SECOND LIVRE
Quelle vraye prouesse égale vn grand Pelide Vn Aiax, vn Hector, et Tvn et l'autre Atride, Qui dWue main sanglante (incroyables guerriers) Deffaisoyent au combat les hommes à milliers? Nous sçauons bien mentir; la plume Homerienne Nulle histoire arriver peut semblable à la sienne. Y a-il iamais eu si perrait orateur Que Marc Tulle en feit vn? vn ouurage menteur En vn menti suiet rend les choses diuines , Perfaites, toutes d'or, toutes grandes et dignes. Mais la feinte est passée en cet œuure des Gieux ; Car tout ce qu'vn Ronsard a peu dire de mieux De Cassandre, et Balf de sa flamme cruelle, Tu Tas certainement plus que toutes deux belle ; Qui feint vn front d'iuoyre en demi-rond voûté , Poli 9 tout plein d'honneur, de honte et maiesté, Qui des yeux azurins (qui de trousses secrettes Décochent, dangereux, mille teintes sagettes). Qui feint vn naiz longuet, aquilin et traitif, Le coural d'vne bouche , et vn teint blanc et vif, Qui feint entre les lis des roses mi-meslees, Ou dans vn pot de lait audessus mi-mouillees, Vraiment le verra tout icy, et mieux encor' : Vn graue port en tout, vn chef qui brille d'or Obscursi de Tebene, et les mains de l'aurore. Et tout le mieux qui plaist aux gros yeux de son More. Mais laissons la beauté , qui au bout de vint ans Par la grise vieillesse et le faix des enfans Paroistra désolée ; et des traits magnifiques On lira seulement des petites reliques ; Car la beauté n'est rien qu'vne légère fleur,
D'ANDRB DE RIVAYDEAV. Ml
Qui de soy cherra bas quand le frait sera meur.
Or, le chrétien qui droisse au grand Ciel sa demeure
Ne s'arreste à cela qui se perd en peu d'heure.
Marie , comme toy qui de ta grand' beauté
Fais conte bien petit , et as exercité
Ton esprit trop plus beau en la docte lecture
Des grans secrets du Ciel et ceux de la nature ;
Or il auient souuent que soubs de beaux semblans
Il n'y a point d'auis» ni d'esprit, ni de sens :
Les poètes anciens n'ont iamais honorée
La mémoire d'vn Lause ou d'vn mignard Neree
Que pour vn fade teint; car leurs cœurs trop couars
Ne les firent mourir sur le front des rempars.
De la Glle de Lede on loue le visage ,
Hais nul l'a oncq' iugé ni bien chaste , ni sage,
Mais foie et euentee; et sa légèreté
A les deux parts du monde aigrement irrité ;
Et a au bord Xanthien chassé par fer et flamme
De cent mille corps morts les très-vaillantes âmes.
Icy, le iugement, l'auis, la chasteté,
Le sçauoir et l'honneur surpassent la beauté.
Le logis est basti d'excellent artifice ,
Soit qu'on regarde au i^n ou bien au frontispice;
Mais l'hoste du dedans est perfaitement beau ,
Non suiet comme l'autre à gésir au tombeau.
Car des hommes communs mourant sans renommée
L'ame est auec le corps d'vn oubli consumée.
Mais ta grande vertu, ta douceur, ta bonté,
Marie , de mourir n'ont ainsi mérité -,
Ni ta mémoire encor' par qui de longue aleine
Tu prononces par cœur mille vers de la peine
2lt SBGOND LIVRE
De ceux qui ont les cœurs allumés du brandon Du dard atize-feu de l'enfant Cupidon.
Ou tu chantes à Dieu vne prière ou hymne D'vne voix qui de loing passe celle du cygne , Car au cygne la voix on donne faucement ; Hais qui t'a veu chanter vn amoureux tourment , Vn psaume ou yn cantique , ha la langue impudente Ou sote , si ta voix sur toutes il ne vante, Car ni les grans cités, ni les cours des grans Rois Qui maîtrisent FEspagne et le peuple François Ont en vn seul suiet et sur plus belle face, Plus de gentil sçauoir, ni plus de bonne grâce, D'honneur, de courtoysie et de perfection , Voire à vn iugement vuide d'affection.
