CAMU^LE
A mon tour de vous répéter : « C'est trop fort, (c mademoiselle », Je ne souffre pas qu'on injurie maman. Viens, Léon, allons rejoindre nos amis; que mademoiselle devienne ce qu'elle pourra avec ses brodequins de satin rose et sa robe de gaze. » .
Et, prenant la main de Léon, elle s'enfuit en courant, laissant Mlle Yolande dans une colère d'autant plus furieuse; qu'elle ne pouvait exercer aucune vengeance. Elle se dirigea vers le château et rentra au moment où son père venait de conclure un second marché avec M, de Rosbourg pour son hôtel à Paris, qu'il lui vendait tout meublé à peine le tiers de ce qu'il lui avait coûté. M. de Rosbourg offrait de l'argent comptant : M. Tourneboule, criblé de dettes malgré sa fortune, en avait besoin. Une heure après, un troisième marché était conclu. M. de Rosbourg achetait au nom de Paul d'Aubert, dont il s'était fait nommer tuteur, des forêts attenantes aux châteaux et aux fermes, et qui rapportaient plus de cent mille francs.
« Ainsi, demain, lui dit-il, j'irai signer les actes que vous allez faire préparer, et vous porter une lettre pour mon banquier.
M. TOURNE-BOULE
Oui, c'est bien convenu ; mon hôtel, ma terre et la forêt.
— Gomment, père, votre hôtel? dit Mlle Yolande : et où logerons-nous?
Que mademoiselle devienne ce qu'elle voudra avec ses brodequins de satin rose.... »
M. TOURNE-BOULE
Nous passerons l'hiver en Italie, Yolande.
MADEMOISELLE YOLANDE
Est-ce que vous le saviez, mère?
— Je le savais, ma fille, répondit majestueusement Mme Tourne-boule.
MADEMOISELLE YOLANDE
Et tous vos bijoux, qu'en ferez-vous?
MADAME TOURNE-BOULE
Je ne les ai plus, ma fille ; je viens de les vendre à Mme de Fleurville et à Mme de Rosbourg pour
Mlle Sophie de Réan dite Fichini et pour Mlle Marguerite de Rosbourg.
MADEMOISELLE YOLANDE
Mais vous en aviez tant !
MADAME TOURNE-BOULE
J'ai tout vendu, ma fille.
MADEMOISELLE YOLANDE
Oh ! là là! oh! là là ! mes colliers, mes bracelets, mes chaînes, mes broches! je n'aurai plus rien ! je serai donc comme une pauvresse?
MADAME TOURNE-BOULE
J'en achèterai d'autres, ma fille. J'ai besoin d'argent pour payer mes fournisseurs, qui menacent. Je te permets de vendre aussi toute ta défroque; tu feras ce que tu voudras de l'argent que tu en auras. Mais, pardon, mesdames, dit-elle en se tournant vers ces dames, qui riaient sous cape; je vous ennuie peut-être avec ces détails d'intérieur?
— Du tout, madame, répondit Mme de Fleurville en riant ; cela nous amuse beaucoup au contraire.
MADAME TOURNE-BOULE
Vous comprenez, madame, que, notre visite étant une visite d'affaires, il faut battre le fer pendant qu'il est chaud et faire le plus d'ouvrage possible. C'est pourquoi je vous offrirais encore une bonne affaire de dentelles, de cachemires, robes, mantelets, lingerie. J'en ai beaucoup, je vous offre le
LES VACANCES 27b
tout en bloc pour vingt-cinq mille francs, mais payés comptant. »
Mme de Fleurville, ses sœurs et Mme de Rosbourg, après s'être consultées, acceptèrent le marché, à la condition de voir auparavant ce qu'elles achetaient.
MADAME TOURNE-BOULE
Je vous enverrai le tout dans deux jours, mesdames, le temps de tout faire venir de Paris; vous verrez par vous-mêmes que je ne vous trompe pas. Presque tout est dans son neuf.
MADEMOISELLE YOLANDE
Et moi donc, mère? Vous vendez pour vous, et vous ne vendez rien pour moi?
