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LES REVENANTS

Quand Paul eut ainsi terminé son récit, chacun le remercia et voulut l'embrasser. Mme de Rosbourg le tint longtemps pressé sur son cœur; M. de Rosbourg le regardait avec attendrissement et fierté. Marguerite et Jacques sautaient à son cou et lui adressaient mille questions sur ses petits amis sauvages, sur leur langage, leur vie. L'heure du coucher vint mettre fin comme toujours à cette intéressante conversation. Léon ne s'j était pas mêlé; il était resté sombre et silencieux, regardant Paul d'un œil jaloux, Marguerite et Jacques d'un air de dédain, et repoussant avec humeur Sophie et Jean, quand ils s'approchaient et lui parlaient. Camille et Madeleine étaient les seules qu'il paraissait aimer encore, et les seules qu'il voulut bien embrasser quand on se sépara pour aller se coucher.

Léon se sentait embarrassé envers Paul, il l'évitait le plus possible ; mais ce n'était pas chose

facile, parce que tous les enfants aimaient beaucoup leur nouvel ami, et qu'ils étaient presque toujours avec lui. Paul, que cinq années d'exil avaient rendu plus adroit, plus intelligent et plus vigoureux qu'on ne l'est en général à son âge, leur apprenait une foule de choses pour l'agrément et l'embellissement de leurs cabanes. Il leur proposa d'en construire une comme celle que son père et Lecomte avaient bâtie chez les sauvages. Les enfants acceptèrent cette proposition avec joie. Ils se mirent tous à l'œuvre sous sa direction. M. de Rosbourg venait quelquefois les aider; ces jourslà c'était fête au jardin. Paul et Marguerite étaient toujours heureux quand ils se trouvaient en présence de lerur père ; tous les autres enfants aimaient aussi beaucoup M. de Rosbourg, qui partageait leurs plaisirs avec une bonté, une complaisance et une gaieté qui faisaient de lui un compagnon de jeu sans pareil. Léon, qui s'était tenu un peu à l'écart dans les commencements, finit par ressentir comme les autres l'influence de cette'aimable bonté. Il avait perdu de son éloignement pour M. de Rosbourg et pour Paul. Ce dernier recherchait toutes les occasions de lui faire plaisir, de le faire paraître à son avantage, de lui donner des éloges. Un soir que Paul avait beaucoup vanté un petit meuble que venait de terminer Léon, celui-ci, touché de la générosité de Paul, alla à lui et lui tendit la main sans parler. Paul la serra fortement, et lui dit avec ce sourire bon et affectueux qui lui attirait

toutes les sympathies : « Merci, Léon, merci )).Ges seuls mots, dits si simplement, achevèrent de fondre le cœur de Léon, qui se jeta dans les bras de Paul en disant : « Paul, sois mon ami comme tu es celui de mes frères, cousins et amis. Je rougis de ma conduite envers toi, envers le petit Jacques. Oui, je suis honteux de moi-même; j'ai été jaloux de toi, je t'ai détesté, je me suis conduit comme un mauvais cœur; j'ai détesté ton excellent père. Toi qui lui dis tout, dis-lui combien je suis repentant et honteux ; dis-lui que je t'aimerai autant que je te détestais, que je tâcherai de t'imiter autant que j'ai cherché à te dénigrer ; dis-lui que je le respecterai, que je l'aimerai tant, qu'il me rendra son estime. N'est-ce pas, Paul, tu le lui diras, et toimême tu me pardonneras, tu m'aimeras un peu?

PAUL

Non, pas un peu, mais beaucoup. Je savais bien que cela ne durerait pas. Je comprends si bien ce que tu as dû éprouver en voyant un étranger prendre pour ainsi dire de force l'amitié et les soins de ta famille et de tes amis ! Puis l'intérêt que j'excitais parce que j'étais le cousin de Sophie, parce que je venais de chez des sauvages; l'attention qu'on a prêtée à mon récit; tout cela t'a ennuyé, et tu as cru que je prenais chez les tiens une place qui ne m'appartenait pas.

LÉON

Tu expliques tout avec ta bonté accoutumée, Paul; j'en suis reconnaissant, je t'en remercie.

JACQUES

Mais pourquoi ça n'a-t-ii pas fait le même effet sur nous autres, Paul? Ni Jean, ni mes cousines, ni Sophie, ni Marguerite, ni moi, nous n'avons pensé ce que tu dis là.

PAUL, embarrassé.

Parce que, parce que tout le monde ne pense pas de même, mon petit frère; et puis, vous êtes tous plus jeunes que Léon, et alors....

JACQUES

Alors quoi? Je ne comprends pas du tout.

Eh bien, alors... vous êtes tous trop bons pour moi; voilà tout.

SOPHIE, riant.

Ha! ha! ha! voilà une explication qui n'explique rien du tout, mon pauvre Paul. Les sauvages ne t'ont pas appris à faire com.prendre tes idées.

LÉON

Non, mais son bon cœur lui fait comprendre qu'il est doux de rendre le bien pour le mal, et son bon exemple me fait comprendre à moi la générosité de son explication. »

Paul allait répondre, lorsqu'ils entendirent des cris d'effroi du côté du château; ils y coururent tous, et trouvèrent leurs parents rassemblés autour d'une femme de chambre sans connaissance; près d'elle, une jeune ouvrière se tordait dans une attaque de nerfs, criant et répétant :

« Je le vois, je le vois. Au secours! il va m'em-

porter! il est tout blanc! ses yeux sont comme des flammes ! Au secours ! au secours !

