PREMIER LIVRE D'ANDRE DE RITAYDEAV
Ores i'ay tout perdu : ton manteau me demeure , Tu n'es pas libre encor', ie te hay bien autant , Malheureux y que ie t'ay aimé par ci devant.
Au treitre, mes amis . secoures ma faiblesse, loseph me veut forcer, il m'importune et presse; Au mescbant, hastés-vous : maintenant tu es pris. Tu n'auras pas l'bonneur tout ensemble et le prix. Tay perdu , tu perdras , la mort cruelle et dure Seule pourra finir ta maudite auenture.
Apelle, si tu veux à ton aide ton Dieu , Tu sçauras s'il te peut soulager en ce lieu : Ta vie maugré luy sera tantost destruite, Et tu verras que peut vne amante esconduite , Qui d'amour prend sa baine , et ie n'auray pourtant Mon cœur tout résolu , tout aise , ni content. La baine est satisfaite, et l'amour non fournie, Auec toy ie voudroy paracbeuer ma vie :
Il m'est desplaisant viure , et voir celuy mourir, Lequel seul nous pouuoit deux ensemble guérir. Tu mourras donc losepb ! ta fortune est beureuse , ie luy porte enuie , et ma vie ennuyeuse Auec ta douce mort ie voudroy bien cbanger.
Pendant en mon malbeur, i'ay l'beur de me venger.
COMPLAINCTE QVATRIESME
ov CHANSON DE CAESAREK D'INGRANDE
Sur le cbant : Puisque viwre en seruitude.
[ui voudra lire l'iniure, La peste et la cruauté Et l'effroyable auenture Dont le ciel m'a visité , ! qu'il craigne estre tàté Pour avoir leu seulement , D'vn perpétuel tourment.
Vaines sont toutes les plaintes Des panures amoureux Et sont les passions feintes De leurs regrets langoureux ; Car leur malheur est heureux , Leur mal est un demi-bien , Si on le compare au mien.
186 PABMIBB UYBE
Ingrats ceux-là ie repute Qui plaignent leur pauureté , Leur prison , leur seruitude Ou autre calamité; Car tous ceux qui n'ont gousté Que la prison ou la mort 9 Blasment le ciel à grand tort.
Aa, que fut le Cousteau mouce Dont Lucrèce ouurit son cœur I Hà que fut la fureur douce , Dont la Greque en son malheur Tua son mari vainqueur !
Et de Progne le courroux Et de Medée estoit doux I
Mais plustost est de leur rage Très-douce Toccasion ; Si quelqu'vn Tacomparage A ma triste passion.
, que ma condition Fust bien pareille à la leur, le yiurois en plus grand heur!
En ce monde n'est outrage »
Malheur despit ne meschef , Que le destin en partage N'ait versé de sur mon chef 1 Horrible et hideux meschef , Qui en mille endroits commun S'est ramassé tout sur vn.
]|*AII]>KB OB RITAVDBAY. 187
Rien ne peut la patience Contre vn si terrible effort, Car ma foible resistence Rend mon ennemi plus fort.
Ha si Tagreable mort Me peut garder de souffrir, le ne veux rien que mourir.
ray plus de fiel que cent ourses ,
le suis pleine de rancœur,
l'ay aux yeux deux grosses sources,
Et force poison au cœur;
Au front la tiède sueur,
Vue horreur dedans le corps
Et yn frisson au dehors.
Tout ce qu'yne ame insensée Conçoit de bien violent Et vne fîere pensée De cruel et turbulent En vn malheur excellent, le Tay senti, ie l'ay sceu Et parfaitement conceu.
Esiouy-toi Destinée Qui as voulu faire voir Vue femme abandonnée D'vn extrême desespoir; Monstrant sur moy ton pouuoir saoule, saoule ton cœur.
Car ton effort est vainqueur I
188 PREMIER UTRB D'ANDRE DE RIVAYDEAT.
Aa f si vne mort soudaine Deuançoit la craauté De l'entreprise certaine Que mon ame a proietté , Mon mal moindre en eust esté , Au moins mon esprit alors Sans crime eust laissé le corps.
Veux- tu f sanglante furie »
Touiours bourrelier mon cœur
D'horrible forcenerie.
De sang bruslé, de terreur :
La venimeuse liqueur
Que ie pren ie le sçay bien ,
Fors elle ie n'ay rien.
Rien ne m^est plus agréable Que cela dont ie n'ay rien , Rien ne m'est plus exécrable Que cela qui plus est mien :
importable lien , le n'ay point ce que ie doy Ce que i'aborre est en moy.
