‹ Les vacancesChapitre 4 sur 28 · MÈRE LÉONARD · texte numérisé non relu

MÈRE LÉONARD

Je m'en moque bien, de ma fille! C'est elle, la sotte, l'imbécile, qui nous a fait prendre. Faites-en ce que vous voudrez, je n'en ai aucun souci.

— Vas-tu me laisser, grand fainéant? criait le père Léonard à un autre gendarme qui le tenait au collet. Attends que je t'aplatisse d'un croc-enjambe, filou, bête brute! »

Les gendarmes ne répondaient pas à ces invectives et à bien d'autres injures que nous passons sous silence. Voyant que leurs efforts pour faire marcher les prisonniers étaient vains, ils firent signe à un troisième gendarme. Celui-ci tira de sa poche un paquet de petites courroies. Malgré les cris perçants de Jeannette et de sa mère et les imprécations du père, les gendarmes leur lièrent les mains, les pieds, et les assirent ainsi garrottés sur un banc, pendant que l'un d'eux allait chercher une charrette pour les transporter à la prison de la ville.

Mme de Fleurville et ses compagnes étaient restées un peu à l'écart avec les enfants. MM. de Rugès et Traypi s'étaient approchés des gendarmes pour savoir la cause de cette arrestation. Léon et Jean les avaient suivis.

Pas si bète que de marcher vers la prison.

« Pourquoi arrêtez-vous la famille Léonard, gendarmes ? demanda M. de Rugès. Qu'ont-ils fait?

— C'est pour vol, monsieur, répondit poliment le gendarme en touchant son chapeau ; il J a longtemps qu'on porte plainte contre eux, mais ils sont habiles; nous ne pouvions pas les prendre. Enfin, l'autre jour, au marché, la petite s'est trahie et nous a mis sur la voie.

M. DE RUGÈS

Comment cela?

^i^ GEINDAKAJK.

11 paraîtrait qu'ils ont volé une pièce de toile qui était à blanchir sur Therbe. Ils l'ont cachée dans leur huche à pain, sous de la farine : mais, dans la nuit, la petite s'est dit : « Puisque mon père et « ma mère ont volé la toile de la femme Martin, je « puis bien aussi leur en voler un morceau ; ça <c fait que j'aurai de quoi acheter des gâteaux et (c des sucres d'orge ». La voilà qui se lève et qui* en coupe un bon bout. C'était la veille du marché. Le lendemain, la petite se dit : « Ce n'est pas tout « d'avoir la toile, il faut encore que je la vende ». Et la voilà qui, sans rien dire à père et à mère, part pour le marché et offre sa toile à la fille Chartier. « Combien en as-tu? lui dit la fille Chartier. « — J'en ai bien six mètres, de quoi faire deux « chemises, répond la petite Léonard. — Combien « que tu veux la vendre? — Ah! pas cher, je vous (c la donnerai bien pour une pièce de cinq francs. « — Tope là, et je te la prends; tiens, voilà la

(( pièce et donne-moi la toile. » Les voici bien contentes toutes les deux, la petite Léonard d'avoir cinq francs, la fille Ghartier d'avoir de quoi faire deux chemises et pas cher. Mais, quand elle la rapporte chez elle, qu'elle la montre à sa mère et qu'elle la déploie pour mesurer si le compte y est, ne voilà-t-il pas que la farine s'envole de tous côtés ; la chambre en était blanche ; la mère et la fille Ghartier étaient tout comme des meunières. <c Qu'est-ce que c'est que ça? disent-elles. Gette (c toile a donc été blanchie à la farine? Faut la « secouer. Viens, Lucette, secouons-la dans la rue ; (c ce sera bien vite fait. » Les voilà qui secouent devant leur porte, quand passe la mère Martin. « Où allez-vous donc, que vous avez l'air si affairée? « lui demanda la mère Ghartier. — Ah! je vais (( porter plainte à la gendarmerie : on m'a volé « ma belle pièce de toile cette nuit. Faut que je « tâche de la rattraper. — Et moi je viens d'en c( acheter un bout qui n'est pas cher, dit la mère « Ghartier. — Tiens, dit l'autre en la regardant, (C mais c'est tout comme la mienne. Qu'est-ce que (C vous lui faites donc à votre toile? — Je la « secoue ; elle était si pleine de farine que nous (C en étions aveuglées, Lucette et moi. — Tiens, vc tiens ! de la toile enfarinée? Mais où donc l'avez- (c vous eue ? — G'est la petite Léonard qui me l'a ce vendue comme ça. — La petite Léonard ? où a- <c t-elle pu avoir de la toile aussi fine?... Mais!... « laissez-moi donc voir le bout; cela ressemble

