A MADEMOISELLE DE M
LETTRE XVII
Mademoiselle^
le ne dors qu^auec beaucoup de peine. Tay perdu le goust de toutes choses. L'vsage mesme de l'air ne m'est pas libre; et ie ne respire pas tant que ie soupire. Voila Vestat où ie suis, depuis que ie ne vous ay veuë. n est vray^ que ie ne suis pas asseuré d'où cela me vient ; et que ie ne sçay si c'est vn effet de mon rhume ou de mon amour. Toutesfois, il y a apparence que c'est vous qui faites mon plus grand mal; puis que le plus grand soulagement que j'y trouue est de vous escrire. dans mentir^ ie ne vous vis iamais s aymable que vous Testiez l'autre iour. Nonobstant ce que vous sçauez^ qui eust pu faire peur à vn autre; ie vous trouuay la plus jolie chose du monde : et quoy que vous me chassassiez de temps en temps^ et que vous eussiez changé vostre humeur en celle de Map demoiselle de S. Martin^ vostre entretien me sembla tres-agreable. Gela me fait voir^ qu'outre les choses qui paroissent en vous, il y a encore quelque enchantement secret^ qui fait que l'on vous ayme; et que vous ne sçauriez iamais, quoy qu'il vous arriue, n'estre pas belle et n'estre pas douce. Au milieu de tous vos mépris, ie ne vous sçaurois trouuer cruelle. Lors que vous me déchirez le cœur, et que vous le mettez en mille pièces, il n'y en a pas vne qui ne soit à vous : et vn de vos souris confit toutes les plus ameres douleurs, que vous me faites souffrir. Aymant toutes les choses douces; ie ne puis trouuer mauuaises celles que vous faites : et la mort mesme me semblera bonne de la façon que vous l'apprestez. Puis que ie trouue tant de goust en vos défaueurs, iugez combieu vos faueurs me toucheroient : et ayez le plaisir, au moins vne fois, de voir l'effet qu'elles feroient en moy. Vous sçauez qu'il ne m'en faut pas tant pour me contenter; et que sans qu'il vous en couste beaucoup, vous me pouuez accorder tout ce que ie désire.
LETTRE XVlll.
Voicy la quatriesnie lettre que ie vous escris, sans auoir de vos
uuelles. Si c'est la faute de la Fortune , c'est le plus grand malar du inonde. Si c*est vostre faute, c'est la plus grande cruauté evous fîstes iamais. Cependant, ie ne me puis empescher de js faire souuenîr de moy : et sans voir que cela puisse estre bon ien, ie vous escris des lettres, sans y attendre de réponse; et des in tes ausquelles ie n'espère pas satisfaction. La dernière fois que vous écriuis, ie croyois m'estre mis en repos. Mais, à ce que ie is,il n'en faut plus attendre, depuis qu'vne fois en sa vie on 18 a veuë. Cette image , que ie croyois à demy effacée dans mon )rit, y est reuenuë auec toutes ses couleurs, et auec plus de luere que iamais. Elle remplit tellement mon ame, qu'il n'y a plus place pour toutes les autres choses : et celles qui sont icy, sont 18 loin de moy, que vous qui en estes à plus de cent lieues. C'est mmage, sans mentir, que la plus belle personne du monde, soit 58i la plus ingrate, et la plus cruelle; et qu'auec tant de raison ne vous aimer pas, il se trouue tant de sujets , et mesme tant de sessité de vous aimer. Voyant que vous ne me teniez pas ce que us m'auiez promis, j'auois fait tout ce que j'auois pu pour me nettre en liberté, et pour me tirer de vos mains. Apres tout, m'y ila retombé mieux que iamais : et tous mes efforts ne m^ont de n seruy, qu'à m'apprendre de ne plus tenter vne autre fois vne ose impossible; et de ne pas adjouster à tant d'autres peines , celle chercher des remèdes où il n'y en a point. Vous pouuez donc me re tel traitement qu'il vous plaira, sans que ie m'en puisse resitir. len^ay plus de cœur, ni de force, ni de resolution contre us. Mais il est, ce me semble , de vostre générosité, de ne pas re de mal à vn homme qui s'abandonne entièrement à vostre îrcy; et de ne pas rendre malheureuse , la plus soumise, la plus sinteressée, et la plus parfaite passion qui fut iamais.
