‹ Les vacancesChapitre 18 sur 28 · LES TOURNE-BOULE ET L'IDIOT · texte numérisé non relu

LES TOURNE-BOULE ET L'IDIOT

Les vacances étaient bien avancées; un grand mois s'était écoulé depuis l'arrivée des cousins ; mais les enfants avaient encore trois semaines devant eux, et ils ne s'attristaient pas si longtemps d'avance à la pensée de la séparation. Léon s'améliorait de jour en jour; non seulement il cherchait à vaincre son caractère envieux, emporté et moqueur, mais il essayait encore de se donner du courage. Son nouvel ami Paul avait gagné sa confiance par sa franche bonté et son indulgence; il avait osé lui avouer sa poltronnerie.

(c Ce n'est pas ma faute, lui dit-il tristement ; mon premier mouvement est d'avoir peur et d'éviter le danger ; je ne peux pas m'en empêcher. Je t'assure, Paul, que bien des fois j'en ai été honteux au point d'en pleurer en cachette; je me suis dit cent fois qu'à la prochaine occasion je serais brave ; pour tâcher de le devenir, je me faisais brave en paroles. J'ai beau faire, je sens que je suis et serai toujours poltron. »

Il avait l'air si triste et si honteux en faisant cet aveu, que Paul en fut touché.

(c Mon pauvre ami, lui dit-il, il appuya sur ami, je trouve au contraire qu'il faut un grand courage pour dire, même à un ami, ce que tu viens de me confier. Au fond, tu es tout aussi brave que moi (Léon relève la tète avec surprise) ; seulement tu n'as pas eu occasion d'exercer ton courage avec prudence. Tu es entouré de cousines et d'amis plus jeunes que toi; tu t'es trouvé dans des moments de danger, plus ou moins grand, avec la certitude que tu n'avais ni la force ni les moyens de t'en préserver ; alors tu as tout naturellement pris l'habitude de fuir le danger et de croire que tu ne peux pas faire autrement.

LÉON

Mais pourtant, Paul, toi, je te vois courir en avant dans bien des occasions où je me serais sauvé.

PAUL

Moi, c'est autre chose ; j'ai passé cinq années entouré de dangers et avec l'homme le plus courageux, le plus déterminé que je connaisse; il m'a habitué à ne rien craindre. Mais moi-même, que tu cites comme exemple, c'est par habitude que je suis courageux, et cette habitude, je l'ai prise parce que je me sentais toujours en sûreté sous la protection de mon père. Marchons ensemble à la première occasion, et tu verras que tu feras tout comme moi.

— J'en doute, reprit Léon ; en tout cas, je tâcherai. Je te remercie de m'avoir remonté dans ma propre estime; j'étais honteux de moi-même. • — A l'avenir, tu seras content; tu verras », dit Paul en lui serrant affectueusement la main.

Léon rentra tout joyeux pour travailler ; Paul monta chez M. de Rosbourg, qui lui dit en sou ■ riant :

« Ton visage est rayonnant, mon bon ami; quelle bonne nouvelle m'apportes-tu ?

PAUL

Ce n'est pas une bonne nouvelle, mais une bonne action que je vous apporte, mon père. »

Et il lui raconta ce qui venait de se passer entre lui et Léon.

Tu as été aussi bon qu'ingénieux, mon fils. Je ne sais si Léon est bien persuadé que le courage dort en lui et que le réveil du lion est proche ; mais tu as toujours réussi à lui faire espérer ton estime et la mienne (je sais qu'il y tient), c'est un grand point de gagné. Mais comment feras-tu pour l'empêcher d'être un fichu poltron ? car, entre nous, il l'est : tu le vois bien toi-même.

PAUL

Il l'est, mon père, mais il ne le sera plus ; son amour-propre est excité maintenant; et puis j'arriverai à lui faire comprendre qu'il est plus sûr d'aller au-devant du danger que de le fuir.

M. DE ROSBOURG, viaTlt.

Comment lui feras-tu avaler ce raisonnement?