Aa que l'eusse au moins, chetiue, Trois pestes dedans le cœur»
Ou vne sangsue yiue Au lieu de ce grand malheur !
Mais plustot Dieu , mon Seigneur, Tourne ma rage à Tenuers »
Car autrement ie me pers !
COMPLAINCTE CINQVIESME
ov CHANSON D'VN DESESPERE EN SA POVRSVITE
BT RASSBYB]^ EK DIEY
Sur le chant : Si iai perdu tant de vers.
IVL mal pareil en ce monde peut estre  mon tourment ; et s'il en est quelqu'yn , Celuy qui l'a le sent sans le cognoistre.
Geluy qui sçait son mal n'est point malade; Et est le mal trop vulgaire et commun Qui Famé ensemble et le corps ne bazarde.
Au mal cognu la guerison est prompte; Geluy qui sçait qu'il aime n'aime pas y Si ceste amour son sauoir ne surmonte.
La forte amour n'entend quelle demande Ni quelle fin espère son pourchas ; En l'entendant ell' n'esi forte ni grande.
Ceux qui liront ceste plainte cruelle
Sans la comprendre, ils ne s'estonneront
Pour ce qu'elle est à moy-mesme nouuelle.
le ne youlois aimer pas vne femme
Car vn beau teint, des beaux yeux, vn beau front,
Ne m'attisoyent iamais aucune flamme.
Si quelquefois vne belle apparence Flattoit le corps pour Tatlirer à soy , Le cœur tousiours y faisoit résistance.
Nous auons tous vn corps passionnable ; Mais vn cœur sainct qui a raison pour loy , Ne peut aimer ce qui n'est point aimable.
La boue vn peu plus blanche et colorée Que la commune à peine gagne vn cœur; La beauté n'est qu'yne terre plastrée.
Au demeurant , la nature ennemie Est de ce sexe, et luy tient la rigueur Qu'il n'a iamais la vertu que demie.
Ce sexe est donc imperfait et fragile, Or, vn bon cœur ne peut aimer la chair, Mais bien vne ame excellente et gentile.
Vn esprit bon aime l'esprit semblable, S'il aime vn corps l'amour luy couste cher , Car eir luy est ruineuse et damnable.
Il est bien vray, comme aux hommes il semble, Qu'vn beau museau m'a quelquefois bruslé; Mais i'ay porté le feu et l'eau ensemble.
D'ANDRE DE RlVAyDEAT. IM
le n'ay iamais donques bien aimé femme , Et si en ay tousiours bien reculé Ma folle chair par la raison de l'ame.
Quand ie n'ay peu es choses naturelles Paistre mon cœur d'yne perfection , Cœur amoureux des faces immortelles ; le me suis feint vne céleste idée En mon esprit de toute passion :
Tout autre soin » mon ame estant vuidée.
Mais sçauons quelle a esté ceste image :
Vue beauté fournie abondamment
De ce qu'on feint de grand , de bon , de sage;
Mille vertus ensemble ramassées
De mille endroits en vn corps seulement ,
Et dignement en leur ranc dispensées.
Car i'ay trouué ceste excellente image Tout accomplie en vue vérité , Qui a bien creu mon amoureuse rage.
Très-heureux » làs I d'vne heureuse rencontre , Qui eust mon cœur de tous poincts contenté Si mes destins ne marchoyent à rencontre.
Bien ay trouué si ceiuy qui perd treuue , le suis heureux si ma ruine est heur :
Certes ie fay d'vne folle amour preuue , En vn haut lieu où ie ne puis prétendre :
La loy de l'homme et sur tout mon malheur, Ne souffrant point que ie m'y puisse attendre.
IM PRBMIBR UTBB
fauces loix , 6 loix mes adversaires I
(Soing importun de l'homme curieux)^
Nature veut et vous m'estes contraires.
Que di-ie helas! que veux-ie, qu'en trepren-ie?
Où me conduit mon désir furieux,
Qui le mespris des femmes en moy venge?
Quoy? la grandeur de mon très-haut courage Peut-elle pas sur ma condition , Et sur la loy qui tant me décourage ?
Non fait y non fait, ha recheute fascheuse»
Fascheux tourment, fascheuse affection »
Qui bourrellés mon ame douloureuse I
Sus , loin de moy, défendue espérance 1 Tout autre amour m'eust peu faire espérer , Ceste-cy n'a espoir ne patience.
Tousiours ie veille; et vn grand feu me brusle, Qui fait mon cœur chaudement souspirer , Tantost i'approche, et tantost ie recule.
Tantost ie crain, tantost ie désespère, Tantost i'ay honte, et puis en vn moment le suis hardi, ie m'asseure et espère.
