A MONSIEVR LE COMTE DE GVICHE
Au tres-bault, très -preux et très - renommé
Cheualier Guichens; Guilan le Pensif, Seigneur de VIsie inuisible, désire
honneur, liesse, et mande humbles saints.
Tres-cher Sire, Or suis en prison fermée : et ja pour nulles riens n'en pourroye issir; se ne fust par art de Faérie, et de Negromance. Or s'en vont à randon soûlas et déduit : et peruerse fortune m'a moule laidement atoumé. En telle achoison , il n'est gentillesse de cœur, ne fermeté d'engin , qui patiemment portast telle mesauenture : et si plours et lamentations n'étoient plus duisantes à Dame^ qu'à guerroyeur, moult grand plaid et butin fcroyc. Car, par mon chef, moult déconforté suis et mis en desarroy. Helas! cher Sire, où sont maintenant allez jeux, mommeries, danses, et chansons? Où sont mussez Icnn de moy longleurs, Menestriers, Farcxiurs, Herpeurs, et Apointeurs de vieilles? Que sont deuenus Tournois, Behours, et tels autres esbanoyemens, où l'on voyoit pieça heaumes enfondrer, haubers démailler, glaiues froisser, destriers affoler, Cheualiers gésir, et escus desrompre? Où sont festins, bombances, ris et banquets, cointes Pucelles, frisques Damoisels , gorgias i.iscuyers? Tout est mis à néant : et à moy dolent et dietif, riens n'rn est demouré, fors douloureuse remembrance, ((ui d'autant piius uw. Hert pt naure durement. En tel part y. io n'écriroye mi<*; sans l^s-
poir, qui par vision ou songe au cœur m'est reuenu. Icduy vint isnellement ma grand' douleur combattre : et si cuidois pour vray, que ce fust de ma liberté la vraye signifiance, comme i'en ay par droit la suspicion : au lieu que ie suis atterré et gisant en détresse, tant léger et à deliure me sentiroye, que sur palefroy pourroye bien saillir, sans toucher le pommel. Or en auienne ce qu'eschoir en pourra : tousiours, cher Sire, vous veûil conter mon songe. Dormant par nuit, il me sembloit voir fermement, (et ainsi à certes le cuidoye, ) vn félon Géant outrageux, glouton et fier pautonnier, qui: le chef auoit plus aigu que fer de lance, les yeux auoit rouges et flambans comme feurre allumé, nez tors, grosses balievres, et barbe fleurie, et de tout point hideux et plein de barat et de maltalent Si tenoit en son poing branc d^acier luisant , dont au chief durement me nauroit : puis faisoit signe à deux truhans et ribaux qui en hideuse chartre me portoient, et me laissoient illec au greigneur tourment que iamais sentisse. Et adonc s^apparoissoit à raoy vn grand prud'homme, qui dVn moult noble vestement estoit affublé : et autour de luy estoient maints Cheualiers, qui de me voir à deliurance auoient moult grand voulenté. Et vous, beau Sire, y estiez des premiers. Prés de vous estoient pareillement le bon Cheualier AmaMus, et le gentil Cheualier Voiturio, et maints autres renommez. Or me faisoit signe de la main iceluy noble prud-homme : et à soy m'appellant, hors de la noire chartre il me faisoit issir. Et lors il memontroit en moult belle escriture vn tel dicton en manière de prophétie :
Quand Ailles et Lyons assemblez à foison , Feront, par grands hazards, des Cocqs déconliture ; Plusieurs bons Cheualiers par mortelle achoison, Férus de fers tranchans iront en sépulture, Paresseux, d'autre part, absens de l'auenture. Pour vn temps détenus seront, non sans raison. Mais ils seront enfin boutez hors de prison. Par cil qui porte escu de venneille teinture.
