‹ Les vacancesChapitre 1 sur 28 · ARRIVEE · texte numérisé non relu

ARRIVEE

OLit était en Tair au château de Fleurville. Camille et Madeleine de Fleurville , Marguerite de Rosbourg et Sophie Fichini. leurs amies, allaient et venaient, montaient et descendaient l'escalier, couraient dans les corridors , sautaient, riaient, criaient, se poussaient. Les deux mamans, Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg, souriaient à cette agitation, qu'elles ne

partageaient pas, mais qu'elles ne cherchaient pas à calmer; elles étaient assises clans un salon qui donnait sur le chemin d'arrivée. De minute en minute, une des petites filles passait la tête à la porte et demandait :

(c Eh bien, arrivent-ils?

— Pas encore, chère petite, répondait une des mamans.

— Ah! tant mieux, nous n'avons pas encore fini. »

Et elle repartait comme une flèche.

(c Mes amies, ils n'arrivent pas encore; nous avons le temps de tout finir.

Tant mieux ! Sophie, va vite au potager demander des fleurs

SOPHIE

Quelles fleurs faut-il demander?

MADELEINE

Des dahlias et du réséda : ce sera facile à arranger, et l'odeur en sera agréable et pas trop forte.

MARGUERITE

Et moi, Camille, que dois-je faire?

CAMILLE

Toi, cours avec Madeleine chercher de la mousse pour cacher les queues des fleurs. Moi je vais laver les vases à la cuisine, et j'y mettrai de l'eau. »

Sophie courut au potager et rapporta un grand panier rempli de J3eaux dahlias et de réséda qui embaumait.

Marguerite et Madeleine ramenèrent une brouette de mousse.

Camille apporta quatre vases bien lavés, bien essuyés et pleins d'eau.

Les quatre petites se mirent à l'ouvrage avec une telle activité, qu'un quart d'heure après, les vases étaient pleins de fleurs gracieusement arrangées ; les dahlias étaient entremêlés de branches de réséda. Elles en portèrent deux dans la chambre destinée à leurs cousins Léon et Jean de Rugès, et deux dans la chambre du petit cousin Jacques de Traypi.

CAMILLE, regardant de tous côtés.

Je crois que tout est fini maintenant; je ne vois plus rien à faire.

MADELEINE

Jacques sera enchanté de sa chambre ; elle est charmante !

SOPHIE

La collection d'images que nous avons mise sur la table va l'amuser beaucoup.

MARGUERITE

Je vais voir s'ils arrivent!

CAMILLE

Oui, va, nous te suivons. »

Marguerite partit en courant, et, avant que ses

amies eussent pu la rejoindre, elle reparut haletante et criant :

(c Les voilà ! les voilà ! les voitures ont passé la barrière, et elles entrent dans le bois. »

Camille, Madeleine et Sophie se précipitèrent vers le perron, où elles trouvèrent leurs mamans : elles auraient bien voulu courir au-devant de leurs cousins, mais les mamans les en empêchèrent.

Quelques instants après, les voitures s'arrêtaient devant le perron aux cris de joie des enfants. M. et Mme de Rugès et leurs deux fils, Léon et Jean, descendirent de la première. M. et Mme de Traypi et leur petit Jacques descendirent de la seconde. Pendant quelques instants ce fut un tumulte, un bruit, des exclamations à étourdir.

Léon était un beau et grand garçon blond, un peu moqueur, un peu rageur, un peu indolent et faible, mais bon garçon au fond; il avait treize ans.

Jean était âgé de douze ans; il avait de grands yeux noirs pleins de feu et de douceur; il avait du courage et de la résolution; il était bon, complaisant et affectueux.

Jacques était un charmant enfant de sept ans, il avait les cheveux châtains et bouclés, les yeux pétillants d'esprit et de malice, les yeux roses, l'air décidé, le cœur excellent, le caractère vif, mais jamais d'humeur* ni de rancune.

CAMILLE

Comme tu es grandi, Léon!

LÉON

Comme tu es embellie, Camille!

MADELEINE

Jean a Fair d'un petit homme maintenant.

JEAN

Un vrai homme, tu veux dire, comme toi tu as l'air d'une vraie demoiselle.

MARGUERITE

Mon cher petit Jacques, que je suis contente de te revoir ! comme nous allons jouer !

JACQUES

Oh oui ! nous ferons beaucoup de bêtises, comme il y a deu\ ans !

MARGUERITE

. Te rappelles-tu les papillons que nous attrapions?

JACQUES

Et tous ceux que nous manquions?

MARGUERITE

Et ce pauvre crapaud que nous avons mis sur une fourmilière?

JACQUES

Et ce petit oiseau que je t'avais déniché, et qui est mort parce que je l'avais trop serré dans mes mains?

« Oh ! que nous allons nous amuser ! » s'écrièrent-ils ensemble en s'embrassantpour la vingtième fois.

Sophie seule restait à l'écart ; on l'avait embrassée en descendant de voiture ; mais elle sentait

que, ne faisant pas partie de la famille, n'ayant été admise à Fleurville que par suite de l'abandon de sa belle-mère, elle ne devait pas se mêler indiscrètement à la joie générale. Jean s'aperçut le premier de l'isolement de la pauvre Sophie, et, s'approchant d'elle, il lui prit les mains en lui disant avec affection :

(.< Ma chère Sophie, je me suis toujours souvenu de ta complaisance pour moi lors de mon dernier séjour à Fleurville; j'étais alors un petit garçon; maintenant que je suis plus grand, c'est moi qui te rendrai des services à mon tour.