« terriblement à la mienne. » La mère Martin prend la toile, l'examine, arrive au bout et reconnaît une marque qu'elle avait faite à sa pièce. Les voilà toutes trois bien étonnées : la mèro Martin bien contente d être sur la piste de sa toile ; la mère Chartier bien attrapée d'avoir donné sa pièce de cinq francs pour un bout de toile qui était volée; elles arrivent toutes trois chez moi et me ra-

La mère Martin prend la toile et l'examine.

content ce qui vient d'arriver. « Toute votre toile « y est-elle? je dis à la femme Martin. — Pour ça « non ! répond-elle. Il j en avait près de cinquante « mètres. — Alors il faut tâcher de ravoir les qua- (( rante-quatre mètres qui vous manquent, mère « Martin. Laissez-moi faire; je crois bien que je « vous les retrouverai. Nous allons bien surveiller « le marché; si la femme ou le père Léonard y ap- (( porte votre toile, je les arrête ; s'ils n'y viennent (c pas ou qu'ils y viennent avec rien que leurs sacs (c de farine, j'irai demain avec mes camarades faire « une reconnaissance au moulin. Puisque c'est la

« petite Léonarcî qm vous en a vencfii un bout, « c'est que l'autre bout est au moulin. — Mais si ce elle la vend à quelque voisin? dit la mère Marte tin. — N'ayez pas peur, ma bonne femme, elle « n'osera pas ; tout le monde chez vous sait que ce votre toile est volée. — • Je crois bien qu'on le ce sait, dit la mère Martin, je l'ai dit à tout le (c village, et j'ai envoyé mon garçon et ma petite « le dire partout dans les environs, de crainte ce qu'elle ne soit vendue par là. — Vous voyez <c bien qu'il n'y a pas de danger », que je lui réponds. Et je me mets en quête avec les camarades. Rien au marché, rien dans la ville. Alors nous sommes venus ce matin faire notre visite au moulin, avec un ordre d'arrêter, s'il y a lieu. Nous avons cherché partout; nous ne trouvions rien. Les Léonard nous agonisaient d'injures. Enfin, je me rappelle la farine que secouaient les femmes Chartier, et l'idée me vient d'ouvrir la huche; elle était pleine de farine ; je fouille dedans avec le fourreau de mon sabre. Les Léonard crient que je leur gâte leur farine; je fouille tout de même, et voilà-t-il pas que j'accroche un bout de la toile ; je tire, il en venait toujours. C'était toute la pièce de la mère Martin. Les Léonard veulent s'échapper; mais les camarades gardaient les portes et les fenêtres. On les prend; ils se débattent. J'arrête aussi la petite, qui crie qu'elle est innocente. Je raconte l'histoire de la toile enfarinée. La petite Léonard se trouble, pleure ; la mère s'élance sur elle et la

frappe à la joue ; le père en fait autant sur le dos. Si les camarades et moi nous ne l'avions retirée d'entre leurs mains, ils l'auraient mise en pièces. Tout cela a duré un }3out de temps, monsieur; le monde s'est rassemblé; il y en a plus que je ne voudrais, car c'est toujours pénible de voir une jeune fille comme ça déshonorée, et des parents qui ont mené leur fille à mal.

— Vous êtes un brave et digne soldat, dit M. de Piugès en lui tendant la main ; le sentiment d'humanité que vous manifestez à l'égard de ces gens qui vous ont accablé d'injures est noble et généreux. >>

Le gendarme prit la main de M. de Paigès et la serra avec émotion.

« Notre devoir est souvent pénible à accomplir, et peu de gens le comprennent; c'est un bonheur pour nous de rencontrer des hommes justes comme vous, monsieur. »

Léon et Jean avaient écouté avec attention le récit du eendarme. Les dames et les enfants s'étaient aussi rapj)rochés et avaient pu l'entendre également, de sorte que Léon et Jean n'eurent rien à leur apprendre. Les Léonard avaient recommencé leurs injures et leurs cris ; ces dames pensèrent que, n'ayant rien à faire pour les Léonard, il était plus sage de s'éloigner, de crainte que les enfants ne fussent trop impressionnés de ce qu'ils entendaient. On avait été obligé d'éloigner Jeannette de ses parents, qui, tout garrottés qu'ils étaient, voulaient encore la maltraiter. Mmes de

Fleurville et de Rosbourg, et le reste de la compagnie, se dirigèrent vers une partie de la forêt assez éloignée du moulin pour qu'on ne pût rien voir ni entendre de ce qui s'y passait. Les enfants étaient restés tristes et silencieux, sous l'impression pénible de la scène du moulin. M. de Rugès demanda à faire une halte et à étaler sur l'herbe les provisions que portait l'âne qui les suivait; ce moyen de distraction réussit très bien. Les enfants ne se firent pas prier; ils firent honneur au repas rustique; crème, lait caillé, beurre, galette, fraises des bois, tout fut mangé. Ils causèrent beaucoup de Jeannette et de ses parents.