Gomme l'on void vne tour qui menace Sa lourde cheute, esbranlee du vent, Et se fait craindre autour en toute place 1
Ainsi douteux çà et là ie balance ,
Et ne voy point en quel lieu ie doy cheoir.
Pour la fureur qui diuers traits me lance.
D'ANDRE DE RITAYDEAV. 19S
malheureux, hé Dieu , que veux-tu faire?
Regarde à toy deuant que conceuoir Geste entreprise, auant que la parfaire.
fui , tandis que la chose est entière I Las , ie ne puis , la fidèle raison Conseille bien , mais Tamour tire arrière, le choisi bien le mieux , mais i'execute Tout le contraire y et par nulle rançon Tirer me peux de ceste seruitute.
Hais quoy , ceci n'est aimer , que ie pense , Âins bien vouloir; las, qu'est-ce que ie sens? Qui audedans de cent pointes m'offence?
Qui me fait triste et gaillard tout ensemble? Viure ie veux , et à ma mort consens :
Quelle fureur tant de fureurs assemble ?
Dont vient cela ? quand seulement ie songe Au beau suiet de mon cruel tourment , Vn fier souci mon ame pince et ronge?
Dont vient cela que ie veux que Ton m'aime , Qu'on me chérisse et flatte incessamment, Qu'ay d'elle soin plus grand que de moy-mesme.
Dont vient cela que ie veux sa présence?
le la veux voir, ie la veux embrasser , Et ie crain moins la mort que son absence?
le connoy bien qu'vne volonté pire Loge dans moy , mais il la fault chasser.
L'honneur défend la penser et la dire,
Est-il désir, de soy sainct et honneste , Qui sainetement ne se puisse penser?
Mon vueil est sainct , mais impossible au reste. Vn sage cœur qui cognoist sa puissance , Sur ce qu'il peut ne se veut auancer, Ains doucement se paist de patience.
beau conseil 1 mais en vain ie m'efforce , l'estrive en vain, ie deba pour néant Car cest amour m'a priué de ma force.
Quoy ! la raison me semble estre fascheuse , ' Dure la loy, et heureux mon tourment, Bien qu'il promette vne fin ruineuse.
Hà , si tu peux , secoue ceste flamme Qui te consume! ouy bien si ie peux, Hais elle est ia au profond de mon ame.
Ma voile, au gré du vent abandonnée, M'emporte en mer par l'iniure des Gieux, Et ne peut estre au haure ramenée.
Vn autre ciel , ou vne autre contrée , Ne sçauroyent-ils me bailler à aimer En lieu où i'eusse vne plus iuste entrée?
Non , nulle chose est au monde semblable Et ie ne peux autre chose estimer, Rien que ceci ne me peut estre aimable.
Pourquoy aimer ne m'estril pas loysible En cest endroit : amour estant vertu Ne se fait vice en vn lieu impossible.
IVANDBE DB RIVAVDEAT. 1»
Oste au poché ceste apparence honneste,
Et si tu es de raison desuestu ,
Ne fein pourtant la raison desbonneste.
Mais qu'est ce,- bêlas 1 que mon amour demande? Tay tout cela que peut souffrir Tbonneur, Pour tesmoigner vne amitié bien grande.
Tout entretien et priuauté sans vice y Tout bon recueil , toute bonneste faneur, Qui vn bon bruit ne blece ou amoindrisse.
Veux-ie, mescbant, désirer d'auantage ?
Non, ce qui reste est peu pour mon désir , Mais c'est beaucoup pour ma perte et dommage. Dieu ! tu sais que dés l'beure première Que ceste ardeur au cœur me vint saisir Et enferra mon ame prisonnière»
l'ay employé de ma force meilleure
Pour me guérir , mais ie n'ay sceu pourtant
Cicatrizer ma mortelle blesseure.
le suis plus mal qu'à la première attainte,
De iour en iour mon mal dénient plus grand;
le suis tousiours en desespoir et crainte.
quel malheur! iamais aucune chose N'auoit mon cœur de tous poincts contenté, Au moins qui fust en corps visible enclose; L'ayant trouué ma ieunesse elle amuse »
Et captiuant si bien ma volonté Qu'en me plaisant elle m'est ruineuse.
196 PREMIER LITRE D'ANDRE DE RITAYDEâT.
Vn seul moyen peut cest amour distraire , Et ce moyen ne peut venir de moy , Car fors aimer ie ne sçaurois rien faire.
Quand le grand Dieu , la beauté étemelle y Me tirera tout à l'amour de soy, Lors cessera ma passion cruelle.
FIN DES GOMPLAINGTES.