SOPHIE

Merci de ta bonté, mon bon Jean ! merci de ton souvenir et de ton amitié pour la pauvre orpheline.

CAMILLE

Sophie, chère Sophie, tu sais bien que nous sommes tes sœurs, que maman est ta mère ! pourquoi nous affliges-tu en t'attristant toi-même?

SOPHIE

Pardon, bonne Camille; oui, j'ai tort! j'ai réellement trouvé ici une mère et des sœurs.

— Et des frères, s'écrièrent ensemble Léon, Jean et Jacques.

— Merci, mes chers frères, dit Sophie en souriant. J'ai une famille dont je suis fière.

— Et heureuse, n'est-ce pas? dit tout bas Marguerite d'un ton caressant et en l'embrassant.

— Chère Marguerite ! répondit Sophie en lui rendant son baiser.

— Mes enfants, mes enfants! descendez vite ; venez goûter », dit Mme de Flenrville qui était restée en bas avec ses sœurs et ses beaux-frères.

Les enfants ne se firent point répéter une si agréable invitation; ils descendirent en courant et se trouvèrent dans la salle à manger, autour d'une table couverte de fruits et de gâteaux.

ît^SJ

Il lui prit les mains avec affection.

Tout en mangeant, ils formaient des projets pour le lendemain.

Léon arrangeait une partie dépêche , Jean arrangeait des lectures à haute voix. Jacques dérangeait tout; il voulait passer toute la journée avec Marguerite pour attraper des papillons et les piquer dans ses boîtes, pour dénicher des oiseaux, pour jouer aux billes, pour regarder et copier les images. Il voulait avoir Marguerite le matin, l'après-midi, le soir. Elle demandait qu'il lui laissât la matinée jusqu'au déjeuner pour travailler.

JACQUES

Impossible ! c'est le meilleur temps pour attraper les papillons.

MARGUERITE

Eh bien alors, laisse-moi travailler crune heure à trois.

JACQUES

Encore plus impossible : c'est justement le temps qu'il nous faudra pour arranger nos papillons, étendre leurs ailes, les piquer sur les planches de liège.

MARGUERITE

Comment, les piquer ! Pauvres bêtes ! Je ne veux pas les faire souffrir et mourir si cruellement.

Ils nii souffriront pas du tout; je leur serre la poitrine pour les étouffer avant de les piquer ; ils meurent tout de suite.

MARGUERITE

Tu es sûr qu'ils meurent, qu'ils ne souffrent plus?

JACQUES

Très sûr, puisqu'ils ne bougent plus.

MARGUERITE

Mais, Jacques, tu n'as pas besoin de moi pour arranger tes papillons?

JACQUES

Oh! ma petite Marguerite, tu es si bonne, je t'aime tant! je m'amuse tant avec toi et je m'ennuie tant tout seul !

LÉON

Et pourquoi veux-tu avoir Marguerite pour toi

tout seul? Nous voulons aussi l'avoir; quand nous pécherons, elle viendra avec nous.

JACQUES

Vous êtes déjà cinq ! Laissez-moi ma chère Marguerite pour m'aider à arranger mes papillons....

MARGUERITE

Ecoute, Jacques. Je t'aiderai pendant une heure; ensuite nous irons pêcher avec Léon. »

Jacques grogna un peu. Léon et Jean se moquèrent de lui. Camille et Madeleine l'embrassèrent et lui firent comprendre qu'il ne fallait pas être égoïste, qu'il fallait être bon camarade et sacrifier quelquefois son plaisir à celui des autres. Jacques avoua qu'il avait tort, et il promit de faire tout ce que voudrait sa petite amie Marguerite.

Le goûter était fini; les enfants demandèrent la permission d'aller se promener et partirent en courant à qui arriverait le plus vite au jardin de Camille et de Madeleine. Ils le trouvèrent plein de fleurs, très bien bêché et bien cultivé.

JEAN

Il vous manque une petite cabane pour mettre vos outils, et une autre pour vous mettre à l'abri de la pluie, du soleil et du vent.

CAMILLE

C'est vrai, mais nous n'avons jamais pu réussir à en faire une ; nous ne sommes pas assez fortes.

LÉON

Eh bien, pendant que nous sommes ici, Jean et moi nous bâtirons pne maison.

JACQUES

Et moi aussi j'en bâtirai une pour Marguerite et pour moi.

LÉON, riant.

Ha ! ha ! ha ! Voilà un fameux ouvrier ! Est-ce que tu sauras comment t'y prendre?

Oui, je le saurai, et je la ferai.

MADELEINE

Nous t'aiderons, mon petit Jacques, et je suis bien sûre que Léon et Jean t'aideront aussi.

JACQUES

Je veux bien que tu m'aides, toi, Madeleine, et Camille aussi, et Sophie aussi; mais je ne veux pas de Léon, il est trop moqueur.

JEAN, riant.

Et moi, Jacques, Ta Grandeur voudra-t-elle accepter mon aide?

JACQUES, fâché.

