le dessein que vous faites de vous desabuser de la fortune , et de la quitter comme vne dangereuse maistresse. Ses caresses et ses mépris sont également à craindre. D'vne façon ou d'autre, elle tué tous ses Amans : et ceux qui estiment ses faneurs pour des véritables biens, sont beaucoup plus trompez, que ceux qui prennent vn chat pour vn pigeon. Si ie n'eusse finy par cette boufonnerie , il me semble que j'estois trop sérieux pour vn homme qui l'a si peu accoustumé,etqui a tant de haste. Quand

DE MqNSIEVK DE VOITVRE. 1(»5

vous voudrez faire cette retraitte , ie vous accompagneray : et nous irons en quelque lieu , où nous appellerons chaque beste comme il nous plaira. Aussi bien qu'Adam nous donnerons de nouueanx noms aux choses ^ et quand nous irons au contraire de tous les autres hommes ^ et que nous nommerons mal ce qu'ils nomment bien y peut-estre que nous nous rencontrerons. Mais jusqu'à ce que cela arriue^ et tant que ie demeureray dans le monde ^ ie vous supplie de me conseruer auec toute sorte de soin l'amitié de ces Messieurs. Il n'y a pas vne recommandation de celles de Monsieur le Comte de Maure^ que ie n'estime vn million. Ck>ntez les marauedis de la flotte^ et considérez quelle richesse vous m'auez enuoyée. Si Monsieur le Comte Stufe^ auoit auec vous la fortune qu'il a auec naoy, il y a long-temps qu'il vous auroit ruiné. Car ie ne me puis defTendre de luy, et il m'a gagné jusqu'à l'ame. Il est vray que vous auez interest en cette perte ^ et que cela est gagner vostre bien, estant obligé d'estre tout à vous^ et plus que personne^

MoNSiBVB^ Vostre y etc.

A Lislwnne le I5 Octobre 1033.

A MONSIEVR *•*

LETTRE XLV

MONSlEVBy

le ne sçay pas bien certainement qui vous estes. Mais ie suis «sseuré que la lettre que j'ay receuë ne peut estre que d'vn extrêmement honneste homme : et ie dois attendre quelque iour de grands secours de vous^ s^il est vray ce que vous dites , que vous me sçaurez mieux seruir, que vous ne sçauez escrire. Que si vous estes celuy qiie j'imagine : ce bien ne me pouuoit venir d'aucune part^ dont il me fust plus cher; et j'ay vne extrême joye de voir tant de bonté en vne personne^ en qui j'auois desia remarqué toutes les autres excellentes qualitez. Comme en cela vous m'auez fait plus d'honneur que ie n'en pouuois attendre^ ie vous asseure^ Monsieur, que ie le reconnois mieux que vous ne sçauriez penser, et que ie ne suis pas moins généreux à ressentir cette faueur, que vous l'auez esté à me la faire. le pense que vous auez assez bonne opinion de moy pour le croire : et vous , qui en vous laissant seulement con-

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noîstre , gagnez le cœur de tous ceux qui vousvoyent, vous ne âçauriez douter^ que vous ne soyez extrêmement aymé de ceux qoe vous y obligez si particulièrement. Mais ie vous puis jurer^ Monsieur^ qu'entre tant d'affections que vous auez acquises, il n'y en t pas vne qui soit accompagnée de tant de respect et d'estime^ que h mienne^ et que ie suis, comme ie dois, plus que personne,

MoNSifiVfi^ • Vostre^etc.

A Lisbonne le 22 Octobre 1633.

A MOiNSlEVR LE MARQVIS DE MOINTAVSIER (I),

qui fut tué depuis en la Valteline.