LETTRE XIX
Il fait vn des plus beaux iours que Fon ait veus de l'Esté ; ie suis iancourt, qui est vn des plus agréables lieux du monde : ie suis ec trois des plus aymables personnes de France : et ie m'enferme it seul pour vous écrire. Par-là vous jugerez bien que ie ne suis s en si mauvaise humeur que la dernière fois; et que cette lettre *a plus douce que l'autre. Vne heure après Tauoir enuoyée, ie en repentis : et le mesme soir ie receus la vostre qui acheua en-
tierement de m'appaiser. Non pas que ie changeasse d*opinioii|et que ie ne jugeasse que mon ressentiment estoit juste. Mais iene sçaurois plus auoir contre vous de colère qui dure : et ie vois ïmt que vous ne me sçauriez faire de si grand déplaisir^ que vous ne me le fassiez oublier auec trois paroles. Car enfin, mon affection est à cette heure au point où vous disiez vne fois à saint Clou^ qu'elle deuoit estre : et quand ie vous aurois conuaincuê d'vne infidélité, non pas d'vne négligence, ie ne pourrois pas m'empescher devons aymer. Puis-que j'auois à estre si absolument sens le pouuoir de quelqu'vn ; au moins c'est vn gi'and bon-heur pour moy de ce qoe ie suis tombé entre les mains d*vne personne si bonne ^ si iuste, et si raisonnable, et qui dispose de moy auecque plus de soin, de bonté et de raison que ie n^eusse pu faire moy-raesme. le pourrois pourtant vous reprocher à cette heure , que vous .n'auez pas esté assez soigneuse de mon repos. Car dites le vray^ à quoy auez-vons songé de me mander, que la Fortune vous a fait d'estranges tours, sans me dire ce que c'est, et me laisser le reste à deuiner ? C'est h plus belle inuention du monde, pour me faire imaginer et ressentir tous les mal-heurs qui peuuent vous estre arriuez. Au lieu que j'en serois quitte pour quelques-vns , si vous m'auiez mandé ce qui en est. Ostez-moy vistement de cette peine; qui est, ie vous iure, vne des plus grandes que j'aye eue de ma vie. le vous écris auecque beaucoup de haste et d'interruption. Car voila que l'on m'appelle, et que l'on heurte à la porte de ma chambre. Mais ie ne me puis pas résoudre à vous écrire vne courte lettre : et vous la trouueriez, peut-estre, plus meschante que l'autre, si elle n'estoit pas assez longue, l'ay baisé la vostre mille fois; et ie ne Tay guère moins leue. Elle est la plus jolie et la plus obligeante du monde. Mais , au nom de Dieu , écriuez-moy sans soin , afin que vous m'écriuiez auecque plaisir : et parlez-moy dans vos lettres auecque la mesme naïfueté que vous me parliez dans vostre chambre. le ne connois que trop vostre esprit. Ne vous en mettez pas en peine, et faites-moy connoistre vostre affection comme ie souhaite. l'ay vne extrême joye de ce que vous estes auecque la personne que vous me mandez. Car sçachant combien vous l'aimez, et combien elle est aimable; ie sçay que ce vous est vn extrême soulagement que de Fauoir. Vous me mandez qu'elle me connoist à cette heure, aussi bien que vous. Quoy ! luy auez-vous dit toutes mes mauuaises humeurs? luy aue^vous conté combien ie suis meschant? et quelles peines ie vous ay données? Sans mentir, vous estes vne meschante femme, si cela est : et ie sçay bien ce (juc ie luy diray de vous , pour me vanger,
quand ie la verray . II n^estoit pas nécessaire de me dépeindre si bien ; et Q valloit mieux me faire vn peu moins ressemblant , et me faire plus aimable. Car elle qui aime tant vostre repos^ qui n'a point de jalousie pour vous ^ et qui aime tant ce que vous aimez : j'ay peur qu'elle me veuille mal de ce que ie vous ay tant tourmentée ; et qu'elle croye que ie ne suis guère honneste homme ^ quand elle sçaura que j'ay esté si jaloux. Mais ie vous prie, de quelque sorte que ce soit, donnez-luy bonne opinion de moy. Car sur toutes choses^ ie désire estre bien auec elle ; et à cette heure que ie croy estre aimé de vous, il n'y a rien au monde que ie désire tant que son amitié. Pay perdu depuis quatre iours Monsieur C*** : et sans mentir auec beaucoup de regret. Car ie Taime et Testime extrêmement. Ib luy ay dit que ie vous escriuois