MADEMOISELLE ANDRÉA
Pour la première et dernière fois
M. ÉRAL
Entrera dans la cage du grand tigre royal
. A la tombée du soleil, toute la gentry friande de spectacles solennels assaillit les portes du Cirque-Napoléon. Une interminable queue de bourgeois et d'artisans s'allongeait sur le bou-
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levard du Temple. A chaque instant arrivaient en foule des voitures entre lesquelles se faufilaient quelques gamins impatients d'atteindre au bureau de location assiégé. Les gardes de Paris à cheval et les sergents de ville avaient beaucoup de peine à contenir le flot. On forçait le passage, on franchissait les balustrades, on prenait d'assaut tous les guichets. 11 s'agissait de trouver place, coûte que coûte, au pourtour du Cirque. On se souciait très peu, vraiment, de l'obscur comparse, sur l'affiche prôné, mais on désirait rendre un suprême hommage à cette indisciplinée, à cette réfractaire, qui n'avait subi jamais un maître, et qui bientôt, ô miracle ! s'en irait de « nos murs », inviolée, immaculée, aussi blanche qu'elle y était parvenue, absolument intacte !
En vérité, ce soir-là la diva de la grandiose ville ne fut ni la Miolan-Carvalho, ni la Nilsson, ni la Patti, ni Sax, ni Schneider, ni même aucune Thérésa. Les amoureux, tous les amoureux avaient délaissé Gretchen, Ophélia, Rosine et la duchesse de Gérolstein, et l'Africaine, et la Femme à barbe. Infidèles chacun à sa reine, ils avaient accouru, ceux-ci du pôle nord, ceux-là du pôle sud ; ils étaient partis des quatre points cardinaux, et bientôt, tous ensemble, ils se rencontreraient aux pieds exquis de l'universelle adorée.
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On causait, on s'agitait sur les gradins, en l'attendant.
A peine l'eut-on ouvert à deux battants que le cirque fut rempli jusqu'aux frises. Une rumeur énorme ondoyait dans le bâtiment. 11 y avait quelque chose dans l'air, on ne savait trop quoi... quelque chose. On se montrait une boîte rectangulaire, placée au milieu de l'arène, et recouverte d'une sorte de voile épais et noir. 11 gîtait là, le Carnivore! Avec lui, pas de plaisanterie : il fallait le surveiller sans cesse. Un jour...
Huit heures sonnèrent.
Enfin!
« Nini » parut.
Une immense acclamation l'accueillit. Insensible à la louange, elle regarda face à face tout ce monde en délire et le calma d'un seul geste, ainsi qu'une infante apaise un céladon trop émoustillé.
L'on se tut.
On la contempla.
Brune, svelte, élégante, un visage pâle et froid, de beaux traits aquilins, un œil orgueilleux de déesse.
Hautaine et mignarde dans sa vaste tunique incarnate étoilée d'argent, elle secouait sa riche chevelure noire avivée de mailles scintillantes d'acier et montrait à tous, en souriant, son re-
doutable sceptre magique : un simple épi de blé.
Pour toute arme, un fétu !
Le peuple ayant toujours agréé l'esprit autant que le courage, se donne avec passion à qui possède les deux, et mademoiselle s'en doutait peut-être, n'est-ce point?
Tandis que toutes les têtes s'inclinaient, elle pénétra rythmique et lente dans l'antre du fauve accroupi somnolent sur un simulacre d'ouaille égorgée.
— Eh! toi?
Ses claires prunelles striées de mille étincelles d'or, se dilatèrent et, s'étant dressé sur ses griffes, il la reçut au seuil de la cage en ronronnant comme un matou. Le bel adulte ! il était assez nourri, très haut sur pattes et fort bien charpenté. Sous la soie et le velours de sa robe, aux poils jaunes et noirs, admirablement tavelée et mouchetée, un peu sombre sur le dos et d'une blancheur de neige au bas-ventre, on suivait de l'œil le jeu puissant et souple de sa musculature, et, rien qu'à le voir errer, pirouetter, étendre ou ramasser ses flexibles vertèbres, bondir en tous sens et retomber d'aplomb sur la pointe de ses orteils, on comprenait très vite et fort bien l'admiration des poètes qui l'avaient chanté dans la grande presse et la bienveillance des chroniqueurs qui ne l'avaient pas du tout rasé dans la petite.