LETTRE XLVL MONSIEVB ,

Tay leû vostre lettre, auec tout le contentement et la satisfaction que l'on doit receuoîr cet honneur, d'vn des plus paresseux, et des plus honnestes hommes du monde. Il me semble, qu'il n'y a {Jus rien que ie ne doiue attendre de vostre amitié , puisque pour l'amour de moy vous auez pu prendre vn peu de peine : et vous ne me sçauriez faire voir de meilleure preuue des paroles que vous me donnez , que de les auoir escrites. Il me desplaist seulement de penser, qu'auec toute cette tendresse que vous me témoignez, il y a quelque occasion pour laquelle vous voudriez que ie fusse pendu. A dire le vray. Monsieur, il me semble que c'est quelque deffaut dans Paffection que vous me portez : et ie crois que sans estre trop pointilleux, ie le pourrois trouuer mauuais. Toutefois j'en cours tant de risque d^ailleurs, et ie désire aussi auec tant de passion que vous ayez tout ce que vous méritez : que s'il ne tenoit qu'à cela, que vous eussiez vn Royaume, sans mentir ie crois que j'y consentirois aussi bien que vous. le pardonnerois plus aisément cet outrage à la fortune, que celuy qu'elle vous fait, de ne vous pas accorder ce qui vous est deu, et de vous refuser vn tiltre qu'elle a donné à Monsieur du Bellay. Mais puisque la chose ne dépend point

(1) C'était le frère aîné du duc de Montausier qui épousa plus tard Julie d'Angennes.

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de là , et que ie pourrois anoir cent c(»uronnes do Martyr, sans que cela vous en donnas! vnc de Souueraiu : il en faut chercher par vn autre chemin , et sans qu'il en couste la vie à pas vn de vos amis , ne deuoir cet honneur qu'à vous mesnie. le vous asseure qu'en courant tant de differens Royaumes^ ie songe tousiouisà vous : et îe tasche à former quelque dessein que vous puissiez vn iour exécuter. 11 y a quelque temps que j'en vis sept tout d'vne veuë : dont il y en auoit quatre en Afrique, que ie vous souhaitay , et lesquels c'est dommage que vous laissiez entre les mains des Mores. Que si le séjour de Barbarie ne vous plaist pas, Ton a eu icy auis que l'isie de Madère est sur le point de se reuolter , et qu'elle se veut donner au premier qui la voudra défendre de la domination d'Espagne. Imâginez-vous, ie vous supplie, le plaisir d'auoir vn Royaume de Succre, et si nous ne pounûons pas viure là aucc toute sorte de douceur. Quelques gi-ands que puissent estre les channes et les engagements de Paris, selon que ie vous connois, ie sçay qu'ils ne vous arresteront pas en vue occasion comme celle-là. Et si quelque chose vous peut retenir, ce sera seulement l'incommodité du chemin , et la peine de vous leuer matin. Mais, Monsieur, les Conquemns ne peuuent pas tousiours dormir jusques à onze heures. Les couronnes ne s'acquièrent pas sans trauail , mesme celles qui ne 8ont que de lauriers ou de myrtes, s'achètent bien chèrement, et la Gloire veut que ses amans souffrent pour elle, le vous auouë que ie me suis estonné que la Renommée ne m'ait point appris de vos nouuelles y deuant que vous me fissiez l'honneur de m'en mander, et il me semble que ie suis plus loin que ie n'auois iamais creu pouuoir aller, quand ie songe que ie suis en vn pais où l'on ne vous connoist point. Ne souffrez pas qu'vne réputation si juste que la vostre, soit si limitée, ni qu'elle demeure au?c pieds des Pirenées, par dessus lesquels tant d'autres ont passé. Venez vous -mesme luy ouurir passage : et si la Gazette ne dit rien de vous , faites que l'histoire eu parle. Pour ce qui est de ce que l'on vous a voulu faire trouuer mauuais , que ie vous eusse donné la qualité de Damoisel : ie vous asseure, Monsieur, qu'il n'y eut guère de raison de vous en offenser, le vous feray voir qu'Amadis de Gaule, sous le tiltre de Damoisel de la mer, mit à fin ses plus belles auentures : et qu'Amadis de Grèce , lors qu'il estoit appelle le Damoisel de l'ardente «.'spée , occit vn grand lion , et deliura le Roy Magadan. Mais ce sont des artifices de la Demoiselle que vous connoissez; laquelle ayant juré ma ruine, est faschée de voir que ie suis en la protection d\n des plus braues hommes du iinnule. 11 luy sera

