‹ Les œuvres poetiques d'André de RivaudeauChapitre 20 sur 39 · ACTE CINQVIESME · texte numérisé non relu

ACTE CINQVIESME

HARBONE, seul.

grans Dieux ! quel banquet, quelle magnificence! que de frians mets, quelle riche despence!

le suis tout estonné de ce grand appareil , Il n'en fut iamais veu que ie pense vn pareil , Disner vrayment Royal et Royales délices; Ceste grande cuisine , et les pleines offices , Et les rancs infinis des viures aprestés Le peuple nourriroyent de deux grandes cités. Hais qui peut auoir fait nostre Rbyne prodigue Contre son naturel? Il y a quelque brigue, Quelque entreprise caute, et ce n'est pour néant Qu'Esther fait auiourd'huy ce banquet si fort grand. Aucuns pensent que c'est yne fine sagesse

TRAGEDIE fiAINCTB. ii9

Pour flatter son mari et luy faire caresse , Et que d'autant qu'elle est yssoe d'yn bas lieu , D'yne race incognue , et qu'a vn autre Dieu Que le nostre elle sert y de tant plus elle tasche D'empescber que le Roy son mari ne s'en fasche , Le s'obligeant ainsi finement de tous poincts , Afin qu'il ne Tennuye et la recerche moins.

Mais ce n'est pas cela : ie sçais que ma maistresse N'a point besoing de faire à son seigneur caresse Par vn riche festin ; elle l'a tout à soy Et gouueme du tout le Royaume et le Roy.

Ce n'est pas des banquets la somptueuse cbere Qui fait aimer Esther au monarque Âssvere , Non , ce n'est pas cela ; ie sçais bien qu'autrement Les belles comme Esther chérissent vn amant ; Assvere tout plein d'or, délices, cbeuance , N'est gaigné par l'apast d'vne grande despence. Les moyens qui la font fauorite du Roy, Et qui la font pouuoir par dessus toute loy, Qui luy ont fait auoir la dignité Royale, Et qui la font entrer tous les iours dans la salle D' Assvere hardiment, sans son commandement.

Contre les vieilles loys et meurs de nostre gent ; Toutesfois sans danger enfraindre les deffences , Renuerser les Edtcts, Mandemens, Ordonnances, Promesse auoir du Roy qu'il ne l'esconduira De chose dont ce iour elle le requerra , Ces moyens sont ceux-là dont la secrète couche Seule peut tesmoigner à qui l'afTaire touche. Helasl qui eust pensé voir nostre nation Obéir aux bannis du désolé Sion ,

Seruir vne estrangere , vne pauure captiue

Du petit demeurant de la race luifue?

Helas ! qui l'eust pensé ? Aman Âgagien

La cuidoit empescher ; mais son meilleur moyen

Me semble estre affoibli , sa force retrencbee

Depuis qu'il a serui le payen Hardocbee.

le suis fort bien trompé si ce plaisant repas

N'est pas fascheux pour tel qui ne s'en doute pas.

Ce past delitieux , deuant que la nuit noire

Brunisse nostre ciel » auroit bien vn déboire

Si amer, douloureux et estrange pour tel

Que le goust en seroit certainement mortel.

Làs , ie m'en doute bien , i'ay senti quelque chose

Qui sera toutesfois fldelement enclose

Au secret de mon cœur, iusqu'à ce que la fin

Nous face clairement cognoistre le destin.

Aa BEkVtÉj quel pouuoir tu as sur tous les hommes I

Beauté par ton moyen à nous-me^mes ne sommes,

Ains nos vaincus esprits demeurent chez autruy ;

Foibles en leurs maisons , sur toy cerchent apuy ;

Tu nous fais désirer les choses non loisibles ,

Tu nous rends soucieux, patilleux , mal paisibles,

Meschants, iniurieux, sans force et sans honneur,

Larrone du repos, de la paix et de l'heur.

Que nous aurions sans toy. Par toy le père incœste

Se souille de son sang , pire que toute beste ;

Et le frere , tenté d'vn regard gratieux ,

Sur le lict de sa seur se iette audacieux -,

Et le fils (ô rhorreur I) prins de sa propre mère,

Puise au mesme ruisseau que son fortuné père !

beauté tromperesse, ô beauté qui as peu

TRAGEDIE 8A1NCTE. Ifl

Surmonter en tout temps et le fer et le feu ,

Et les cœurs des humains plus durs que le fer mesmes y

Tu es de tous aimée, et personne tu n'aimes;

Tu aueugles tous ceux que ta lumière a prins,

Tu sçais conduire à fin tout ce qu'as entreprins ,

Tu chasses la raison des poitrines plus sainctes,

La plus forte aux assauts, aux combats, aux attaintes

Tousiours victorieuse et iamais sans danger,

Sans playe dés vaincus ; iamais sans leur changer

Leur estre accoustumé : tu es partout nuisible ;

Et combien qu'on te suive en lieu qu'il est loisible»

Toutes fois tost après , pour t'aimer ardemment ,

Celuy qu'as fendu tien tombe soudainement

En quelque grand défaut , en maintenant je vice

Que tu TOUX, que tu fais ton tort, toniniustice :

Gardant et trouuantbon tout le mal qui te plaist,

Et trouuant fort mauuais le bien qui te deplaist,

Cruel , iniuste à tous , fascheux , mal équitable,

Et quand il fait excès , lors il est dommageable >

Et cruel contre soy ; car s'essayant forcer

Son faible naturel , que fait-il qu'auancer

Son malheur, son destin. Mais , holà ! l'heure est basse ;

le tarde trop icy , le temps fuyard se passe ,

l'ay charge d'amener de par la Royne Ësther

Assuere et Aman , ie m'en vay les haster.

C'est assés babillé ; vne peureuse doute

Me saisit , que quelqu'vn embusché ne m'escoute :

Yn bon seruiteur doit plus sçauoir et celer

Du fait de ses seigneurs qu'enquérir et parler.

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