par la voye de ***. Vous m^auez bit beaucoup de plaisir de me mander que vous prenez plaisir à lire les liures que ie vous ay donnez. Mais mandez-moy lequel vous plaist le plus ; etdans celuy-là, ce que vous aimez dauantage. Fauois résolu de vous prier de m'en mander quelque chose. Mais ne me dites pas seulement cela. Rendez-moy compte de tout ce que vous foites. Car ie seray extrêmement aise de sçauoir les moins importantes de vos pensées et de vos actions, b m'en retourne à Paris. Fy trouueray vue de vos lettres. Cela me donne vne extrême impatience d'y aller. le croy que j'y seray dans deux iours. Mais pource que le messager part demain à raidy,j'enuoye cette lettre deuant par vn laquais. Adieu, aimez-moy, ie vous en conjure. Pour moy^ ie ne puis pas dire combien ie vous aime. Le temps vous le fera voir.
A MADAME ***
Madame ,
Enfin, ie suis icy arriué en vie : et j^ay honte de vous le dire. Car il me semble qu'vn honneste homme ne deuroit pas viure, après auoir esté dix iours sans vous voir. le m'estonneroîs dauantage de Taucir pu faire : si ie ne sçauois qu'il y a desia quelque temps qu'il ne m'arriue que des choses extraordinaires, et ausquelles ie ne me suis point attendu; et que depuis que ie vous ay veuë , il ne se fait plus rien en moy que par miracle. En vérité, c'en est vn cfff^fr
eslrange, que j'aye pu résister iusques icy à tant de desplaisirs; et qu'vn homme percé de tant de coups, puisse durer si long-temps! Il n'y a point d'accablement, de tristesse, ny de langueur pareille à celle où ie me Irouue. L'amour et la crainte, le regret et Pimpatience, m'agitent diuersement à toutes heures : et ce cœur que îe vousauMS donné entier, est maintenant deschiré en mille pièces. Mais vous estes dans chacune d'elles : et ie ne voudrois pas auoir donné h plus petite à tout ce que ie vois icy. Cependant, au nnilieu de tant et de si mortels ennuis, ie vous asseure que ie ne suis pas à plaindre. Car ce n'est que dans la basse région de mon esprit, que les orages se forment. Et tandis que les nuages vont et viennent, la plus haute partie de mon ame demeure claire et sereine : et vous y estes tomiours belle, gaye et éclatante, telle que vous estiez dans les plus beaux iours où ie vous ay veuë ; et auec ces rayons de lumière et de beautez que l'on voit quelquefois à Pentour de vous. Te vous auouë qu'à toutes les fois que mon imagination se tourne de ce costé-là, ie perds le sentiment de toutes mes peines. De sorte qu'il arrioe souuent, que lors que mon cœur souffre des tourments extrêmes, mon âme gouste des félicitez infinies : et au mesme temps que ie pleure, et que ie m'afflige , que ie me considère éloigné de vostre présence, et peut-estre de vostre pensée ; ie ne voudrois pas changer ma fortune auec ceux qui voyent, qui sont aimez, et qui jouissent, le ne sçay si vouspouuez conceuoir ces contrarietez, vous. Madame 5 qui auez l'ame si tranquille. C^est tout ce que ie puis faire que de les comprendre , moy qui les ressens : et ie m'estonne sonnent de me trouuer si heureux et si malheureux tout ensemble. Mais ie vous supplie, que ce que ie vous conte de mon bon -heur, ne vous empesche pas d'auoir soin de soulager mes maux. Car ils sont tels, qu'ils ne laissent pas de me miner, lors mesme que ie ne les sens pas : et la seule agitation de deux sentimens si differens, est capable de m'abatre. Si donc vous auez quelques raisons pour me consoler, qui ne soient point tirées de Seneque : ie vous conjure de me les escrire; et de m'enuoyer en cette occasion, quelques-vnes de ces paroles miraculeuses que vous sçauez dire ; qui rendent en vn instant la force et la gayeté aux esprits les plus malades, et qui m'ont desia deux autres fois sauué la vie. Sans mentir, vous estes obligée de conseruer la mienne , puis qu'elle est à vous , et que ie vous Tay donnée de si bon cœur. Pour moy, ie confesse qu'elle m'est plus chère depuis qu'elle vous appartient; et que ie serois fasché de sortir du monde, si tost après auoir connu ce qui y est de plus parfait, et de plus beau.