PAUL

En lui prouvant que le courage impose non seulement aux hommes, mais aux bêtes, et les fait fuir au lieu d'attaquer.

M. DE ROSBOURG

Tu me rendras compte de ta première expérience, mon ami,... et, puisque tu es là, causons donc ensemble de ton avenir. Y as-tu pensé?

PAUL

(c Non, mon père, je vous en ai laissé le soin; je sais que vous arrangerez tout pour mon plus grand bien. »

M. de Rosbourg attira Paul vers lui et le baisa au front.

M. DE ROSBOURG

(c J'y ai pensé, moi, et j'ai arrangé ta vie de manière à ne pas la séparer de la mienne

PAUL, s écriant et sautant de joie.

Merci, merci, mon père, mon bon père. Que vous êtes bon! je vais aller le dire à Marguerite. M. DE ROSBOURG, Hant.

Mais attends donc, nigaud; que lui diras-tu? Tu ne sais rien encore !

PAUL

Je sais tout, puisque je sais que je resterai toujours près de vous, près de ma mère, de Marguerite.

M. DE ROSBOURG

Tiens, tiens, comme tu as vite arrangé cela, toi ! Et ma carrière, la marine? qu'en fais-tu? PAUL, étonné.

Votre carrière? est-ce que...? est-ce que vous retourneriez encore en mer?

M. DE ROSBOURG

Et si j'y retournais, est-ce que tu ne m'y suivrais pas? ou bien aimerais-tu mieux achever ton éducation ici, avec ta mère et ta sœur?

— Avec vous, mon père, avec vous partout et toujours, s'écria Paul en se jetant dans les bras de M. de Rosbourg.

— J'en étais bien sûr, dit M. de Rosbourg en le serrant contre son cœur et en l'embrassant. Tu serais aussi malheureux séparé de moi que je le serais de ne plus t'avoir, mon fils, mon compagnon d'exil et de souffrance. Mais sois tranquille; quand je m'y mets, les choses s'arrangent mieux que cela. Voici ce que j'ai décidé. J'envoie ma démission au ministre ; nous vivrons tous ensemble ; tu n'auras d'autre maître, d'autre ami que moi, et nous emploierons nos heures de loisir à améliorer l'état de nos bons villageois et la culture de nos fermes : vi<j de propriétaire normand. Nous relèverons des chevaux, nous cultiverons nos terres et nous ferons du bien en nous amusant, en nous instruisant et en améliorant tout autour de nous. »

Paul était si heureux de ce projet, qu'il ne put d'abord autrement exprimer sa joie qu'en serrant

et baisant les mains de son père, il demanda la permission de l'aller annoncer à Mme de Rosbourg et à Marguerite.

M. DE ROSBOURG

Ma femme le sait; je pense tout haut avec elle; c'est à nous deux que nous avons arrangé notre vie; mais nous avons voulu te laisser le plaisir d'annoncer cette heureuse nouvelle à ma petite Marguerite. Va, mon ami, et reviens ensuite ; nous avons bien des choses à régler pour l'emploi de nos journées. »

Paul partit comme une flèche ; il courut aux cabanes ; il y trouva Marguerite qui lisait avec Sophie et Jacques.

PAUL

Marguerite, Marguerite, nous restons ; je ne te quitterai jamais. Mon père ne s'en ira plus ; nous travaillerons ensemble; nous aurons une ferme; nous serons si heureux, si heureux, que nous rendrons heureux tous ceux qui nous entoureront.

— Ah çà! tu es fou, dit Sophie en se dégageant des bras de Paul, qui, après Marguerite, l'étouffait à force de l'embrasser. Qu'est-ce que tu nous racontes de travail, de ferme, de je ne sais quoi?

— Oh! moi, je comprends, dit doucement Marguerite en rendant à Paul ses baisers. Papa ne sera plus marin ; lui et Paul resteront toujours avec nous , c'est papa qui sera notre maître. C'est cela, n'est-ce pas, Paul.

PAUL

Oui, oui, ton cœur a deviné, ma petite sœur chérie.