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— Y sommes-nous ? reprit la fée.
Il bâilla... Ses dents aiguës et luisantes apparurent enchâssées en de rouges gencives, et l'on aperçut sa langue âpre, rugueuse comme une lime, et toute sa gorge. Après avoir bien bâillé, dame ! il s'étira. Ses ongles valaient ses dents. Outillé comme il l'était, il pouvait nuire, ce monsieur! Rien en lui qui ne fût très respectable.
— Hop ! hop ! fit la belle, qui le chatouillait avec le brin de paille, viens donc !
Ce redoutable esclave s'arc-bouta sur son train de derrière, et debout, tout enivré, jouissant, ainsi qu'un bipède de notre race, il baisa sa maîtresse aux yeux, aux lèvres...
A propos de cet exercice, une plume légère et mondaine insinuait en cet instant à la Gentry que beaucoup de lions séquanais, assez jaloux de ce tigre du Bengale, auraient eu à cœur d'agir aussi bien que lui. C'était très vrai, cela ! Plusieurs Excellences, une Grandeur, une Éminence, une Altesse et deux ou trois Sires intronisés, épris de l'indépendante fille , avaient daigné se mettre, eux et leurs richesses, à ses genoux. Elle éconduisit ce bataillon sacré d'adorateurs en alléguant qu'elle n'avait absolument rien à leur vendre. Ils. insistèrent de toutes les façons. Son dernier mot fut celui-ci : « Quoique très pauvre, je me don-
nerai gratis tout entière, avec ce que l'on trouve en moi d'auguste et de divin, à celui d'entre vous qui m'aimera assez pour tenir compagnie un petit quart d'heure à mon minet. » Inutile d'affirmer que, à partir de ce moment-là, les nobles soupirants, muguets et roquentins, s'évanouirent ; ils courent encore. Entre tant de princes, il ne se trouva point un seul homme : et la vestale resta pure.
... On la regardait passionnément, tandis que son terrible amant, éperdu, la couvrait de caresses, et certes, on était obligé de convenir qu'il n'était au monde aucune vertu si bien gardée et si bien léchée.
— Yago ! susurrait-elle, ainsi qu'on dit Azor à son chien, Arthur à son chat ; et lui, mignard et lascif, entr'ouvrant et refermant tour à tour son œil rétractile, lui, le traître bien nommé, se mourait délicieusement aux pieds de la vierge langoureuse qui le traitait comme un simple angora...
« Joli, très joli ! »
Fort émerveillé, le public applaudissait à tout rompre et pâmait d'aise. Ah ! c'est que vraiment ils étaient, l'animal et la femme, aussi ravissants l'un que l'autre ! Il semblait, lui, si soumis, elle, si paisible, que l'on oubliait presque d'avoir peur. Et cependant!... Il avait, ce roibarbare, dévoré déjà certains de ses éducateurs,
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un à Lisbonne et deux autres à Bruxelles ; en un clin d'oeil, ils avaient péri déchirés, broyés, hachés menu par sa griffe et ses crocs. Si, depuis lors, il s'était amadoué, rien ne prouvait qu'il ne pût faire encore quelque mauvais coup. Un sournois de cet acabit est toujours à craindre : et la mignonne ne se défiait peut-être pas assez de lui ? Bah ! bah ! ce jésuite quadrupède trouvait la mariée trop accomplie pour songer un seul instant à la défigurer...
« Ah ! diable... ! »
Un rugissement soudain venait d'apprendre à tous les spectateurs que « Rominagrobis » avait toujours ongles et dents, et n'était pas de carton, ainsi que certains Saint-Thomas feignaient de le croire. Agacé maintenant, il ne faisait plus patte de velours.
Sa maîtresse s'éventait.
— Allons, dit-elle, saute, va !
