Fameux voleur
Quand tu en voudras une seconde dose, tu n'as qu'à le dire ; un temps d'arrêt, et ce sera bientôt fait. Nous pourrons essayer du pied, si le poing ne te plaît pas. Avec moi il y a du choix. »
Et ils disparurent dans l'ombre des arbres.
On rentra au salon. M. de Rosbourg s'approcha de sa femme, et lui dit avec inquiétude :
(c Comme vous êtes pâle, chère amie! seriezvous souffrante?
— Non, mon ami, je vais très bien, je n'ai rien du tout. »
Marguerite, voyant que son père ne quittait pas des yeux Mme de Rosbourg et qu'il continuait à en être inquiet, s'approcha et lui dit à l'oreille :
« Papa, ne vous effrayez pas. Maman est pâle parce qu'elle a eu peur pour vous quand vous êtes allé chercher le fantôme. Ses mains tremblaient; elle me disait que non, mais je les ai bien senties. C'est passé à présent.
— Merci, mon aimable enfant, répondit tout bas son père en baisant la petite joue rose ; grâce à toi me voici rassuré. »
Ces dames revinrent au salon; la femme de chambre et l'ouvrière restaient persuadées qu'elles avaient vu un fantôme; elles avaient entendu une voix caverneuse ; elles avaient vu des yeux flamboyants, elles s'étaient senti saisir par des griffes glacées : c'était un revenant; elles n'en démordaient pas. On eut beau leur dire que c'était un
voleur de légumes, qui avait confessé s'être habillé en fantôme pour voler tranquillement le jardin des Relmot, que M. de Rosbourg l'avait pris, amené et envoyé en prison, on ne put jamais leur persuader que les yeux flamboyants, la voix diabolique et les griffes glacées eussent été un effet de leur frayeur.
« Je ne croyais pas que Julie fût si bête, dit Camille. Comment peut-elle croire aux fantômes?
M. DE RUGÈS
Il y en a bien d'autres qui y croient, et l'histoire du maréchal de Ségur en est bien une preuve.
— Quelle histoire, papa? dit Jean; je ne la connais pas.
— Oh! racontez-nous-la! s'écrièrent les enfants tous ensemble.
— Je ne demande pas mieux, si les papas et les mamans le veulent bien, répondit M. de Rugès.
— Certainement », répondit-on tout d'une voix. On se groupa autour de M. de Rugès, qui commença ainsi :
« Je vous préviens d'abord que c'est une histoire véritable, qui est réellement arrivée au maréchal de Ségur et qui m'a été racontée par son fils^
« Le maréchal, à peine remis d'une blessure affreuse reçue à la bataille de Laufeld, où il avait
i. Historique. {Note de V auteur.)
eu le bras emporté par un boulet de canon, quittait encore une fois la France pour retourner en Allemagne reprendre le commandement de sa division. Il voyageait lentement, comme on voyageait du temps de Louis XV; les chemins étaient mauvais, on couchait toutes les nuits, et les auberges n'étaient pas belles, grandes et propres comme elles le sont aujourd'hui. Un orage affreux avait trempé hommes et chevaux, quand ils arrivèrent un soir dans un petit village où il n'y avait qu'une seule auberge, de misérable apparence.