MADAME DE FLEURVILLE
Ce n'est pas ici que vous vendriez votre défroque, mademoiselle; nos enfants ne font et ne feront jamais des toilettes semblables aux vôtres : il serait donc inutile qu'elles en fissent l'achat.
MADEMOISELLE YOLANDE, -pleurCint. ,
C'est ça, moi je n'aurai rien, je ne vendrai rien.., hi! hi! hi!
MADAME TOURNE-BOULE
Pleure pas, mignonne; je t'en donnerai un brin du mien; et toi, tu vendras à Paris aux duchesses, princesses et marquises tes amies.
MADEMOISELLE YOLANDE
Oui-da, de jolies duchesses et princesses meurtde-faim, qui viennent chez nous pour nous gruger, emprunter de l'argent et prendre nos effets!
MADAME TOURNE-BOULE
Ne te tourKiente pas, fifille ; nous enverrons au Temple chez ma'ame Pipelet.
MADEMOISELLE YOLANDE
Hi! hi! hi ! Je suis malheureuse.
MADAME TOURNE-BOULE
Voyons, Yoyo, tu n'es pas raisonnable ! devant ces clames! Dis donc, Georget (se tournant vers son mari, qui terminait ses affaires avec M. de Rosbourg), console la petite, qui pleure mes bijoux et mes belles affaires.
M. TOURNE-BOULE
Qu'est-ce que t'as, fifille? qu'est-ce que t'as? voyons, veux-tu des jaunets? je t'en donnerai demain plein tes menottes.
MADEMOISELLE YOLANDE
Vous vendez tout, et moi je ne vends rien,... hi'hi! hi!
M. TOURNE-BOULE
Eh bien ! eh bien ! faut pas pleurer pour ça, mignonne. Tu vendras; sois gentille. A la première vente des Polonais, nous passerons tout ça, je te le promets. Et c'est toi-même qui vendras. Là, es-tu contente? »
Mlle Yolande essuya ses petits yeux gonflés et consentit à cet arrangement.
Les affaires étant terminées, M., Mme et Mlle Tourne-boule prirent congé de ces dames et montèrent en voiture. M. de Rosbourg ayant vanté la beauté dos chevaux et l'élégance de la calèche :
« Je vous les vends, dit M. Tourne-boule, qui avait le pied sur le marchepied de la voiture, je vous vends le tout quatre mille francs: je les ai pavés douze miH^ francs, il y a un mois.
— C'est fait, uit M. de Rosbourg; j'achète. A demain.
— Quel drôle d'original! dît M. de Rosbourg à ses amis quand les Tourne-boule furent partis. Il est fou de vendre ainsi à perte. Les terres du château valent plus de cinquante mille francs de revenu, et la forêt de Paul vaut plus de cent mille francs. Quant à l'hôtel de Paris, il vaut un mdlion et demi, meublé comme il est. J'espère bien que nous y passerons l'hiver ensemble, chère et excellente amie, dit-il à Mme de Fleurville en lui baisant la main. Je me reprocherais presque mon retour, si je vous séparais d'avec ma femme et Marguerite d'avec vos filles.
MADAME DE FLEURVILLE
Je l'ai promis et je ne m'en dédis pas, mon ami; c'est un grand bonheur pour moi que cette vie commune avec vous et les vôtres. Quand vous partirez, je partirai; quand vous reviendrez, je reviendrai. Mais où sont les enfants? comment ont-ils laissé Mlle Yolande toute seule?
M. DE ROSBOURG
Je soupçonne qu'elle les a mis en fuite par ses grands airs et sa méchante langue. Les voici qui accourent. Nous allons savoir ce qui s'est passé. »
Les enfants furent bientôt arrivés. Mme de Fleur-
ville demanda à ses filles pourquoi elles avaient commis l'impolitesse de quitter Mlle Tourne-boule.
CAMILLE
Maman, je suis restée la dernière avec elle; mais il n'y avait pas moyen d'y tenir; moi aussi, je me suis sauvée avec Léon, quand elle m'a dit que vous étiez une folle.