Trois fois on le vit s'asseoir sur ses jarrets, agiter convulsivement sa queue, lécher en grognant ses babines frissonnantes...., et trois fois aussi, s'étant vainement enlevé, retomber à terre, inoffensif et rampant. Il se pouvait que ce ne fût là qu'un jeu, mais quel jeu scabreux ! Une touche un peu trop expressive du perfide, et c'en était fait de l'exquise et frêle créature qui le gouvernait. En une minute on passa par mille alternatives de crainte et de plaisir;
enfin on se rassura : « l'autre » ronronnait de nouveau. Comme pour demander pardon de son accès de colère, il s'allongea sur le dos , émoussa doucement ses ongles , sourit des lèvres et des yeux, et se fit petit, tout petit. Il avait, ma foi, l'air d'un pauvre agneau. Les pieds, les mains, tous les membres, le corps, la tête de sa Vénus, sa Vénus tout entière lui roula lentement entre les dents, entre les griffes. On était charmé non moins qu'ému. Quelle puissance magnétique avait donc cette enfant ? Avant elle on avait vu bien des montreurs, oui, mais quelle différence !... Ils paraissaient, ils étaient, eux, aussi fougueux et plus sauvages que les sujets de leurs ménageries ; elle, au contraire, avait une douceur d'ange, et de là provenait sa force irrésistible, à telles enseignes que lui, loin de se courber devant elle avec terreur ainsi que font ordinairement les bêtes fauves subjuguées par ces hommes brutaux, l'embrassait avec on ne sait quelle infinie tendresse. On eût dit une étreinte amoureuse et, dame ! n'y avait-il pas réellement de l'amour entre eux deux?... Après tout, et c'était le cas, un mâle s'entend toujours avec une femelle et cette dernière domine le plus souvent ! A ce propos un célèbre mystique, après avoir beaucoup glosé sur Y éternel féminin , avait hautement avoué que, pour sa part, il ne pouvait
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s'expliquer autrement que par la différence des sexes l'empire absolu de la tigresse sur son cavalier et la complète servilité de celui-ci. Quelques esprits moutonniers ou paradoxaux admirent cette hypothèse et la prônèrent aussitôt à bouche et plume que veux-tu. Le bon public laissa ratiociner ces docteurs et pensa : « Qui sait! eh!... peut-être! il y a des choses si cocasses ! » En définitive, et quoi qu'il en fût, l'étrange galant avait de violents emportements qui se produisaient tout à coup, par crise. Et voici qu'il fit un esclandre... ah! cette fois, par exemple ! il s'était exprimé de façon à donner froid aux cheveux à ces placides sceptiques qui ne s'émeuvent de rien, n'appréhendant jamais, en quelque conjoncture que ce soit, qu'il y ait le moindre danger... pour autrui.
— Vite ! commanda la magicienne ; le feu ! Tout le monde, alors, s'interrogea du regard...
— Dépêchez-vous; vite, vite! répéta-t-elle impatiente.
On lui coula par une trappe un brasero rempli de charbons ardents.
Elle y jeta son épi de blé qui fut aussitôt consumé, puis elle y prit une tige de métal incandescente.
Hé là! bon Dieu! l'extravagante, à quoi songeait-elle et que préméditait-elle donc? Ce feu, cette arme enflammée, oh ! cela, c'était de
l'inédit, de l'inouï, de l'imprévu. Le rageur tournait et virait en égratignant les planches : ses reins avaient des ondulations serpentines ; ses yeux, hypocrites et clignotants, lançaient des rayons auprès de qui pâlissait la braise du brasier ; il semblait qu'il eût soif de sang, faim de chair fraîche, et c'est ce moment que la friponne choisissait pour le braver avec la flamme et le fer ! Était-elle devenue idiote ou toquée ? Oh ! Point. Imperturbable et toujours souriante, elle précipita l'aiguille rougie à blanc qu'elle tenait à deux mains vers les prunelles offusquées de son vis-à-vis.
— Avance !
Il obéit.
— Encore !
Il s'approcha d'elle davantage.
— Encore, encore... encore !
Il avait la verge métallique au ras du museau. Tout à coup il se rejeta brusquement en arrière et s'accrocha, pantelant et grommelant, aux lourds barreaux de la cage qui gémirent, tourmentés. « Assez ! » s'écria-t-on sur tous les gradins; « assez! » Impertinente, la coquette répondit à cette injonction par un rapide moulinet et la plus moqueuse des mines qui signifiaient évidemment : « Êtes-vous sots ! » On devina, l'on conçut enfin toute son intention. « A vos ordres, demandait-elle avec ses grands