A MONSIEVR LE CARDINAL DE LA VALETTE
LETTRE Ll.
MOiSSBIGiNEVR,
le m'imagine, que vous auez cru, lors que vous auez écrit la '1) Mademoiselle de Bourbon.
476 LEITRES
lettre dont vous auez voulu m'honorer : que le cas qu'il m'a plû de tout temps faire de vous^ vous auoit acquis quelque approbation dans le monde; qu'en toutes sortes de rencontres^ ie vous auois donné vne infinité de prennes de l'honneur de mon amitié ; et qu'en suitte de cela^ ie vous auois preste deux mille escus dans vne occa* sion bien pressante^ et en vn temps ^ où d^ailleurs tout vostre crédit vous manquoit. Au moins ^ dé la façon que vous me remerciez ^ et que vous parlez de vous et de moy, j'ay raison de miinaginer, qu'en resvant, vous auez pris Vm pour l'autre, et que, sans y penser, vous vous estes mis en ma place. Autrement /Monseigneur, vous n'auriez point escrit de la sorte que vous faites : si ce n'est, peut-estre, que n'estimant pas qu'il y ait de plus grand bien au monde que d'en faire aux autres , vous croyez que ceux-là vous obligent , qui vous donnent occasion de les obliger, et pensez auoir receu les plaisirs que vous auez faits. Certes, si cela est ainsi, j'auoûe qu'il n'y a point d'homme à qui vous ayez tant d'obligation qu'à moy : et que ie mérite tous les remerciemens que vous me faites, puis que ie vous ay donné plus de moyens que personne d'exercer vostre générosité, et de faire des actions de bonté, qui valent mieux, sans doute , que tout le bien que vous m'auez fait, et que tout celuy qui vous reste. Dans le grand nombre de ceux que j'ay receus de vous, et entre tant de grâces qu'il vous a plû me départir ;'ie vous asseure. Monseigneur, qu'il n'y en a point que j'estime tant que la lettre que vous m'auez fait Thonneur de m'escrire. Que si parmy tant de choses que j'y ay remarquées auecque joye, il y a quelque endroit sur lequel ie me sois arresté auec plus de plaisir : trouuez bon, s'il vous plaist, que ie vous die, que c'a esté celuy où il me semble que vous parlez de ces deux personnes , qui sont aujourd'huy la plus précieuse partie du monde, et ausquelles, si l'on ne compare Tvne à l'autre, il n'y a rien sous le Ciel que l'on puisse comparer. En vérité , lors qu'il m'arriue de penser que ie suis dans leur souuenir, pour ce moment toutes mes peines se suspendent. Toutes les fois que ie me représente le visage de l vne ou de l'autre , il m'est auis que celuy de ma fortune se change : et cette imagination chasse de mon esprit les ténèbres qui le couurent, et le remplit de lumière. Mais, ce qui est vn plus grand bon-heur, c'est qu'estant si loin de mériter iamais l'honneur de leurs bonnes grâces , ie ne laisse pas de penser que j'y ay quelque part : et ie suis si heureux, que de croire ce que vous m'en dites. le connois bien quelqu'vn, Monseigneur, qui ne seroit pas si aisé à persuader, s'il estoit en ma place : et qui , après deux ans
DE iMONSlEVR DE VOITVUE. 177
resloignement^ ne viuroit pas auec tant de tranquillité, ny dans ne si grande confiance. Dans la satisfaction que cette croyance me [oit donner^ jugez^ s'il vous plaist^ si ie suis fort à plaindre : et s'il 'y en a pas beaucoup de ceux que le monde appelle heureux^ qui e le sont pas tant que moy. Sans cela^ certes^ ie ne me pourrois as défendre de l'ennuy qui se présente icy de tous costez ^ ny re~ ister au chagrin de Monsieur de Chaude-bonne^ qu'il me faut tous » iours combattre, et qui est^ sans mentir^ beaucoup au dessus e tout ce qu'on s'imagine. Outre qu'il s'est mis en fantaisie de se lisser croistre vne barbe qui luy vient desia jusques à la ceinture , a pris vn ton de voix beaucoup plus seuere que iamais^^t qui a peu prés le son du Cor d'Âstolfe. A moins que de traitter de l'imlortalité de l'ame , ou du souuerain bien , et d'agiter quelqu\ne es plus importantes questions de la Morale , on ne luy sçauroit lus faire ouurir la bouche. Si Democrite reuenoit, quelque Philosophe quMl fust y il ne le pourroit pas souffrir; pource qu'il aymoît trire. II a entrepris de reformer la doctrine de Zenon ^ comme trop douce : et il veut faire des Stoïques Recolets. De sorte ^ Monseigaeur, que vous ne desirez rien d'auantageux pour les Pères , à qai vous le souhaitez pour Grouuerneur. *****
A MONSIEVR GODEAV (I),
depuis Euesque de Grasse.