— Et moi donc ! qu'est-ce que je deviens dans tout cela? demanda Sophie. C'est joh, monsieur, de m'oubHer dans un pareil moment !

PAUL

Tiens ! je peux bien t' avoir oubliée un instant, toi qui m'as oublié pendant cinq ans.

SOPHIE

Oh ! mais moi j'étais petite.

PAUL

Et moi, je suis grand. Voilà pourquoi je comprends le bonheur de vivre près de mon père et d'être élevé par lui.

MARGUERITE

Mais pourquoi donc nous quitterais-tu, Sophie? nous vivrons tous ensemble comme avant.

Je crois que c'est impossible. Ton père voudra être chez lui.

MARGUERITE

Eh bien, nous t'emmènerons.

SOPHIE

C'est impossible. Je gênerais là-bas; je ne gêne pas ici. M. de Fleurville est pour moi ce que ton papa est pour Paul; Camille et Madeleine sont pour moi ce que tu es pour Paul. Je resterai.

JACQUES

Et moi, je suis donc un rien du tout, qu'on no me regarde seulement pas.

PAUL

Tu es, mon cher petit ami, un ancien ami de Marguerite. Je te connais assez pour savoir que tu seras toujours le mien. Mais toi, Jacques, tu vis avec ton papa et ta maman qui t'aiment; tu n'as pas d'inquiétude à avoir sur ton bonheur, et je suis sûr que tu partages le mien.

JACQUES

Oh oui ! j'ai le cœur content comme si c'était pour moi. Je sais que je te verrai autant que si vous restiez tous ensemble ; ainsi moi je n'ai qu'à me réjouir. »

Marguerite embrassa Jacques et courut bien vite chez son papa, auquel elle témoigna sa joie avec une tendresse dont il fut profondément touché. Pendant ce temps Paul avait couru embrasser et remercier Mme de Rosbourg, qu'il trouva aussi heureuse qu'il l'était lui-même. Elle lui dit qu'ils venaient d'acheter un château et une terre magnifique qui n'étaient qu'à une lieue de Fleurville, et qui appartenaient à des voisins qu'on ne voyait jamais, tant ils étaient ridicules, fiers et communs ; qu'après les vacances ils iraient s'établir dans ce château : que Sophie resterait chez Mme de Fleurville, et qu'au reste M. de Rosbourg achèterait à Paris un hôtel où ils logeraient tous ensemble pendant l'hiver. Paul en fut content pour Sophie

et pour Marguerite, qui, de cette manière, quitterait le moins possible ses amies.

Peu de temps après on vit arriver une voiture

élégante; les enfants se mirent aux fenêtres et virent avec surprise descendre de voiture d'abord un gros petit monsieur d'une cinquantaine d'années, puis une dame magnifiquement vêtue et enfin une petite fille de douze ans environ, ha-

billée comme pour aller au bal : robe de gaze à volants et rubans, fleurs dans les cheveux, le cou et les bras nus et couverts de colliers et de bracelets. Les enfants se regardèrent avec stupéfaction.

(c Qu'est-ce que c'est que cela? s'écria Paul.

— Je n'ai jamais vu ces figures-là, dit Camille.

— C'est peut-être les ridicules voisins du château vendu, dit Madeleine.

— Comment s'appellent ces originaux ? dit Jean .

— Ce doivent être les Tourne-boule, dit Sophie.

— Ceux qui ont vendu leur château à papa? demanda Marguerite.

CAMILLE

Ton papa a acheté leur château ?

MARGUERITE

Oui, il vient de me le dire.

MADELEINE

Mais que viennent-ils faire ici ?

JEAN

Faire connaissance en même temps qu'ils font leurs adieux, probablement.

LÉON

On n'a jamais voulu les recevoir ici ; ils sont fiers, sots et méchants.

JEAN

C'est pour cela qu'ils viennent sans être priés; quittant le pays, ils sont toujours sûrs d'être bien reçus; on dit que le père a été marmiton.

PAUL

Que la toilette de cette petite est ridicule !