— Qu'est-ce donc, mon père? demanda Paul avec empressement; pourquoi cette femme criet-elle comme si elle était entourée d'ennemis?

M. DE ROSBOURG

C'est quelque imbécile qui a voulu faire peur à ces femmes, et qui leur a apparu en fantôme. Nous allons faire une battue, ces messieurs et moi. Viens avec nous, Paul; tu as de bonnes jambes, tu nous aideras à faire la chasse au fantôme.

— Est-ce que tu n'auras pas peur? lui dit tout bas Marguerite.

PAUL, riant.

Peur? d'un fantôme?

MARGUERITE

Non, mais d'un homme, d'un voleur peut-être.

PAUL

Je ne crains pas un homme, ma petite sœur; pas même deux, ni trois. Mon père m'a appris la boxe, la savate : avec cela on se défend bien et l'on attaque sans crainte. »

Et Paul courut en avant de ces messieurs; ils disparurent bientôt dans l'obscurité. Les domestiques avaient emporté la femme de chambre évanouie, l'ouvrière en convulsions; Mme de Fleurville et ses sœurs les avaient suivies pour leur porter secours. Mme deRosbourg, que sa tendresse pour son mari rendait un peu craintive, était restée sur le perron avec les enfants. On n'entendait

rien, à peine quelques pas dans le sable des allées, lorsque tout à coup un éclat de voix retentit, suivi de cris, de courses précipitées; puis on n'entendit plus rien.

Les enfants étaient inquiets; Marguerite se rapprocha de sa mère.

MARGUERITE

Maman, papa et Paul ne courent aucun danger, n'est-ce pas?

MADAME DE ROSBOURG, aVBC VWacité.

Non, non, certainement non.

Mais alors pourquoi votre main tremble-t-elle, maman? c'est comme si vous aviez peur.

— Ma main ne tremble pas », dit Mme de Rosbourg en retirant sa main de celle de Marguerite.

Marguerite ne dit rien, mais elle resta certaine d'avoir senti la main de sa mère trembler dans la sienne. Quelques instants après on entendit un bruit de pas, de rires comprimés, et l'on vit apparaître Paul traînant un fantôme prisonnier, que M. de Rosbourg poussait par derrière avec quelques coups de genou et de pied.

« Voici le fantôme, dit-il. Il était caché dans la haie, mais nous l'avons aperçu; nous avons crié trop tôt, il a détalé; Paul a bondi par-dessus la haie, l'a serré de près et l'a arrêté ; le coquin criait grâce, et allait se débarrasser de son costume quand nous l'avons rejoint. Nous l'avons forcé à garder son drap, pour vous en donner le spec-

tacle. II ne voulait pas trop avancer, mais Paul l'a traîné, moi aidant par derrière. Halte-là! à présent! Ote ton drap, coquin, que nous reconnaissions ton nom à ton visage. » Et, comme le fantôme hésitait, M. de Rosbourg, malgré sa résis-

tance, lui écarta les bras et arracha le drap qui couvrait toute sa personne. On reconnut avec- surprise un ancien garçon meunier de Léonard.

« Pourquoi as-tu fait peur à ces femmes? demanda M. de Rosbourg. Réponds, ou je te fais jeter dans la prison de la ville.

— Grâce! mon bon monsieur! Grâce! s'écria le

garçon tremblant. Je ne recommencerai pas, je vous le promets.

— Cela ne me dit pas pourquoi tu as fait peur à ces deux femmes, reprit M. de Rosbourg. Parle, coquin, et nettement, qu'on te comprenne.

LE GARÇON

Mon bon monsieur, je voulais emprunter quelques légumes au jardin de Relmot, et ces dames étaient sur mon chemin.

M. DE ROSBOURG

C'est-à-dire que tu voulais voler les légumes des pauvres Relmot, et que tu as fait peur à ces femmes pour t'en débarrasser, pour faire peur aussi aux voisins, et les empêcher de mettre le nez aux fenêtres.

LE GARÇON

Grâce, mon bon monsieur, grâce!

M. DE ROSBOURG

Pas de grâce pour les voleurs !

LE GARÇON

Ce n'était que des légumes, mon bon monsieur.

M. DE ROSBOURG

Après les légumes viennent les fruits, puis l'argent; on fait d'abord le fantôme, puis on égorge son monde, c'est plus sûr. Pas de grâce, coquin ! Paul, appelle notre brave Normand, il va lui faire son affaire, et mettre ce drôle entre les mains de ses bons amis les gendarmes. »

Le voleur voulut s'échapper, mais M. de Rosbourg lui saisit le bras et le serra à le faire crier.

LES VACANCES ïi33

Paul revint bientôt avec Lecomte, qui, sachant la besogne qu'il allait avoir, avait apporté une corde pour lier les mains du voleur et le mener en laisse jusqu'à la ville. Ce fut bientôt fait.

« Allons, marche, Cartouche^, lui dit Lecomte,

Grâce, mon bon monsieur, grâce!

et ne te fais pas tirer; je n'aime pas ça, moi, et je t'aiderais un peu rudement. »

Le garçon ne pouvait se décider à partir; alors Lecomte lui assena sur le dos un tel coup de poing, que le voleur jeta un cri et se mit immédiatement en marche.

« Je savais bien que je te déciderais, Mandrin^

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