« Avez-vous de quoi nous loger, l'hôtesse, moi, (c mes gens et mes chevaux? dit-il en entrant. — (c Ah ! monsieur, vous tombez mal : l'orage a <( effrayé les voyageurs; ma maison est pleine; (C toutes mes chambres sont prises. Je ne pourrais « loger que vos chevaux et vos gens. Ils couchece ront ensemble sur la paille. — Mais je ne puis « pourtant pas passer la nuit dehors, ma brave (( femme! Voyez donc : il pleut à torrents. Vous « trouverez bien un coin à me donner. »
(( L'hôtesse parut embarrassée, hésita, tourna le coin de son tablier, puis, levant les yeux avec une certaine crainte sur le maréchal, el'e lui dit : Monsieur pourrait bien avoir une bonne chambre et même tout un appartement; mais.... — Mais quoi? reprit le maréchal, donnez-la-moi bien vite, cette chambre, et un bon souper avec. — C'est que..., c'est que,.., je ne sais comment dire.... — Dites toujours et dépêchez-vou-s ! —
<c Eh bien! monsieur, c'est que... cette chambre « est dans la tour du vieux château; elle est « hantée; nous n'osons pas la donner depuis qu'il
« Avez-vous de quoi nous loger, l'hôtesse? »
(c y est arrivé des malheurs. — Quelle sottise! (c Allez-vous me faire accroire qu'il y vient des « esprits? — Tout juste, monsieur, et je serais bien « fâchée qu'il arrivât malheur à un joli cavalier
(( comme vous. — Ah bien! si ce n'est pas autre (c chose qui m'empêche d'être logé, donnez-moi (( cette chambre : je ne crains pas les esprits ; et, (c quant aux hommes, j'ai mon épée, deux pisto- (c lets, et malheur à ceux qui se présenteront chez « moi sans en être priés! — En vérité, monsieur, (C je n'ose.... — Osez donc, parbleu! puisque je « vous le demande. Voyons, en marche et lestece ment. » L'hôtesse alluma un bougeoir et le remit au maréchal (c Tenez, monsieur, nous n'en au- (c rons pas trop d'un pour chacun de nous. Si vous voulez suivre le corridor, monsieur, je vous accompagnerai bien jusque-là. — Est-ce au bout du corridor? — Oh! pour ça non, monsieur, grâce à Dieu! Nous déserterions la maison si les esprits se trouvaient si près de nous; vous prendrez la porte qui est au bout, vous descendrez quelques marches, vous suivrez le souterrain, vous remonterez quelques marches, vous pousserez une porte, vous remonterez encore, (C vous irez tout droit, vous redescendrez, vous.... — Ah çà ! ma bonne femme, interrompit le maréchal en riant, comment voulez-vous que je me souvienne de tout cela? Marchez en avant pour me montrer le chemin. — Oh! monsieur, je n'ose. — Eh bien! à côté de moi, alors. — Ouida! Et pour revenir toute seule, je n'oserai jan;jais. — Holà, Pierre, Joseph, venez par ici, drôles ! cria le maréchal ; venez faire escorte à madame, qui a peur des esprits. — Faut pas en
(c plaisanter, monsieur, dit très sérieusement l'hô- (c tesse, il arriverait malheur. »
(c Les domestiques du maréchal étaient accourus à son appel. Suivant ses ordres, ils se mirent à la droite et à la gauche de l'hôtesse, qui, rassurée par l'air intrépide de ses gardes du corps, se décida à passer devant le maréchal. Elle lui fit parcourir une longue suite de corridors, d'escaliers, et l'amena enfin dans une très grande et belle chambre, inhabitée depuis longtemps, à en juger par l'odeur de moisi qu'on y sentait. L'hôtesse y entra d'un air craintif, osant à peine regarder autour d'elle; son bougeoir tremblait dans ses mains. Elle se serait enfuie, si elle avait osé parcourir seule le chemin de la tour à l'auberge. Le maréchal éleva son bougeoir, examina la chambre, en fit le tour et parut satisfait de son examen. (C Apportez-moi des draps et à souper, dit-il, des (( bougies pour remplacer ce bougeoir qui va bience tôt s'éteindre; et aussi mes pistolets, Joseph, et « de quoi les recharger. » Les domestiques se retirèrent pour exécuter les ordres de leur maître; l'hôtesse les accompagna avec empressement, mais elle ne revint pas avec eux quand ils rapportèrent les armes du maréchal et tout ce qu'il avait demandé. (( Et notre hôtesse, Joseph? Elle ne vient (( donc pas? J'aurais quelques questions à lui (C adresser; cette tapisserie me semble curieuse. (C — Elle n'a jamais voulu venir, monsieur le ms.T- « quis. Elle dit qu'elle a eu trop peur, qu'elle a