Non, monsieur, je ne veux pas de toi non plus; je veux te montrer que Ma Grandeur est bien assez puissante pour se passer de toi.

SOPHIE

Mais comment feras-tu, mon pauvre Jacques, pour atteindre au haut d'une maison assez grande pour nous tenir tous?

JACQUES

Vous verrez, vous verrez; laissez-moi faire: j'ai mon idée. »

Et il dit quelques mots à l'oreille de Marguerite, qui se mit à rire et lui répondit bas aussi :

(( Très bien, très bien, ne leur dis rien jusqu'à ce que ce soit fini. »

Les enfants continuèrent leur promenade; on mena les cousins au potager, où ils passèrent en revue tous les fruits, mais sans y toucher, j)uis à la ferme, où ils visitèrent la vacherie, la bergerie, le poulailler, la laiterie; ils étaient tous heureux; ils riaient, ils couraient, grimpant sur des arbres, sautant des fossés, cuej?!ant des fleurs pour en faire des bouquets qu'ils offraient à leurs cousines et à leurs amies. Jacques donnait les siens à Marguerite. Ceux de Jean étaient pour Madeleine et Sophie; Léon réservait les siens à Camille. Ils ne rentrèrent que pour diner. La promenade leur avait donné bon appétit; ils mangèrent à effrayer leurs parents. Le diner fut très gai. Aucun d'eux n'avait peur de ses parents: pères, mères, enfants riaient et causaient gaiement. Après le diner on fit tous ensemble une promenade dans les champs, et l'on rapporta une quantité de bluets; le reste de la soirée se passa à faire des couronnes pour les demoiselles; Léon, Jean, Jacques aidaient; ils coupaient les queues trop longues, préparaient le fil, cherchaient les plus beaux bluets. Enfin arriva l'heure du coucher des plus jeunes. Sophie, Mar-

guérite et Jacques, puis des plus grands, et enfin l'heure du repos pour les parents. Le lendemain on devait commencer les cabanes, attraper des papillons, pêcher à la pièce d'eau, lire, travailler, se promener; il y avait de l'occupation pour vingtquatre heures au moins.

ÏI

Les enfants étaient en vacances, et tous avaient congé; les papas et les mamans avaient déclaré que, pendant six semaines, chacun ferait ce qu'il voudrait du matin au soir, sauf deux heures réservées au travail.

Le lendemain de l'arrivée des cousins, on s'éveilla de grand matin.

Marguerite sortit sa tête de dessous sa couverture et appela Sophie, qui dormait profondément; Sophie se réveilla en sursaut et se frotta les yeux.

« Quoi? qu'est-ce? Faut-il partir? Attends, je viens. »

En disant ces mots, elle retomba endormie sur son oreiller.

Marguerite allait recommencer, lorsque la bonne, qui couchait près d'elle, lui dit :

« Taisez-vous donc, mademoiselle Marguerite;

laissez-nous dormir ; il n'est pas encore cinq heures ; c'est trop tôt pour se lever.

MARGUERITE

Dieu ! que la nuit est longue aujourd'hui ! quel ennui de dormir ! »

Et, tout en songeant aux cabanes et aux plaisirs de la journée, elle aussi se rendormit.

Camille et Madeleine, égaillées depuis longtemps, attendaient patiemment que la pendule sonnât sept heures et leur permît de se lever sans déranger leur bonne, #lisa, qui, n'ayant pas de cabane à construire, dormait paisiblement.

Léon et Jean s'étaient éveillés et levés à six heures; ils finissaient leur toilette et leur prière lorsque leurs cousines se levaient.

Jacques avait eu, avant de se coucher, une conversation à voix basse avec son père et Marguerite ; on les voyait causer avec animation ; on les entendait rire; de temps en temps Jacques sautait, battait des mains et embrassait son papa et Marguerite; mais ils ne voulurent dire à personne de quoi ils avaient parlé avec tant de chaleur et de gaieté. Le lendemain, quand Léon et Jean allèrent éveiller Jacques, ils trouvèrent la chambre vide.

JEAN

Comment! déjà sorti! A quelle heure s'est-il donc levé?

LÉON

Ecoute donc; un premier jour de vacances on

N'eut s'en donner des courses, des jeux, des promenades. Nous le retrouverons dans le jardin. En attendant mes cousines et nos amies, allons faire un tour à la ferme; nous déjeunerons avec du bon lait tout chaud et du pain bis. »

Jean approuva vivement ce projet; ils arrivèrent au m-oment où Ton finissait de traire les vaches.

La fermière, la mère Diart, les reçut avec empressement. Après les premières phrases de bonjour et de bienvenue, Léon demanda du lait et du pain bis.

La mère Diart s'empressa de les servir.

« Allons, la grosse, cria-t-elle à une lourde servante qui apportait deux seaux pleins de lait, donne du lait tout chaud à ces messieurs. Passele.... Plus vite donc! Est-elle pataude! Pardon,

messieurs, elle n'est pas prompte, vovez-vous

Pose tes seaux; j'aurai plus tôt fait que toi.... Cours chercher un pain dans la huche Voilà,

messieurs; à votre service tout ce qu'il vous plaira de demander. »

Léon et Jean remercièrent la fermière et se mirent à manger avec délices ce bon lait tout chaud et ce pain de ménage, à peine sorti du four et tiède encore.