\)\i MONSIKVK DE VOnVHK. il 7
LETTRE XXf.
le vous demande pardon : et vous confesse , qu'il me semble que ie ne vous ay pas aimée ces iours passez ; et que ce n'est que d'àuant-hier que ie vous «aime. Au moins, mon affection s'est tellement accreuê depuis ce iour-là, et s'est esleuée, et a monté si haut, que quand ie regarde delà, celle que j'auois auparauanf , ie la vois si basse qu'elle ne paroist presque point : et cette amour que ie croyois il y a huit iours la plus grande du monde, me passe à peine à cette heure pour quelque chose. Gomme ie suis bien aise de me voir en cet estai, il me déplaist qu'il ne soit pas arriué plustost; et ie veux mal à mon cœur, de vous auoir caché si long-temps vue si grande place. Estant aussi aimable que vous estes, il me semble que ie vous ay fait tort de ne vous auoir pas aimée autant que ie fins j dés le premier moment que ie vous ay veuê : et ie ne deuois pas permettre aux obligations que ie vous ay, de contribuer quelque chose à cela. Mais, sans doute, c'est que ie ne vous ay pûconnoistre du premier coup : et à dire le vray, tant de différentes beautez que vous auez, tant de grâces et de charmes, tant d'esprit, de jugement, de courage , de force et de générosité^ ne se peuuent pas voir d'vne veiië. Il faut du temps pour cela : et il y a tant de choses en vous, qu'il est besoin de plusieurs iours, seulement pour vous bien voir. le ne sçay, si ie me trompe. Mais il me semble qu'à cette heure j'en suis venu à bout, et mon esprit en est si remply, qu'il n'y a plus de place pour autre chose. Mon ame est toute employée à vous considérer et à vous comprendre : et cela, iele fais auec autant de plaisir et d'attention, qu'estant sur le bord du plus affreux précipice du monde, ie ne m'en apperçois quasi pas; et me voyant à la veille de vous perdre, ie ne fais que me réjouir de vous auoir trouuée. le vous iure, ma chère M., que ie ne vous écris que ce que ie pense ; et que la moindre partie de ce que ie pense, est ce que ie vous écris. Il ne se trouue plus de paroles pour exprimer l'affection que j'ay pour vous. Elle est au delà de ce qui se peut dire, et de ce qui se peut penser. Il n'y a que vous seule au monde qui la puissiez imaginer, et vostre, etc.
LETTRE XXlï.
