POETE
ELLEÀU, mon naturel, dés ma plus tendre enfance, M'a fait amirateur des poètes de France , Et singulièrement du merueilleux Ronsard , Le Prince, sans enuie, et premier de son art. Mais la grandeur de ceux de vostre docte ligue M'a fait desestimer la téméraire brigue De maints qui sans sçauoir , sans mérite et sans heur, Guident, presumptueux, empoigner vostre honneur. Car qui pense imiter la lyre incomparable, Belleau , de mon Ronsard à Marsye est semblable , Lequel fut déchiré par des ialouzes mains, En despitant vn Dieu plus grand que les humains. Toutesfois vn fascheux m'ose à la Vendosmoise Bien souuent égaler la lyre Quercinoise.
Celuy-là, mon Belleau, a pareil iugement Qu'vn Mide Phrygien , qui préféra le chant Du Dieu cornemuseur aux gratieuses rimes Du plus docte Apollon : il compare les cimes
tt4 SECOND LIVRE
Des cyprès orgueilleux aux foibles aubespins,
Et les bas groizeliers à la hauteur des pins.
Celuy-là prise plus vn petit édifice,
Couuert de chaume vieil , que le grand artifice
Des superbes palais , ou la puante odeur
D'vn eschauffé Fouin que la douce senteur
Du Souôf ambregris. Mais veux-tu bien entendre,
Amy Belleau , de moy, la cause qui fait prendre
Aux hommes cet auis? ou c'est vn ignorant,
Lequel va de Ronsard le sçauoir mesurant
(L'aueugle des couleurs) ; car tousiours Tignorance
Est hardie , Belleau ; la seule expérience
Rend l'homme plus modeste ^ et les doctes et grands
Sont sobres à iuger plus que les ignorans :
Ou c'est vn cuidereau qui sçait bien quelque chose
Hais, pensant tout sçauoir, à luy comparer s'ose.
Vn autre en tenaillant d'vn grand homme la gloire ,
Espère de son nom estendre la mémoire.
Aa! ce n'est pas ainsi qu'il faut acquérir nom,
En bleceant des meilleurs le durable renom.
Non, ce n'est pas ainsi; car la dextre prophane
Du meschant, qui brusla le temple de Diane,
Guidant croistre son los (sacrilège malheur).
Sa mémoire a noirci d'éternel deshonneur.
Le fouëtteur d'Homère en vne croix honteuse
Donne nom pour iamais à la troupe enuieuse.
Ces fiers brouillons des arts , ces sophistes venteurs ,
Lesquels audacieux, téméraires, menteurs,
Ont pincetté l'honneur du grand stratigirite ,
De Tulle et Fabien d'vne force petite;
Ck)mbien qu'en quelque temps on louast leur esprit,
D'ANDRB DE RIVAYDEAV. 9M
Leur estude et trauail, en ce qu'ils ont escript; Toutesfoiâ, à la Gq, leur façon outrageuse Aux sauans a esté grandement odieuse.
Et moy, sauant Belleau » qui dés mon âge bas Gomba, vaillant soldat , aux lices de Pallas , Et trempé de sueur, et couuert de poudrière Fay fumer d'Apollon la pénible carrière ; Si i'ay pu aquerir quelque chose de bon , Pour sçauoir discerner le son d'auec le son , Et les rimes sans sel des riches et dorées , Et les neuf pies seurs des Muses honorées ; Ronsard, à mon auis, a bien suyui le train Des meilleurs anciens et touché dans leur main. Car, poète perfait, aux hymnes il decœuure Vne encyclopœdie , et en mainte sienne œuure » Il fait nostre langage en vn stile nouueau Passer des anciens le langage plus beau. Et toustesfoiSy Belleau, ces rimes magnifiques, Ces yers substantieux , ces odes pindariques Sont bien mises au rang de ces vieux triolets, De ces petits rondeaux , des Noels nouuelets Escripts iadis sans art par quelque abécédaire, D'vn seul bon naturel sans fons et sans matière. I'ay bien peu, mon Belleau , de naturel et d'art; Neantmoins ie cognoy la vertu de Ronsard , Et n'ay point. Dieu mercy, vne ame trop beliere, Ni vn cerneau asnier, le recognoissant père De nostre poésie : et ie suis bien content N'escrire iamais rien pour l'imiter pourtant, l'enten peut-estre vn peu de Pindare et d'Homère , I'ay lu ces bruyans vers, ceste Illiade entière.