« Assez, assez, Jean, dit Léon. Si nous nous étouffons, nous ne serons plus bon à rien. N'oublie pas que nous avons nos cabanes à commencer. Nous aurons fini les nôtres avant que ce petit vantard de Jacques ait pu seulement commencer la sienne.

JEAN

Hé, hé! Je ne dis pas cela, moi. Jacques est fort; il est très vif et intelligent ; il est résolu, et, quand il veut, il veut ferme.

LÉON

Laisse donc! ne vas-tu pas croire qu'il saura faire une maison à lui tout seul, aidé seulement par Sophie et Marguerite?

JEAN

Je n'en sais rien ; nous verrons.

LÉON

C'est tout vu d'avance, mon cher. 11 fera chou blanc.

Ou chou pommé. Tu verras, tu verras.

LÉOiN.

Ce que tu dis là est d'une niaiserie pommée.

Ha! ha! ha! Un petit gamin de sept ans architecte, maçon.

JEAN

C'est bon! tu riras après; en attendant, viens chercher nos cousines; il va être huit heures. »

Ils coururent à la maison, allèrent frapper à la porte de leurs cousines, qui les attendaient et qui leur ouvrirent avec empressement. Ils se demau-

u Donne du lait tout ciiauu a ces messieurs. » (P. 17.)

dèrent réciproquement des nouvelles de leur nuit, et descendirent pour courir à leur jardin et commencer leur cabane. En approchant, ils furent surpris d'entendre frapper comme si on clouait des planches.

CAMILLE

Qui est-ce qui peut cogner dans notre jardin?

MADELELNE.

C'est sans doute dans le bois.

Mais non; les coups semblent venir du jardin.

LÉON

Ah! voici Marguerite; elle nous dira ce que c'est. »

Au même instant, Marguerite cria très haut : <f Léon, Jean, bonjour; Sophie et Jacques sont avec moi.

— Ne crie donc pas si fort, dit Jean en souriant, nous ne sommes pas sourds. »

Marguerite courut à eux, les arrêta pour les embrasser tous, puis ils prirent le chemin qui menait au jardin, en tournant un peu court dans le bois.

Quelle ne fut pas leur surprise en voyant Jacques, le pauvre petit Jacques, armé d'un lourd maillet et clouant des planches aux piquets qui formaient les quatre coins de sa cabane. Sophie l'aidait en soutenant les planches.

Jacques avait très bien choisi l'emplacement de sa maisonnette ; il l'avait adossée à des noisetiers qui formaient un buisson très épais et qui l'abritaient d'un soleil trop ardent. Mais ce qui causa aux cousins une vive surprise, ce fut la promptitude du travail de Jacques et la force et l'adresse avec lesquelles il avait placé et enfoncé les gros piquets qui devaient recevoir les planches avec lesquelles il formait les murs. La porte et une fenêtre étaient déjà indiquées par des piquets pareils à ceux qui faisaient les coins de la maison.

lis s'étaient arrêtés tous quatre; leur étonnement se peignait si bien sur leurs figures que Jacques, Marguerite et Sophie ne purent s'empêcher de sourire, puis d'éclater de rire. Jacques jeta son maillet à terre pour rire plus à son aise.

Enfin Léon s'avança vers lui.

LÉON, avec humeur.

Pourquoi et de quoi ris-tu?

JACQUES

Je ris de vous tous et de vos airs étonnés.

JEAN

Mais, mon petit Jacques, comment as-tu pu Faire tout cela, et comment as-tu eu la force de porter ces lourds piquets et ces lourdes planches? JACQUES, avec malice.

Marguerite et Sophie m'ont aidé. »

Léon et Jean hochèrent la tête d'un air incrédule; ils tournèrent autour de la cabane, regardèrent partout d'un air méfiant, pendant que Camille et Madeleine s'extasiaient devant l'habileté de Jacques et admiraient la promptitude avec laquelle il avait travaillé.

CAMILLE

A quelle heure t'es-tu donc levé, mon petit Jacques?

JACQUES

A cinq heures, et à six j'étais ici avec mes piquets, mes planches et tous mes outils. Tenez, me , amis, prenez les outils maintenant : chacun son tour.

LÉON

Non, Jacques, continue; nous voudrions te voir travailler, pour prendre des leçons de ton grand £>énie. »

Jacques jeta à Marguerite et à Sophie un coup d'œil d'intelligence et répondit en riant :

« Mais nous travaillons depuis longtemps, et nous sommes fatigués. Nous allons à présent courir après les papillons.

LÉON, avec ironie.

Pour vous reposer sans doute?

MARGUERITE

Précisément, pour nous reposer les mains et l'esprit. );

Et ils partirent en riant et en sautant.

Léon les regarda s'éloigner et dit :

(f Ils ne ressemblent guère à des gens fatigués. »

Au même instant Camille et Madeleine se rapprochèrent avec inquiétude de Léon et de Jean.

CAMILLE

J'ai entendu les branches craquer dans le buisson.

MADELEINE

Et moi aussi; entendez-vous? On s'éloigne avec précaution. »

Pendant que Léon reculait en s'éloignant prudemment du buisson et des bois, Jean saisissait le maillet de Jacques et s'élançait devant ses cousines pour les protéger.

