‹ Les va-nu-piedsChapitre 7 sur 14 · LES A UR Y EXT Y S · texte numérisé non relu

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guait, çà et là, quelques lueurs errantes qui disparaissaient une à une. « On se couche à Xala, chez les Cassan ; on éteint les feux au castel de Mountagny ; les lumières persistent à Saint-Azou », disait l'aîné, toujours mélancolique, et tantôt son bras indicateur remontait vers l'un des monts environnants et tantôt s'abaissait vers les vallées invisibles dans l'ombre, au pied desquelles bruissaient entre les berges de leurs lits les eaux lentes des rus. Enfin, après avoir songé pendant quelques minutes en silence, on se dérida, puis l'on causa des derniers gains obtenus, de la dernière moisson et des futurs travaux agricoles...

— Et combien à présent as-tu de paires de bœufs ? demanda l'abbé, qui, tout souriant, tendait l'oreille afin de mieux saisir la réponse du contadin.

Auryentys d'Auryentys , son interlocuteur l'avait bien prévu! se rengorgea comme un paon et, les poings sur la hanche, répondit en se dandinant :

— Trois, et crânes ! sans pareilles ! une de Gascogne et deux du Périgord.

— Une pour chacun de nous, ça tombe à pic ; on pourrait s'amuser un peu demain matin ; eh ! eh ! mon besson, ça te va-t-il ? Rabat-joie ! Eh, taciturne !

Le troupier, que ses préoccupations absorbaient tout entier, releva le bec :

— Qu'y a-t-il, toi ?

Jean-Baptiste, aux anges, se prit à fredonner et renouvela sa proposition.

— Oui, parbleu ! dit alors François, j'en suis ! au premier chant de la calandre, on vous sonnera la diane et nous partirons tous ensemble à la pointe de l'aube.

— En ce cas, observa l'ecclésiastique en humant une pincée de tabac, il convient de tâter du dodo.

— Bon ! conclut Paschal, c'est fort juste, cela ; mauvaise est la besogne de quiconque a mal ou pas assez dormi ; toi, la blonde, apporte de la lumière !

— Oui, de suite...

Et la diligente fermière, occupée à ranger dans l'intérieur du logis la vaisselle déjà lavée, apparut un moment après sur le pas de sa porte avec trois antiques chandeliers de cuivre à la main.

— Allume, allume les chandelles, ma mie, éclaire-nous.

Elle obéit et l'on se sépara.

Les jumeaux allèrent s'étendre au premier étage : l'un dans la « loge » des anciens, décédés, l'autre dans la chambre neuve. Et les époux couchèrent ainsi qu'à l'ordinaire au rez-

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de-chaussée, en un vénérable lit à quenouilles et à baldaquin, où leur nichée sommeillait déjà. Quant aux suivants à quatre pattes des trois frères, ils s'accroupirent au dehors sur la dure, et la case fut par eux bien gardée...

« On était dans la saison des semences et des grands labours. »

Entre les deux Angélus , le lendemain matin, un joyeux et clair soleil étincelait sur les coteaux et les vaux en tous sens sillonnés par la charrue, et tous les échos de la cam pagne redisaient depuis plusieurs heures déjà les cris sonores et traînants des bouviers. « Ah! Laouret ! ah ! Caoubet ! » Et partout, au vallon et sur la colline, les animaux de trait excités à bien faire s'efforçaient au travail en bandant leur musculature, et la charrue progressait très lentement et très péniblement à travers un sol rouge et gras, embarrassé de mauvaises herbes parasites dont à tout instant on entendait craquer les fibres. « Ah ! Maourel ! ah! Casta! » Puis des mottes énormes se déversaient sourdement dans les sillons, coupées par les coutres, rejetées par les socs de la lourde charrue, et, docile à l'impulsion irrésistible des grands bœufs, l'araire éventrait friches et iachères et traçait droit comme un I.

« Maïssan bion! puto de bacco ! »

De toutes parts, semblable concert.