pourtant difficile de m'oster la vostre. Car ie vous jure ^ Monâenr, (et cecy ie le dis plus sérieusement que tout le reste^) que ie tascberay tousiours par toutes sortes de deuoirs et de tres-bomÛes seruices^ à mériter Thonneur de vostre affection. Il me semble qw ce seroit manquer d'esprit^ de générosité^ et de vertu ^ que de ne pas aymer parfaitement vne personne y en qui toutes ces choses se trouuent en vn si haut point : et moy qui estime auec passicxi ces qualitez • quelque part où ie les trouue, ie n'ay garde que ie nefes chérisse tres-particulierement en vous^ où elles sont jointes à tank d'autres grâces , et accompagnées de tant de ciuilité. Croyez donc, ie vous supplie, que comme ie vous sçay mieux connoistre que personne y ie vous sçauray aussi tousiours mieux honorer : et que tant que ie vaudray quelque chose^ ie ne puis manquer d'estre^

MoNSiEVR, Vostre, etc,

À LislMinne ce 22 Octobre 1633.

A MONSTEVR LE MARQUIS DE PISANY (l).

LETTRE XLVII

MONSIEVB^

Si j'estime en quelque chose les deux lettres que vous auez louées, c'est pour m'auoir procuré Thonneur d'en receuoir vne des vostres. En la voyant, i'ay confirmé le jugement que j'auois fait de vous il y a long-temps : que vous nous pourriez quelque iour donner de la jalousie , à Mademoiselle vostre sœur et à moy, et nous oster la gloire de bien écrire, à laquelle, sans vous, nous pourrions prétendre. Mais puis qu'il vous reste tant d'autres chemins d'en acquérir, permettez, s'il vous plaist, que nous ayons celle-là. Et ne vous mettez pas en l'esprit vne chose si difficile , que de vouloir imiter en tout Monsieur vostre père : lequel non content de l'estime d'estre vn des plus braues hommes de France , a voulu encore auoir celle d'écrire, et de parler mieux que personne. Si vous voulez. Monsieur , vous pouuez, sans doute, espérer d'y arriuer aussi bien que luy . Mais outre que cela vous coustera de la peine : vous perdrez

(1) Fils aine de madame de Rambouillet.

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vne occasion de nous obliger^ et de nous donner vne extrême preuue de vostre affection^ en laissant pour nostre considération vne louange^ à laquelle vous pourriez prendre vne si grande part. Il y en a d'autres plus solides , et plus dignes de vous , ausquelles vous deuez aspirer. Si toutesfois il vous semble, qu'il n'y en ait point de si petite qu'vn honneste homme doiue mépriser^ et que c'est la seule chose dont il ne doit point estre libéral : j'auouê que ie n'ay rien à dire contre vn si juste sentiment. Selon l'affection que ie sçay que Mademoiselle vostre Sœur a pour vous : ie suis asseuré qu'elle vous pardonnera aisément le tort que vous luy pourrez faire en cela. De moyie souffriray volontiers d'estre vaincu, puis-que ce sera de vous. Pour la gloire que vous m'osterez, je prendray part à la vostre : ou ie me contenteray de celle d'estre,

MoNSiEVfi, Vostre, etc.

A Lisbonne le 22 Octobre 16^3^

A MADEMOISELLE DE RAMBOVFLLET.