Ils écoutèrent quelques instants et n'entendirent plus rien. Léon alors dit d'un air mécontent :

(c Vous vous êtes trompées; il n'y a rien du tout. Laisse donc ce maillet, Jean ; tu prends un air matamore en pure perte ; il n'y a aucun ennemi pour se mesurer avec toi.

MADELEINE

Merci, Jean; s'il y avait eu du danger, tu nous aurais défendues bravement.

CAMILLE

Léon, pourquoi plaisantes-t'i du courage de Jean? Il pouvait y avoir du danger, car je suis sure d'avoir entendu marcher avec précaution dans le fourré, comme si on voulait se cacher.

LÉON, cVuri air moqueur.

Je préfère la prudence du serpent au courage du lion.

JEAN

11 est certain que c'est plus sur. »

Camille, qui pressentait une dispute, changea la conversation en parlant de leur cabane. Elle demanda qu'on choisit l'emplacement ; après bien des incertitudes, ils décidèrent qu'on la bâtirait en face de celle de Jacques. Ensuite ils allèrent chercher des pièces de bois et les planches nécessaires pour la construction. Ils firent leur choix dans un grand hangar où il y avait du bois de toute espèce. Ils chargèrent leurs planches et leurs piquets sur une petite charrette à leur usage ; Léon et Jean s'attelèrent au brancard, Camille et

Madeleine poussaient derrière, et ils partirent au trot, passant en triomphe devant Jacques, Marguerite et Sophie, qui couraient dans le pré après les papillons ; ceux-ci allèrent se ranger en ligne au coin du bois et leur présentèrent les armes avec leurs filets à papillons, tout en riant d'un air malicieux. Jean. Camille et Madeleine rirent aussi d'un air joyeux; Léon devint rouge et voulut s'arrêter; mais Jean tirait, Camille et Madeleine poussaient, et Léon dut marcher avec eux.

Bientôt après, la cloche du déjeuner se fit entendre ; les enfants laissèrent leur ouvrage et montèrent pour se laver les mains, donner un coup de peigne à leurs cheveux et un coup de brosse à leurs habits.

On se mit à table : M. de ïrajpi demanda des nouvelles des cabanes.

« Marchent-elles bien, vos constructions? Etesvous bien avancés, vous autres grands garçons? Quant à mon pauvre Jacquot, je présume qu'il en est encore au premier piquet. Hé, Léon? LÉON, d'un air de dépil.

Mais, non, mon oncle; nous ne sommes pas très avancés ; nous commençons seulement à placer les quatre piquets des coins.

M. DE TRAYPl.

Et Jacques, hé, oi^i en est-il?

LÉON, de même.

Je ne sais pas comment il a fait, mais il a déjà commencé comme nous.

MARGUERITE

Dis donc aussi qu'il est bien plus avancé que vous autres, grands et forts, puisqu'il cloue déjà les planches des murs.

M. DE TRAYPI

Ha! ha! Jacques n'est donc pas si mauvais ouvrier que tu craignais hier, Léon ? »

Léon ne répondit rien et rougit. Tout le monde se mit à rire; Jacques, qui était à côté de son père, lui prit la main et la baisa furtivement. On parla d'autres choses ; de bons gâteaux avec du chocolat mousseux mirent la joie dans tous les cœurs et dans tous les estomacs. Après le déjeuner, les enfants voulurent mener leurs parents dans leur jardin pour voir l'emplacement et le commencement des maisonnettes, mais les parents déclarèrent tous qu'ils ne les verraient que terminées; ils firent alors ensemble une petite promenade dans le bois, pendant laquelle Léon arrangea une partie de pèche.

« Jean et moi, dit-il, nous allons préparer les lignes et les hameçons; en attendant, allez, je vous prie, mes chères cousines, demander des vers au jardinier; vous les ferez mettre dans un petit pot pour qu'ils ne s'échappent pas. »

Camille et Madeleine coururent au jardin, où leurs cousins ne tardèrent pas à les rejoindre; en quelques minutes le jardinier leur remplit un petit pot avec des vers superbes, et ils allèrent à la pièce d'eau, où ils trouvèrent Jacques, Mar-

guérite et Sophie, qui avaient préparé un seau pour y mettre les poissons et du pain pour les attirer.

La pêche fut bonne ; vingt et un poissons passèrent de la pièce d'eau dans le seau qui était leur prison de passage ; ils ne devaient en sortir que pour périr par le fer et par le feu de la cuisine.

La pêche était déjà bien en train, et l'on ne s'était pas encore aperçu que Jacques s'était esquivé furtivement. Madeleine fut la première qui remarqua son absence, mais elle ajouta :

(c II est probablement rentré pour arranger ses papillons.

— Les papillons qu'il n'a pas pris », dit Marguerite en riant, à l'oreille de Sophie.

Sophie lui répondit par un signe d'intelligence et un sourire.

(( Qu'est-ce qu'il y a donc? dit Léon d'un air soupçonneux. Je ne sais pas ce qu'elles complotent, mais elles ont depuis ce matin, ainsi que Jacques, un air riant, mystérieux, narquois, qui n'annonce rien de bon.

MARGUERITE, riailt.

Pour vous ou pour nous?

LÉON

Pour tous ; car, si vous nous jouez des tours à Jean et à moi, nous vous en jouerons aussi.