Tous les cultivateurs jouaient du même instrument et gourmandaient à qui mieux mieux le rouge et la blanche.

« Anen ! Anen ! isso ! »

L'argile cédait à l'effort opiniâtre des bêtes à cornes et s'ouvrait jusqu'au cœur.

Raboteuse et glaiseuse au bas des rampes boisées de Saint-Carnus , une chanvrière, la plus fertile, sans contredit, des pièces riveraines du Lemboux, était aux trois quarts défoncée. A coup sûr, la rude besogne avait dû être entamée au chant matineux de l'alouette et poursuivie sans interruption, car les guérets fumaient encore et luisaient du passage du fer. Ordinairement, c'était très connu de tous dans la contrée, le propriétaire du champ n'employait personne à la culture de son domaine, ayant accoutumé de mettre en pratique ce dicton du pays : « Si tu veux être proprement servi , soigne ton bien toi-même , paysan. » Aussi les laborieux d'alentour étaient-ils étonnés de lui voir, ce jour-là, deux solides et vaillants auxiliaires qui, ma foi, rayaient tout aussi droit et non moins profond que « le compère » lui-même, en tous lieux et paroisses circonvoisins réputé pour un délicat sans rival et le premier des premiers.

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Ils étaient trois à retourner l'humus, et comme eux fort active, une tâcheronne cheminait sur leurs traces , tantôt suivant celui-ci, tantôt celui-là, se multipliant et se tuant à la peine, afin de ne pas laisser une seule ligne sans semence, un seul pouce de terre improductif. Habillée de blanc, en jupes courtes et pieds nus, elle avait en bandoulière le sac empli de chènevis, et ses mains infatigables y puisaient sans cesse, envoyant dans ou contre le vent le grain, qui retombait autour d'elle ainsi qu'une pluie et juste dans le sillon qu'elle avait visé. Si quelque vol d'oiseaux ravageurs ou de pigeons s'abattait dans les arées, aussitôt elle appelait le labri, qui se précipitait sur eux en aboyant, tant bien que mal secondé par deux de ses congénères encore novices, on le voyait, et peu nés d'ailleurs pour le métier qu'ils faisaient là.

« Malo-dioux ! si ces chiens valaient ces hommes, s'écriaient les gens de la plaine et de la montagne en désignant ceux qui travaillaient au bord de l'eau, notre roi serait le bien épaulé !... »

Le soleil montait et devenait de plus en plus chaud. Il était neuf heures. Soudain le maître, ayant lentement interrogé le ciel, poussa son attelage sous une épaisse châtaigneraie, et là, piquant son aiguillon dans la broussaille, entre

les mufles et vis-à-vis des cornes des bœufs, qui chancelaient , essoufflés , sur leurs jambes torses, il essuya son front ruisselant et cria:

— Bessous ! ohé , par ici ! mon damoiseau traverse la ravine; il arrive avec la pitance. Approchez, donc, coquins de mon cœur, il fait faim et soif!

A cet appel, les deux autres laboureurs et la semeuse avec eux se dirigèrent droit aux châtaigniers, qu'ils atteignirent en même temps que le bambin, vraiment adorable, qui portait entre ses bras sa sœur la pouponne et des vivres dans un linge.

— Oui, dit l'un des interpellés, tout en nage aussi, lui, récitons vite un bénédicité, car il me tarde bien, camarades, d'avaler un chanteau.

— Moi de même, ajouta l'autre en soufflant comme un tuyau de forge ; on est rouillé ! jadis, sacrebleu ! je piochais de l'aurore à la lune, sans m'arroser une seule fois la dalle du cou...

Le chef eut un rire délicieux en remarquant qu'ils étaient accoutrés comme lui d'une grossière et longue chemise roussâtre, d'un pantalon de toile écrue et d'un chapeau de paille bas et rond aussi grand qu'une roue de charrette.

