‹ Les œuvres poetiques d'André de RivaudeauChapitre 21 sur 39 · IM AMAN · texte numérisé non relu

IM AMAN

AMAN, ASSVERE, ESTHER, HARBONE.

Syre , laissés icy le soin de vostre Empire ,

Et les tristes ennuis qui vous ferment le rire ;

Les messages , les bruits , les doutes , les raports ,

La crainte» le souci , les menasses , les torts,

Les pleurs des orphelins, les plaintes, les requestes.

Qui vous ont ce malin à milliers esté faites;

Et la rébellion d'vn Roy vostre .suiet,

Et la concussion qu'vn gouuemeur a fait ,

La mort des courtisans qui vous estoient fidèles ;

Oubliés tout cela et toutes choses telles»

Qui ordinairement et le iour mille fois

Occupent les esprits des Monarques et Roys ;

Et vous garnisses tout d'amour» de mignardise »

De ris» de gayeté, d'aise, de gaillardise»

De grâces et d'vn port folement amoureux »

Pour rendre ce banquet pleinement sauoureux ;

Car TEmperiere Esther ce traitement espère

Receuoir auiourd'hui de son grand Assuere;

Mettons ce sceptre bas » la graue maiesté

N'est propre pour chérir vne douce beauté.

ASSYERE.

Père Aman » ie suis là » et si Ton veut me plaire, Qu'on ne parle auiourd'huy aucunement d'affaire : Car ie ne veux penser ce iour qu'à contenter Et fournir de tous poincts la volonté d'Esther.

TRAGEDIS SAINGTE. 1»

Syre y la voilà près.

ASSVERE.

Leue-toy, ma mignonne.

BSTHER.

le suis parti soudain qu'est arriué Harbone ; Monsieur, i'ay grand honneur de voir si fort à moy, Qui ne suis rien du tout, le cœur d'vn si grand Roy.

ASSVERE.

Père Aman , regardés la grâce de Madame , le iure le soleil et sa céleste flamme Que ie ne la vis onq' que tout soudain mon cœur le ne sentisse espris d'vne nouuelle ardeur, Et ores au regard de sa teste dorée , le sens bien audedans mon ame estre altérée.

Non , non , ma fille , non , si ie te fay du bien , Tout est de ton mérite , et de ma grâce rien ; Suy seulement ce trein , et me tiens favorables D'vn regard tout pareil ces yeux esmerueillables ; Ainsi m'aiment les Dieux, et mbn royaume et toy, Qu'à iamais tu pourras commander à vn Roy, Et ne souhaiteras rien de grand , ni mal possible , Que ie puisse pourtant, qui ne te soit loisible.

ESTHER

Monsieur, souffres vn peu que ie baise vos mains.

ABIAN.

Le Roy ne le croit pas, mais ces baisers sont feints.

lit AMA!I

ASSYEKE.

M'amie , acole moy, car ie veux ta beauté Compagne estre partout de nostre Royauté.

Aa que i*oublie bien de Vasthe le visage, Te voyant si traitable , et Torgueilleux outrage Que d'elle ie receu.

ESTHER

le vous prie , Monsieur, Vous soir sur ce lit d'or, à fin que i'ay cet heur De vous voir priuément user de ces seruices. •

ASSVERE.

le ne me cognoy rien ici de mes délices ;

Mais i'ay plus de plaisir de contempler tes yeux ,

Que d'vn friand banquet les mets delitieux.

ESTHER

Vous plaist-il receuoir ceste coupe écumante , Qu'vn de vos echançons longtemps à vous présente?

ASSVERE.

Ton afeté regard sçait si bien m'attirer,

Qu'à grand peine ie veux ma veue en retirer :

Or, maintenant di moy franchement, ma mignonne.

Quelle part de mes biens tu veux que le te donne :

le iure ce grand Dieu , et l'adiourne tesmoing ,

Qui voit comme estant près ce qui se fait fort loing;

Quelconque part sera des Perses demandée »

Te sera de bon cœur promptement accordée.

TRAGEDIE SAINGTE. {«

ESTHER

Monsieur, i'ay tousiours prins pour singulier honneur

D'auoir receu Taneau dWn grand Roy monseigneur,

Et mon Dieu m*est tesmoin qu'estant bien poure esclaue

le ne fu onq' si fort ou présomptueuse ou braue ,

Que ie pensasse bien la faneur mériter.

Que peu d'heures deuant ie n'osois souhaiter,

Et que sur ma fortune et espoir auancee

Sur vos suiets pourtant ie ne me suis haussée :

Et bien que ie me veisse estre femme d'vn Roy,

l'ay tousiours présumé modestement de moy.

Bien est vray qu' i'ay prins soing de vostre couronne,

Et ay bien désiré garder vostre personne ,

Cercheant vostre seurté , et ay là seulement

Estendu le pouuoir de mon auancement :

Comme ie devoy bien conseruer ceste teste

Par qui pleine d'honneur et de vie ie reste ;

Or, puis qu'il vous a pieu me mettre en ce degré.