JEAN

Oh! ne me craignez pas, mes chères amies;

jouez-moi tous les tours que vous voudrez, je ne vous les rendrai jamais.

MARGUERITE

Que tu es bon, toi, Jean ! dit Marguerite en allant à lui et lui serrant les mains. Ne crains rien, nous ne te jouerons jamais de méchants tours.

Et nous sommes bien sûres que vous nous permettrez des tours innocents.

JEAN, riant.

Ah! il y en a donc en train? Je m'en doutais. Je vous préviens que je ferai mon possible pour les déjouer.

MARGUERITE

Impossible, impossible; tu ne pourras jamais.

JEAN

C'est ce que nous verrons.

LÉON

Voilà près de deux heures que nous péchons, nous avons plus de vingt poissons ; je pense que c'est assez pour aujourd'hui. Qu'en dites-vous, mes cousines?

CAMILLE

Léon a raison; retournons à nos cabanes, qui ne sont pas trop avancées; tâchons de rattraper Jacques, qui est le plus petit et qui a bien plus travaillé que nous.

JEAN

C'est précisément ce que je ne peux comprendre, Sophie, toi qui travailles avec lui, dis-moi donc

comment il se lait que vous ayez fait l'ouvrage de deux liommes, tandis que nous avons à peine enfoncé les piquets de notre maison, SOPHIE, embarrassée.

Mais..., je ne sais,... je ne peux pas savoir. MARGUERITE, vivenient.

C'est tout bonnement parce que nous sommes très bons ouvriers, très actifs, que nous ne perdons pas une minute, que nous travaillons comme des nègres.

MADELEINE

Savez-vous, mes amis, ce que nous faisons, nous autres? Nous ne faisons rien et nous perdons notre temps. Je suis sûre que Jacques est à l'ouvrage pendant que nous nous demandons comment il a fait pour tant avancer.

— Allons voir, allons voir, s'écrièrent tous les enfants, à l'exception de Marguerite et de Sophie.

— Il faut d'abord ranger nos lignes et nos hameçons, dit Sophie en les retenant.

— Et porter nos poissons à la cuisine, dit Marguerite.

LÉON, çVun air moqueur et contrefaisant la voix de Marguerite.

Et puis les faire cuire nous-mêmes, pour donner à Jacques le temps de finir.

JEAN, riant.

Attendez, je vais voir où il est. »

Et il voulut partir en courant, mais Sophie et Marguerite se jetèrent sur lui pour l'arrêter. Jean

se débattait doucement en riant; Camille et Madeleine accoui'urent pour lui venir en aide. Marguerite se jeta à terre et saisit une des jambes de Jean,

« Arrête-le, arrête-le ; prends-lui l'autre jambe )), cria-t-elle à Sophie. Mais Camille et Madeleine se précipitèrent sur Sophie, qui riait si fort qu'elle n'eut pas la force de les repousser. Marguerite, tout en riant aussi, s'était accrochée aux pieds de Jean, qui, lui aussi, riait tellement qu'il tomba le nez sur l'herbe. Sa chute ne fit qu'augmenter la gaieté générale ; Jean riait aux éclats, étendu tout de son long sur l'herbe; Marguerite, tombée de son côté, riait le nez sur la semelle de Jean. Leur ridicule attitude faisait rire aux larmes Sophie, maintenue par Camille et Madeleine, qui se roulaient à force de rire. L'air grave de Léon redoubla leur gaieté. Il se tenait debout auprès des poissons et demandait de temps en temps d'un air mécontent :

« Aurez-vous bientôt fini? En avez-vous encore pour longtemps? »

Plus Léon prenait un air digne et fâché, plus les autres riaient. Leur gaieté se ralentit enfin; ils eurent la force de se relever et de suivre Léon, qui marchait gravement, accompagné d'éclats de rire et de gaies plaisanteries. Ils approchèrent ainsi du petit bois où l'on construisait les cabanes, et ils entendirent distinctement des coups de marteau si forts et si répétés qu'ils jugèrent impossible qu'ils fussent donnés par le petit Jacques.

« Pour le coup, dit Jean en s'échappant et en entrant dans le fourré , je saurai ce qu'il en est! »

Sophie et Marguerite s'élancèrent par le chemin qui tournait dans le bois en criant : « Jacques ! Jacques ! garde à toi ! » Léon courut de son côté et arriva le premier à l'emplacement des maisonnettes; il n 'y avait personne, mais par terre étaient deux forts maillets, des clous, des chevilles, des planches, etc.

« Personne, dit Léon ; c'est trop fort ; il faut les poursuivre. A moi, Jean, à moi! »

Et il se précipita à son tour dans le fourré. Au bout de quelques instants on entendit des cris partis du bois : « Le voilà! le voilà! il est pris! — Non, il s'échappe! — Attrape-le! à droite! à gauche! »

Sophie, Marguerite, Camille, Madeleine, écoutaient avec anxiété, tout en riant encore. Elles virent Jean sortir du bois, échevelé, les habits en désordre. Au même instant, Léon en sortit dans le même état, demandant à Jean avec empressement :

« L'as-tu vu? Où est-il? Gomment l'as-tu laissé aller?