Adonc par grand liesse me sentis esueillé : et quand aperteniont «îonnus, que ce n'estoit que fable et mensonge, si cuiday entrer en desespoir. Ce néanmoins, mon cœur s'éuertua, et en soy pourpensa que tel songe pourroit venir à effet : et en cet espace ie n'eus une talent de me guermcnter ne plaindre; mais bien de vous escriiv tout ve qui m'estoit aduenu. Or puissiez-vous. cher Sire, loin d»' mos( bief et d'encombrier. tousiours noblement et frisquemenl vou^
DE MONSIEVR DE VOITVRE. i4l
contenir^ ainsi qu'à tel hoinine afticrt^ vous et toute vostre noble mesgnie. Et à tant me tiens ; à Dieu vous commande et me clanie vostre immuable scruant à tousiours-mais.
DOM GUILAN LE PeNSIF^
Sire de Tlsle inuisible.
LETTRE DE I/AVTHEVR
SUR LR SVJBT DE LA PRECRDRIfTB.
Av tres-gentil , tres-prevx , et tres-noblc
Clieualier de Tlsle inuisible, le Gheualier Inconnu mande saUits sans nombre,
et amours sans fin.
Sire Gheualier, pas n'eusse cuidé que de si obscur manoir commi; cil où vous estes, peussent issir dits si illuminez; ne de si dure prison, paroles si gracieuses. le me suis embatu à voir la lettre qu^escaîte auez, au tres-gentil, et tres-renommé Comte Guicheus, vous débourdant auec luy : et vous iure, que oncques-mais ne vis escrit qui tant me plust, ne qui plus me parust de prud^iomme. Et en et» appert vostre grand hardement , et le hault cœur qui en vous repaire : quand de cette vostre mécheance en nulle riens ne vous esbahissez; et ne laisse^ pour ce, de dire gabs et joyeusetez. Or est-il vray, que pieça ie liaïssois sur toutes riens le Géant Picolofuron. pour estre de trop orgueilleuse nature, et trop bonbancier en ses faits. Mais ores d'autant plus ie le maudis, et Theure que oncqucs de mère fut nay Car par luy, et pour son pourchas, trop sont d(î maux auenus : et si combat par tel art, que ceux qui encontre luy osent se présenter, sont par luy laidement naurez, affolez, ou occis; et ceux qui ne s'y trouuent, sont en noires Chartres détenus. Ce m'aid' Dieux, beau Sire, cettuy est le plus fier enchantement, dont j'ouis oncques pai'Ier, et qui plus fait à douter. Plante de preud^honimes y a, qui moult ont grand talent de vous ayder en cettt^ vostre besogne. Et pour moy, il n'y a chose au siècle, que tant désirasse. Car plus cher aurois à deliurer vn si fait Clieualier, que de conquester le Royaume de Logrcs. Mais de cettuy fait nous doporkms, pour sçauoir, que nous n'y pouuons connue riens; et (juiî ( el'»eiijprinsc^ est reseruée à vn puissant Cluîualier (jui fiorle vernieillr, l'onnoissances. IH* cettuy est (ins ^raiid hniil par V- nimidr : cl dil <»ii
qu'il fait d'armes ('.oiiinie à sa voulenté ; et que depuis le temps du noble Roy Artus , il ne s'est trouué si rude jousteur, comme iceluy est. Car nul ne s'est encontre luy esprouué , qu'il n'ait jette jus des arçons, et souuentefois renuersé Gheualier et cheual tout eu vn mont. Gettuy mainte haute auenture a finée ; et cette autre encore finera. Si que deuez espérer qu'à chef de pièce, et en brief, vous tirera du Chastel enchanté. Car pas n'auez deseniy d'y estre trop longuement : et se en riens par le passé auez méfait, ce n'estai chose qui vous doit (1) ahontir, et petite pénitence y affierU Ce néantmoins^ si par méchef, ou aucun destourbier^ plus long-temps estiez détenu, que ne cuidons : de ce en riens ne vous esmayez. Car il ne vous en peut chaloir. Bien \pus peut souuenir, que le gentil Roy Amadis^ le noble Empereur Esplandian, et maints autres^ après auoir esté détenus plusieurs siècles es prisons de l'Isle d'Argenes, en sortirent sains et haitiez^ aussi jeunes^ et les viaires aussi frais, qu'entrez y estoient. Car le bon Alquif, qui moult sçauoit d'experimens^ fit par ses conjurations^ que le temps qui tant est isnel pour toutes créatures , n'auoit comme point eu de cours en leur endroit, et en riens ne les auoit endommagiez. Or il ne peut estre, qu'estant noble et cheualureux comme vous estes ^ bien pariant, et loyal en bien aimer, bien auenant, coint, et faitis Gheualier; il vous manquast quelque bon enchanteur en cette achoison , qui le roesme secours vous donnast, et en auriez vn ou deux sans faille : en manière, que quand ne pourriez issir du