<c entendu les esprits chuchoter et siffler à son (c oreille, dans Tescalier et dans la chambre^ et ce qu'on la tuerait plutôt que de l'y faire rentrer, ce — Sotte femme! dit le maréchal en riant. Ser- « vez-moi le souper, Joseph ; et vous, Pierre, faites « mon lit et allumez les bougies. Ouvrez les fe- « nôtres : ça sent le moisi à suffoquer. » On eut quelque peine à ouvrir les fenêtres, fermées depuis des années : il faisait humide et froid ; la cheminée était pleine de bois ; le maréchal fît allumer un bon feu, mangea avec appétit du petit-salé aux choux, une salade au lard fondu, fit fermer ses croisées, examina ses pistolets, renvoya ses gens et donna l'ordre qu'on vînt l'éveiller le lendemain au petit jour, car il avait une longue journée à faire pour gagner une bonne couchée. Quand il fut seul, il ferma sa porte au verrou et à double tour, et fit la revue de sa chambre pour voir s'il n'y avait pas quelque autre porte masquée dans le mur, ou une trappe, un panneau à ressort, qui pût en s'ouvrant donner passage à quelqu'un, (c 11 ne faut, se dit-il, « négliger aucune précaution ; je ne crains pas les « esprits dont cette sotte femme me menace ; mais « cette vieille tour, reste d'un vieux château, pource rait bien cacher dans ses souterrains une bande ce de malfaiteurs, et je ne veux pas me laisser (( égorger dans mon lit comme un rat dans une ce souricière. » Après s'être bien assuré par ses yeux et par ses mains qu'il n'y avait à cette chambre d'autre entrée que la porte qu'il venait de
verrouiller et qui était assez solide pour soutenir un siège, le maréchal s'assit près du feu dans un bon fauteuil et se mit à lire. Mais îl sentit bientôt le sommeil le gagner ; il se déshabilla, se coucha, éteignit ses bougies, et ne tarda pas à s'endormir. Il s'éveilla au premier coup de minuit sonné par l'horloge de la vieille tour; il compta les coups : « Minuit, dît-il; j'aî encore quelques heures de (c repos devant moi. » 11 avait à peine achevé ces mots, qu'un bruit étrange lui fit ouvrir les yeux. Il ne put d'abord en reconnaître la cause, puis il distingua parfaitement un son de ferraille et des pas lourds et réguliers. Il se mit sur son séant, saisit ses pistolets, plaça son épée à la portée de sa main et attendit. Le bruit se rapprochait et devenait de plus en plus distinct. Le feu à moitié éteint jetait encore assez de clarté dans la chambre pour* qu'il pût voir si quelqu'un y pénétrait; ses yeux ne quittaient pas la porte ; tout à coup une vive lumière apparut du côté opposé ; le mur s'entr'ouvrit, un homme de haute taille, revêtu d'une armure, tenant une lanterne à la main, achevait de monter un escalier tournant taillé dans le mur. Il entra dans la chambre, fixa les yeux sur le maréchal, s'arrêta à trois pas du lit et dit : « Qui es-tu, (c pour avoir eu le courage de braver ma présence? (c — Je suis d'un sang qui ne connaît pas la peur. « Si tu es homme, je ne te crains pas : car j'ai mes « armes, et mon Dieu qui combattra pour moi. Si « tu es un esprit, tu dois savoir qui je suis et que
« je n'ai eu aucune méchante intention en venant « habiter cette chambre. — Ton courage me plaît, (( maréchal de Ségur; tes armes ne te serviraient « pas contre moi, mais ta foi combat pour toi. — (( Mon épée a plus d'une fois été teinte du sang de « l'ennemi, et plus d'un a été traversé par mes « balles. — Essaye, dit le chevalier : je m'offre à (c tes coups. Me voici à portée de tes pistolets; tire, « et tu verras. — Je ne tire pas sur un homme seul (c et désarmé », répondit le maréchal. Pour toute réponse, le chevalier tira un long poignard de son sein et, approchant du maréchal, lui en fit sentir la pointe sur la poitrine. Devant un danger si pressant, le maréchal ne pouvait plus user de générosité; son pistolet était armé, il tira : la balle traversa le corps du chevalier et alla s'aplatir contre le mur en face. Mais le chevalier ne tombait pas, il continuait son sourire, et le maréchal sentait toujours la pointe du poignard pénétrer lentement dans sa poitrine. Il n'y avait pas un moment à perdre, il tira son second pistolet : la balle traversa également la poitrine du chevalier et alla, comme a première, s'aplatir contre le mur en face. Le chevalier ne bougea pas : seulement son sourire se changea en un rire caverneux, et son poignard entra un peu plus fortement dans la poitrine du maréchal. Celui-ci saisit son épée et en donna plusieurs coups dans la poitrine, le cœur, la tête du chevalier, L'épée entrait jusqu'à la garde et sans résistance, mais le chevalier ne tombait pas et
riait toujours. « Je me rends, dit enfin le maréchal, K je te reconnais esprit, pur esprit, contre lequel « ma main et mon épée sont également impuisc( santés. Que veux-tu de moi? Parle. — Obéiras-
Un homme de haute taille, revêtu d'une armure. » fP. 2 il.