— Je l'ai entendu courir dans le bois, répondit Jean, mais, de même que toi, je n'ai pu le saisir ni même l'apercevoir. »

Pendant qu'il parlait, Jacques, rouge, essoufflé, sortit aussi du bois et leur demanda d'un air

malin ce qu'il y avait, pourquoi ils avaient crié et qui ils avaient poursuivi dans le bois. LÉON, avec humeur.

Fais donc l'innocent, rusé que tu es. Tu sais mieux que nous qui nous avons poursuivi et par quel côté il s'est échappé.

JEAN

J'ai bien manqué de le prendre tout de même ; sans Jacques qui est venu me couper le chemin dans un fourré, je l'aurais empoigné.

LÉON

Et tu lui aurais donné une bonne leçon, j'espère.

Je l'aurais regardé, reconnu, et je vous l'aurais amené pour le faire travailler à notre cabane. Allons, mon petit Jacques, dis-nous qui t'a aidé à bâtir si bien et si vite ta cabane. Nous ferons semblant de ne pas le savoir, je te le promets.

JACQUES

Pourquoi feriez-vous semblant?

JEAN

Pour qu'on ne te reproche pas d'être indiscret.

JACQUES

Ha ! ha ! vous croyez donc que quelqu'un a eu la bonté de m'aider, que ce quelqu'un serait fâché si je vous disais son nom, et tu veux, toi Jean, que je sois lâche et ingrat, en faisant de la peine à celui qui a bien voulu se fatiguer à m'aider?

LÉON

Ta, ta, ta, voyez donc ce beau parleur de sept

ans! Nous allons bien te forcer à parler, tu vas voir.

JEAN

Non, Léon, Jacques a raison; je voulais lui faire commettre une mauvaise action, ou tout au moins une indiscrétion.

LÉON

C'est pourtant ennuyeux d'être joué par un gamin.

N'oublie pas, Léon, que tu l'as défié, que tu t'es moqué de lui et qu'il avait le droit de te prouver

LÉON

De me prouver quoi?

SOPHIE

De te prouver... que..., que....

MARGUERITE, aVCC VlVClClté.

Qu'il a plus d'esprit que toi et qu'il pouvait te jouer un tour innocent, sans que tu aies le droit de t'en fâcher.

LÉON, piqué.

Aussi je ne m'en fâche pas, mesdemoiselles ; soyez assurées que je saurai respecter l'esprit et la sagesse de votre protégé.

MARGUERITE, vivemeiit.

\\\\ protégé qui deviendra bientôt un protecteur.

JACQUES, à Marguerite avec vivacité.

Et qui ne se mettra pas derrière toi quand il y aura un danger à courir.

LÉON, avec colère

De quoi et de qui veux-tu parler, polisson? JACQUES, vivement.

D'un poltron et d'un égoïste. »

Camille, craignant que la dispute ne devînt sérieuse, prit la main de Léon et lui dit affectueusement :

« Léon, nous perdrons notre temps; et toi, qui es le plus sage et le plus intelligent de nous tous, dirige-nous pour notre pauvre cabane si en retard, et distribue à chacun de nous l'ouvrage qu'il doit faire.

— Je me mets sous tes ordres », s'écria Jacques, qui regrettait sa vivacité.

Léon, que la petite flatterie de Camille avait désarmé, se sentit tout à fait radouci par la déférence de Jacques, et, oubliant la parole trop vive que celui-ci venait de prononcer, il courut aux outils, donna à chacun sa tâche, et tous se mirent à l'ouvrage avec ardeur. Pendant deux heures ils travaillèrent avec une activité digne d'un meilleur sort; mais leurs pièces de bois ne tenaient pas bien, les planches se détachaient, les clous se tordaient. Ils recommençaient avec patience et courage le travail mal fait, mais ils avançaient peu. Le petit Jacques semblait vouloir racheter ses paroles par un zèle au-dessus de son âge. Il donna plusieurs excellents conseils, qui furent suivis avec succès. Enfin, fatigués et suants, ils laissèrent leur maison jusqu'au lendemain, après avoir

jeté un regard d'envie sur celle de Jacques déjà presque achevée. Jacques, qui avait semi3lé mal à l'aise depuis la querelle, les quitta pour rentrer, disait-il, et il alla droit chez son père, qui le reçut en riant.

M. DE TRAYPI

Eh bien, mon Jacquot, nous avons été serrés de près! J'ai bien manqué d'être pris! si tu ne t'étais pas jeté entre le fourré où j'étais et Jean, il m'aurait attrapé tout de même. C'est égal, nous avons bien avancé la besogne; j'ai demandé à Martin de tout finir pendant notre diner, et demain ils seront bien surpris de voir que ton ouvrage s'est fait en dormant.

— Oh non, papa, je vous en prie, dit Jacques en jetant ses petits bras autour du cou de son père. Laissez ma maison et faites finir celle de mes pauvres cousins.

— Comment! dit le père avec surprise, toi qui tenais tant à attraper Léon (il l'a mérité, il faut l'avouer), tu veux que je laisse ton ouvrage pour faire le sien!

JACQUES

Oui, mon cher papa, parce que j'ai été méchant pour lui, et cela me fait de la peine de le taquiner, depuis qu'il a été bon pour moi : car il pouvait et devait me battre pour ce que je lui ai dit, et il ne m'a même pas grondé. »

Et Jacques raconta à son papa la scène qui avait eu lieu ou jardin.