Tu tiens cela de Dieu , de ta race et nature , Du soin de tes parens, et de leur nourriture; Gomme communément on voit que les enfans Représentent le corps et l'esprit des parens ; Branche des Tiraqueaux , dont l'immortelle race Florist par le vieillard qui pVemier s'est fait place, Par sa rare vertu, sous la voûte des Cieux, Plus haut que les Dœmons , entre les Demi-Dieux ; Et par son propre fils qui ti^t héréditaire Son esprit, et qui sied dans la royale chaire Depuis vint et cinq ans de Fontenay, qui or A par luy, son Saturne , vn autre siècle d'or. Petite ville heureuse et de Dieu honorée , Qui a senti du Ciel la recheute d'Âsthrœe Par ce iuge très-saint , qui bouille d'vne ardeur Des arts comme son père, et retient sa candeur. Sa iustice , son poix , son égale balance ,
IVANDER DE RIVAYDEAV t»
Dont le droit à chascun très-fidele il dispense ,
N'ayant par si long temps fait homme mal content
Ni à aucun porter le noir accoustrement :
Qui estant libéral iusqu'aux mains souffreteuses
Des doctes artizans, des mains religieuses »
Ne laissant vn tbesor, comme Euclion , rouiller
En yn coffre moisi, ou il n'ose fouiller.
Âins départant ses biens à cent yefues chagrines,
Aux malades piteux » aux maisons orphelines »
Et faisant vn recueil de force liures bons
Tirés de mille endroits de la France et du fons
Des briz Ausoniens , des presses de Venise ,
Et du pals soufflé par l'aleine de bise ,
Et d'vn sainct cabinet, à qui le grand soleil
Qui voit tout et sçait tout, ne sçait rien de pareil
En la France auiourd'huy ; mille médailles belles
Qui nous rendent au vif les faces immortelles
De tous ces pères vieux ; et cent vases polis ,
Estoffes d'alabastre et d'ouurage embellis ;
Et des meUleurs pinceaux les plus dignes peintures
En nombre bien fort grand , et force pourtraitures
De bosse et de relief, et par Tart de Yulcain
Des statues de fonte en bronze et en airain.
Icy le burin dur, icy Tart qui emaille ,
Icy la damasquine, vn graueur, vn qui taille,
Et cent autres ont part; d'vne assiette d'yeux
On voit de cent ouuriers les traits laborieux.
D'autre part, les poissons de la mer Lybienne
Se voyent naturels , Ligustique et Thyrrene :
L'hippocampe menu , le palombe globeux ,
Qui de la mer d'iEgypte a les riuages beux.
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Les lizards du Brésil et maint barbare monstre ,
Qu'aux doctes comme luy plus docte il nomme et monstre.
Que dirai-ie les fruits des arbres estrangers,
Raportés de si loing parmi mille dangers?
Le poiure avec sa grape , et la palme Idumee,
Et du baume naïf la liqueur renommée ,
Des baumes d'artifice ou des hommes la main
Pour imiter le yray a travaillé en vain.
le tais du girofflier la plante peu cognue
Dont les doux sont cognus, de Tudee venue,
£t le sucre en sa canne , et (miracle non creu)
L'herbe qui rafraichist le saunage recreu.
le ne discourray point maint arbre, mainte plante
Dont le More , le luif , dont l'Orient se vente ;
le diray l'œuf d'autrusche , et les habits saunages
Composés dextrement de petits cartilages
De racines d'escorce , et leurs velus chapeaux »
Leurs brayes, leurs tapis, et leurs panaches beaux
Que tu as arrangés en ceste chambre ornée ,
Où tu tiens, Tiraqueau, le Pérou et Guinée.
le chanterm l'honneur du bol Arménien ,
£t les rares thesors du terroir indien.
Mais vn autre dira le merueilleux ouurage
Lequel tu as receu d'Apollon en partage ,
Ce grand liure ou tu fais à ton diuin Ogard
Les faits de la nature imiter par son art;
Ou au plus près du vif il te peint cinq cens plantes,
Que dans ton Bel-esbat nées tu luy présentes.
Bel-esbat! qui voudroit te louer dignement,
11 faudroit vn poème à part entièrement ,
Pour ta fertilité chanter presque diuine >
D'ANDRE DE BIYAVDEAY. tl5
Que les simples meilleurs tu as de médecine , £t mille autres grans biens dont de commune voix On te dict égaler les délices des Rois.