c( tu? — J'obéirai, si tu ne me demandes rien de c( contraire à la loi de Dieu. — Oserais-tu me « braver en me désobéissant? Ne craindrais-tu pas (( ma colère? — Je ne crains que Dieu, mon maître « et lé tien. — Je puis te tuer. — Tue-moi : si Dieu « te donne pouvoir sur mon corps, il ne t'en donne
« pas sur mon âme, que je remets entre ses mains. » Et le maréchal ferma les yeux, fit un signe de croix et baisa l'étoile du Saint-Esprit qu'il portait toujours sur lui en qualité de grand cordon de l'ordre. Ne sentant plus le poignard sur sa poitrine, il ouvrit les yeux et vit avec surprise le chevalier qui, les bras croisés, le regardait avec un sourire bienveillant. « Tu es un vrai brave, lui dit- « il, un vrai soldat de Dieu, mon maître et le tien, « comme tu as si bien dit tout à l'heure. Je veux « récompenser ton courage en te faisant maître « d'un trésor qui m'a appartenu et dont personne « ne connaît l'existence. Suis-moi. L'oseras-tu? » Le maréchal ne répondit qu'en sautant à bas de son lit et revêtant ses habits. Le chevalier le regardait faire en souriant. « Prends ton épée, dit-il, « cette noble épée teinte du sang des ennemis de <( la France. Maintenant, suis-moi sans regarder « derrière toi, sans répondre aux voix qui te « parleront. Si un danger te menace, fais le signe « de la croix sans parler. Viens, suis-moi! » Et le chevalier se dirigea vers le mur entr'ouvert, descendit un escalier qui tournait, tournait toujours. Le maréchal le suivait pas à pas, sans regarder derrière lui, sans répondre aux paroles qu'il entendait chuchoter à son oreille. «: Prends garde, lui <f disait une voix douce, tu suis le diable; il te « mène en enfer. — Retourne-toi, lui disait une (c autre voix, tu verras un abîme derrière toi; tu « ne pourras plus revenir sur tes pas. — N'écoute
(c pas ce séducteur, disait une voix tremblante, il (c veut acheter ton âme avec le trésor qu'il te pro- « met. » Le maréchal marchait toujours. De temps à autre il voyait, entre lui et le chevalier, la pointe d'un poignard, puis des flammes, puis des grifl'es prêtes à le déchirer : un signe de croix le débarrassait de ces visions. Le chevalier allait toujours; depuis une heure il descendait, lorsque enfin ils se trouvèrent dans un vaste caveau entièrement dallé de pierres noires ; chaque pierre avait un anneau ; toutes étaient exactement pareilles. Le chevalier passa sur toutes ces dalles, et s'arrêtant sur l'une d'elles : « Voici la pierre qui recouvre mon trésor, <( dit-il ; tu y trouveras de l'or de quoi te faire une (( fortune royale, et des pierres précieuses d'une « beauté inconnue au monde civilisé. Je te donne « mon trésor, mais tu ne pourras lever la dalle ^ que de minuit à deux heures. Prie pour l'âme de « ton aïeul, Louis-François de Ségur. Garde- toi de « toucher aux autres dalles, qui recouvrent des « trésors appartenant à d'autres familles. A peine (C soulèverais-tu une de ces pierres, que tu serais « saisi et étouffé par l'esprit propriétaire de ce (( trésor. Pour reconnaître ma dalle et emporter ce
(C qu'elle recouvre, il faut » Le chevalier ne put
achever. L'horloge sonna deux heures : un bruit semblable au tonnerre se fît entendre, les esprits disparurent tous, et le chevalier avec eux. Le maréchal resta seul ; la lanterne du chevalier était heureusement restée à terre. « Comment recon-
« naîtral-je ma dalle? dit le maréchal ; je ne pms « l'ouvrir maintenant, puisque deux heures sont « sonnées. Si j'avais emporté ma tabatière ou (c quelque objet pour le poser dessus. » Pendant qu'il réfléchissait, il ressentit de cruelles douleurs d'entrailles, résultat du saisissement causé par la visite du chevalier. Le maréchal se prit à rire : « C'est mon bon ange, dit-il, qui m'envoie le moyen « de déposer un souvenir sur cette dalle précieuse. (( Quand j'y viendrai demain, je ne pourrai la mé- « connaître.... » Aussitôt dit, aussitôt fait, poursuivit M. de Rugès en riant. Le maréchal ne commença à remonter l'escalier qu'après s'être assuré de retrouver sa pierre entre mille. Il monta, monta longtemps ; enfin il arriva au haut de cet Interminable escalier; à la dernière marche la lanterne échappa de ses mains et roula jusqu'en bas. Le maréchal ne s'amusa pas à courir après. 11 rentra dans sa chambre, repoussa soigneusement le mur, non sans avoir bien examiné le ressort et s'être assuré qu'il pouvait facilement l'ouvrir et le fermer. Après s'y être exercé plusieurs fois, et après avoir fait avec son épée une marque pour reconnaître la place, il allait se recoucher, lorsqu'il entendit frapper à la porte. C'était son valet de chambre qui venait l'éveiller, (c Je vais ouvrir! » s'écria-t-il. Sa propre voix l'éveilla. Sa surprise fut grande de se retrouver dans son lit. Il examina ses pistolets : ils étaient chargés et posés près de lui comme lorsqu'il s'était endormi la veille, de même que son épée.