M. DE TRAYPI

Et pourquoi l'as-tu accusé d'égoïsme et de poltronnerie, Jacques? Sais-tu que c'est un terrible reproche? Et en quoi l'a-t-il mérité?

JACQUES

Vous savez, papa, que le matin, lorsque nous nous sommes sauvés et cachés dans le bois, Camille et Madeleine, nous entendant remuer, ont cru que c'étaient des loups ou des voleurs. Jean s'est jeté devant elles, et Léon s'est mis derrière, et je voyais, à travers les feuilles, à son air effrayé, que, si nous bougions encore, il se sauverait, au lieu d'aider Jean à les secourir. C'est cela que je voulais lui reprocher, papa, et c'était très méchant à moi, car c'était vrai.

M. DE TRAYPI, V embrcisscint en souriant.

Tu es un bon petit garçon, mon petit Jacquot; ne recommence pas une autre fois ; et moi je vais faire finir leur maison pour être de moitié dans ta pénitence. »

Jacques embrassa bien fort son papa et courut tout joyeux rejoindre ses cousins, cousines et amies, qui s'amusaient tranquillement sur l'herbe.

Le lendemain, quand les enfants, accompagnés cette fois de Sophie et de Marguerite, allèrent à leur jardin pour continuer leurs cabanes, quelle ne fut pas leur surprise de les von^ toutes deux entièrement finies, et même ornées de portes et de fenêtres! Ils s'arrêtèrent tout stupéfaits.

Sophie, Jacques et Marguerite les regardaient en riant.

« Gomment cela s'est-il fait? dit enfin Léon. Par quel miracle notre maison se trouve-t-elle achevée?

— Parce qu'il était temps de faire finir une plaisanterie qui aurait pu mal tourner, dit M. de Traypi sortant de dedans le bois. Jacques m'a raconté ce qui s'était passé hier, et m'a demandé de vous venir en aide comme je l'avais fait pour lui dès le commencement. D'ailleurs, ajouta-t-il en riant, j'ai eu peur d'une seconde poursuite comme celle d'hier. J'ai eu toutes les angoisses d'un coupable. Deux fois j'ai été à deux pas de mes poursuivants. Toi, Jean, tu me prenais, sans la présence de Jacques, et toi, Léon, tu m'as effleuré en passant près d'un buisson où je m'étais blotti.

JEAN

Comment! c'est vous, mon oncle, qui nous avez fait si bien courir? Vous pouvez vous vanter d'avoir de fameuses jambes, de vraies jambes de collé- £!;ien.

M. DE TRAYPI, Hanf.

Ah! c'est qu'au temps de ma jeunesse je passais pour le meilleur, le plus solide coureur de tout le collège. 11 m'en reste quelque chose. »

Les enfants remercièrent leur oncle d'avoir fait terminer leurs maisons. Léon embrassa le petit Jacques, qui lui demanda tout bas pardon. « Tais-

toi, lui répondit Léon, rougissant légèrement : ne parlons plus de cela. » C'est que Léon sentait que l'observation de Jacques avait été vraie. Et il se promit de ne plus la mériter à l'avenir.

Il s'agissait maintenant de meubler les maisons; chacun des enfants demanda et obtint une foule de trésors, comme tabourets, vieilles chaises, tables de rebut, bouts de rideaux, porcelaines et cristaux ébréchés. Tout ce qu'ils pouvaient attraper était porté dans les maisons.

« Venez voir, criait Léon, le beau tapis que nous avons sous notre table.

— Et nous, au lieu de tapis, nous avons une toile cirée, répondait Sophie.

— Venez essayer notre banc : il est aussi commode que les fauteuils du salon, disait Jean.

— Venez voir notre armoire pleine de tasses, de verres et d'assiettes, disait Marguerite.

— Voyez notre coffre plein de provisions : il y a des confitures, du sucre, des biscuits, des cerises, du chocolat, disait Camille.

— Et voyez comme nous avons été gens sages, nous autres, disait Jacques ; pendant que vous vous faites mal au cœur avec vos sucreries, nous nous fortifions l'estomac avec nos provisions solides : pain, fromage, jambon, beurre, œufs, vin.

— Ah! tant mieux, s'écria Madeleine; lorsque nous vous inviterons à déjeuner ou à goûter, vous apporterez le salé et nous le sucre. »

Chaque jour ajoutait quelque chose à Tagrément des cabanes; M. de Rugès et M. de Traypi s'amusaient à les embellir au dedans et au dehors. A la fin des vacances elles étaient devenues de charmantes maisonnettes ; l'intervalle des planches avait été bouché avec de la mousse au dedans comme au dehors; les fenêtres étaient garnies de rideaux ; les planches qui formaient le toit avaient été recouvertes de mousse, rattachée par des bouts de ficelle pour que le vent ne l'emportât pas. Le terrain, avait été recouvert de sable fin ; petit à petit on j avait transporté les cahiers, les livres, et bien des fois les enfants j prenaient leurs leçons. Leur sagesse était alors exemplaire. Chacun travaillait à son devoir, se gardant bien de troubler son voisin. Quand il fallut se quitter, les cabanes entrèrent pour beaucoup dans les regrets de la séparation. Mais les vacances devaient durer près de deux mois : on n'était encore qu'au troisième jour et l'on avait le temps de s'amuser.

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