‹ Les œuvresChapitre 80 sur 149 · ELEGIE · texte numérisé non relu

ELEGIE

Relie Philis, adorable merueille.

Puisque mon cœur, malgré-moy, me conseille

De me remettre encor dans les tourmens.

Dont vos rigueurs affligent vos Amans :

ïe le veux croire, et suiure le génie

Qui me r'engage en vostre tyrannie;

Et m'embarquer dessus la mesme mf^r.

Où i'ay pensé tant de fois abysmer.

Le mesme iour, que vostre cœur d(; rocho

RIessa le mien d'vn injuste reprcK-he ,

Et qu'vn soupçon par vous vainement pris,

Me fit connoistre à plein vostre mespris :

le fis dessein d'estouifer en mon ame

Tous les pensers qui nourrissoient ma flame.

Et d'arracher, au fort de mon courroux ,

Ce que i'auois de passion pour vous :

Et si le puis le redire sans crime,

Auec Pamour oster encor Pestime.

Vous n'eusles plus pour moy^ dans ce moment ,

Tous les attraits qui m'alloient enflamant.

De vos beaux yeux les rayons s'éclipsèrent :

Et tout à coup vos grâces vous laissèrent.

le ne vis plus vostre extrême beauté ,

Et ne vis rien que vostre cruauté.

l'eus honte alors de vostre ingratitude.

De ma foiblesse, et de ma seruitude ,

Et des ennuis indignement souffers ,

Depuis qu'Amour me tenoit dans vos fers.

Dans cet instant , ie vis dans ma pensée

Tous les mespris que mon ame offensée ,

Humble, captiue, et sans ressentiment,

Auoit receus de vous trop laschement.

Il me souuint de toutes vos rudesses.

De tous mes maux , de toutes mes tristesses ,

De tant de pleurs vainement espandus.

Tant de souspirs de vous mal entendus.

Tant de dépits, et de mortelles craintes,

Tant de regrets, et d'amoureuses plaintes.

De desespoirs, de langueurs, et d'ennuis,

De tristes iours, et de fascheuses nuits :

Sans que iamais i'eusse pu dans vostre ame ,

Voir seulement vn rayon de ma flame;

Ni vous réduire à montrer par pitié

Vn trait d'amour, ni mesme d'amitié.

Lors ma raison promptement r'appelée,

(Qui loin de moy se tenoit exilée

Depuis qu'Amour m'auoit mis sous sa loy,)

Osa paroistre, et se montrer à moy.

En arriuant elle esteignit la flame

D'ire, et d'amour, qui brusloit dans mon ame,

Rendit la veuë h mon entendement ,

Et luy permit de iuger sainement.

En la voyant, tous mes désirs s'enfuirent.

Mes sentiments à ses loix obéirent ,

Et dés long-temps mon courage irrité

S'arma pour elle, et cria Liberté.

Tout fut réduit en son obéissance :

Et mon amour redoutant sa puissance,

Et perdant lors le tiltre de vainqueur,

Se retira dans le fond de mon cœur.

Plein d'vne ioye, et d\n repos extresme ,

n me sembla n'estre plus qu'à moy-mesme.

Maisire absolu de mes affections,

le creus auoir dompté mes passions :

Et fus vn temps (vaine et foible victoire)

Sans vous aymer, ou du moins sans le croire*

N'aspirant plus qu'aux solides plaisirs,

Tauois réglé ma crainte, et mes désirs* le n'auois plus de fascheuses pensées ; le me riois de mes erreurs passées :

Et m'estonnant de mon aueuglement.

Ne pensois plus, qu'à viure heureusement. Ainsi , Philis, mon ame reuoltée, Creut pour iamais estre desenchantée :

Et mon courage auecque ma raison.

Rompit ma chaisne, et força ma prison.

Mais ie fis pis : et commis vne offense. Digne qu'Amour en ait pris la vengeance; Et qu'à iamais vn triste souuenir Me la reproche, et m'en sçache punir.