LÉON

Gomment Jeannette a-t-elle pu devenir assez mauvaise pour voler et vendre cette toile avec tant d'effronterie?

MADAME DE FLEURVILLE

Parce que son père et sa mère lui donnaient l'exemple du vol et du mensonge. Bien des fois ils m'ont volé du bois, du foin, du blé, et ils se faisaient toujours aider par Jeannette. Tout naturellement, elle a voulu profiter de ces vols pour ellemême.

CAMILLE

Mais comment osait-elle aller à l'église et au catéchisme? Gomment ne craignait-elle pas que le bon Dieu ne la punît de sa méchanceté!

MADAME DE FLEURVILLE

Elle se tenait très mal à l'église ; elle bâillait.

elle détirait ses bras, elle se roulait sur son banc : ce qui prouve bien qu'elle n'y allait pas pour prier, mais pour faire comme tout le monde.

MADELEINE

Mais au catéchisme elle devait apprendre que c'est très mal de voler.

MADAME DE FLEURVILLE

Elle l'apprenait, mais elle n'y faisait pas atten-^ tion.

JEAN

Eh, mon Dieu ! c'est comme nous : si nous faisions tout ce que dit notre catéchisme, nous ne ferions jamais rien de mal.

LÉON

Dis donc, Jean, parle pour toi; ne dis pas nous : moi, d'abord, je fais tout ce que me dit le catéchisme.

Ah! par exemple, non.

LÉON

Est-ce que tu y comprends que'ique chose, toi, gamin ! ïu parles toujours sans savoir ce que tu dis,

JACQUES

Est-ce ton catéchisme qui t'ordonne de répondre comme tu le fais? Est-ce lui qui te conseille de me battre quand tu es en colère, de dire des gros mots et bien d'autres choses encore?

LÉON

Imbécile, val sî je ne méprisais la petitesse, je te ferais changer de ton.

JACQUES

Tu méprises ma petitesse et tu crains papa et

mon oncle, sans quoi

M. DE TRAYPi, sévèremeut.

Jacques, taïs-toi; tu provoques toujours Léon, qui n'est pas endurant, tu le sais.

JACQUES

Oh oui! je le sais, papa, et j'ai tort; mais,... mais,... c'était si tentant..,.

M. DE TRAYPI

Comment? tentant de dire des choses désagréables à ton grand cousin '^

Papa, c'est précisément parce qu'il est grand ; et

comme vous étiez là pour me protéger

M. DE TRAYPI, scvèrcmenf.

Tu t'es laissé aller. Ce n'est pas bien, Jacques; ne recommence pas.

M. DE RUGÈS

A ton tour, Léon, tu mérites un reproche bien plus sévère que Jacques, parce que tu es plus grand.

LÉON

Je n'ai rien fait de mal, papa, ce me semble.

M. DE RUGÈS

Tu as été orgueilleux, impatient et maussade;

tâche de ne pas recommencer non plus, toi; si je me mêle de tes discussions, ce ne sera pas pour te soutenir.

— Et pour tout oublier, dit Mme de Fleurville en se levant, je propose une partie de cacliecache, de laquelle nous serons tous, petits et grands, jeunes et vieux.

— Bravo, bravo! ce sera bien amusant, s'écrièrent tous les enfants. Voyons, qui est-ce qui l'est?

— 11 faut l'être deux, dit Mme de Rosbourg ; ce serait trop difficile de prendre étant seul.

— Ce sera moi et ma sœur de Fleurville, dit M. de Traypi ; ensuite de Rugès avec Mme de Rosbourg ; puis ceux qui se laisseront prendre. Une, deux, trois. La partie commence : le but est à l'arbre près duquel nous nous trouvons. »

Toute la bande se dispersa pour se cacher dans des buissons ou derrière des arbres.

<( Défendu de grimper aux arbres ! cria Mme de Traypi.

— Hou ! hou! crièrent plusieurs voix de tous les côtés.

— C'est fait, dit M. de Traypi. Prenez de ce côté, ma sœur ; je prendrai de l'autre. »

Ils partirent tout doucement chacun de leur côté, marchant sur la pointe des pieds, regardant derrière les arbres, examinant les buissons.