Grande , riche et contente , et ce de vostre gré ;

Vos suiets ne deuoyent contre vous entreprendre ,

Pour de vie et d'honneur vef ue en vn coup me rendre

Veu que suis honorée et vi par vostre main ;

Encore n'eust esté ce tour si inhumain ,

Si on n'eust vostre mort toute ensemble arrestee ,

Suiuant le vieux dessein de Thare et Bagathee ;

Or, d'autant qu'vn de ceux de nostre nation

Descouurit autresfois la lasche faction

Contraire à vostre estât; leur meschante entreprise

S'est , outre ce , le sang de mon peuple promise :

Monsieur, ie ne yeux point vos suiets maistriser, Ni vostre monarchie en deux parts diuiser; le ne demande rien que vostre bonne grâce , le prie pour ma vie et pour ceux de ma race.

Si vous auez de moy receu quelque plaisir, Depuis qu'il vous a pieu sur toutes me choisir, Si ie vous play encor*, et vostre grandeur daigne De serve me tenir comme vostre compaigne , Làs, Monsieur, sauuez-moy, et par vostre amitié Ayez de vous , de moy et mes frères pitié.

ASSVERB.

Dieux 1 qui est ce meschant , ce fol , ce téméraire ?

ESTHKR.

C'est Aman qui me veut et vous-mesme deffaire.

ASSySRE.

Aman, 6 Fas-tufait?

HARBONE.

OÙ va courant le Roy?

Certes, le fait d'Aman va mal comme ie voy.

Dieu, las, que feray- ie, 6 qnels cris, quelles plaintes, Aman, espandras-tu iusques aux nues peintes?

malheur, desespoir, riguœur, ô cruauté , envie, ôtraison, lasche desloyauté, Mortelle tromperie , 6 fourbe inespérée , Comme vn soudain esclair de la flamme aetheree

TRA6ED1B 8A1NGTE. ItT

Comme vu astre tombant , ô ciel qu'ay-ie entendu? Combien ces derniers mots estonné m'ont rendu ! lupin qui vois tout, de qui la haute face Tay cent fois contredit d'vne reuescbe audace, O lupin , s'il est yray que tu brandis des Cieux D'y ne fumante main le foudre impétueux , Tonne effroyablement et fay voler ma teste En mille ardens tisons d'vne rouge tempeste; Desserre ces grands dars , dont tu feis trébucher Les enfans de Titan , qui youloyent t'arracher De ton grand siège d'or et planter leur demeure En la plage du Ciel qu'on iuge la meilleure.

le ne yeux point du feu doucement violent De celle qui mourut par l'amoureux présent , Mais du plus vigoureux dont tu ruas par terre Salmonee imitant le bruit de ton tonnerre. Veus-ie bien cestuy-là? Si quelque autre tu as Qui consomme plustost , ce sera bien mon cas. Ami, despouillés-moy cette riche ecarlate, Ce manteau brodé d'or, et tout ce qui éclate La suberbe couleur du tyrrhene poisson , Remportés tout cela au fond dé ma maison ; Haillonnés-moy de toile , et me plaignes pour estre Esclaue deuenu d'hier que i'estoy maistre.

O véritables nuits , nourrices des frayeurs, Vous m'auertissiés bien de ces tristes malheurs ! cris, ô bruits, ô voix, ô hurlemens terribles, O crossemens hideux, ô grincemens horribles, murmures nuiteux , ô noirs espouuantaux , Vous me predisiés bien l'orreur de tous ces maux , Si mon cœur égaré du désir de vengeance

m AMAN

N'eust à gauche tourné des monstres la science. Neptun' , qui vas d'yn char rasant les bleus sillons De la blanche Thetys , près les dorés sablons , Pour qui mille tritons de trompes argentées Acoisent tout le Gel des ondes enchantées ; Tu feis iadis noier aux rochers Capharés Par vn nauple vengeur mille Grœcs adirés*, Et ce garçon hardi de qui Taile cireuse Esprouua de Phœbus Tardeur iniurieuse.

Tu engloutis encor' ce Ceyx amoureux Qu'Halcyone suiuit par les bords dangereux.

N'as-tu pas bien de quoy soubs le creUx de ton onde Estaindre Tame et corps du plus meschant du monde? Aussi bien suis-ie mort , et voudroy bien mourir Si ie voioy la mort à Mardochee souffrir.

Que Mardochee yiue et le fils d'Adamate Meure honteusement! ô Fortune , ô ingrate, AueuglCy passagère, euentee, ô honneur!

D'vn bien poure valet tu tailles vn seigneur, Et d*vn bien grand seigneur retailles vn esclaue. roublie mon maintien , i'oublie mon port graue , Car il me faut mourir; mourir, helas ! comment? le n'y pensay iamais qu'auiourd'huy seulement. Dieu y comment meurt-l'on? est-ce donques la mort Si laide qu'on la fait, si horrible et cruelle? Aman , il faut mourir ; au moins si tu sçauois Quelle chose est la mort , aisément tu mourrois. Aman y rassure- toy, la mort est bien plus douce Que le peuple ne dict, plus foible sa secousse. Quoy ! perdrai-ie ma femme et mes tendres enfans Esleués en la Cour plus haut que les plus grans?