SECOND UVRB D'ANDRE DE RIVAVDEAV.
le ne veux toutesfois escrire , audacieux , En grœc pour espérer ataindre l'vn des deux; Mais recueillant le fruit de Ronsard et sa muse , Ailleurs ie remployray> sans qu'en vain ie m'amuse A prendre les outils en voulant limiter.
Et singe imitateur la besoigne gaster.
De mesmes , mon Belleau , de tes vers ie veux faire , Car ie sçais mes larcins finement contrefaire : Vous n'en serez marris : Que veulent mériter Les escriuains, sinon qu'ils puissent profiter ? Or, comme Ronsard a sur nous cet auantage En l'art qui luy est propre et au françois langage, En ma profession ie veux m'aproprier Ce qui n'est point de luy et m'est peculier.
Et que tant de labeurs et de nuits et veilles M'ont donné pour fournir les chrétiennes oreilles, Quand ie descouuriray les merveilles des Grœcs , Et des liures sacrés les plus rares secrets Encor peu entendus , ma plume outrecuidee Ne veut pincer pourtant la gloire de Budœe , Ni du grand Holiandois , ni de ce qu'en ce temps Du sauant Tournebœuf , ô France , tu atens :
Si c'est ce que i'espère en ma basse ieunesse Suyure les pas heureux de leur docte vieillesse; Et auec la faueur de la Diuinité, Donner vne grand' œuure à la postérité.
A C. D'AVNIS
SEIGNEVR DE PONDEVIE
IRESQUE mesme malheur et mesme destinée Nous ont fait aprocber de l'heure infortunée De Teffroyable mort; mesme bonheur aussi Nous a fait , mon d'Âunis , libres de ce souci. Vivons donc iusqu'à temps que de ses mains plus fortes La mort vienne heurter le marteau de nos portes , Et viuons toutesfois de sorte cependant Qu*eir ne nous trouue point vn visage tremblant, Ains vn front résolu, lequel point ne palisse Au tardif souuenir du triste maléfice.
Mais amy, ta vertu , et ta grande bonté Cet auertissement n'auoyent pas mérité.
Ta vertu , que ma rime , éternisant ta gloire , Empreindra sur le front de la belle mémoire.
Puis nos arrière fils quelque iour l'entendront. Et l'ayans entendu meilleurs en deuiendront.
Non, tu ne mourras point, car vne fln mortelle Ne te peut qu'auancer vne vie éternelle.
ISB SECOND LIVBE D'ANDRE DE RIYAVDEAV.
£t moy qui coucheray mon nom bien près du tien , louyrai quelque iour aussi d'vn mesme bien.
Craignons-nous donc la mort? L'homme sage mesprise D'ataindre les vieux ans de la saison plus grise , Et ne désire point de voir siller son front De mainte longue ride assise en demi-rond.
Ni son dos recourbé d'vne voûte pesante Rendre foibles ses pas , et son allure lente ; Ni parler enroué , ni par le fascheux son D'vne toux altérée estoner sa maison, lusqu'à ce qu'à la fin son ame morfondue Laisse dans vn cercueil sa charoigne estendue ; Ains souhaite de voir bien tost son dernier iour, Pour aller héberger en vn plus beau seiour.
Auquel les bons esprits et halsseurs de vices louissent en repos d'éternelles délices.
Là, les nostres, amy, demourront bien heureux. Plus contens que les Roys et semblables aux Dieux.
EPISTRE A BABINOT