Descendons pour la recevoir ; il le faut bien.

MADELEINE

Gomme c'est assommant !

PAUL

Nous irons tous avec vous : de cette façon ce sera moins ennuyeux.

CAMILLE

Merci, Paul ; j'accepte avec plaisir.

JEAN

Quelle foule nous allons faire ! la pauvre fille ne saura auquel entendre : entrons et défilons deux à deux, comme pour une princesse. »

Et tous les enfants, étant convenus de faire des révérences solennelles, firent leur entrée au salon marchant deux à deux. C'était une petite malice à l'intention des toilettes de la mère et de la fille.

Camille et Léon se donnant la main avancèrent, saluèrent et allèrent se ranger pour laisser passer Madeleine et Paul, qui en firent autant, ensuite Sophie et Jean, auxquels succédèrent Marguerite et Jacques. M. de Rosbourg regardait d'un air surpris tous les enfants défiler et saluer; il sourit au premier couple, rit au second, se mordit les lèvres au troisième, et se sauva pour rire à l'aise au quatrième. Mlle Yolande Tourne-boule parut ravie de cet accueil solennel ; elle crut avoir in-

spire le respect et la crainte et rendit les saints par des révérences de théâtre, accompagnées d'un geste protecteur de la main : elle traversa ensuite le salon et alla se placer devant les enfants, qui s'étaient groupés au fond.

« Je suis très satisfaite, messieurs et mesdemoiselles, dit-elle, de vous connaître avant de quitter le pays ; j'espère que vous viendrez me voir à Paris, à l'hôtel Tourne-boule, qui est à mon père, et qui est un des plus beaux hôtels de Paris. Je vous ferai inviter aux soirées et aux bals que ma mère compte y donner. Et même, pour ne vous laisser aucune inquiétude à ce sujet, je vous engage, monsieur (s' adressant à Paul), pour la première valse, et vous, monsieur (s'adressant à Jean), pour la première polka, et monsieur (s'adressant à Léon), pour la première contredanse.

PAUL

Je suis désolé, mademoiselle, de ne pouvoir accepter cet honneur, mais je ne valse pas; je ne connais que la danse des sauvages, qui ne vous serait peut-être pas agréable à danser.

JEAN

Moi aussi, mademoiselle, de même que mon ami Paul, je suis désolé de refuser polka et bal ; mais, en fait d'exercice de ce genre, je ne sais que battre la semelle, et je n'oserais vous proposer ce passe-temps agréable, mais peu gracieux.

LÉON

J'accepterais bien volontiers votre contredanse,

mademoiselle, mais je serai au collège au moment où vous la danserez, les ronflements de mes camarades remplaçant la musique de votre orchestre.

— Alors, messieurs, dit Mlle Yolande d'un air hautain, je retire mes invitations.

Vous êtes mille fois trop bonne, mademoiselle.

JEAN

Veuillez croire à ma reconnaissance, mademoiselle.

LÉON

Vous me voyez confus de vos bontés, mademoiselle.

— C'est bien, c'est bien, messieurs, dit Mlle Yolande avec un sourire gracieux. Je verrai à vous recevoir autrement qu'au bal. Mesdemoiselles de Fleurville, on m'a parlé de charmants chalets que vous avez fait construire; ne pourrais-je les voir.-^

MARGUERITE

Vous voulez dire les cabanes que nous avons faites nous-mêmes avec nos cousins et nos amis? Paul nous a fait une jolie hutte de sauvage.

— Qui est cette petite? dit Mlle Yolande d'un air dédaigneux .

PAUL, avec indignation.

Cette petite est Mlle Marguerite de Rosbourg, ma sœur et mon amie.

MADEMOISELLE YOLANDE

Ah !... qu'est-ce que c'est que ça, Rosbourg ?

PAUL, très vivement.

Quand on parle de M. de Rosbourg, on en parle avec respect, mademoiselle. M. de Rosbourg est un brave capitaine de vaisseau, et personne n'en parlera légèrement devant moi. Entendez-vous, mademoiselle Tourne-broche?