MOMSIEVR ,
Vous me deuiez donner loisir d^apprendre nostre Langue, deuant que de m'obliger à vous escrire. Et il n'est guère à propos, qu'après aocir esté si longtemps estranger, et ne faisant que sortir encore de la Barbarie , ie fasse voir de mes lettres à vn des plus éloquens hommes de France. Cette considération m'auoit fait taire jusqu'à rette heure. Mais si ie me suis gardé de faire response à vos deffis, iene me puis pas empescher de respondre h vos ciuilitez : et mal-
(I) Successivement évèque de Grasse et de Vence. C'était l'ami de mademoiselle Paulct et de madame de Clermont. Il mourut en 1672.
gré toutes mes fuites , vous auez trouué vn autre moyen de me vaincre. En i'estat où ie suis, il vous sera plus auantageux de m*iuoir surmonté de cette sorte , que si vous m'auiez gagné par force. Ce vous eust esté peu de gloire y de mener à outrance vn honun desia outré^ et à qui la fortune a donné tant de coups ^ que la nnnndres le peouent abattre. Dans les ténèbres où elle nous a jeUa, 1 il n'y a point d'art de se défendre^ ni d'escrime dont où se poian-j sentir. Il en arriueroit peut-estre autrement, et font au contraire de ce que vous dites y si vous m'auie2 mis deuant les yeux le Sold dont vous me parlez : et quelque humble que vous me voyei k c^te boure, îe pourrois estre assez hardy pour vous combattre, li sa lumière estoit partagée entre nous deux. Cest plus de Tauoir da voÉlre oosté , que si le reste du Ciel estent pour vous. Toutes ta beautei qui brillent dans tout ce que vous faites, ne viennent qoa de la sienne : et ce sont ses rayons qui vous font produire tant de fleurs. Sans mentir rien ne m'a iamais semblé si agréable , que cdles qui naissent de vostre esprit. Fen ay ven quelques-vnes sur les derniers bords de l'Océan , et en des lieux où la Nature ne sçaoroit produire vn brin d'herbe. l'en ay receu des bouquets qui m'Oit fait trouuer dans les déserts toutes les délices de lltalie et de k Grèce. Quoy qu'elles fussent venues de quatre cens lieues, le temps ni le chemin ne leur auoit rien fait perdre de leur éclat. Aussi sontelles de celles que l'on nomme immortelles, et si différentes de tout ce qui se forme de la terre, que c'est auec beaucoup de iustice, que vous les auez offertes au Ciel : et il n'y a que les autels qui en doiuent estre parez. Croyez, Monsieur, que ie vous dis mon sentiment comme il est. Lors que ma curiosité m'auoit fait passer, comme vous dites , les bornes de l'ancien Monde , pour rencontrer quelque chose de rare : ie n'ay rien veu qui le fust tant que vos ouurages. L'Afrique ne m'a rien fait voir de plus nouueau, ni de plus extraordinaire. En les lisant à l'ombre de ses palmes, ie vous les ay toutes souhaittées : et en mesme temps que ie me coosiderois auoir esté plus auant qu'Hercule, ie me suis veu bien loin derrière vous. Tout cela qui pouuoit faire naistre de l'enuie dans vn autre esprit, combla le mien d'estime et d'affection. Vous v pristes la place que vous me demandez à cette heure ^ et acheuastes dés lors ce que vous croyez encore auoir à commencer. Auec ces connoissanees que j'ay de vous , il est difficile que ie m'en forme vne image comme celle que vous m'en voulez donner, ni que ie me figure que vous soyez cette petite créature que vous dites. le ne puis comprendre que le Ciel ait pii mettre tant de choses dans vn si