LETTRE XLVIII

Mademoiselle ,

C^est dommage que vous ne prenez plaisir plus souuent à faire du bien : puisque lors que vous Tentreprenez, personne ne le sçait accompagner de tant de grâces que vous, l'ay receu comme ie devois, les intentions que vous auez eues de me faire des complimens. Et vous ne m'auez pas seulement consolé de ma mauuaise fortune, mais vous m'auez fait douter si ie la deuois appeller ainsi : et ep me disant que la bonté que vous auez pour moy, ne durera pas plus long-temps que mon malheur, vous m'auez mis au point de désirer qu'il ne finisse iamais. Voyez , Mademoiselle , si vous n^estes pas vne grande enchanteresse. Deux choses qui sont si opposées , que vostre présence , et votre absence, et dont l'vn est sans doute vn des plus grands biens, et Tautre vn des plus grands maux du monde : en proférant seulement trois paroles , vous les auez tellement changées, que ie ne connois plus laquelle est la bonne ou la mauuaise, et qu'en vérité ie ne sçay pas bien celle qui est le plus k souhaiter pour moy. Toutesfois, puisque j'ay à estre tourmenté d'vne façon, ou de l'autre : j'aimerois mieux encore l'estre auprès

de vous : et quelque méchante que vous puissiez estre, il me semble que vous ne me sçauriez faire de plus grand mal y qu'est celuy de ne vous point voir. le vous auouë. Mademoiselle, que ie vous crains au delà de ce que vous sçauriez imaginer , et plus que toutes les choses du monde. Mais , si le respect que ie vous dois me permet de parler ainsi , ie vous aime encore plus que ie ne vous crains. Quoy que vous me fassiez peur quelquefois, ie prens plaisir à vous voir sous toutes les formes où vous-vous mettez : et quand vous viendriez à vous changer vne fois la semaine en dragon, aussi bien qu'vne de celles dont ie soupçonne que vous estes, en cet estât j'aimerois encore vos griffes et vos escailles. Selon les prodiges que ie vois en vostre personne, ie crois que ce changement pourra quelque iour arriuer en vous : et ce que vous me dites, que trois fois le mois vous n'estes plus conuersable , me semble estre déjà quelque disposition à cela. Aussi bien que Monsieur de G. j'ay en Tesprit que vous finirez quelque iour par quelque chose d'extraordinaire : et i'espere qu'enfin le temps nous apprendra ce que nous deuons croire de vous. Cependant, quoy que vous soyez, il faut auoùer que vous estes vne aymable créature , et tant que vous paroistrez sous la forme de Demoiselle; il n'y en aura point au monde si accomplie ni de si estimable que vous, ni d'homme qui soit tant que moy ,

Mademoiselle ,

le vous supplie tres-humblement de faire que vostre Nain se contente de receuoir icy vn compliment, au lieu d'vne réponse au deffy qu'il m'a enuoyé. le ne veux rien auoir à démesler auec ceux qui vous appartiennent : et pour l'amour de sa maistresse et de luymesme, ie Testime extrêmement, et désire son amitié.

Vostre, etc.

A Lisbonne ce 22 Octobre 1633.

Dt MONSIEVR DE VOlTM;K. i7l

A MO]XSIEVR r.OVRIH)>,

à Londres.