Ghastei que d'huy en cinquante ans, vous en istriez jouuencel, comme l'estes maintenant, et sans aucun seul poil de barbe, non plus qu'ores en auez; qui seroit chose moult rare et plaisante à voir. Endementiers, tout le temps que demourerezillec, loisible vous sera les vues fois de jouer aux tables, les autres de harper et chanter lais plaintifs, et vne fois le iour de parler tout haut à par vous, vous doulousant et lamentant de Dame Fo^ tune, qui de tous hommes temporels se joue, et en cet encombrier vous a jette, vous éloignant de vostre amie. Gar c^est ainsi, si bien m'en souuient, qu'en souloient vser tous les preud'horames, qui en tel cas se sont trouuez. A tant , beau Sire, à Dieu vous coni-
mand, et suis,
Le tout vostre.
Le Gheualier inconinu.
(1) D'autres éditions porleiU : qui vous doiue.
DK M(JiNSlEVK DE VOll VRE. i-i3
RESPONSE DE MONSIEVR Ul COMTE DE SAINT AIGNAK
A LA LETTRE DE l'aTTUEUR.
Au tresKsovrtois , très excellent et tres-renommé
Gheiialier Voiturio, qni du nom d'Inconnu se clame; Guilan le Pensif desin'
honneur et joye, et mande humbles mercis.
Dea, Cheuâlier inconnu ! auois-je pieça vers vous rien comparé, qui de tant gorgiase faneur fust digne? Certes, pas n'eusse cuidé, qu'en tel encombrier si doux confort me fust auenu; par lequel est ma greuance moult amendée. Or appert-il bien maintenant; que pas n'estes apprentif de bonnes œuures faire, quand à si dolent Cheuâlier par deuis proufitables et duisans reboutez le cœur en la fouôile. Pour certain, très-cher Sire, moult estes à priser, et greigneur homme deuez estre, que pas ne voulez apparoir; quand vostre nom mussez après courtoisie tant especial. En cette manière ouura jadis le Damoisel de la Mer, fleur de toute Cheualerie, quand après auoh* rué ius le plus fier ribaud de la contrée, et sa mesgnie déconfite, il se retrahit vers son tref moult viste, tenant la chiere basse^ et le vis sur costé, ne voulant pour riens à nulli se manifester. Ce m'aid' Dieux, Sire, ie ne me deporteray d'acertener à tous, qu'encore surpassé l'auez : et de ce n'ayez doutance. Cettuy ne fit que mettre à mort vn outrageux paillard : et vous auez redonné la vie à iouuencel afflict et mat, comme n'agueres effroyé. Or bon Cheuâlier, puisque tout de mon fait voulez connoistre, ja n'en serez desdit : et moult voulentiers de mon estât vous deuiseray, et vous diray ; Qu'vn iour sur le vespre, ayant harpe et chanté vn lay moull douloureux et plaintif, comme pouuoit estre cil du panure Tristan de Leonnois, voguant en sa barque après la playe enueminée par luy receuë par le morhoult d'Irlande ; ie m'endormis moult fort, et cheus à bouchons sur le pauement, où longue espace on me laissa gésir. Si cuidoye estre en vn vergier, entre cointes pucelles et gentils varlets, ayant les aucuns surcots de tiretaines, et les autres robbes de sandal. Si estions seans sur poisles à or battu, en soûlas et esbattemens deduisans et bruyants moult fort. Mais endementiers, vint entrer au vergier vn grand vilain mal façonné et rébarbatif, qui en son i)oing tenoit baslon noueux à guise de massue; : et bien sembloit l'stre mal pautouier c^t félon. Si se eria sur nioy h» glouton, comme forconé, disuil : VA euides tu. paillard, issir ainsi sans uioy de la
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chartre où tu es détenu? Lors il me ferut parmy le pis, tant outrageusement^ qu'agenouiller me fit^ et rechignant moult laidement s'en alla disant : Or suis^je par mon droict nom le Temps appelle. N'espère sans mon ayde issir du Ghastel ; et ainsi que me guermentoye, ie vis prés de moy un noble prud'homme luisant comme vn escarboucle. Moult beau Glerc estoit iceluy^ et de plaisant regard. Si estoit en haut siège assis: et Villes, Ghastels, Tours, Cheualiers, armes, bannières et escus de moult de couleurs gisoient à ses pieds; et vn vermeil sandal faisoit son couure-chef et sa robbc. Iceluy me cria tout souêfuement : Or as entendu, amy, ce que le Temps t'a dit. Mais qu'il s'accorde à ta saillie, moult tost te deliureray. A tant, mon somme fina : et trouuay prés de moy vostre missiue; et de l'autre part vn liuret moult ancien, où estoit icelle prophétie :
Quand ieune Cheualier de suaue nature.