Marie , ceux-là sont ton ayeul et ton père ;
Et si n'as moins d'honneur du costé de ta mère.
De qui la grand' bonté et la vertu perfaite
Encores auiourd'huy tout son pays regrette.
Par elle tu descens d'vn tige qui florist.
Que la Grâce , Apollon et la Muse cherist.
Qui fait par son sçauoir aux grans Princes seruice
Qui aime la vertu et qui haîst le vice ,
Qui est riche de biens, de moyens, de faneurs,
D'amis et d'alliés y de crédit et d'honneurs.
D'autre part tu as prins la superbe alliance
Des très-nobles Rouaux , dont la braue vaillance
Se renomme du bras de leur premier ancestre.
De ce preux loachin qui mérita bien d'estre
Mareschal de la France , et qui porta le faix
Au proGt de ses Rois du siège de Beauuais.
Or, les Rois ses seigneurs furent Charles Septiesme
Et depuis, suyuamment son fils Louis Onziesme.
Car ie ueux rallumer le renom ià mourant
De ce bon cheualier des cendres d'Enguerrant,
Et ne peux plus souffrir son heureuse mémoire
Couuer enseuelie en ceste basse histoire.
ladis, a deux cens ans qu'en sa verte vigueur
Bellonne luy souffla sa martiale ardeur ;
Il conquit Saint-Guillaume au surnom de Mortagne
Âuecques Loheac ; puis du duc de Bretagne
Àpointé se trouua premier sur les reuipars
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De CoustanceS) et mouilla les Normans boulevards Du sang des ennemis, sur Fresnay, sur Hauille, Sur la Haye du Puis» Chantelou, Beuste-vlile Sur la Motte TEuesque , et Hambre et sur Hommet » Sur Laune et Thorigny où TAnglois fut deffait. Diray>ie de la Croix de Yauioux la victoire » Où Geoffroy Couuran eut grand'part à sa gloire? Diray-ie Bergerac > lansac et Monferrant Que concurrent il prit de Charles de Culant?
Bayonne , Âques , Rioux » les forces Bordeloises . Que le comte de Foix auec luy feit françoises ? Lors, pour le premier trait de tes honneurs très-hauts Connestable tu fus, loachin, de Bourdeaux »
Et gouuernas Fronsac , alors qu'en la Guyenne Les Anglois repoussés veirent la force tienne ; Le comte de Dunois honorant ta vertu , Pour à Blaye et à Bourg auoir bien combattu.
Depuis, grand escuyer, tu portas cesteespee En escharpe (autres fois au sang vermeil trempée Des ennemis de France), alors que ton Louis Se feit voir nouueau Roy au peuple de Paris; Et à Fenterrement du vieux Charles , son père , Au temple Saint-Denys (vénérable bière Des Roys ses deuanciers) ou tu méritais mieux Que les moines chagrins le poile pretieux Dont sortit vostre estrif ; qu'vn chancellier de France Apaisa prononçeant sa deuote sentence.
Depuis, fait mareschal , de Mouy compagnon Tu meis par ton bon sens la ville de Noyon Sous le sceptre du Lis; et quand tant de grans Princes Ensemble coniurés de beaucoup de provinces ,
D'ANDRE DE RIVAYDEAV. S17
Et tenant le parti du comte Charolois
Soubs bonneste couleur pour violer les loix
De la France , essayoyent dWne audace félonne
De Louis leur seigneur butiner la couronne.
Quand les ducs de Nemours , de Galabre et Berry ,
Et celuy de Bourbon , de sa perte marry,
Le conte de Saint-Pol et le duc de Bretaigne
Poussèrent bazardeux leurs forces en Champaigne ,
Suiuis de Rocbefort, Loheac, Rauastin,
Des contes de Beauieu , d'Armignac , Dammartin ,
De Charni , Montagu ; et, briguans leur domaine ,
Le Dunois et Âlbret feire boire la Seine
A leurs roussins vainqueurs , et sans venger ce tort
Les François attendoyent qui seroit le plus fort ;
Et que bien lascbement la noblesse et commune.