« Attention, mon frère! cria Mme de Fleurville, j'entends craquer les branches de votre côté.

— Ah! j'en tiens un », s'écria M. de Traypî en s'élançant dans un buisson.

Mais il avait parlé trop vite; Camille et Jean étaient partis comme des flèches et arrivèrent au but avant que M. de Trajpi eût pu les rejoindre. Pendant ce temps Mme deFleurville avait découvert Léon et Madeleine, elle se mit à leur poursuite; M. de Trajpi accourut à son aide; pendant qu'ils les poursuivaient, Marguerite et Jacques les croisèrent en courant vers le but. Mme de Fleurville, croyant ceux-ci plus faciles à prendre, abandonna Léon et Madeleine à M. de ïraypi et courut après Marguerite et Jacques; mais, tout jeunes qu'ils étaient, ils couraient mieux qu'elle, qui en avait perdu l'habitude, et ils arrivèrent haletants et en riant au but, au moment où elle allait les atteindre.

Essoufflée, fatiguée, elle se jeta sur l'herbe en riant, et y resta quelques instants pour reprendre haleine. Elle alla ensuite rejoindre son frère, qui faisait vainement tous ses efforts pour attraper Léon, Madeleine et les grands; quant à Sophie, elle n'était pas encore trouvée. A force d'habileté et de persévérance, M. de Traypi finit par les prendre tous malgré leurs ruses, leurs cris, leurs efforts inouïs pour arriver au but. Sophie manquait toujours.

« Sophie, Sophie, criait-on, fais hou! qu'on sache de quel côté tu es. »

Personne ne répondait.

L'inquiétude commença à gagner Mme de Fleurville.

« Il n'est pas possible qu'elle ne réponde pas si elle est réellement cachée, dit-elle; je crains qu'il ne lui soit arrivé quelque chose.

— Elle aura été trop loin, dit M. de Rugès.

— Pourvu qu'elle ne se perde pas, comme il y a trois ans, dit Mme de Rosbourg.

— Ah! pauvre Sophie! s'écrièrent Camille et Madeleine. Allons la chercher, maman.

— Oui, allons- j tous, mais chacun des petits escorté d'un grand », dit M. de Traypi.

Ils se partagèrent en bandes et se mirent tous à la recherche de Sophie, l'appelant à haute voix ; leurs cris retentissaient dans la forêt, aucune voix n'y répondait. L'inquiétude commençait à devenir générale ; les enfants cherchaient avec une ardeur qui témoignait de leur affection et de leurs craintes.

Enfin Jean et Mme de Rosbourg crurent entendre une voix étouffée appeler au secours. Us s'arrêtèrent, écoutèrent. ... Us ne s'étaient pas trompés.

C'était Sophie qui appelait :

(( x\u secours! au secours! Mes amis, sauvezmoi !

— Sophie, Sophie, où es-tu? cria Jean épouvanté.

— Près de toi, dans l'arbre, répondit Sophie.

— Mais oii donc? mon Dieu! où donc? Je ne vois pas. »

Et Jean, effrayé, désolé, cherchait, regardait de

tous côtés, sur les arbres, par terre : il ne voyait pas Sophie.

Tout le monde était accouru près de Jean, à l'appel de Mme de Rosbourg. Tous cherchaient sans trouver.

ce Sophie, chère Sophie, cria Camille, où es-tu? sur quel arbre? Nous ne te voyons pas. SOPHIE, d'une voix étouffée.

Je suis tombée dans l'arbre, qui était creux; j'étouffe; je vais mourir si vous ne me tirez pas de là.

— Comment faire? s'écriait-on. Si on allait chercher des cordes? »

Jean réfléchit une minute, se débarrassa de sa veste et s'élança sur l'arbre, dont les branches très basses permettaient de grimper dessus.

« Que fais-tu? cria Léon : tu vas être englouti avec elle.