DE MONSIEVK DE VOITVRE. 179
jietit espace. Quand j'en laisse faire mon imagination y elle vous
donne pour le moins sept ou huit coudées^ et vous 'représente de
la taille de ces hommes qui furent engendrez par les Anges. le se-
ny pourtant bien-aise , qu'il smt comme vous voulez que ie le
cnye. Entre les biens que ie pense tirer de vous^ j'espère que
-%10DS mettrez nostre taille en honneur. Ce sera elle désormais qui
a[« estimée la riche : et vous nous releuerez par dessus ceux qui
"ciMcroyent plus hauts que nous. Comme c'est dans les plus petits
iWKB, que Ton enferme les essences les plus exquises : il semble
^qn la Nature se plaise à metU*e dans les plus petits corps ^ les âmes
ci kl plus précieuses, et que selon qu'elles sont plus ou moins ce-*
j^hrtes, elle y mesle plus ou moins de terre. Elle enchâsse les es-
^ frits les plus brillans y de la mesme sorte que les Orfèvres mettent
« œuure les plus belles pierres; lesquels n'y employent que le
BOins d'or qu'il se peut, et que ce qu'il en faut pour les lier. Vous
Miomperez les hommes de cette erreur grossière, d'estimer da-
vntage ceux qui pèsent le plus : et ma petitesse qui m'a esté repro-
diéetant de fois par Mademoiselle de Rambouillet, me tiendra
=1 leu de recommandation auprès d'elle. le trouue, au reste, bien
JHte l'affection que vous dites qu'elle a pour vous, et qu'ont auec
de cinq ou six des plus aymables personnes du monde. Mais ie
m'estonne que vous vouliez me persuader par là de vous donner la
*! mienne, et que vous la pensiez gagner auec les mesmes raisons
qui vous la pourroient faire perdre. Il faut que vous ayez vue ex-
. tiéme confiance en ma bonté, de croire que ie puisse aymer vn
homme qui jouit de tout mon bien , et qui a obtenu ma confisca-
tioD. le suis pourtant si iuste , que cela ne m'en empeschera point ;
\ et ie croy aussi que vous Testes tant de vostre costé , que ie ne
I (leseq)ere pas de me pouuoir accorder de cela auecque vous. Ils
. peouent bien vous auoir donné ma place, sans que pour cela vous
m'en mettiez dehors : et celle que j'auois dans leur esprit n'estoit
: ^ grande, si nous n'y pouuons pas bien tenir tous deux. Pour ce
.- qui est de moy, ie feray tout ce qui me sera possible , pour ne vous
: yestre pas incommode : et ie m'y rangeray de sorte, que j'y de-
meureray sans vous choquer. Puisqu'vn si puissant interest n'est
pas capable de me séparer des vostres : vous deuez croire qu'il n'y
' aura iamais rien qui le puisse faire , et que ic suis à toutes sortes
d'espreuues,
MoNsi E VB , Voslrty etc .
A Bruxeiles ce 3 Février 1634.
lëO LETTRES
A< MADEMOISELLE DE RAMBOVILLET.