MADAME DE FLEURVILLE
Pauvre fille! je la plains d'être si mal élevée; mais pourquoi les autres étaient-ils partis? »
Les enfants racontèrent alors les impertinences que s'était permises Mlle Yolande et les réponses qu'elle s'était attirées.
(( Je ne blâme qu'une chose, dit M. de Rosbourg en riant; c'est le tourne-broche de Paul et de Marguerite. Ceci était de goût un peu sauvage en effet.
PAUL
C'est vrai, mon père; une autre fois je tâcherai d'être plus civilisé. Les parents sont-ils aussi ridicules que leur fille?
M. DE ROSBOURG
Ma foi, je n'en sais rien ; ils sont terriblement communs, mais ils ne sont venus que pour faire des affaires ; le père Tourne-boule m'a vendu, outre sa terre et son château de Dinare, son hôtel tout meublé à Paris et la forêt qui touche aux fermes du château et que j'ai achetée pour toi. Esta content de mon marché?
PAUL
Je suis content de tout ce que vous faites, mon père, et de tout ce qui ne m' éloigne pas de vous.
M. DE ROSBOURG, Viant.
Bien ! Alors je continuerai à placer tes fonds.
Quels fonds, mon père? Comment ai-je des fonds?
M. DE ROSBOURG
Tu as, outre la fortune de tes parents, deux millions que M. Fichini a laissés à ton père, qui était son ami d'enfance.
PAUL
Il était donc bien riche, ce M. Fichini !
M. DE ROSBOURG
Je crois bien, qu'il était riche! Il a laissé encore quatre millions à son ancien et cher ami M de Réan, père de Sophie.
LÉON
Dieu ! que Sophie est riche ! Je voudrais bien être riche, moi.
JEAN
Tu n'en serais pas plus heureux. N'avons-nous pas tout ce que nous pouvons désirer?
LÉON
C'est égal, c'est agréable d'être riche. Tout le monde vous salue et vous respecte.
PAUL
Pour ça, non. Est-ce que tu respectes les Tourneboule? Sont-ils plus heureux que nous?
Personne n'est heureux comme nous, je crois, depuis le retour de papa et de Paul.
MADELEINE
Et nous qui ne sommes pas riches, ne sommesnous pas très heureuses.
CAMILLE
Et notre bonheur est si vrai! personne ne peut nous l'ôter ; il est au fond de nos cœurs, et c'est le bon Dieu qui nous le donne.
PAUL
C'est vrai. Quand on a de quoi manger, de quoi s'habiller, se chauffer et vivre agréablement, de quoi donner à tous les pauvres des environs, à quoi sert le reste? On ne peut pas diner plus d'une fois, monter sur plus d'un cheval, dans plus d'une voiture, brûler plus de bois que n'en peuvent tenir les cheminées. Ainsi, que faire du reste, sinon le donner à ceux qui n'en ont pas assez?
M. DE ROSBOURG
Tu as mille fois raison, mon garçon, et à nous deux nous battrons le pays à dix lieues à la ronde pour que tout le monde soit heureux autour de nous. Nous leur ferons voir ce que peut faire un bon, un vrai chrétien, des richesses que le bon Dieu lui a données. »
Les dames et les enfants rentrèrent chacun chez soi. Jacques et Marguerite allèrent dans leur cabane pour lire et causer. Paul et Léon allaient les
suivre, lorsque M. de Rosbourg, prêtant l'oreille, dit :
<c Mais... quel est ce bruit? Il me semble entendre des gémissements mêlés d'éclats de rire.
PAUL
Je les entends aussi. Viens, Léon, allons voir.
LÉON, timidement.
Je n'entends rien, moi. Tu te trompes, je crois.
PAUL
Non, non, je ne me trompe pas. Dépêchons-nous. Viens. {Tout bas, se penchant à Voreille de Léon.) Viens donc : avec moi il n'y a pas de danger. »
Paul saisit la main de Léon, et, tout en l'entraînant, il lui dit à mi-voix : « Courage, courage donc!... montre-leur que tu n'as pas peur! Ne me quitte pas,... marche hardiment. »
Ils coururent vers le chemin d'où partait le bruit, pendant que M. de Rugès, surpris, répétait : « Le voilà parti! mais pour tout de bon, cette fois ! il court aussi vite que Paul.... C'est qu'il n'a pas l'air d'avoir peur. Y venez-vous aussi, Rosbourg! Viens-tu, Traypi?