Prendra du hardement en l'obscure maison, Assez pour enuoyer mlssiue au grand Voiture : Cil qui porte vermeil, en armes et vesture, Et dont par tout le los bruit sans comparaison ; Connoissant qu'il est ja de pardonner saison, Auec trois doigts fera de sept huis ouuerture.
Adonc cuiday qu'en brief pourroye de la chartre issir ; quand pui' deux.fois pieça auoye eu dormant quasi le mesme songe. Car encore moult bien du premier me remembroit, dont au preux Comte Guicheus auois narré toute la vraye histoire. Donc ay-ie noté, Sire Cheualier, par mouit d^enseignemens, comme à iceluy Guen'oyeur qui porte vermeilles connoissances, et qui tant d'apertises d'armes a faites, estoit ma deliurance reseruée : et par vostre esprit tout remply de doctrine, et clarté d'engin y suis derechef confirmé. Dieu ait part à icelle emprinsc, et veuille labeurer auec luy : afin qu'en bref ensemblement allions visiter en son hébergement le bon Comte (iuichcus, <iue j'iionoro moult et prise, le suis, à foy de Cheualier.
Tres-clicr Sire, Le tout vostre
DOM GUILAM L£ PeNSIF,
Sire de l'isle iuuisible.
DE MONSÏEVK DE VOITVRE. 445
AV\ TRRS'RXCEIXENS, BELLIQVEVX, INDICTISSIMFS ET INSyPEHABLES CUEUALiERS ,
LE GOxMTE GVICHEVS, LE CHEUALIER DE L^ISLE INUISIBLE ET DON ARNALDVS.
Salut, honneur, victoire et triomphe.
Ce m'aid Dieux ^ beaux Seigneurs, moult estes gracieux et courtois^ quand estant dans de si grosses besognes , comme ores vous trouuez : de cettuy vostre Gheualier auez daigné vous ressouuenir; et me donner preuues si notoires de vostre bénignité et bon vouloir, que oncques ne sera en ma puissance de le pouuoir desseruir. Or jaçoit que de moult grand temps vous aye tousiours honorez et seruis : moult outrageux seroye, si ie^ par cette seule vostre lettre, ne m'en tenoye à moult bien payé; et grand niceté seroit à moy, si ie cuidoye vous en pouuoir rendre remercimens condignes. Or voudrois-ie, beaux Sires, qu'il m'eût cousté le meilleur Chaste! que oncques ie conquis, et que loisible me fust de moy bouger de cestuy lieu, pour vous aller dire moy-mesme mon pensement siu* ce, et le ressentiment que j'ay de l'honneur que à moy vostre homme lige auez voulu faire. Par mon chief, rien ne me retiendroit, que ie ne prisse huy les galops; et irois vers vous de tel randon, qu'ainçois qu'il fust heure de nonne, aurois cheminé plus de cinquante lieues Anglesches, et me rendrois auant le vespre (1) dans vostre tref. Aussi bien, quand ie me ramentois comme estes sur le point de ferir sur ennemis, et de vous parmy eux mesler, si qu'à toute heure il m'est auis que d'icy j'oy la noise de la bataille, le hannir des chenaux , le froissis des lances , le chapelis des armes , et le martelis des espées : ie me hontoye moult durement à par moy, et me tiens à honny et recréant Cheualier, quand ie ne puis en celle achoison estre prés de vous , et là en voyant vos actes chcualureux , et vos beaux faits d'armes, me parforcer à les imiter, et moy rendre digne de Taccointance de tels preud'hommes. Ores que le joly mois de May renouuelle toute chose créée, et que tout noble cœur se sent é|)0indre du désir d'armes et proiiesses faire ; vous cheminez par monts et par vaux gorgiasement armez jusqu'aux dents, tenant vos glaiues es poings : et ores les pannoyant entour vos chiefs, ores vous polissant en vos armes, ores vous affichant es estriers, ne songiez qu'à lances briser, perc(îr escus, et desmailler hauberts, chc-
(1) L'édition dt» tG8l porto : aunnt le tour.