LETTRE Lin. iT
Mademoiselle^
CÀk estant d'vne si grande considération dans nostre Langue^ j'i{)|>rOttue extrêmement le ressentiment que vous auez du (d qu'on loy veut faire : et ie ne puis bien espérer de TAcademie vous me parlez^ voyant qu*elle se veut establir par vne si violence. En vn temps où la Fortune joue des Tragédies par les endroits de PEurope : ie ne voy rien si digne de pitié ^ quand ie voy que Ton est prest de chasser et faire le procès à mot^ qui a si vtilement serui cette Monarchie , et qui dans les brouilleries du Royaume , s'est tousiours monstre bon Pour moy^ ie ne puis comprendre quelles raisons ils pourront dh^^ guer contre vne diction qui marche tousiours à la teste de la raisoÉi^ et qui n'a point d'autre chaîne que de l'introduire. le ne sçay podr^ quel interest ils taschent d'oster à Car y ce qui luy appartient^ pour* le donner à Pour-ce que; ni pourquoy ils veulent dire auec trok' mots y ce qu'ils peuuent dire auec trois lettres? Ce qui est le plus à craindre^ Mademoiselle y c'est qu'après cette injustice , on en entreprendra d'autres. On ne fera point de difficulté d'attaquer Maiif et ie ne sçay si Si, demeurera en seureté. De sorte qu^apres nous auoir osté toutes les paroles qui lient les autres^ les beaux esprits nous voudront réduire au langage des Anges: ou, si cela ne se peut ^ ils nous obligeront au moins ^ à ne parler que par signes. Certes, j'auouë qu'il est vray ce que vous dites, qu'on ne peut mieux connoistre par aucun autre exemple^ l'incertitude des choses humaines. Qui m'eust dit^ il y a quelques années^ que j'eusse deû viure plus long-temps que Car, j'eusse creu qu'il m'eust promis vne vie plus, longue que celle des Patriarches. Cependant^ il se trouue qu'apwes auoir vescu onze cens ans plein de force et de crédit; après auoir esté employé dans les plus importans Traittez, et assisté tousiours honorablement dans le Conseil de nos Roys : il tombe toutd'vn coup en disgrâce, et est menacé d'vne tin violente, le n'attens plus que Theure d'entendre en l'air des voix lamentables, qui diront, Le grand Car est mort : et le trespas du grand €a7n m du grand Pan, ne sembleroit pas si important ni si eslrange. le sçay que si l'on consulte là-dessus vn des plus beaux esprits de nostre siede/et que j'ayme extrêmement, il dira qu'il faut con-
DE MONSffiVR DE VOITVRE. 181
unner cette nouueauté; qu'il faut vser du Car de nos peres^ aussi ien que de leur terre et de leur Soleil; et que Ton ne doit point lasser vn mot qui a esté dans la bouche de Charlemagne, et de aint Louis. Mais c*est vous principalement, Mademoiselle^ qui fttcs obligée d^en prendre la protection. Puisque la plus grande >rce y et la plus parfaite beauté de nostre Langue y est en la vostre : ous y deuez auoir vne souueraine puissance^ et faire viure ou Mûrir les paroles comme il vous plaist. Aussi crois-je que vous iiei desia sauué celle-cy du hazard qu'elle couroit^ et qu^en Tennmaot dans vostre lettre ^ vous Tauez mise comme dans vn azyie^ A dans vn lieu de gloire^ où le temps ni Fenuie ne la sçauroient toucher. Parmy tout cela , ie confesse que j'ay esté estonné de voir Rombien vos bontez sont bizarres : et que ie trouue estrange^ que iQus, Mademoiselle^ qui laisseriez périr cent hommes^ sans en l|oir pitiéy ne puissiez voir mourir vne Syllabe. Si vous eus^ez eu
Ede soin de moy^ que vous en auez de Car, j'eusse esté biei^ % malgré ma mauuaise fortune. La pauureté^ Texil^et la r^ oe m'auroient qu^à peine touché. Et si vous ne m'eussiez
)à ester ces maux^ vous m'en eussiez au moins osté le sentiment, rlonipie j'especois receuoir quelque consolation dans vostre lettre^ fiy trouué qu'elle estoit plus pour Car, que pour moy^ et que son iloiiissement vous mettoit plus en peine que le nostre. l'auoûe^ Mademoiselle^ qu'il est iuste de le deffendre. Mais vous deuiez auoir Nio de moy aussi bien que de luy^ afin que Ton ne vous reproche JUS que vous abandonnez vos amis pour vn mot. Vous ne responda rien à tout ce que ie vous auois escrit. Vous ne parlez point des loses qui me regardent. En trois ou quatre pages , à peine vous ouuieni-il vne fois de moy : et la raison en est Car, ConsiderezHfnoy buiantage vne autre fois^ s'il vous plaist : et quand vous entreprenres la deffense des affligez^ souuenez vous que ie suis du nombre. 3 me seruiray tousiours de luy-mesme pour vous obliger à m'acorder cette grâce : et ie vous asseure que vous me la deuez. Car î suis y
Mademoiselle^ Vosfre, de.
