‹ Les œuvresChapitre 92 sur 149 · A MADAME LA PRINCESSE · texte numérisé non relu

A MADAME LA PRINCESSE

Dieu garde en ioye et en liesse^ La plus estimable Princesse^ Qui iaifnais au monde ait esté.

Dieu garde la plus grand' bonté, La vertu la plus agréable.

54i POÉSIËB

Et Tarne la plus adorable > Le cœur le plus feraie et loyal , L'esprit le plus grand et Royal ^ Et la beauté la plus parfaite , Que iamais la Nature ait faite.

Dieu garde ^ enfin ^ pour dire mieux, Le plus beau cbef-d^œuure des Cieux^ La grâce, et la gloire du Monde^ Celle qui.n'a point de seconde ; Que les ieux, les ris, les Amours, Les Vertus, qui plaisent tousiours.

Et les Grâces au teint de roses, Accompagnent en toutes choses.

A lire ce commencement, Vous pouuez iuger aisément^ Quand ma lettre iroit sans adresse, 0 grande et diuine Princesse I Que ce discours n^est point party.

Pour la Princesse de Gonty :

Mais qu'à vous seule on peut l'écrire.

Car tout ce que ie viens de dire.

Selon le iugement de tous.

Ne se peut dire que de vous.

Aussi depuis la triste absence.

Dont tous nos maux ont pris naissance ;

Au milieu de nostre tourment.

Nous vous louons incessamment :

Et c^est en ce mal-heur funeste,

Le seul entretien qui nous reste.

Car en toute autre occasion,

Nostre Ame est en confusion.

Toute nostre ioye est perdue ;

Et nostre raison confondue.

Toutes choses vont de trauers,

Et nous paroissent à Tenuers.

Le sort qui changea les visages

De nos laquais et de nos pages

Est partout, et le plus souuent

Les moulins vont contre le vent.

Dt> MONSÏEVR DE VOÏTVRE. 543

L'air est partout remply d'orages.

Le Ciel n'est iamais sans nuages y Tous les Astres sont obscurcis , Les iours de moitié raccourcis :

Et, ce qui plus d'ennuy.me donne , L'Hyuer arriue auant TAutomne.

Le mauuais temps dure tousiours ; L'oâ ne trouue plus dans le Cours Pas vne personne agréable , Pas vn visage raisonnable.

Point de tourte par le chemin.

Quand on deuroit mourir de faim ; , Tous les caresses sont sans franges.

Remplis de figures étranges.

Enfin , Pon ne voit plus icy • Qu'obiets de crainte et de soucy.

La ville, depuis vostre perte.

Est mélancolique et déserte :

Paris est à moitié pery, Et tout le monde est en Berry.

Au milieu de tant de trauerses, Et tant dinfortunes diuerses ; Nos courages sont accablez , Et nos contentemens troublez.

Nous auons perdu la parole, Mesme pour les Curez de Mole, Nous n'aymons plus les Panbretom :

Et si quelquesfois nous chantons.

Nos voix dolentes et cassées Chantent, Que n'est es- vous lassées !

Mais d'un accord tant inégal, Qu'on diroit que nous chantons mal.

L'autre iour, venant de Suréne, Nous dismes au bord de la Seine, Tant que lé beau chemin dura :

Pues quiso mi suerte dura ; Et n'eusmes iamais le courage.

Seulement d'y faire vn passage.

Nos Guitarres et nostre voix , Ne charment plus comme autresfois ;

Nous n'aymons plus les promenades^

Les Musiques, les Sérénades :

Et auons passé ce gros d'eau

Sans chanter vn seul air nonueau ;

Enfin, Madame^ en vostre absence

Tout nous déplaît et nous offense^

Et vostre seul éloignement

Nous a changez entièrement.

Desia Monsieur de Chaude-bonne

N'a plus l'ame belle ni bonne ;

Et dedans ses afflictions

Il méprise ses compagnons.

11 n*ayme plus d'estre bien-aise^

Et ne dit rien qui ne déplaise.

Sa femme, TAymable Paulet,

A le cœur d'vn rossignolet

Auec la voix d\ne lyonne.

Et ne sçauroit plaire à personne.

Madame Aubry^ tout à la fois

A perdu Tesprit et la voix;

Elle est tousiours tremblante et pasle^

Ne parle que du linge sale,

Aymé les champs plus que Paris,

Et se couche entre cinq et six.

La grande Fée en qui rayonne

L'honneur de Savelle, et Vivonne,

N'a plus guère de maiesté.

De iugement, ni de beauté :

Et la rauissanie Lucine,

N'est belle^ ni de bonne mine,

N'a plus tous les cœurs de la Cour,

Ni tous les attraits de l'Amour.

Enfin, la fille ni la Mère,

N'ont plus cet éclat ordinaire.

Qui les alloit enuironnant :

Et sont toutes deux maintenant.

Tant cet ennuy les rend moins belles,

Comme deux personnes mortelles.

Mais ie connois vn Cardinal

Qui s'en treuue encore plus mal ;

Il est deuenu tant saunage.

11 n'entend plus nostre langage,

Et parle vn iargon si confus.

Que moy-mesme ne l'entends plus :

Il hayt les femmes et les filles,

11 ne sçayt plus iouër aux quilles »

Il ayme qu'on luy porte honneur

Et qu'on l'appelle Monseigneur,

Et Tame pesante ot tardive

Ne connoist plus homme qui viue.

Prend le Louure pour le palais.

Les dames pour de grands laquais ;

Et Pon jureroît, quoy qu'il face,

Qu'il vient de boire de la glace.

Bref, toutes «hoses en ces lieux,

Depuis le ioar que vos beaux yeux

En ont emporté la lumière.

Ont perdu leur forme première.

Fors, que Monsieur de Guéménez

Porte encor le plus plaisant nez

Qui soit dessus nostre horizon ,

Et que, sans cause et sans raison ,

Tousiours encore on me tourmente

Comme quand vous estes présente.

Mais si la parfaite bonté.

Qui suit tousiours vostre beauté.

Et si la iustice , Madame,

Est encore en vostre belle Ame ; !

Venez dissiper nos malheurs.

Chassez les mortelles douleurs.

Dont nos âmes furent blessées.

Dés que vous les enstes laissées;

Et par vn bien-heureux retour

Rendez la splendeur à la Cour,

L'ornant de ses beautez extrêmes,

Et venez vous rendre à nous-mesmes.

Soyez sensible à l'amitié,

Et , s^il vous plaist , ayez pitié

De nostre funeste auanture.

Et du pitoyable VOITURE.

Page 1