J LETTRE XLIX

l'ay eu plus de loisir que ie n'en voulois^ de vous enuoyor vv ({no TOUS m'aués demandé en partant. Et tant s en faut que les vents ayent emporté ma promesse, qu^ils m'ont donné lieu de lu tc>nir. Il y a desiahuît iours qu'ils m'arrestcnt icy, où ie serois demeuré auee beaucoup d'ennuy, si ie n'auois apporté de Londres des pensées , pour plus de temps que cela. le vous asseure (|ue vous y aue/ (>u part : et que les meilleures que j'aye eues, ont esté employées vu vous, ou aux choses que j'ay veuës par voslre moyen. Vous vous douterez bien, que par cecy, ie n'entens pas parler <le la Toiu*, ni des Lions que vous m'auez fait montrer, liln vue soûle pei-sonne vous m^auez fait voir plus de Trésors, qu'il n'y en a là, cX quand et quand plus de Lions et de Leopars. 11 ne vous sera pas maUaisi': après cela, déjuger, que c*est de Madame la Comtesi^e de (larlile que ie parle. Car il n'y en a point diantre de (|ui on puisse? din^ tout ce bien et tout ce mal. Quelque danger qu'il y ait à se soiuicnir d'elle, ie n'ay pu jusques icy m'en empesclicT, (ît sans mentir, Ut ne donnerois pas le tableau qui m'est resté d'elle dans l'esprit, poiu* tout ce que j*ay veu de plus beau dans le monde. 11 faut àuoiwv que c'est vue personne toute pleine d'enchant<;mens : et il n'y en auroit pas vne sous le Ciel si digne d^affection , si elle («jnnoissoit ce que c*est, et si elle auoit l'ame sensitiue, comme elle a la raisonnable. Mais auec l'humeur dont nous la connoissr>ns : l'on n<? peut rien dire d'elle, sinon que c'est la plus aymable de toutes les choses qui ne sont pas bonnes , et le plus agréable [>oison ({\ut la Nature ait iamais fait. La crainte que j'ay de son esprit, m'a pensi'; détourner de vous enuoyer ces vers. Carie sçay quelle eonnoist en toutes choses, ce qu*il y a de bon et de mauuais : et toute la bonl<* qui deuroit estre dans sa volonté, est dans son jugement. Mais il mt m^mporte gueres qu^elle les condamne, le ne voudrois pas qu'ils fussent meilleurs, puisque ie les ay faits deuant que d'auoir m l'honneur de iaconnoistre : et ie serois bien marry d'auoir jusqu'à cette heure loué ou blasmé personne parfaitement. <jar ie jc^tim Tvn et l'autre pour elle. Pour ce qui est de vous, Mouleur . U- m vous fais ]Kiint dVxenses. s'ils ne s^nt pas bon^. Au ronlryin/. i*

17i : LETTRES

pretens que vous m'en estes plus obligé : et que vous ne me deuex pas sçauoir peu de gré, d'auoir pu me résoudre à vous en enuoyer de mauuais. De quelque sorte qu'ils soient, le vous puis assenrer, que ce sont les seuls que j*aye iamais écrits deux fois. Si vous sçauiez à quel point ie suis paresseux , vous ingériez que Fobâssance que ie vous ay rendue en cela, n'est pas vne petite preuueda pouuoir que vous auez sur moy , et de la passion auee laquelle ie veuxestre,

MoNsiEYfi , Vostre, etc.

k Douures le 4 Décembre 1633.

A MADEMOISELLE DE RAJIBOVILLET.

Mademoiselle,

Quelque menaçante que soit vostre lettre : ie n'ay pas laissé d'en considérer la beauté ^ et d'admirer que vous puissiez joindre ensemble auec tant d'artifice, le beau et Feffroyable. Gonune on voit For et Tazur sur la peau des serpens, vous émaillez avec les plus viues couleurs de TEloquence , des paroles venimeuses : et ie ne puis m'empescher en les lisant , que les mesmes choses qui m'épouuantent ne me plaisent. Vous commencez bien-tost à tenir ce que vous m'auez dit, que vous ne me seriez bonne , qu'aussi longtemps que la fortune me seroit mauuaise. A-cette heure qu'il semble u'elle me veuille donner du repos, vous me le ven^^z troubler : et me montrez, que pour estre eschappé de la Mer et des Pirates, ie ne suis pas encore en seureté , et que vous estes plus à craindre que tout cela. le ne croyois pas pourtant. Mademoiselle, que pour auoir refusé vne querelle auec vostre Nain, j'en deusse auoir auecque vous , ni que ie fusse obligé de respondre à vn deffy, pour auoir fait response à des complimens. Si toutefois il vous semble que j'aye manqué en cela, vous deuriez appeller respect et crainte^ ce que vous appeliez mespris, et croire que cette mesme créature, qui a osté l'épée à Monsieur de Montausier pouuoit bien m'auoîr fait tomber la plume des mains. Quand mesme il auroit quelque raison de se plaindre, vous n'en auiez pas pour cela de prendre sa protection contre moy : et .si vous me voulez du mal pour l'amour de luy.