M'estant sauué du plus rude seruage , Qui tint iamais vn généreux courage, le m'estimois le premier des humains, D'auoir remis ma franchise en mes mains : Quand la frayeur de retomber aux vostres. Me fit résoudre à me ietter en d'autres ; Et me ranger sous l'empire plus doux , D'vne qui sçeust me garder contre vous. Mon ame estant dans le choix balancée, La belle Iris me vint en la pensée, La belle Iris, dont la grâce et les yeux Ont sçeu charmer les hommes et les Dieux :

m\ POÉSIES

Iris^ Tamour de la terre et de l'onde^

Si vos beautez ne luisoient point au inonde ;

Et qui sembloit m'asseurer doucement^

Par ses r^ards, d'vn meilleur traittement.

le me fis donc esclaue volontaire :

Et pris deslors plus de soin de loy plaire.

le souspiray^ ie priay, ie pressay :

le me teignis languissant et blessé.

le luy iuray que ie mourois pour elle ,

Et que iamais vn Amant plus fidelle^

Plus enflammé ^ ni plus constant que moy,

Ne se verront souspirer sous sa loy.

Puis^ ie loûois en elle toutes choses ^

Son teint de lys, et sa bouche de roses.

Son cœur de Reyne, et sa grande bonté.

Mais dessus tout, ie loiiois sa beauté.

Et la faisois ai brillante et si belle ,

Qu'elle effaçoit toute chose auprès d'elle.

Les diamans , les perles, et les fleurs,

Les plus beaux iours, les plus viues couleurs.

Le teint du Ciel au leuer de l'Aurore ,

L'Aurore mesme , et le Soleil encore ,

Lors que plus clair il paroist dans les Gieux.

Mais ie me teus de vous et de vos yeux :

Et retenu par vn respect extrême ,

Ma bouche, au moins, ne fit point de blasphème.

Enfin, ie fus escouté doucement ;

Et sans dispute auoûé pour Amant.

Quittant pour moy sa fierté naturelle ,

La belle Iris ne me fut point cruelle :

Elle approuua mes désirs et mes feux ,

Elle receut mon amour et mes vœux.

Et me fit voir toutes les apparences

Dont les Amans forment leurs espérances.

l'avoue aussi, qu\n si doux traittement.

Fit naistre en moy quelque ressentiment :

Non pas d'amour; car mon ame parjure.

Ne pût iamais vous faire cette injure ;

Mais d'amitié si sensible, qu'vn iour

le pensois bien la changer en amour.

le m'efforçois de découurir en elle

DE MONSIEVR DE VOITVRE. Wî

Les mesmes traits qui vous rendent si belle ,

Cette douceur^ et ces diuins appas ^

Dont vous donnez la vie et le trespas.

De vos beautez la grâce incomparable^

De vostre esprit la grandeur admirable^

Cet entretien si charmant et si doux :

Mais tout cela ne se trouue qu'en vous.

le voyois bien qu'elle estoit animée

D'vne beauté capable d'estre aymée.

le remarquois en elle cent attraits :

Mais nullement ces fiâmes et ces traits ^

Ces traits mortels, et ces diuines fiâmes

Dont vos beaux yeux frappent toutes les âmes.

Combien de fois, admirant vos beautez ,

Ou vostre grâce , ou les viues clartez

De vostre esprit, ay-je dit en moy-mesme :

Ha ! que Philis est digne que Ton l'ayme !

Et que le sort me traite rudement,

De m'empescher de mourir en Taymant !

Mais cependant, ie sentois en moname

L'effet caché d'vne secrette flame.

Qui se glissoit iusques dedans mes os,

Troubloit ma vie, et m'ostoit le repos.

l'estois par tout resueur, et solitaire :

Et quoy qu'Iris pitoyable pût faire.

Pour adoucir ma peine, et mon tourment,

le n*en sentois aucun soulagement.

le n'estois plus si content auprès d'elle,

le commençois à la trouver moins belle :

Et souspirant sans connoistre pourquoy,

N'estois content ni d'elle, ni de moy ;

Souffrois tousiours ; et mon ame inquiète,

Ne trouuoit rien pour estre satisfaite.

Mais, à la fin, ma douleur s'augmentant,

le vis le mal qui m'alloit tourmentant.

le reconnus y après beaucoup de peines.

Le feu vainqueur qui brusloit en mes veines.

L'amour caché dés long-temps en mon cœur;

Auoit repris sa première vigueur.

Dans vos beaux yeux il se forgea des armes.

Sur vostre bouche il prit de nouueaux charmes.