Oubliant leur deuoir , couroyent à la fortune »
Le loyal Ioaghim , seul de tous non couard
Costoya ce fort camp par le terroir Picard ,
Et d'vn nombre petit de vertueux gens-d'armes ,
De ruses et d'effrois et de fauces alarmes ,
De surprises le sceut bien long temps retarder,
Et de force coureurs finement se garder
Qui espioyent sa vie ; et depuis la ioumee
Qui veit au Mont-Hery la France ruinée ,
Quand le Roy, desconfit ayant la larme à l'œil »
Vn glaçon sur le cœur, print la fuite à Corbeil;
Nul bomme de Paris luy sortit secourable ,
Par le cri des heraux piteux et larmoyable
Que Rouaut, qui soudain print de Sainct Clou le pont,
Car ceux qui le gardoient n'atendirent son front,
Pour auoir esprouué de sa guerrière face
SIS SECOND UYtE D'ANDRE DE RIVAYDEAV.
Aux portes de Paris sa dommageable audace.
Dépuis, la ville d'Eu, par luy les Bourguignons Yeit chasses sur Courtaux porter desb ancs basions. bon Dieu, qu'il me deut que ie ne suis poète Ou graue historien pour acheuer le reste :
le vanteroy ses faits d'vn trein Yirgilien, Dignes d'estre vantés > ou bien d*vn Livien.
Toy, Ronsard! qui te dis yssu de ceste race, Qui as de bien chanter sur tous hommes la grâce , Toy pœte sacré , que ta diserte main Ne nous escriue plus tant de fables en vain!
Ronsard , chante ceci , non Zethe et Calais , Et de leur vol nouueau les peuples esbals*, Cependant que des Grœcs les merueilles ie traite Et vay briguant des arts la science perfaite.
le te salue donc , ô Marie à bon droit , En tout ce monde bas si saluer on doit Quelconque chose après les cœlestes puissances ; le salue à bon droit tes rares excellences , Ta beauté, tes vertus, ta saincteté, ton mieux Qui te font ressembler la nature des Dieux.
Puisse-tu reuerdir de lignée éternelle , Gentile comme toy , comme toy saincte et belle , Qui hœrite les arts de tes premiers ayeux , Et le sauoir guerrier des Rouaux valureux !
A CAESAREE D'INGRANDE
IX prennent part en toy : Fvn possède le cœur, L'autre iouist du corps, tous deux sans deshonneur; Geluy qui a le cœur seroit bien du corps digne, Le possesseur du corps est des deux très-indigne , \ Et en despit de toy, ô fureur ! le retient :
Le maistre de ton cœur de ton bon gré le tient ; Et content de ce bien , du corps ioulr a honte : Geluy qui tient le corps, du cœur fait peu de compte. Baille à tous deux le corps tout ensemble et le cœur : Ils ne penseront pas estre en vn plus grand heur. Fay mieux! à vn tout seul Tvn et l'autre transporte. Et ce que tienent deux , vn l'ait tout en la sorte. Non, ne fay pas ainsi. Car priuer le Seigneur Du corps seroit larcin , et priuer de ton cœur Le mieux aimant du monde et qui mieux le mérite, Seroit vne tralson de ta foy non petite.
Non , non , ne le fay pas ! Aa bien si tu pouuois  queiqu'vn de ces deux transporter les deux droits, Geluy qui a le cœur seroit de tous deux maistre , Pour auoir le plus noble, et des deux biens digne estre.
SECOND UYllE]
Car cil qui a le corps n'en est que possesseur
Comme vn meschant, choisi du peuple pour seigneur
Par les armes contraint , qui souffre tyrannie ,
Craignant porter la peine escripte à felonnie.
Aussi que cestuy-là te preste seulement
Ce que les animaux font naturellement;
Hais Tautre sainctement te preste chose telle
Qui est comme ton ame à iamais immortelle ,
Fondée sur l'esprit , sur vertu , sur l'honneur ,
Qui le fait mériter d'estre sur tous seigneur.
beaux esprits I vnis d'vne amitié très-chaste ,
Laissez les corps mortels d'vne auancée haste;
Et viuez à iamais en ceste liaison
Que vous a moyenne la cœleste raison :
Sinon que vous puissiez vous lier en ce monde,
A fin que l'amitié en toutes parts se fonde ;
Si vous faites ainsi vous viurés glorieux,
Plus heureux que les Roys , et semblables aux Dieux.