minez par nieules et par bruines à l'ardeur du Soleil, et au ray de la Lune^ mangez moult petitement^ et mauuaisement dormez^ vous leuant souuentesfois^ ains qu'il soit bien adjourné, pour metti'e vos corps à peine et à trauail , à danger d'estre détranchez à mains de gloutons, et d'estre felonneusement occis. Là où ie^ las! chetif^ en cette cité par enchantemens mauuaisement détenu, passe les iours entiers à moy sollacier et déduire auecque gentes pucelles^ plus blanches que fin albastre mis à point de fin vermeil, ores nous ombroyant sous vertes feûillées , ores en plaisans vergers nous esbat^ tant^ et tantost nous esbanoyant en riches festins^ où toutes guises de mets nous sont seruis et toutes sortes d^espiceries. Et les vnes fois^ quand de tels bo/bans suis recreu^ et qu^abondance de soobs me fait désirant de solitude; ie me retrais à Toriere d'vn bois, ou sur le clair rieu d'vne fontaine : et là assis sur l'herbe tendre et menue , ie me délecte à voir en joyeuses Chroniques^ les Cûts et gestes des anciens Gheualiers^ les hautes auentures qu'ils ont mises à chief ^ et les périlleuses questes qu'ils ont emprises^ pour los et Amour de leurs Amies acquerre. En cette manière, ie vis sans mesaise, destourbier, ne distraite de quelconque chose , me couchant alors que meilleur me semble, et me leuant à l'heure que plus me plaist; sans estre oncques éueillé de bruit de bucines, trompettes et cors Sarazinois. Or Seigneurs Cheualiers, combien cet estât de vie est angoisseux, ie ne doute mie que bien ne le iugiez. Car trop mieux que moy sçauez, que riens tant ne pesé à gentil cœur, comme oisiueté; et moins greue trauail que musardie : et de ce aduiendra sans faille, qu'après que de ce siècle seray sorty, onc nulle mention de moy ne sera faite, non plus que si ie fusse esté vn Cheualier de Cornoùaille. Et de vous au rebours, quand de cette vie terrienne issirez , en trouuerez vne autre impérissable , es registres et mémoires des hommes. Liures infinis en toutes langues raisonneront vos hauts faits et prouesses; et aurez nom à iamais perpétuel : laquelle chose, et de ce ne doutez, est de prix infiny, et tel, que trop chèrement ne la pouuez vous acheter; quand mesme, pour ce de bras et de jambes seriez mehaigniez, et qu'en auriez les testes fendues jusques aux yeux. Partant, beaux Seigneurs, ie vous alloue, que vous regraciez fortune , qui en point vous a mis , que tout haut bruit et exaltation pouuez acquerre; et pourtant ne me tournez à blâme, si en cestuy lieu plus long-temps ie demoure , où force d'enchantement et nécessité de destin me retient.