MADEMOISELLE YOLANDE, avec dignité.

Tourne-boule, monsieur.

PAUL

Tourne-boule, Tourne-broche : c'est tout un. Laissez-nous tranquilles avec vos airs.

— ■ Paul, dit M. de Rosbourg, qui s'était approché, tu oublies que mademoiselle est en visite ici.

PAUL

Eh ! mon père, c'est mademoiselle qui oublie qu'elle est en visite chez nous et qu'elle n'a pas le droit de faire l'impertinente ni la princesse ; je ne lui permettrai jamais de parler de vous comme elle l'a fait.

M. DE ROSBOURG

Mon pauvre enfant, que nous importe ? Sait-elle ce qu'elle dit seulement ! Voyons, au lieu de rester au salon, allez tous vous promener : la connaissance se fera mieux dehors que dedans. »

Camille et Madeleine proposèrent avec empressement à Mlle Yolande d'aller voir leur petit jardin. Elle y consentit.

MADEMOISELLE YOLANDE

Le chemin est-il bon pour y arriver? Mes bro-

dequins de satin rose ne supportent pas les pierres.

Le chemin est sablé et très beau, mademoiselle. Mais si vous craignez pour vos brodequins..,.

MADEMOISELLE YOLANDE

Ce ne sont pas mes brodequins que je ménage, j'en ai cinquante autres paires à la maison ; c'est pour mes pieds que je crains les inégalités du terrain.

MADELEINE

Vous pouvez être tranquille alors, mademoiselle : il y a du sable partout. »

On se mit en route ; Mlle Yolande marchait majestueusement, poussant de temps en temps un cri lorsqu'elle posait le pied sur une pierre ou quand elle apercevait soit une grenouille, soit un ver ou d'autres insectes tout aussi innocents. Voyant que ses cris n'attiraient l'attention de personne, elle ne pensa plus à faire l'effrayée et l'on arriva au jardin.

« Ce ne sont pas des chalets », dit-elle avec dédain en regardant la cabane.

CAMILLE

Ce ne sont que des maisonnettes bâties par nous-mêmes, comme vous l'a dit Marguerite.

MADEMOISELLE YOLANDE

Vous VOUS êtes donné la peine de faire vousmêmes un aussi sale ouvrage ? Chez mon père j'ai des ouvriers qui font tout ce que je leur commande.

MADELEINE

C'est pour nous amuser que nous les avons bâties, et nous les aimons beaucoup plus que si on nous les avait faites.

MADEMOISELLE YOLANDE

Peut-on y entrer ?

CAMILLE

Certainement ; voici la mienne et celle de Madeleine et de Léon.

MADELEINE

Voici celle de Sophie et de Jean, et voici enfin celle de Paul, de Marguerite et de Jacques.

MADEMOISELLE YOLANDE

Quelle horreur de meubles ! Ah Dieu ! comment supportez-vous cela? J'aurais tout jeté au feu si on m'avait donné une pareille friperie !

MARGUERITE

Nous qui ne sommes pas des Tourne-boule, nous nous trouvons bien ici, dans notre hutte de sauvage.

MADEMOISELLE YOLANDE

Ah!... c'est une hutte de sauvage? Comment avez-vous eu ce bel échantillon d'architecture ?

MARGUERITE

C'est Paul qui l'a bâtie ; il a été cinq ans chez des

MADEMOISELLE YOLANDE, QVeC dédain.

On le voit bien.

MARGUERITE

Est-ce parce fju'il a refusé vos bals et vos valses?

MADEMOISELLE YOLANDE

Parce qu'il ne sait pas les usages du monde.

MARGUERITE

Cela dépend de quel monde, mademoiselle ; si c'est du vôtre, c'est possible ; aucun de nous n'y a jamais été ; mais, si c'est du monde poli, bien élevé, comme il faut, il en connaît les usages, aussi bien que mes amies, leurs parents et les nôtres.