i8i LETTRES
A LA MË8ME.
LETTRE UV.
Madbmoisslle,
Quand ie vous aurois présenté autant de perles que les Poètesa ont fait pleurer à l'Aurore ^ et qu'au lieu que ie ne vous ay donii quVn peu de terre ^ ie vous Taurois donnée toute entia»:^ n'auriez pu me faire vn plus magnifique remerciment. La vigne A grand Mogol seroit payée de la moindre de vos paroles : et toute les pierreries dont elle est chargée^ n'ont pas tant d'éclat ni dei belles lumières^ que les choses que vous escriuez. Voila ^ Mademoi selle ^ vn commencement fort brillant; et ceux qui^ à quelque |iri que ce soit^ veulent escrire de beaux mots^ seroient bien-msesd c(»nmencer par là ce qu'ils appellent vne belle lettre. Mais le Goa fier ne m^en donne pas le loisir : et de plus^ après audr bien le celle de Madame vostre mere^ et les vostres^ ie suis résolu dei m'en plus mesler. Sans mentir^ il ne se peut rien voir de plus § lant, ni de plus beau , que celle que j*ay receuê d'elle : et cela e merueilleux , qu'vne personne qui n'écrit qu'en quatre ans i?i fois, le fesse de sorte, quand elle Tentreprend, qu'il semb qu'elle y ait tousiours étudié, et que durant tout ce tem|)s, el n'ait pensé à autre chose, le deurois esti*e tantost accoustumé ai miracles de vostre maison. Mais j'auotie que ie ne puis pas m'er pescher de m'en estonner. Fadmire de vous particulièrement, M demoiselle, que sçachant si bien danser, vous sçachiez si bi escrire, et que vous emportiez le prix en mesme temps detw choses, qui ne marchent gueres ensemble ; estant comme vousesti la meilleure danseuse , la meilleure dormeuse , et la plus eloquei fille du monde. Au reste , vous m'auez fait vn extrême plaisir, mettre Monsieur Maighne de la partie des Mattassins. Cette pens m'a plû autant qu'aucune des vostres : et ie vous donne ma paroi que nous ne les danserons point qu'il n'en soit. Aussi bien, à di le vray, Monsieur de Chaude-bonne est fort chagrin à cette heur pour bien battre les sonnettes : et ie croy que j'aurois peine me niesme à bien danser en vostre absence , estant comme ie suis,
Mademoiselle, Vostre^ etc.