Pour nouuelles, ie vous mande, que messagiers sont icy venus de maintes parts, qui apporté nous ont, que depuis peu. es marches
d'Italie s*est fait le plus beau fait d'armes qui oncques arriua, depuis que Cheualiers ceignent espée. Or deuez-vous sçauoir^ beaux Seigneurs^ que en ieelle terre , du long du fleuue que les Grégeois appelloient Eridan, qui moult est roide et profond; estoit descendu vn Géant despiteux et félon. Cettuy accompagné d'vne gent (1) moult noire 9 et de couleur de suye^ mais aspre^ fiere et outrageuse^ pilioit^ dégastoit et desertoit le pays; si que c'estoit vne hydeur : et après maints outrages auoit juré^ qu'il prendroit à force vne Damoiselle, qui Cazalie est nommée, moult prisée et chérie de ceux du païs^ et de maints grands Seigneurs d'étranges terres désirée^ comme celle qui est de moult beau viaire^ et bien addressée de touts ses membres^ auenante et de si plaisant regard^ que c'est vn déduit à regarder. Or l'auoit le félon promise à son seigneur le Soudan des Iberiens y qui pieça de long-temps la conuoitoit , pour la mettre en seruage, et luy toilir son honneur ainsi comme il a fait de mainte autre que le Géant a mises en sa ballie : dont il a pris les vnes à viue force, et plusieurs autres par barrât et mal engin. Car de telles Damoiselles conuoiteux est le Soudan à démesure : si que Ten dit que toutes les désire, et oncques n'en pourroit estre assouuy. Or l'auoit le Géant à tout son ost en telle guise assiégée, que pas ne sembloit qu'il fust au pouuoir humain de luy, en quelque manière^ porter ayde. Moult tendrement plorait la Pucelle, moult fort se demenoit, se détordant et guermantant durement , comme celle qui a grand meschief estoit. Mais de ce riens ne luy valloit, et de nulli n'estoit secourue. Car les Seigneurs du païs pas n'auoient la force ne le hardement de durer contre le Géant. Tant qu'à chief de pièce, le Gheutdier faé aux vermeilles connoissances, qui tout oît^ tout sçait, et tout peut, a ouy de loin les piteux cris de la chetiue : dont fut fort dolent et courcé en son cœur. Car il ayme la Pucelle par bonne amour, et sans vilenie, seulement pour la franchise d'elle garder : et d'autresfois de tels meschiefs Ta deliurée. Iceluy en donna tantost auis à Tinuincible Glieualier qui porte d'Azur à tr<Hs fleurs d'or, qui de long-temps a pris la Damoiselle en sa garde. Ces deux ne purent pas tirer celle part , pour estre cettui point embesognez en vne grosse guerre, qu'ils menoient dans le païs, qui autrefois appelle estoit la Sylue Carbonniere, et maintenant communément est dit le païs de Flandres : si qu'ils auiserent entr'eux par bon conseil, de mander à ce secours vn preux et belliqueux Gheualier, qui de tel hardemcMit est, que oncques chose,
(I; [Vautres éditions |)ortcnt : (Vvn (jvant.
tant dangereuse pût estre, ne luy sembla diflicile à mener à fin. Gestuy de tous est nommé Harcuriel des Islés périlleuses ; et a esté ainsi appelle pour vn moult grand fait d'armes, qu'il fit en vn païs de mer, si périlleux et si estrange, qu'à tousiours-mais en sera faite mention. Iceluy, à toute la Gaualerie que pour lors put trouuer, alla donner sui' Tost du Géant, qui mie ne s'en doutoit. Là y eut mouh caueuse et cruelle bataille : si que l'en dit que depuis l'assemblée qui se fit entre Sidrac et Tantalon, au couronnement du Roy Gadifter, onc on ne vit si hautes prouesses exploiter, si grands coups d'espée ruer, ne si beaux coups de lances ferîr. Au definiment, la déconfiture tourna sur les gloutons; et contrariété aduinl au Geapt : qui combatit à tel meschief , que toute sa mesgnie fut mise à occision, et luy tellement atourné, que les maistres qui Font veu, dient que d'huy en vn an ne sera en estai de porter armes : et que de moult grand temps n^aura talent de Damoiselles vilener, ne leur faire outrage. Or beaux Seigneurs, à Dieu vous commande qui vous doint pareille fortune, et suis.
Le tout vostre,
VOITVBIO.