ie pourray dire que vous m*auez querellé pour le plus petit sujet du monde. Mais si vous auez résolu de me persécuter^ toutes mes excuses ne vous en empescheront point : et ie m'estonne seulement que vous en ayez voulu chercher quelque prétexte. 11 ne me seruira de rien d'estre venu de si loin au trauers de tant de périls. Alger sera tousiours pour moy par tout où vous serez : et quoy que ie sois à Bruxelles^ ie ne fus iamais plus prés de la captiuité^ ni du naufrage. Ne croyez pas pourtant^ Mademoiselle , que les fiâmes de ces animaux^ dont vous me menacez^ soyent ce qui me fasse peur. Il y a long-temps que ie me sçay garantir de celte sorte de maux : et quoy que vous puissiez dire , ie crains bien plus de mourir par vos mains, que par vos yeux. Entre tous les endroits de vostre lettre^ qui me semble admirable en toutes choses^ j'ay particulièrement remarqué Fexclamation que vous faites, en parlant du plaisir que ce que vous eust esté , que les Pirates m'eussent pris. C'est sans mentir vne grande bonté à vous^ de souhaiter que j'eusse esté deux ou trois ans aux galères du Turc^ afin qu'il y eust plus de diuersité dans mes voyages. La belle curiosité^ de désirer d'auoir pu apprendre de moy , de quelle sorte j'eusse pifnsé les Chameaux de Bar- o / barie^ et avec quelle constance j'eusse souffert les coups de latte ! De la sorte que vous en parlez^ ie croy aussi que vous auriez esté bien-aise que j'eusse esté empalé vne demy-heure , pour sçauoir comme cela se fait^ et comment Ton s'en trouue. Mais ce qui est considérable : c'est que ces souhaits^ vous les faites^ après auoir^ ce dites-vous, repris la forme de Demoiselle, et vous estre de beaucoup adoucie y et rendue plus humaine. le ne trouue guère plus iuste que tout cela, la querelle que vous me voulez faire pour Alcidalis. lugez-vous. Mademoiselle, que me trouuant embarqué dans les mesmes mers, et dans les niesmes périls que luy , ie pusse oublier les maux que ie sentois, pour conter ceux qu'il avoit passez, et estant accablé de mes infortunes , m'amuser à escrire les siennes? le n'ay pas laissé pourtant, au milieu de tous mes déplaisirs. l'ay escrit plus de cent feuilles de son histoire : et j'ay eu soin de sa vie, en vn temps où ie vous iure que ie n'en avois point de la mienne. Ne jugez pas pourtant par là, Mademoiselle, de ccluy que j'ay de plaire à des Amyfs. Quand ie vous aurois rendu tous les seruices imaginables , ces apparences ne vous feroient voir que la moindre part de la passion que j'ay pour ce qui est du vostre. Si vous la voulez connoistre, considerez-en la cause, plustost que les effets. Mais vostre imagination , quelque memeilleuse qu'elle soit , est trop petite pour cela : et s'il y a quelque chose dans le monde