DE MONSÏEYR DE VOITVRE. 183
A LA MESME
A cetle heure que vos lettros sont plus admirables qu^eiles ne furent jamais : j'auoûe que j*aurois beaucoup de peine à m'en passer. Ayant perdu Tesperance depuis que j'ay veu vos dernières, d*6a escrire iamais de bonnes : ie serois au moins bien*aise d'ea reseooir : et il est juste que vous me rendiez par là l'honneur que îous me faites perdre d'ailleurs. La haute opinion que j'ay il y a si long-temps de vostre esprit, m'auoit préparé à en voir, sans estre surpris , toutes sortes de merueilles : et il me sembloit qu'il ne pouuoit plus rien faire qui me pût estonner, si ce n'est qu'il vînt à produire des choses ordinaires ou médiocres. Mais certes ie confesse qu^il est arriué à vn point de perfection que ie n'auois pas conceuê, et que ie n'ay rien pu imaginer de tout ce que vous me faites voir. le vous asseure. Mademoiselle, que ie vous parle sans flaterie : et mon dépit n'est pas encore si bien passé , que ie sois en humeur de vous flater. Vous vous estes haussée autant au dessus de vous-mesme, que vous auiez accoustunié d'estre au dessus de toutes les autres : et la moindre lettre que vous escriuez à cette heure, vaut mieux que Zelide et Alcidalis, oûy mesme quand on mettroit auec eux leurs deux Royaumes. Dans le fort de ma colère, ie n'ay point fait de plaintes contre vous qui ne fussent accompagnées de louanges : et vne des causes qui m'obligent à cette heure à me reconcilier, c'est la crainte, que si ie vous tesmoigne de la haine ^ on ne croye qu'elle vienne d'enuie, plustost que d'vn iuste ressentiment. Cependant vous sçauez en vostre cœur, si j'en ay du sujet : et sans en parler dauantage^ c'est là que ie demande que vous m'en fassiez raison. Aussi bien après auoir esté muet si longtemps, ie ne veux pas rompre mon silence par des cris. le vous supplieray seulement, de penser quel ie dois auoir esté, ayant perdu en mesme temps Tesperance de retourner en PYancc , et la consolation de vostre soutenir et de vos lettres. Vn seul de ces nial-heurs pouuoit m'accabler. Mais cela est estrange, ie m'en suis sauué, pource qu'ils sont venus ensemble : et chacun d'eux m'a aidé à supporter l'autre. Quand après ce témoignage de vostre mauuaise volonté , ie me suis imaginé de combien de maux la fortune me liroit, en m'empeschanl de tomber en vos mains : \l wv'%.
iU LETTRES
semblé qu'au prix de cela^ vn exil perpétuel estoit bien supportable , et qu'au moins ie ne mourrois pas icy d'vne mort si cruelle. Cependant^ Mademoiselle , cette consolation n'est pas si bonne, que ie n'en aye besoin encore de quelqu'autre. Car ie vous jure que Monsieur de **** (4) mesme n'est pas si triste que ie le suis : et ces sombres et noires melancholies, où vous m'auez veu quelquefois , n'estoient que Fombre de celles où ie suis maintenant. Dissipez-les , ie vous supplie , et trouuez, si vous pouuez"^ des paroles pour conjurer ces nuages. Mais qui doute que vous ne le puissiez : et qui ne sçait que pour vostre esprit il n'y a point d'impossible? C'est à lu; à qui ie me recommande : et puis que les choses les moins imaginables et les plus extraordinaires luy sont aisées : qu'il fasse que ie sois capable d'auoir quelque sorte de joye icy, et que ie viue jusqu'à ce que ie vous puisse dire combien ie suis au delà de ce que vo^isle croyez,
Madëmoisellr^ Vostre, etc.
A LA MESME
LETTRE LVI
Mademoiselle ,
le ne m'estonne pas que vous ayez ry tout vostre saoul, en m'éoriuant l'estrange bruit qui court de moy, que ie n'ay ny bonté ny amitié. Car sans mentir il ne s'est iamais rien dit de si ridicule : et vous auez eu raison de receuoir cela de la mesme sorte, que si Ton vous disoit que Monsieur de Chaude- bonne vole sur les grands chemins, ou qu'il a épousé la fille du Gentilhomme de Monsieur des Ouches. Pour moy i'admire,qu'vne si fausse opinion, et une calomnie si mal-fondée, ail pu s'étendre si loin, et infecter trois Prouinces : et qui que ce soit qui luy ait donné cours, il faut que vous m auoùiez, que ce doit estre la plus méchante, et la plus dangereuse personne du monde, l'en feray vne exacte perquisition : et si i'eii puis découurir quelque chose , ic vous iure que ic m'en sçauray venger, ei quand bien elle seroit aussi aimable et aussi redoutable qur
(1) Monsieur de Chaudc-Bonnc.