le ne sçay pas bien, ce voyage^ comment ie vous dois escrire. Car ie suis extrêmement mal satisfait de vous; et de ce que vous ne m'auez pas encore fait sçauoir de vos nouuelles^ en ayant eu toos les iours occasion. Ce qui m'empesche^ c'esfce que ie ne vous veoi rien dire qui vous pûst affliger , ou qui pûst troubler vostre repos. Car, sans mentir^ il m'est plus cher que le mien propre. Mais aussi iene veux pas vous déguiser mon ressentiment : et il n'est pas en ma puissance d'vser d'artifice auec vous^ ny de vous escrire comme ie ferois si j'estois content. Pour vous dire le vray, ie ne puis comprendre^ comment vne personne qui a tant fait de choses pourconseruer mon l'epos^ n'a pu faire en six semaines vne lettre pour m*obliger: et que vous qui trouuez Tabsence vne chose si dangereuse^ et qui tesmoignez de craindre si fort qu'elle fist quelque mauuais effet en moy, vous vous y soyez tellement abandonnée; et que vous aya négligé durant vn si long-temps de vous seruir du seul remède quil y a contre elle. 11 y a tantost deux mois que vous estes partie. Yoib auiez vne addresse seure pour m'escrire. Il y auoit des messagers pai* tous les lieux où vous auez passé. Et ie n'ay pas encore vne lettre de vous. A vostre auis, que puis-ie penser de cela ? Voulezvous que ie croye qu'à Orléans, à Blois, à Tours, à Angers, et depuis, durant tout le temps que vous avez esté à*** et à***, vous n^auez pas eu le temps de me faire vne lettre ? Est-ce que vous n'auez pas fort désiré de voir des miennes ; et qu'ainsi vous auez jugé que ie n'aurois pas beaucoup de haste de voir des vostres? U estvray que vous n'y estiez pas obligée, et que ie vous auois tesmoigné, en partant, que ie ne m'attendois pas d'auoir de vos lettres, qu'après que vous auriez eu le loisir de receuoir des miennes. Mais en deuiez-vous moins faire pour cela? et deuiez-vous pas prendre plaisir à me procurer vn bien à quoy ie ne m^attendois pas? le vous laissois la liberté de ne me point obliger. Vous en auez vsé; et vous ne m'auez point escrit, à cause que vous auez pu vous en dispenser. Quoy donc? si vous eussiez veu, que ie ne me fusse point attendu à receuoir de vos lettres, que dans quatre mois, vous eussiez esié tout ce temps sans m'escrire ? Car qui s'en peut passer cinq semaines, s'en peut bien passer vingt. Pour vous en parler franchement, ie ne sçay ce que ie dois croire de cela. Si ie pouuois soupçonner de légèreté le meilleur esprit et le meilleur cœur du monde, ie croirois que vous auriez changé. Mais toutes autres choses nu*
DE iMONSlEVH DE VolTVRE. 4I«
naissent plus vray-seinblablos que cela. Quoy qu'il en soit, ie vous «ure, ma M., et ie vous appelle ainsi de bon cœur, que mon aftion n*en est point diminuée. Gela n'a diminué que la secrette e qui me restoit dans tous mes déplaisirs, et la satisfaction que lois de penser que depuis que ie vous connois, vous auiez tours eu pour moy tout le soin, la bonté et la tendresse que ie pous soubaitter; et que vousn'auiez iamais laissé passer vne occasion me donner tous les tesmoignages que Pon doit attendre d'vne ye et parfaite amitié. Quoy qu'il ne soit pas ainsi à cette heure, le vous en aime (ms moins : et vous m'estes aussi chère que vous tiez lors que vous vous faisiez saigner tous les iours pour Tamour oaoy ; et que vous ne craigniez pas de diminuer vostre vie, pour longer le temps que vous aimiez à me voir. le souffre tous mes luîs constamment : et ce qui me fasche le plus, c'est que vous luez donné sujet d'imaginer vne fois en ma vie, que ie ne serois le plus ingrat homme du monde, quand ie ne vous aimerois que diocrement.
LETTRE XXIU.