M. DE ROSBOURG
Ne les suivons pas de trop près, pour leur donner le mérite de secourir ceux qui appellent. S'ils ont besoin de renfort, Paul sait que je suis là, prêt à me rendre à son appel.... Tiens,... quel accent indigné a Paul!... L'entendez-vous? belle voix de commandement ! c'est dommage qu'il ne soit pas dans la marine ou dans l'armée.... Ah diable!
l'affaire se gâte ? j'entends des cris et des coups,... approchons ; il est temps. »
En hâtant le pas, M. de Rosbourg, suivi de ses amis, marcha ou plutôt courut vers le lieu du combat, car il était clair qu'on se battait. En arrivant, ils virent étendu à terre, entièrement déshabillé, le pauvre idiot Relmot. Devant lui se tenaient Paul et Léon, animés par le combat qu'ils venaient de livrer et qui était loin d'être fini. Attaqués par une douzaine de grands garçons, tous deux distribuaient et recevaient force coups de poing et coups de pied . Paul en avait couché deux à terre ; il terrassait le troisième, donnait un coup de pied à un quatrième, un croc- en-jambe et un coup de genou au cinquième, pendant que Léon, moins habile que lui, mais non moins animé, en tenait deux par les cheveux et les cognait l'un contre l'autre, s'en faisant un rempart contre les cinq ou six restants, qui faisaient pleuvoir sur Paul et sur Léon une grêle de coups de poing. M. de Rosbourg s'élança sur le champ de bataille, saisit de chaque main un de ces grands garçons par les reins, les enleva en l'air et les lança par-dessus la haie ; il en fit autant de deux autres ; ce que voyant les derniers, ils cherchèrent à se sauver, mais M. de Rosbourg les rattrapa facilement et leur administra à chacun une correction qui leur fit pousser des hurlements de douleur.
(c Allez maintenant, polissons, et recommencez si vous l'osez. »
Et il les congédia de deux bons coups de pied. Pendant ce temps, Paul et Léon, aidés de M. de Rugès et de M. de Traypi, relevèrent le pauvre idiot, qui restait à genoux tout tremblant et pleurant. Son corps était prodigieusement enflé et rouge; son dos et ses reins étaient écorchés en plusieurs endroits.
«Pauvre malheureux! s'écria M. de Rosbourg;
Paul donnait un coup de pied à un quatrième.
que lui ont-ils fait pour le mettre en cet état? — Quand nous sommes arrivés, mon père, nous avons trouvé ces misérables, armés les uns de grandes verges, les autres de poigné.es d'orties, battant et frottant le pauvre idiot pendant que les deux plus grands le maintenaient à terre. Ils l'avaient attiré dans ce chemin isolé, l'avaient déshabillé, et s'amusaient, comme je vous l'ai dit, à le fouetter et à le frotter d'orties. C'est Léon qui, accouru le premier et indigné de ce spectacle, leur a ordonné de finir , le pauvre idiot nous a expliqué tant bien que mal ce que je viens de vous dire; je
leur ai ordonné à mon tour de laisser ce pauvre garçon. « Ah bah! ont-ils répondu, vous êtes deux, « nous sommes douze plus forts que vous : laissez- <( nous nous amuser, ou nous vous en ferons autant. » Et l'un d'eux allait recommencer, lorsque je lui criai : « Arrête, drôle ! Pars à l'instant, ou je faite longe un coup de pied qui te fera voler à dix pieds « en l'air. » Pour toute réponse, il donne un coup à ce pauvre idiot, retombé de peur. Je saute sur ce misérable en criant : « A moi, Léon ! Joue des pieds cf et des mains ! » Il ne se le fait pas dire deux fois et tombe dessus comme un lion ; j'en couche un à terre, puis un second; j'étais en train d'en travailler quelques autres quand vous nous êtes venu en aide ; sans vous, nous aurions eu du mal ; mais il n'en restait que dix : nous en serions venus à bout tout de même, n'est-ce pas, Léon? Tu en as cogné quelques-uns et solidement; tu as le poing et les pieds bons! Ils te le diront bien. »
Léon, tout fier et presque étonné de son courage, ne répondit qu'en relevant la tête. M. de Rugès, s'approchant, lui prit les mains et les serra fortement. M. de Rosbourg en fit autant. A ce témoignage d'estime de son père et d'un homme qu'il considérait comme un homme supérieur, Léon rougit vivement, et des larmes de bonheur vinrent mouiller ses yeux.