Vous ne sçauriez douter de moy^ Ni de la peine que i^endure , Pour seruir vne eme trop dure :.

Car la touche vous en fait foy. ^. Sans estre donc plus recherchée> SoufTrez aussi d'estre touchée.::

Et despouiilez cette rigueur^ Qui rend vostre beauté farouche, le vous puis bien toucher la bouche^ Si vous m'avez touché le cœur.

K STANCES

ESC RITES DE LA MAIN GAVCHE, SVK VN FEVILLET DES MESMES TABLETTES QVI REGARD0I1 VN MIROIR MIS AV DEDANS DE LA COVVERTVRE.

Quand ie me plaindrois nuit et iour De la cruauté de mes peines ; Et quand du pur sang de mes veines le vous escrirois mon amour :

Si vous ne voyez à Tinstant , Le bel objet qui Pa fait naistre ; Vous ne le pourrez reconnoistre , Ni croire que ie souffre tant.

En vos yeux^ mieux qu'en mes escris.

Vous verrez Tardeur de mon ame , Et les rayons de cette flame Dont pour vous ie me trouue espris.

Vos beautez (1) vous le feront voir.

Bien mieux que ie ne le puis dire :

Et vous ne le sçauriez bien lire.

Que dans la glace d'vn miroir.

(l) L'édition de 1681 porte : vos boniez.

STANCES

Ce soir, que vous ayant seulette rencontrée, Pour guérir mon esprit , et le remettre en paix ; Feus de vous, sans effort, belle et diuine Astrée, La première faueur, que l'en receus iamais.

Que d'attraits, que d'appas vous rendoient adorable I Que de traits, que de feux me vinrent enflamer ! le ne verray iamais rien qui soit tant aymable; Ni vous rien désormais qui puisse tant aymer.

Les charmes que l'Amour en vos beautez recelle, Estoient plus que iamais puissans et dangereux. 0 Dieux ! qu'en ce moment mes yeux vous virent belle ! Et que vos yeux aussi me virent amoureux!

La rose ne luit point d^vne grâce pareille , Lors que pleine d'amour elle rît au Soleil : Et rOrient n'a pas, quand TAube se réueille , La face si brillante, et le teint si vermeil.

Cet objet qui pouuoit émouuoir vne souche, lettant par tant d'appas le feu dans mon esprit. Me fit prendre vn baiser sur vostre belle bouche. Mais las! ce fut plustost le baiser qui me prit.

Car il brusle en mes os, et va de veine en veine , Portant le feu vengeur qui me va consumant. Iamais rien ne m'a fait endurer tant de peine, Ni causé dans mon cœur tant de contentement.

Mon ame sur ma lévpe estoit lors toute entière , Pour sauourer le miel qui sur la vostre estoit. Mais en me retirant , elle resta derrière , Tant de ce doux plaisir l'amorce Tarrestoit.

S'esgarant de ma bouche, elle entra dans la vostre, Yvre de ce Nectar qui charmoit ma raison : Et sans doute, elle prit vne porte pour Pautre, Et ne luy souuint plus quelle estoit sa maison

Mes pleurs n'ont pu depuis fléchir cette iniideUe^ A quitter vn séjour qu'elle trouua si doux : Et ie suis en langueur^ sans repos^ et sans elle, Et sans moy-mesme aussi^ lors que ie suis sans vous.

Elle ne peut laisser ce lieu tant désirable^ Ce beau Temple où TAmour est de nous adoré; Pour entrer derechef en l'Enfer misérable , Où le Ciel a voulu qu'elle ait tant enduré.

Mais vous^ de ses désirs vnique et belle Reyne^ Où cette ame se plaist comme en son Paradis : Faites qu'elle retourne, et que ie la reprenne Sur ces mesmes œillets, où lors ie la perdis.

le confesse ma foute, au lieu de la défendre : Et triste et repentant d'auoir trop entrepris. Le baiser que ie pris, ie suis prest de le rendre. Et me rendez aussi ce que vous m'auez pris.

Mais non, puis-que ce Dieu, dont Pamorce m'enflame, Veut bien que vous Tayez, ne me la rendez point. Mais souffrez que mon corps se reioigne à mon ame : Et ne séparez pas ce que Nature a ioint.

STANCES

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