)ans quelles ténèbres m'auez-vous laissé ! et dans quel abysme s-ie tombé depuis que ie ne vous voy plus? l'aime trop vostre os^ pour oser vous dire toute la peine que vous me causez : et s ennuis sont en vn point, que ie souhaitte quelquefois que vous m'aimiez pas comme ie vous aime, de peur que vous souffriez nme ie souffre. Vous ne trouuerez pas estrange, que mon esprit t dans vn si grand desordre, si vous considérez le sujet que j^en : et vous ne vous estonnerez pas que j'aye de la peine à me rele- ', après estre tombé de si haut. Mais ie vous prie, ma M., repretez-vous tout ce qui m'jest arriué en fort peu de iours. La fore m'a fait trouuer la plus aimable personne du monde : ie Tay lë ; ie Tay aimée ; elle m'a tesmoigné beaucoup de bonne volonté ; 'ay perdue. Et tout cela a passé si visto, et s'est fait auec tant de cipitation, que ie doute souuent si j'ay esté aussi heureux que ne rimagine ; et si ie n'ay pas songé tout ce que ie croy qui st arriué. Aussi, à en parler sainement, tant d'amitié en vne sonne, dont ie n'estois pas presque connu, tant de force et de )luUon en vne femme, tant d*aimables qualitez en vn sujet, et t de trésors découuerts à la fois; et d'ailleurs, vn si grand nom-
420 LKTIRES
bre d*accidens les vns sur les autres, vue telle foule d'auentures bonnes et mauuaises : sont des choses qui paroissent plostost anoir esté songées, qu'auoir esté véritablement; et il nfy a point de fable bien faite, qui n'ait vn peu plus de vray-semblance. EnKn, mi M.^ vn si beau songe a finy ; ie ne sçay ce que sont deuenus tant de biens. Mon repos a esté troublé^ et ie me trouue à mon revd dans la plus noire et la plus effroyable nuit qui fiit iamais. Cependant^ ie tâche à la passer le plus patiemment qu'il m'est possiUe: et en attendant que le iour vienne^ ie m'entretiens des plus agierito imaginations que ie puis. le considère^ que ce m'est assez de joje pour tout le reste de mavie^ que d'auoir seulement esté vnmomegl aymé de vous ; et que le souuenir de ce bonheur^ me doit faire souffrir gayement toutes sortes de tourmens. U n'estoit pas raisonnable^ que la plus précieuse chose du monde ne me coutast rien. La fo^ tune a esté iuste^ de me faire acheter le cœur que vous m'anei donnée et ie luy sçay bon gré, de ce qu'au moins elle ne m'a Ul payer vostre affection, qu'après que vous me l'auiez gratuitement accordée, en vn temps où vous ne medeuiez rien, et que ie ne la pouuois tenir que de vostre pure inclination. le serois bien ingrat, si ie plaignois à cette heure quelques larmes à vue personne qui a tant versé de sang pour moy. Il est temps que ie souffre à m<Mi tour; et que ie vous donne des preuues de mon affection, après en auoir tant receu de la vostre. Mais vous m'estes si bonne, qu*il estoit impossible que l'endurasse iamais aucun mal en vostre présence : et il a esté nécessaire que vous fussiez esloignée, afin que j'eusse lieu de mériter et de souffrir. Enfin voila, ma M., les pensées auec lesquelles ie tasche d'adoucir les plus amers ennuis du monde ; et de supporter l'absence de la plus accomplie et de la plus charmante personne qui ait iamais esté. Mais quoy que ie puisse faire, ie vous avoué que souuent mon courage et ma raison m'abandonnent^ et ie voy bien que si vous ne me secourez, ie ne pourray pas résister longtemps. Hastez-vous donc de me faire sçauoir de vos nbuuelles: asseurez-moi que vous vous portez bien : et commandez-moi de m affliger moins.