« Il ne s'agit que de commencer, mon brave Léon, lui dit M. de Rosbourg. Tu vois, te voilà l'associé de Paul, le brave des braves.
LÉON
Oh ! monsieur, ce serait trop d'honneur et de bonheur! Je suis assez récompensé par votre estime et par la satisfaction de mon père.
PAUL
Je te l'avais bien dit, mon ami, que tu avais tout autant de courage que moi. Tu me croiras une autre fois, n'est-ce pas, quand je te dirai du bien de toi-même?
M. DE RUGÈS
Occupons-nous de ce pauvre garçon, qui est là sans vêtements et dans un état à faire pitié.
M. DE ROSBOURG
Où demeure-t-il? Est-ce loin d'ici?
LÉON
Non, à deux cents pas, dans le hameau voisin.
M. DE ROSBOURG
Où ont-ils mis tes habits, mon pauvre garçon? l'idiot.
Ils... les ont... jetés... par-dessus la haie. »
En un clin d'œil Paul sauta par-dessus la haie et saisit les habits de l'idiot.
(( Tiens, reçois-les, dit-il à Léon en les lui lançant.
Avant de l'habiller, lavons-le dans la mare qui est ici auprès; l'eau fraîche calmera l'inflammation laissée parles orties et les coups de verges. Viens, mon pauvre garçon; appuie-toi sur mon bras ; n'aie pas peur, je ne te ferai pas de mal.
— Oh non! Vous êtes bien bon,,., je vois bien,... répondit l'idiot en tremblant de tous ses membres, Mais... ça me fait mal... de marcher.... »
M. de Rosbourg et M. de Rugès le prirent dans leurs bras et le portèrent dans la mare. La fraîcheur de l'eau le soulagea.
(c Ne me laissez pas, disait-il : ils reviendraient et ils me battraient encore. Oh ! là là ! qu' ils cinglaient fort! Oh! que ça fait mal !
M. DE ROSBOURG
Courage, mon ami ! courage ! ça va se passer ! Nous allons t'habiller maintenant, et te ramener chez toi.
l'idiot.
Vous n'allez pas me laisser, pas vrai? vous ne me laisserez pas tout seul?
M. DE ROSBOURG
Non, mon pauvre garçon, je te le promets. Passe ta chemise.... Là,... ton pantalon maintenant.... Puis ta blouse ! Et c'est fini. Mets tes sabots et partons. Ça va-t-il mieux?
l'idiot.
Pour ça, oui. Ça fait du bien, la mare.
M. DE TRAYPI
Connais-tu les noms de ces mauvais drôles qui t'ont battu? Pourrais-tu le dire?
l'idiot.
Pour ça^ oui. Le grand Michot, puis Jimmel le POUX, puis Daniel le borgne, puis Friret, puis Canichon, puis les deux Richardet, puis Lecamus,
puis Frognolet le bancal et Frognolet le louche, puis les deux garçons du père Bertot.
M. DE TRAYPI
Bien, ne les oublie pas ; j'irai voir leurs parents et je leur ferai donner une correction solide devant moi, pour être bien sûr qu'ils l'ont reçue. »
L'idiot se mit à rire et à se frotter les mains.