ous. Certes^ Madame vosiremere fait vne action digne de son ordi-' laire bontés de ne vouloir pas souffirir^ que l'on profère vne si grande néchanceté sur ses terres; mais qu'elle empesche seulement^ qu'on le la die dans sa chambre, et dans son cabinet. Car ie connois des sersonnes assez hardies et déterminées pour cela. La pauure Made* . noiselle de Chalais^ que vous exposez cimme vn mouton à ma co- ^/ lere , n^a point de part à ce crime. Ce n'est que par simplicité qu'elle ^' i failli : et ie me plaindrois dauantage de sa Maistresse, si ie pouaois me prendre à d'autres qu'aux autheurs de cette imposture. le trouue estrange^ sans mentir^ qu'elle qui sçait ce que c'est que des charmes de la paresse, et la douceur qu'il y a à ne rien faire , m'appelle ingrat, de ce que ie la laisse en repos^ et que ie ne luy écris point de lettres^ qu'elle voudroit de bon cœur n'auoir pas receuës , toutes les fois qu*il y faudroit répondre. Quoy que ie ne me mette pas en peine d'en rien témoigner^elle a tousiours la place qu'elle doit auoir dans mon esprit ^ sans qu'elle luy couste rien à garder. Elle est comme elle ^e demande au fond de mon cœur, au lieu le plus retiré, en repos et sans bruit. En vérité ie l'honore et Taime aussi parfaitement qu'elle le mérite : et toutes les fois que ie lis quelque chose de joli, que je mange quelque chose de bon, ou que ie fais vne digestion louable : ie me souuiens d'elle, et ie luy en souhaite autant. Mais à propos , Mademoiselle , vous nous en man- (lastes vne nouuelle il y a quelque temps, à laquelle ie ne répondis point, pource que ie grondois alors , et qui après ce que vous m'anez écrit du bruit qui court de moy, m'a semblé aussi estrange, que chose que i*aye iamais oiiy dire. Quoique ie comioisse aussi bien que personne du monde, toutes les grâces de Madame la Marquise de '** (i) : ie ne me puis assez estonner, qu'en vn temps où elle ne se soucie d'homme viuant, que de son Médecin et de son Cuisinier, vestuê de cette ratine que nous luy auons veuë, et coiffée de trois seruiettes, elle ait pu gagner vn cœur aussi difficile à prendre, que ie m 'imagine que doit estre celuy du Marquis de la Varanne , et enuoyer vn Amant soupirer pour elle dans les déserts de la Thebaïde. Le Damoisel dont vous me parlez, auroit bien fait d'y aller après luy : ou, s il ne veut pas faire vn si grand voyage, au moins il se fleuoit rendre Herniite au mont Valerien. Tout de bon, au lieu de laire les demandes que vous me proposez de sa part , il feroit forl l»ien de se taire ^ cl de ne parler de sept ans. Toutesfois, Madenioi-
(I' IVul-otn* la marquise de Sal)le.
