IM AMAN
Amy, ie ne sçauroy acoDsuiure en parlant
La merueiUe et beauté de cest ouurage grand.
Sur vn paué de marbre et d'iuoire et porphire
Estoient des lits d'argent ; qu'est-il besoin de dire
La grandeur du seruice et le riche appareil.
L'abondance des mets et l'orâre nompareil ?
Là , le Roy plein de vin, prins d'vn désir infâme ,
Veut à tous faire voir TEmperiere sa femme.
Gomme Thomme iamais n'estime vn bien parfait ,
Si qu'il a ce bien-là tout le monde ne sçait,
La Royne Yastbe estoit en vertu sans seconde ,
Et bien au demeurant la plus belle du monde :
Or, voulant à la loy des Perses se renger
(Que la femme d'autruy ne voye Testranger)
Refuse son mary, qui des l'heure la laisse ,
Suiuant le dur arrest des vieux sages de Perse.
Combien de fois pourtant luy vint la larme à l'œil
Pour auoir de Nochee approuué le conseil I
Or l'éxecution du conseil de Nochee \
Feit la nièce espouser au Roy, de Mardochee, '
Qui surpasse de loing ceste autre en saincteté
Et ne luy cède point en parfaite beauté.
Fort peu de temps après , quand Thare et Bagathee
Eurent la mort du Prince ensemble complotée,
Mardochee descouurit leur coniuration»
Et souffrirent les deux grief ue punition.
Aman y qui n'ignoroit la trame encommencee
Et qui portoit les gens de la Royne laissée ,
De ceste heure conceut vn mortel maltalent
Encontre Mardochee et toute notre gent.
Or, se voyant en Cour fortune si prospère ,
TRAGEDIE 8AINCTE. i09
Il tira ceste loy du cachet d'Assvere ,
Et maintenant cecy le fait désespérer
Que le père d'Estber ne le veut adorer.
Sur tout il a la bride à sa rage lascbee
D'auoir esté contraint de seruir Hardocbee.
Il est impatient, car quand il est au iour,
Il luy tarde beaucoup que la nuit n'ait son tour;
La nuit il veut le iour, car maint songe effroyable
Luy fait redemander la lumière agréable ;
Il oublie son rang , sa charge et maiesté ,
Il porte vn front d'azur et yn œil despité.
Tout son corps est succé d' vne peste secrète ,
Ses dens pleines de rouille et sa face desfaite,
Sa langue a du poison, et du venin son cœur.
S'il sort de chez le Roy, la crainte et la terreur,
La haine et la fureur pas à pas le talonnent.
Et à cruelliser nostre gent l'esguillonnent.
Vous entendes quelle est nostre condition :
Nous sommes tantost près de l'exécution
De ce fascheux Edict; et outre Aman espère
Et se vente par tout d'optenir d'Assvere
La mort de Mardocbee, et le tient-on pour fait,
Car ordinairement il fait ce qui luy plaist.
Il nous reste au Seigneur seulement espérance ,
Qui aux désespérés descouure sa puissance.