— Eh bien, reprit-il en dépliant la serviette que le garçonnet avait déposée sous une touffe

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de fleurs ; assistez-moi donc et contemplez ce que nous sert mon Jacou ; voici de l'oignon, des fouaces, une miche, et voilà la bouteille de piquette; allongez -vous à l'ombre et régalezvous, brigands.

Invités de la sorte, ils s'assirent sur l'herbe fraîche, auprès des vivres et, tandis que leur chère alliée offrait le sein à sa dernière née, ils oignirent d'huile chacun d'eux un gros grignon et le dévorèrent à belles dents.

— Avance, Beatus !

— Ici, César !

— Hep ! Pastour !

Aussitôt les trois jappeurs, désormais excellents amis et compagnons, s'approchèrent ensemble, agitant leurs babines et leurs queues, et le festin continua.

Tout en savourant le bon pain bis si tendre tout parfumé de sel et d'ail , les deux acolytes se débarrassèrent de leurs vastes chapeaux de ■paille de riz, et les bouviers des environs auraient pu voir alors la large tonsure qui couronnait le crâne de l'un ainsi que les moustaches et la royale superbes dont était orné le visage de l'autre.

— Il est de fait, observa l'aîné, que vous êtes curieux, arrangés ainsi.

— Bah ! répondit l'un des cadets, à la guerre comme à la guerre !

— Et vive la paix! ajouta son sosie, non sans malice.

Aussitôt l'autre se rembrunit.

— Ta, ta, ta ! reprit le premier, laisse-là tes mauvaises idées, grognard; encore un peu, tu seras remis à la retraite et pensionné ; tu viendras ici jouir de ta pension.

— Oui, certes, soupira le second, oh, oui! si l'antique capucin d'en haut y consent !

— Il y consentira ! je te le garantis ! affirma le troisième tout joyeux, et voici ce que j'espère : on me réformera sans doute aussi , moi , l'un de ces quatre matins, et je m'installerai sans tambour ni trompette à Saint-Carnus de l'Ursinade, où, de cette façon, nous vivrons en repos jusqu'à la fin tous les trois, avec la maman, les petits, nos bœufs, nos ânes, nos chiens, nos poules, et toutes nos bêtes... A boire, donc,

t choquons le verre en attendant cet heureux our!

Ils trinquèrent.

Après avoir bien bu, bien mangé, caqueté non moins, ils fainéantèrent quelque peu, tout en regardant en silence leurs grands bœufs

oux et blancs qui, les flancs apaisés et le poil lisse et sec, ruminaient tranquilles et doux sous

es vieux arbres dont la ramure les protégeait du soleil.

— Houp ! allons ! à la charrue ! ordonna tout

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à coup le patron ; à l'ouvrage, lambin?, si nous voulons avoir achevé notre besogne sur le coup de midi !

Les jumeaux se levèrent. A ce moment un facteur rural , qui passait rapidement entre deux rangées de houx, au long d'un sentier bordant la chanvrière, vit le bordier et le salua.

— Bonjour, l'ami, répondit celui-ci ; mais où vas-tu donc ainsi si vite ?

— Au château, porter les gazettes de la capitale.

— Est-ce qu'il y aurait du nouveau sur les rives de la Seine ?

— Assurément.

— Hein ?

— Oui, viedaze, oui !

— Bah ?

— Si, si.

— Du sérieux?

— En effet.

— Ho ! tu railles ?

— Excusez-moi ; tous les papiers en font mention, et c'est ainsi.

— Quoi donc?

— On raconte qu'à Paris le peuple et le gouvernement ne sont pas d'accord et qu'ils se tirent des coups de fusil.

Les Auryentys, interdits, s'interrogèrent du

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regard, tandis que le passant s'éloignait à grands pas du côté du château de Mountagny, dont les blanches et hautes tourelles, armées de paratonnerres, surplombaient la montagne et trouaient les nues pleines de lumière et de feu.

— Je suis, moi, pour celui qui paye la taille, dit enfin Paschal qui frappait des pieds la terre, tout pensif.

— Et moi, s'écria François d'une voix sombre et sourde, je suis pour celui qui dit : Assez de farceurs et de tapageurs, plus de rois et vive la liberté !