i86 LETTRES
selle» i'y respondray^ puisque vous le voulez. La première^ pourquoy étant vestu de bleu^ il paroist tousioun vestu de veri^ est vne des plus ardues questions^ que i*aye iamais oui &ire en quelque science que ce soit : et pour moy, ie ne voy pas d'où cela peut venir» si ce n'est que le Damoisel qui auoit acconstumé il y a quelques années^ de ne se leuer qu'à une heure, et n'estre habillé qu'à trois, soit deuenu à présent vn peu plus paresseux^ et ne se laisse plus voir qu'aux flambeaux. Quoy qu'il en soit^ ie suis d'auis» qu'à tout hazard il s'habille de vert^ pour voir s*il ne paroistra pas habillé de bleu. Pour la seconde, de sçauoir lequel il doit choisir, de prendre la Mote, ou de me deliurer d'entre les mains des Sarranns: ie trouue , sans considérer mon interest, que cette dernière entreprise^ outre qu'elle est iuste, est beaucoup plus difiielle^ et par conséquent plus glorieuse. H y a vingt-cinq mille hommes de pied et ài mille cheuaux^ qui ont charge de me garder auec autant de soin que Gueidres et Anuers. Cela pourtant ne le doit point estonner. Hector le Brun defifit vne fois luy seul trente-cinq mille hommes en Northomberland : et ie pense qu'il n'estoit pas si vaillant que luy. Qu'il ne craigne pas au reste^ que les lauriers luy manquent icy; les plus beaux qui se voyent dans l'Europe^ se cueillent en ce pais. De mon costé, ie luy promets de fournir le soin de les agencer^ et l'art d'en faire des couronnes. Mais outre les Sarrazins, il aura encore quelques Sarrazines à combattre. Car il y en a qui ne souffriront pas aisément que l'on m'enleue d'icy : et ce bruit, que vous dites qui court de moy dans trois Prouinces, n'est pas encore arriué en pas vne des dix-sept. L'on ne me tient pas si meschant icy, qu'on fait au lieu où vous estes : et Ton croit que quand mcsme ie ne sçaurois pas assez aymer, ie ne laisserois pas d'estre assez ayniable. Mais, Mademoiselle^ j'auoûe que cela ne me console point : et ie suis bien malheureux, si dans ce nombre de personnes que ie reuere particulièrement en France, il n'y en a quelqu'vne qui ait assez bonne opinion de moy, pour croire, que j'ay le cceur fait comme il le faut auoir, que ie sçay constamment honorer ce qui le mérite, et aimer infiniment ce qui est intiniment aimable. le ne sçay pas, pour vostre particulier, ce que vous en pensez. Mais ie vous asseure qu'il n'y a personne qui ait moins de sujet d'en douter, et que ie suis aussi parfaitement que ie le dois, et que vous le sçauriez vouloir, Mademoiselle, Voslre, etc.
Madame voslre Mère sera tousiours la meilleure et lapins galante personne du monde. Elle ne pouuoit rien promettre qui me fist s'
DE MONSIEVR DE VOUf RE. «7
aise; que la danse baladoire^ que vous dites qu'elle veut instituer à moQ rotoor. Mais c'esXfeste baladtnn qu'il faut dire. Vous corrompez le texte. Gela m'a fait ressouuenir du temps passée et combien il estoit différent de ceiuy-cy. Alors estant coudié sur la paille^ ie croyois estre sur trois matelats : et à cette heure, j^aurœs douze mateliÂs qu'U me sembieroit esti*e couché sur des espines. Voila, Mademoiselle, lestât où se trouue le plus aise galant de Bruxelles. Mais celuy qui m'a nommé ainsi en vous escriuant, ne connoist pas tous mes niaux, et ne conçoit pas quel regret j'ay toujours dans le cœur, d'estre esloigné de tout ce que j'ayme. Vous sçauez de quelle sorte oecy se doit entendre, et quel rang tiennent en cela ces deux adorables personnes, au rang desquelles personne ne doit estre. Tous ceux qui viennent icy de France, parlent d'elles auec admiration > et content des miracles de leur bonté et de leur beauté. le voua supplie tres^humblement. Mademoiselle, d'employer vostre crédit, pour me conseruer quelque place dans l'honneur de leur souuenjr. Cet homme à qui vous sçauez que j'ay tant d'obligations, en adjouste tousiours de nouuelles aux anciennes, et me fit l'autre iour l'honneur de se souuenir de moy dans vne lettre à Monsieur le Ck)mte de Brion. le reconoois cela, comme j y suis obligé : et quand j'aurois aussi peu de bonté et d'amitié, que l'on dit, ie ne manqueray iamais d'auoir tout le ressentiment que ie dois auoir, des biens, etdes honneurs qu'il luy a plû me faire. Mais j'ay peur qu'il ne deuienne trop sérieux ; empeschez cela, ie vous supplie.