TRAGEDIE SAINCrTS. it9

le traineroy d'eux tous quant et moy la defiaite! Quelle playe ^ 6 pourets , mon orgueil vous a faite ! Vous estes tous perdus; n'y a-il plus d'espoir, Zarasse et mes enfans, encor' de vous reuoir? De vous dire va A Dieu d'vne plainte éternelle , Et vous donner encor' ceste main paternelle?

Madame, sauuez-moy, ie baise vos genoux, Apaisés-moy le Roy, faites*le-moy plus doux.

Ah I faut-il supplier, et d'vn branler de teste, D'vn baussenais souffrir vn rebut deshonneste? Naguère tant de Roys me courtisoyent encor' Et mettoient à mes pieds leurs diadèmes d'or. Sur tout ie crain la mort; vne roue bonteuse, Vn gibet , vn bourreau font mon ame peureuse. Les ris des regardans , l'aise des enuieux , * Les iugemens diuers des ieunes et des vieux , Les voix , les sifflemens , les comptes de la ville , Le triste souuenir de ma poure famille.

Le regret de mes biens , mon crédit , mon honneur, . M'aporteiit au dedans vn morteVcreue-cœur.

. Si ie mouroy premier qu'vne main estrangere Me feist porter au iour ce vilain vitupère.

Ce seroit bien mourir ; mais tout certainement l'endureroy la mort beaucoup plus doucement.

Madame, par vos Dieux et par ceste couronne.

Faites tant que le Roy plus humain me pardonne; le ne veux que la vie , et bien qu'au demeurant le perde tout cela qu'on peut perdre en mourant.

ÀSSVERE.

paillard , ô meschant, encor' luy fais-tu force ,

Voyés qu'en cent façons m'ahonter il s'efforce. Qu'on le face mourir du plus cruel tourment Duquel on se pourra auiser promptement.

Pendard, tu lepaierasl Sus, vilains, qu'on l'empoigne; Qu'on l'entraine d'icy, hastés-vous, qu'on l'esloigne !

HARBONE.

Syre, au mesme gibet attacher il le faut.

Qu'à Mardochee il a fait esleuer là haut.

ASSVERE.

Allés , il me plaist bien , mais en tout cas qu'il meure, Car vous êtes tous morts s'il vit vne seule heure, lamais ie ne receu d'ennemy tant de tort, Et ne seroy content iusqu'à ce qu'il soit mort. Çà, ma mignonne, es-tu maintenant bien contente? Tous ses estais et biens encor' ie te présente ; La mort de ses enfans ie mets entre tes mains : Tien , voilà mon cachet , accompli tes desseins.

HARBONE.

Nostre Aman est deffait , en maugréant les Dieux ; Ne vous attendes plus à le voir en ces lieux. Saches qu'il n'a voulu en mourant recognoistre Ni le grand Dieu des luifs, ni le soleil pour maistre , Et aprenés que Dieu fait cheoper les meschants Aux pièges qu'ils auoient droissé pour ses enfans. Louez le Dieu des luifs, car grande est la victoire , Dictes mille chansons, mille hymnes de sa gloire.

TRAOEDIS 8A1RCTB. 191

LA TROVPE, Chant dernier.

que grande est la merueifle De ce bel euenement; Que la force est nonpareille Du Seigneur de nostre gent!

C'est le Dieu certainement Qui peut sur toutes loix , Sur les Empereurs et Roys.

Si la mer Rouge asséchée , Si le roc voluptueux, Dont fut la soif estanchee De nos rechignes ayeux , On eust mis deuant les yeux , Nous n'eussions désespéré De ce bien tant désiré.

Si douze pierres plantées En tesmoignage au lourdain , Si les testes surmontées De trente Roys par sa main , Trente Roysvaillans en vain, On eust mis deuant nos yeux , Nous eussions espéré mieux.

Et des victoires encore De losue et Gedeon , De lude , lepthe et Debore , Et de la dent de Sampson , luste vengeur d'Ascalon ,

iSi AMAN, TRAGEDIE SAINGTE.

L'agreable souuenir Eust assuré Tauenir.

Mais nos ceruelles, bien dignes Dés bourreaux Aegyptiens , Taisoyent mille faits insignes, Mille bons tours » mille biens Et miracles anciens Qu'a iadis faits le Seigneur Pour maintenir nostre honneur.

Or, maintenant qu'on entende De ce Dieu victorieux La puissance estre très grande , Et qu'il porte les Hebrieux ; Que nul Prince audacieux , En voyant F Agagien , Attache le peuple [sien.

Que les Roys, les tyrans sçachent ,

Enseignés de ce seul fait ,

Que si pour vn temps ils faschent

Le peuple du Dieusuiet,

Enfin il s'en entremet,

Et départant le débat

La plus roide part abat.

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