(c Ha! ha! ha! ils vont en avoir aussi, les brigands, les scélérats. Faites-les battre rondement. Ha! ha! ha! que je suis donc content!... Ça fait du bien tout de même. Ha! ha! ha ! Faut les battre avec des orties. Ça leur fera bien plus mal.
— Pauvre garçon, dit M. de Bosbourg à Paul et à Léon, il ne pense qu'à la vengeance. Pas moyen de lui faire comprendre que le bon Dieu ordonne de rendre le bien pour le mal. Mais nous voici arrivés. Bugès et Traypi, chargez-vous de rendre l'idiot à ses parents. Je vais revenir avec nos braves et raconter leurs exploits à nos amis. Je serai heureux de parler de Léon comme il le mérite. »
Et, serrant encore la main de l'heureux Léon, il se mit en route; trouvant le salon vide, il monta chez sa femme, laissant Paul et Léon chercher leurs amis.
Quand ils furent seuls, Léon sauta au cou de
« Paul, mon ami, mon meilleur ami, tu m'as sauvé! Je ne suis plus poltron, je le sens. Avec toi, d'abord, et seul plus tard, je n'aurai plus
peur ; je le sens, oui, je le sens dans mon cœur, clans ma tête, clans tout mon corps. Je me sens plus fort, je me sens plus fier, je me sens homme. Merci, mille fois merci, mon ami. Tu m'as tout changé.
PAUL
Ce n'est pas moi, mon bon Léon, c'est toi-même, c'est ta volonté, c'est le bon Dieu qui a récompensé le courage avec lequel tu m'as avoué que tu croyais n'en pas avoir. Je t'ai seulement aidé à te mieux connaître, voilà tout.
LÉON, avec attendrissement.
Bon, généreux et modeste, voilà ce que tu es, toi, mon ami, mon seul ami.
PAUL
Allons chercher les autres, Léon, je suis impatient de leur raconter ce que tu as fait. »
Et tous deux coururent aux cabanes, où ils trouvèrent en effet tous les enfants, chacun dans la sienne, et les attendant avec impatience.
(c Arrivez donc, arrivez donc, leur crièrent-ils, nous vous attendons pour manger un plat de fraises et de crème que la mère Romain vient de nous apporter.
— Avons-nous de la liqueur dans nos armoires, s'écria Paul, pour boire à la santé de Léon, qui vient de se battre vaillamment avec moi contre douze grands garçons et de les mettre en fuite?
— Pas possible! dit Jean surpris.
— Je vois dans les yeux de Léon que c'est vrai,
dit Jacques; il a un air que je ne lui ai jamais vu, quelque chose qui ressemble à Paul.
LÉON
Tu me fais trop d'honneur en trouvant cette ressemblance, mon petit Jacques.
SOPHIE
Mais qu'as-tu donc? C'est drôle, tu es tout changé !
JEAN
C'est vrai : tu as un air décidé et modeste en même temps
MARGUERITE
Qui te va très bien.
LÉON
C'est ce qui fait probablement ma ressemblance avec Paul.
PAUL
Vous avez raison, mes amis; Léon n'est plus le même; il vient de se battre avec un courage de lion contre une bande de douze grands garçons pour défendre le pauvre Relmot l'idiot.
Ajoute donc que tu étais avec moi; sans toi je crois en vérité que je n'y aurais pas été.
PAUL
Et tu aurais bien fait. Seul contre douze, il n'y avait pas à essayer.
JEAN
Mais qu'aurais-tu fait, toi, si tu avais été seul?
PAUL
J'aurais appelé mon père, que je savais près de là.
JEAN
Et s'il n'était pas venu?
PAUL, avec feu.
Mon père, ne pas venir à mon appel! Tu ne le connais pas, va; il accourrait n'importe d'où à la voix de son fils. Mais écoutez que je vous raconte les exploits de Léon. »
Et Paul leur fit le récit de ce qui venait de se passer, vantant le courage de Léon, s'effaçant luimême, et peignant avec vivacité et indignation les souffrances du pauvre idiot.