DE MONSIKVH DE VOITVHE. 121
A MADAME D. «
LETTRE XXIV
Madame ,
La nuit est passée pour tous les autres hommes : mais elle ne Test pas encore pour moy ; puis que ie ne vois goutte dans la chose du monde que ie désire le plus de connolslre. 11 y a long-temps^ que mon esprit estcouuert de nuages si épais^ que le iour n'y sçauroît entrer : et dans l'obscurité qui y est, ie ne sçaurois rien voir, que des images confuses et mal formées, qui me plaisent quelquefois^ et qui le plus souuent m'épouuantent. Dissipez ces ténèbres, TOUS en qui toutes les clartez du Ciel semblent estre renfermées : et ne souffrez pas plus long-temps, que ie sois en doute, si ie suis le plus heureux ou le plus mal-heureux homme de la terre. Tout ce qu^il y a de plus cruels déplaisirs et de plus parfaites joyes, sont tellement meslez ensemble, que l'vn n'y va iamais sans l'autre : et il arriue souuent, qu'en vn mcsme moment ie sens des peines incroyables et des gloires infinies. Séparez cela, ie vous en conjure : ne permettez pas qu'il y ait tant de desordre en vn lieu où vous commandez : après tant d'Enygmes, dites-moy vne parole intelligible : et apprenez-moy mon bon ou mauuais sort. Pour toute mon ame, que ie vous ay donnée, ie vous demande seulement, que vous laissiez voir dans la vostre ; et que le plus clair esprit du monde, ne soit pas tousiours le plus obscur pour moy. Pensez quelle peine ce m'est, de ne vous parler que deuant vue personne qui seroit ennemie mortelle de mon affection, si elle venoit à la connoislre, et quel tourment, de mettre tousioursen Comédie vne chose si sérieuse ; et de se seruir perpétuellement de mensonges , pour dire de si pures veritez. Donnez-moy de la force pour tout cela. Ayez la bonté de me rendre tousiours heureux en disant vn mot seulement. Ne permettez pas que la plus iuste passion du monde soit la plu»; malheureuse, ny que ie meure d'ennuy pour aynier parfaitement la plus aymable personne qui fut iamais.
A Là MESME.
LETTRE XXV
Il faut bien croire, que vous, m'enchantasteshier, quand vousnii*
fistes dii*e que j'estois content de vous. Car à moins que d'vn effet de magie, il seroit impossible, que par trois paroles qui signifioient si peu, vous m'eussiez fait oublier le plus cruel outrage que vous me pouuiez faire. Cependant, il est vray, que vous trompast&i ma douleur : et vous me renuersastes si bien le jugement, que dans le plus sensible déplaisir que i'ayeiamais receu, ie sentis laplusgrande joye que j'aye iamais eue. Mais le charme finit bien-tost. Pour mon mal-heur, la connoissance me reuint aussitost que ie vous eus laissée : et après auoir eu de la peine à retenir deuant vous les larmes de joye, j'en ay répandu toute cette nuit les plus ameres du monde. Quoy que ie fasse pour me tromper, ie connois que vous m'a?ei fait vue trahison qui ne peut estre oubliée; quil ne peut plus y auoir de commerce entre vous et moy; que la confiance ne peut iamais reuenir : et ce qui est de plus cruel, voyant par toutes sortes de raisons, que ie ne vous dois point aymer, ie ne vois aucune apparence de le pouuoir faire. Tous les déplaisirs que vous arrestastes hier, sont reuenus en foule dans mon esprit, et ont mis tellement toutes choses en désordre, que lors que ie connois mon mal, et qoll me souuient encore que vous estes la plus aymable chose da monde, il n'y a plus de raison, ni de connoissance, ni aucun rayon de bonne lumière. Voila Pestât où ie suis : et en vérité, il ne semble pas qu'il puisse y auoir du remède. Mais voyez quelle foy j'ayen vous ! Si ie puis aujoufd'huy oùir de vostre bouche vne parole obligeante, si vous me faites voir vne action, ou vn regard fauorable, ou si vous dites seulement en vous-mesme que vous voulez que ie sois guery : ie suis asseuré que tous mes maux cesseront, et que j'oubliray tous les déplaisirs que vous m'auez faits.
A LA MESME
LETTRE XXVI
le vous en demande tres-humblement pardon : mais ie vous auouë qu il y a douze heures que ie suis content de vous, le svay bien qu'à vostre égard c'est le plus grand crime que ie pouuois commettre ; et qu'il n'y a rien qui vous offense tant de moy, que lors que vous croyez que j'ay quelque joye secrette. lugez par-là de ma reconnoissance. Sçachant que vous m'en ferez repentir, ie ne puis m'empescher de vous en rcndn» grâce ; et de vous dire (|u^apres
DE MOiNSlEVR DE VOll VRE. 423
il n'y a point d'ennuis que ie ne souffre volontiers pour vous, iiisez donc tantost^ si vous voulez, toutes mes imaginations, s confiances; apprenez-moy que j'ay mal entendu tout ce que xpliqué en ma faneur : faites-moy voir que mon affection vous iifterenUi, ou mesme ennuyeuse. Ce m'est assez de bon-heur toute ma vie, que d'auoir pu croire vn demy-iour^ que vous » haïssiez pas : et ce contentement m'a donné de la force^ pour îr toutes sortes de déplaisirs.
