‹ Les œuvresChapitre 68 sur 149 · A DIANE · texte numérisé non relu

A DIANE

LETTRE XIV

Si le déplaisir de ne point voir ce que vous aimez, vous est aussi sensible qu'à moy ; et si vous souffrez durant cette absence quelque chose approchant de ce que j'endure : quelles considérations y a-t-il, belle Diane, qui vous puissent obliger d'estre deux iours sans me voir? et pourquoy ne nous jettons-nous pas plustost à toute autre extrémité qu'à celle où ce malheur nous réduit? Pour empescher que quatre ou cinq personnes ne parlent, et qu'elles ne remarquent nos contentemens ; est-il raisonnable, que nous n'en ayons plus? et pour éuiter vn peu de bruit, faut-il que nous endurions tant de mal? Non, non, ma chère Diane; le plus grand mal qui nous puisse arriuer, c'est d'estre séparez l'vn de l'autre : et ie n'en sçache point que nous dénions tant craindre que celuy-là. Aussi bien, pour tant de peine que nous-nous donnons , ne croyez pas que nostre affection en soit plus secrette. La tristesse qui est sur mon visage toutes les fois que ie ne vous vois point, la découure à tout le monde ; et parle plus haut que personne ne sçauroit faire. Quittons donc dcsorrtiais vne discrétion qui nous couste si cher ; et

donnez-moy dés apresdiner quelque moyen de vous voir, au moins si vous voulez que ie viue.

A LA MESME

Apres vous auoir laissé passer le temps hier^ jusques à minwt, il n'y a pas de danger, ce me semble, belle Diane, que îe vous fiasse souuenir aujourd'huy/^que vous auez vn seruiteur qui ne vous a point veuë il y a presque deux iours ; et à qui on ne cessa hier de reprocher ses resveries. Cependant peut-estre que Ton vous loùoit où vous estiez, de vostre belle humeur. Tay creu quMl estoît à propos de vous faire songer à luy ce matin : car possible votis n'y peosâtes point hier : et ie n'esperois pas, qu'en si bonne compagnie, quelqu'vne de vos pensées vous eût osé parler de moy. Au moins J'en eus tant hier de toutes sortes, que de croire qu'il ne vous en pouuoit rester : et ie m'imagine, que vous trouuant assez bien accompagnée, et jugeant que ie serois trop seul; vous m'enuoyastes toutes les vostres pour m'entretenir. Aussi elles vindrent en foule par tout où ie fus ; et furent mesme si hardies, qu'elles entrèrent auec moy en vne maison où elles ne doiuent pas estre trop bien receuës. C'est chez vne Dame, pour qui vous m'auez reproché quelquefois, que ie n'auois point de pitié : auec laquelle trouuant vn de vos Cousins, qui ne vous en fait point non plus, ie ne pus m*empescher que ie ne trouuasse occasion de parler de vous. Cela fut cause que j'y demeuray deux heures plus que d'ordinaire : durant lesquelles vostre nom fut répété plus de vingt fois. le vis le feu, et la jalousie en l'esprit de l'vn et de l'autre : et nous fusmes vengez tous deux; moy de celuy qui auoit esté si hardy que d'aimer Diane; et vous de celle qui auoit osé entreprendre d'aimer ce qui luy appartient, le ne sçay si en cela j'ay esté trop peu discret, ou trop malicieux. Mais ie vous asseure que c'est le seul plaisir que j'eus hier, et le premier que ie receus iamais en ce heu-là. le vous prie de me le pardonner ; à la charge que ie vous pardonneray aussi , si d'auenturc vous rcceustes hier quelque contentement sans moy.

DE MONSIEVR DE VOITVRE. Mi

A CLIMENE.

LETTRE XVf.

Puis que ie ne vous puis parler, non plus que si j^estois absent, permettez-moy de vous escrire, et de me seruir du seul moyen qui me reste pour me faire entendre. le croyois, belle Climene, que le plus grand mal que j^auois à craindre, estoit celuy d'estre séparé de vous. Mais l'absence a-t-elle rien de plus cruel, ni de peine plus insuportable^ que celle de me trouuer auprès de vous comme j'y suis k cette heure? Estre prés de toutes les grâces, de toutes les joyes, et de toutes les beautez du monde, sans oser y tourner la veuë; auoir son cœur d'vn costé, et regarder tousiours de l'autre; parler de toute autre chose que de ce que Ton pense; et tandis que l'on est dans les feux et dans les géhennes, estre obligé de conter des histoires et des fables : ce sont des tourmens qui passent toute imagination, et que nul homme ne pourroit souffrir, s'il ne les souffroit pour l'amour de vous. le suis bien vengé maintenant des maux que ie disois que mes yeux m'auoient faits. Ils ne sont pas plus libres que moy. Ils souffrent à leur tour toutes les peines qu'ils m'ont causées : et sont punis à cette heure qu'ils n'osent plus se tourner vers vous, et qu'ils ont perdu cette joye, pour laquelle ils ont vendu ma liberté. Voilà, Climene, Testât où ie suis pour vous; et les déplaisirs que ie souffre, pour auoir connu mieux que personne, combien vous estes aimable. le ne voy pas qu'ils puissent diminuer. l'en preuoy d'autres qui me menacent : et ie sçay que ie seray plus mal-heureux dans trois iours, lorsque ie ne pourray ni vous voir, ni vous entendre, ni vous écrire. Cependant, au milieu de ces maux, ie bénis à tous momens le iour que ie vous rencontray la première fois : et j'aime mieux toutes ces peines, que la tranquillité où j'estois douant que de vous auoir veuë. le vous demande seulement, que vous me plaigniez vn peu ; et que vous me souhaitiez quelquefois en vous-mesme vne meilleure fortune : puis que pour Famour de vous, j'en sçay si bien supporter vne mauuaise.

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