<c Que je suis donc malheureux de n'avoir pas été avec vous! dit Jean en frémissant de colère. Avec quel bonheur je vous aurais aidés à rosser ces méchants garçons ! J'espère bien que mon oncle n'oubliera pas les visites qu'il a promises aux parents, pour faire donner une bonne correction à ces mauvais garnements.
— Oh! papa ne l'oubliera pas, s'écria Jacques. Pauvre Relmot! nous n^ons le voir, n'est-ce pas, Paul?
PAUL
Demain, mon petit Jacques; nous irons tous. A présent je rentre pour travailler avec mon père.
— Je vais t' accompagner, dit Marguerite.
— Et moi aussi », dit Jacques.
Et, lui prenant chacun une main, ils marchèrent vers la maison.
(( C'est toi qui as donné du courage à Léon, lui dit Marguerite quand ils furent un peu loin.
— Mais pas du tout, ma petite Marguerite, c'est lui tout seul qui s'en est donné.
— Bon Paul ! reprit Marguerite en baisant la main qu'elle tenait dans les siennes.
— Paul, plus je te connais et plus je t'aime, dit Jacques en serrant son autre main.
PAUL
ïl en est de même pour moi, mon petit Jacques, je t'aime comme un frère.
JACQUES
Si nous pouvions toujours rester ensemble! comme je serais heureux !
Mais, si nous nous quittons, nous nous retrouverons toujours.
JACQUES
Je n'aime pas à pleurer, Paul, et je ne pleure presque jamais; mais, quand je vous quitterai, toi jet Marguerite, j'aurai un tel chagrin que je ne pourrai pas m'empêcher de pleurer; je ne pourrai pas m'en empêcher, je le sens.
MARGUERITE
Ce ne sera pas pour longtemps, Jacques.
JACQUES
Mais ce sera bientôt; dans huit jours les vacances seront finies.
MARGUERITE
Mais toi, qui n'es pas en pension, tu n'as pas besoin de t'en aller à la fin des vacances.
JACQUES
Non, mais papa a des affaires; il m'a dit qu'il ne pourrait pas rester. Je tâche d'avoir du courage, de n'y pas penser; je fais tout ce que je peux, mais... je ne peux pas. »
Et Paul sentit une grosse larme tomber sur sa main. Il s'arrêta, embrassa tendrement son petit ami; Marguerite aussi se jeta à son cou.
(c Ne pleure pas, Jacques! Oh! ne pleure pas, je t'en prie; si tu as du chagrin, je ne serai plus heureuse; je serai triste comme toi, et Paul sera triste aussi, et nous serons tous malheureux. Jacques, je t'en prie, ne pleure pas. »
Le bon petit Jacques essuya ses pauvres yeux tout prêts à verser de nouvelles larmes; il voulut parler, mais il ne put pas; il essaya de sourire, il les embrassa tous deux et leur promit d'être courageux et de ne penser qu'au retour. Ils se séparèrent, Paul pour travailler, Marguerite pour raconter à son papa le chagrin de Jacques, et Jacques pour aller pleurera l'aise sur l'épaule de son papa.
« Mon pauvre petit, lui dit M. de Traypi en l'embrassant, je ne puis malheureusement empêcher ce chagrin pour toi. Je ne peux pas toujours rester chez ma sœur de Fleurville, et toi-même tu ne voudrais pas te séparer de moi. Tâche, mon enfant, de supporter avec courage les peines que
le bon Dieu t'envoie; tu sais que la vie ne dure pas toujours ; les chagrins finissent comme les plaisirs; tâche de vivre de manière à retrouver un jour dans le ciel et pour toujours les amis que tu as tant de peine à quitter pour quelques mois, Pleure, mon enfant, pleure si tes larmes te fon; du bien, en attendant que tu prennes du courage. »
Jacques pleura quelque temps et finit par sécher ses larmes. Marguerite pleura un peu de son côté dans les bras de son père, dont les caresses et les baisers ne tardèrent pas à la consoler. Paul, habitué à se commander, fut pourtant triste et sombre tant que dura le chagrin de Marguerite; son visage s'éclaircit au premier sourire de sa petite sœur, et il reprit son travail quand il la vit tout à fait calmie et riante.
Çf?