A LA MESME
LETTRE XXVII
stes-vous pas la plus iiere personne qui naquit iamais ? Vous us contentez pas de ne me point faire de bien : vous ne vou- \s mesme que j'en imagine. Et comme s*il y alloit de vostre mr, que ie fusse tousiours triste; vous vous offencez dés que Lrouuez vn peu de joye dans quelque coin de mon esprit. Que couste-t-il, ie vous supplie^ que je me persuade en moye d'estre heureux; et que ie me forge des contentemens^ els vous ne contribuez rien? Puisque j*ay eu tant d'aueu- ;nt, que de mettre mon affection en la plus ingrate perdu monde : n'estes-vous pas bien injuste, après cela, de er mauuais que ie manque de jugement en quelque autre ; et quVn homme qui a sçeu si mal se conduire, ne sçache >rt bien iuger? Trouuez bon, qu'au moins en cela, ie jouisse ^règlement de ma raison; et que ie profite en quelque sorte îsordre que vous auez mis en mon esprit. Si j^estois en mon ens, ie ne iugerois pas que vous m'aymez : mais aussi si j'y , ie ne vous aymerois pas. Et en Testât où ie suis, ie ne puis ien penser qui vous offense.
A LA MESME
LETTRE XXVIII
sfjue VOUS auoz tant de peur que ie sois tmp heureux ; et qu«»
AU LETriŒS
vous vous mettez en peine de tout ce que j*imagine^ oonuDea vous estiez responsable de mes pensées : encore faut-il que ie vont les ouure^ et que ie vous explique vne fois ce que c'est que ces confiances; dont vous me faites tant la guerre. Que ie meure^ îe wb en diray la vérité : et sçachant combien vostre esprit est penetna^ et comme vous estes toute dans mon ame ; ie n'oserois prétendra de vous y cacher quelque chose. le vous iure que ie n'ay iamus espéré^ ni désiré^ ui imaginé mesme par souhait^ d'estre aimé de uous^ comme ie vous ayme. Vous trouuant si fort au dessus de tout ce qui est icy bas : ie n'ay point creu que vous fussiez capable de cette sorte de passion^ qui lie deux âmes de mesme nature**'. Mais de la sorte que les esprits de là haut s'affectionnent quelqaesfois aux hommes, et prennent soin de leur conduite, j'ay creu que vous me pouuiez vouloir du bien ; et qu'il estoit impossible, que Tame la plus généreuse du monde, ne fust pas touchée de la pios pure affection qui fut iamais. Cela estant ainsi, ie vous auouë qrï est arriué souuent, qu'vne de vos actions, vn souris, vnregud, vne rougeur dans vne fauorable rencontre : m'ont fait quelquefw imaginer que vous ne me haïssiez pas; mais imaginer si foiUement, que cela ne se peut pas appeller croyance , mais quelque chose moindre que Topinion, vn soupçon, vn doute qui nageant légèrement dessus mon esprit, y laissoit vne trace de lumière, et remplissoit le reste de mon ame de contentement et de joye. Voila d*oii viennent ces gayetezet ces satisfactions qui vous offencentsi fort. Si après vous les auoir expliquées, vous les trouuez encore injustes; ie suis prest de les laisser. Car quand ie le pourrois, ieferois , sans mentir, conscience d^estre heureux , si vous ne le vouliez pas; et vous ayant donné mon ame toute entière, ie vous en laisse la conduite. C^est à vous à en disposer, et voir ce que vous aymez mieux, qu'elle soit heureuse ou malheureuse.
A LA aiKSMi:.