— • Domine, sahum ac gallicum topuhtm nostrum...

— Amen ! répondit machinalement la simple chrétieane au latin du curé.

Jean-Baptiste prit alors les mains de ses frères entre les siennes et dit :

— Ecoutez, amis, puisque nous nous entendons si bien, tous les trois, prions Dieu pour les nôtres !

Ils prièrent debout...

Ensuite, après avoir prié, graves et recueillis, ils se remirent à la charrue, piquèrent leurs bœufs, et pendant que leurs chiens, le barbet, le braque et le griffon, surveillaient les sillons que la Jeanne-Marie, suivie de ses deux enfants, l'un portant l'autre, ensemençait pas à

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pas, ils labourèrent à nouveau cette terre ma ternelle et sacrée qui les avait nourris , sur laquelle ils étaient nés, et que, fils reconnaissants et religieux, ils aimaient tous les trois, le soldat, le prêtre et le paysan, autant l'un que l'autre, avec toute leur âme et du plus profond du cœur.

Fontainebleau, juin 1869

Éral le Dompteur

Eral le Dompteur

LLE faisait fureur, oui-dà ! Tout Paris était allé la voir et l'applaudir. On s'occupait d'elle à la cour comme à la ville, on y pensait aux Tuileries , au Jockey-Club , aux guinguettes Saint-Antoine, au quartier Latin, à Mouffetard, aux Halles, à la Bourse, au Cercle, au Bois, à Breda-Street ; on en parlait ici, là, partout. Tous les hommes, ceux de boulevard et ceux de faubourg, en raffolaient tout autant : il est certain qu'elle n'avait pas plus d'yeux pour le bon bougre en blouse que pour le petit crevé en veston ; toutes les femmes, celles de plaisir et celles de devoir, la portaient également aux nues : il est vrai qu'elle évitait la cocotte décolletée jusqu'au poitrail non moins

que la sainte-nitouche boutonnée jusqu'au cou. Qui, quoi donc aimait-elle un peu, cette charmeuse sans rivales ? Ses bêtes féroces ; ses bêtes, et voilà tout. Il faut convenir que, le lui rendant bien, elles avaient fondé sa gloire. En effet, impossible de se la représenter autrement qu'en plein cirque, assise indolente au milieu de ses lions échevelés, ou fière et debout, ordonnant à son tigre royal. Les trente-six trompettes de la Renommée, y compris le fifre du Figaro, l'avaient chantée ainsi. Bien des gens, à propos d'elle, s'étaient souvenus d'Omphale et de Circé. Le Ruggieri de la Liberté lui tira quatre ou cinq feux d'artifice, qui ne ratèrent point, et le premier Jésuite de France et de Navarre, cardinal honoraire, fit éclore pour elle une fleur mystique destinée à prendre place dans le deuxième pot des Odeurs de Paris. Enfin un Adrien quelconque la trahit, un beau matin, en ces termes :

« Harry Lewis Koldrige, le subtil reporter de Londres, en l'honneur de qui le banquet, tant annoncé, de l'hôtel Continental aura lieu demain, nous a prouvé hier que la séduisante, l'incomparable, la divine enchanteresse, dont Paris entier est féru depuis deux mois, et qui mériterait d'être couronnée rosière à la prochaine fête de Nanterre, est née aux Grandes- Indes, en 1S48, et qu'elle n'est autre que la fille

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naturelle de lord Gourdigan, le fameux amateur de boxe, mort l'année dernière à Richmond, en Virginie (États-Unis d'Amérique), à la suite d'un combat pendant lequel il avait assommé trois nègres gigantesques qui s'étaient permis de le défier en public. »

Cinq ou six jours après cette mirobolante indiscrétion parisienne, qui fut lue et relue et commentée, apparut sur tous les murs de la capitale une rutilante affiche écarlate avec ces mots en grosses lettres mi-parties de noir et de blanc :

Aujourd'hui Dimanche S mai

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