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de plus gi^nd que votre esprit^ et qu'il ne puisse comprendre, c'est le respect, l'affection , et Testime qu'il a fait naistre dans le imen. N'estant guère moins sensible à reconnoistre les obligations que i'ay anx autres excellentes personnes, vous croirez bien que h lettre qui m'est venue avec la vostre, m'aura apporté vne joye infinie , aussi-bien qu'vn honneur extrême. Vous sçauez mieux que personne, l'inclination que j*ay tousiours eue à reuerer le mérite de celuy qui Ta écrite : et il vous peut souuenir que du temps des guerres ciuiles qui ont esté entre vous deux , j'ay quelquefois quitté vostre party pour prendre le sien. Mais cette dernière bonté a encore trouué de nouueau quelque chose à gagner dans mon cœur, et depuis que ie Fay receuë (pardonnez-moy s'il vous plaist) il y a eu quelques moments , où ie I'ay aimé plus que personne du nunde. Mais afin que vous ne croyez pas. Mademoiselle, que c'est voosqai me procurés toutes les faneurs qui me viennent de luy, ie vous donne auis qu'en vne autre occasion, il m'a fait depuis peu du bioi, sans que vous vous en soyez meslée. Quoy que ce ne soit pas de ceux que ie prens plus de plaisir à receuoir, et que cela m'ait donné vn nouueau sujet de ressentir ma mauuaise fortune : ie tiens à grand honneur de luy auoir des obligations que j'aurois hcmte d'auoir à tout autre, et ie suis bien-aise de receuoir toutes sortes de prennes de sa générosité. Il vous jurera, quand vous luy en parlerez, qu'il ne sçait ce que vous luy voulez dire : et il me semble que ie le voy. Mais vous connoissez son humeur et son esprit , qui n'oublia iamais vn bien-fait à faire, et ne s'en peut souuenir quand il est fait. Puisque l'honneur que vous me faites de m'aimer est la première considération qui m'a donné quelque part en ses bonnes grâces : ie vous supplie tres-humblement. Mademoiselle, de m'ayder à luy rendre celles que ie luy dois , et à le payer au moins de la sorte que ie puis à cette heure, le baise mille fois les pieds de l'incomparable personne (1) qui a voulu escrire de sa main le dessus de la lettre que vous m'auez enuoyée , et auec quatre ou cinq paroles, mettre hors de prix, vn présent qui estoit desia tres-prècieux. Vous auez bien raison de l'appeller la plus belle et la meilleure du monde , puis que de si loin, elle sçait rcleuer ceux qui sont abattus, le souhaitte que celle qui la sçait si bien conduire, ait quelque iour tout le bon-heur qui est deu à tant de boutez, de beautez, et de vertus ensemble, quoy que ie voye que ce souhait va bien loin. On

'1) Madame la princesse.

m MONSlKVlt DE VOITVRi:. 17:»

dit que l'Astre (1) que j'appeliois auti^cFois l'estoîiie du jour ^ est plus grand et plus admirable que iamais^ et qu'il éclaire et brûle toute la France. Quoy que ses rayons n'arriuent pas jusqu'aux ténèbres où nous sommes , sa réputation y est venue , et à ce que l'entens y le Soleil n'est pas si beau que luy . le suis bien-aise^ que l'intelligence qui l'anime^ n'ait rien perdu de sa force ni de sa lumière y et qu'il n'y ait que l'esprit de Mademoiselle de Bourbon^ qui puisse faire douter^ si sa beauté est la plus parfaite chose du monde. La sorte dont j'ay veu dans vue de vos lettres , qu'elle me plaint ^ m'a semblé admirablement jolie. A la vérité^ tant de trauerses que j'ay euës^ luy doiuent faire pitié; à elle qui connoist si bien ma foiblesse, et qui sçait que depuis le maillot^ ie n'ay pas eu jusqu'à cette heure, vn jour de repos. Le mien a esté troublé par ie discours qui s'adresse au bas de vostre lettre au Rey Chiquito. Dans l'Enfer d'Anastarax, j'ay trouué le mien : et j'y éy erré trois iours et trois nuits, sans y voir goutte. l'en ay vn extrême regret. Car sur toutes les choses du monde, ie desirerois auoir le peigne del Rey de Geor- ^fo , et il y a plus de deux ans que j'en ay enuie. Ne croyez pas non plus, s'il vous plaist, auoir gagné celuy que j'auois proposé. On n'a pas comme cela les peignes de la Reyne de la Chine. 11 faut premièrement, s'il vous plaist, que vous m'escriuiez le nom du Pirate, et que vous disiez sincèrement , si vous Tauez nommé sans rire. Car en cela consiste la plus grande difficulté. Mais puis que vous vous meslez de deuiner, imaginez-vous, s'il vous plaist. Mademoiselle, tout ce que j'adjousterois icy , si j'osois faire cette lettre plus longue : deuinez combien de fois ie vous aime plus que ie ne faisois il y a deux ans : et pensez avec quelle passion ie suis,

Mademoiselle , Vostre, etc.

A Bruxelles le 0 lanvier 1634.

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