11 se sentit mal à l'aise dans son lit : il se leva. Fantôme, trésor, tout était un rêve, excepté le souvenir qu'il avait cru laisser sur la dalle et que ses draps avaient reçu. N'en pouvant croire le témoignage de ses sens, il examina le mur percé de ses deux balles : point de balles, point de traces; il chercha la place du passage mystérieux, de la marque faite avec son épée : il ne trouva rien, « J'ai décidément rêvé, dit-il, c'est dommage! Le (( trésor aurait bien fait à ma fortune ébréchée « par mes campagnes. Et que vais-je faire de mes (c draps? dit-il en riant. Je mourrais de honte de- . (c vaut cette hôtesse.... Ah! une idée! un bon feu « fera justice de tout. Je dirai à l'hôtesse que les (C esprits ont emporté ses draps, et je lui en payerai (.( dix pour h faire taire. »
c( Le maréchal ralluma son feu qui brûlait encore, y jeta les draps, et n'ouvrit sa porte que lorsqu'ils furent entièrement consumés. « L'honneur (( est sauf, dit le maréchal ; en avant les reve- « nants ! »
(C — Comment monsieur le marquis a-t-il dormi? » demanda l'hôtesse, qui accompagnait les domestiques du maréchal.
(( — Pas mal, pas mal, ma bonne femme ; j'ai « seulement été ennuyé par les esprits, qui m'ont « tiraillé, turlupiné, jusqu'à ce qu'ils se soient em- « parés de mes draps. Voyez, ils les ont emportés; (C ils n'en ont point laissé seulement un morceau.
« — C'est, ma foi, vrai ! s'écria la maîtresse dé-
(c solée. J'avais bien dit qu'il arriverait malheur. <c Mes pauvres draps! Mes plus fins, mes plus neufs « encore!
(c — Eh bien ! ma bonne femme, reprit le maré- « chai en riant, vous pourrez toujours dire avec <c vérité que vous m'avez mis dans de beaux draps, (■( et, pour vous faire dire plus vrai encore, au lieu (C de deux, je vous en rendrai dix, puisque c'est « grâce à mon obstination que vous les avez perdus. « Combien valaient vos draps?
(C — - Quatre écus\ monsieur le marquis, aussi (C vrai qu'il y a des esprits dans cette tour de malce heur.
« Eh bien ! en voici vingt : cela vous fait vos « cinq paires ou vos dix draps, Et maintenant à « déjeuner, et bonsoir. »
L'hôtesse fit révérence sur révérence, et courut chercher le déjeuner du maréchal. La voyant revenir toute seule : « Vous n'avez donc plus peur des (C esprits, lui dit-il, que vous allez et venez ainsi « sans escorte? — Oh ! monsieur, tant qu'il fait (C jour, il n'y a pas de danger; ce n'est qu'aux (C approches de minuit. »
« Le maréchal paya généreusement sa dépense et celle de ses gens, et laissa l'hôtesse plus persuadée que jamais de la présence des esprits dans la tour du vieux château. Depuis ce jour elle invoquait toujours le nom du maréchal de Ségur pour