MADEMOISELLE YOLANDE

Mademoiselle... Marguerite, je crois, sachez que les Tourne-boule sont nobles et puissants seigneurs, et que leurs armes

MARGUERITE

Sont un tourne-broche, nous le savons bien.

MADEMOISELLE YOLANDE

Mademoiselle, vous êtes une petite insolente..., — Pas un mot de plus ! cria Paul d'une voix impérieuse. Silence ! ou je vous ramène à vos parents de gré ou de force.... Viens, petite sœur, ajouta-t-il d'une voix calme, laissons cette petite qui veut faire la grande ; viens avec moi, avec Sophie et... avec qui encore? » dit-il en se retournant vers les autres.

Jean et Jacques répondirent ensemble : « El avec nous ». Léon fit signe qu'il restait pour protéger ses pauvres cousines Camille et Madeleine, obligées par politesse de rester près de Mlle Yolande. Elle leur parla tout le temps des richesses

de son père, de sa puissance, de ses nobles relations. A Paris il ne voyait que des ducs, des princes, des marquis, et par condescendance quelques comtes d'illustres familles. Elle parla de ses toilettes, de ses dépenses.

« Papa me donne tout ce que je veux, dit-elle, j'ai déjà des parures de diamants, de perles et de rubis. La toilette que vous me voyez n'est rien auprès de celles que j'ai à Paris ; j'ai plus de cinquante robes et coiffures de bal, autant de robes de dîners et de visites. Maman a tous les jours une robe neuve ; elle dépense cinquante mille francs par an pour sa toilette.

— Cinquante mille francs î s'écria Camille : mais combien donne-t-elle donc aux pauvres alors ?

— Aux pauvres ! ha ! ha ! aux pauvras ! en voilà une drôle d'idée ! répondit Mlle Yolande riant aux éclats. Comme si l'on donnait auK pauvres ! Mais les pauvres n'ont besoin ni de robes ni de diamants. Puisqu'ils sont pauvres, c'est qu'ils n'ont besoin de rien. Leurs haillons et une vieille croûte, c'est tout ce qu'il faut.

CAMILLE

Mais encore faut-il le leur donner, mademoiselle. Pendant que vous avez cinquante robes inutiles, il y a près de chez vous de pauvres familles qui sont nues ; pendant que vous avez dix plats à votre diner, ces mêmes pauvres n'ont pas seulement la croûte de pain dont vous parliez tout à l'heure.

MADEMOISELLE YOLANDE

Laissez donc! Ce sont de mauvais sujets, des paresseux ; ils n'ont besoin de rien.

MADELEINE

Camille, je ne veux pas entendre cela ; c'est trop fort; je vais rejoindre nos amis.

LÉON

Va, Madeleine : je reste avec la pauvre Camille.

MADEMOISELLE YOLANDE

Pauvre! vous la trouvez donc bien malheureuse de rester avec moi, monsieur? Pourquoi y restez-vous vous-même?

LÉON

Ce n'est pas avec vous que je reste, mademoiselle : c'est avec la pauvre Camille.

MADEMOISELLE YOLANDE

Encore ?

LÉON

Encore et toujours tant que vous serez là, mademoiselle, quoiqu'il fût plus juste de vous appeler pauvre, vous, toute riche que vous êtes.

MADEMOISELLE YOLANDE

Ce serait assez drôle, en effet. Moi, pauvre! avec trois cent mille francs de rente? Ha! ha! ha!

CAMILLE

Ne riez pas, ma pauvre demoiselle , ne nez pas ! Vous êtes en effet à plaindre, Léon a raison : vous êtes pauvre de bonté, pauvre de charité, pauvre d'humilité, pauvre de raison et de sagesse. Vous voyez bien que vous n'avez pas la vraie richesse,

et que, si vous perdiez votre fortune, il ne vous resterait plus rien.

MADEMOISELLE YOLANDE

Prrrr ! quel sermon ! Ah çà ! mais vous êtes une famille de prêcheurs vertueux, ici. On nous avait bien dit que votre mère était une folle, ainsi que. , . ,

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