— Imprudent ! s'écria M. de Rugès. Descends, tu vas te tuer. »

Mais Jean grimpait avec une agilité qui lui fit promptement atteindre le haut du tronc pourri. Jacques s'était élancé après Jean et arriva près de lui avant que son père et sa mère eussent eu le temps de l'en empêcher. Il tenait la veste de Jean et défit promptement la sienne. Jean, qui avait jeté les yeux dans le creux de l'arbre, avait vu Sophie tornbée au fond et s'était écrié :

« Une corde! une corde! vite une corde! » Léon, Camille et Madeleine s'élancèrent dans la

direction du moulin pour en avoir une. Mais Jacques passa les deux vestes à Jean, qui noua vivement la manche de la sienne à la manche de celle

Jean, effrayé, cherchait sur les arbres.

de Jacques, et jetant sa veste dans le trou pendant qu'il tenait celle de Jacques :

« Prends ma veste, Sophie; tiens-la ferme à deux mains. x\ide-toi des pieds pour remonter pendant que je vais tirer. »

Jean, aidé du pauvre petit Jacques, tira de toutes

ses forces. M. de Rugès les avait rejoints et les aida à retirer la malheureuse Sophie, dont la tête pâle et défaite apparut enfin au-dessus du trou. Au même instant, les vestes commencèrenl à se déchirer. Sophie poussa un cri perçant. Jean la saisit par une main, M. de Rugès par l'autre, et ils la retirèrent tout à fait de cet arbre qui avait failli être son tombeau; Jacques dégringola lestement jusqu'en bas; M. de Rugès descendit avec plus de lenteur, tenant dans ses bras Sophie à demi évanouie, et suivi de Jean. Mme de Fleurville et toutes ces dames s'empressèrent autour d'elle ; Marguerite se jeta en sanglotant dans ses bras. Sophie l'em • brassa tendrement. Dès qu'elle put parler, elle remercia Jean et Jacques bien affectueusement de l'avoir sauvée. Lorsque Camille, Madeleine et Léon revinrent, traînant après eux vingt mètres de corde, Sophie était remise ; elle put se lever et marcher à la rencontre de ses amis; elle sourit à la vue de cette corde immense.

« Merci, mes chers amis, dit-elle. Mais vous me croyiez donc au fond d'un puits comme Ourson \ pour avoir apporté une corde de cette longueur?

CAMILLE

Nous ne savions pas bien au juste où tu étais, et nous avons pris à tout hasard la corde la plus longue.

1, Voyez les ISouveaux Contes de Fées. {Note de l'éditeur.)

MADELEINE

Oui, car Léon a dit : « Une corde trop longue ne (( peut pas faire de mal, et une corde trop courte « pourrait être cause de la mort de Sophie ».

MARGUERITE

Pauvre Sophie, cette forêt nous est fatale.

MADAME DE FLEURYILLE.

V.oilà Sophie bien remise de sa frayeur, et nous voilà tous rassurés sur son compte; je demande maintenant qu'elle nous explique comment cet accident est arrivé.

M. DE RUGÈS

C'est vrai, on était convenu de ne pas grimper aux arbres.

SOPHIE, embarrassée.

Je voulais... me cacher mieux que les autres. Je m'étais mise derrière ce gros chêne, pensant que je tournerais autour et qu'on ne me trouverait pas.

MADAME DE TRAYPI

Ah ! par exemple ! j'ai pris Madeleine, et puis Léon, qui avaient voulu aussi tourner autour d'un gros arbre.

SOPHIE

C'est précisément parce que je vous voyais de loin prendre Madeleine et Léon, que j'ai pensé à trouver une meilleure cachette. Les branches de l'arbre étaient très basses; j'ai grimpé de brahche en branche.

MARGUERITE

C'est-à-dire que tu as triché.

JACQUES

Et que le bon Dieu t'a punie.

Hélas oui! le bon Dieu m'a punie. De branche en branche j'étais arrivée à un endroit où le tronc de l'arbre se séparait en plusieurs grosses branches; il j avait au milieu un creux couvert de feuilles sèches; j'ai pensé que j'y serais très bien. Je suis montée dans le creux; au moment où j'y ai posé mes pieds, j'ai senti l'écorce et les feuilles sèches s'enfoncer sous moi, et, avant que j'aie pu m'accrocher aux branches, je me suis sentie descendre jusqu'au fond de l'arbre. J'ai crié, mais ma voix était étouffée par la frayeur, puis par la profondeur du trou où j'étais tombée.

JEAN

Pauvre Sophie, quelle horreur, quelle angoisse tu as dû éprouver!

SOPHIE

J'étais à moitié morte de peur. Je croyais qu'on ne me trouverait jamais, car je sentais combien ma voix était sourde et affaiblie. Je pris courage pourtant quand j'entendis appeler de tous côtés ; je redoublai d'efforts pour crier, mais j'entendais passer près de l'arbre où j'étais tombée, et je sentais bien qu'on ne m'entendait pas. Enfin, notre

cher et courageux Jean m'a entendue, et ma sauvée avec l'aide de mon petit Jacques

JEAN

Et c'est lui qui a eu l'idée de nouer les deux vestes ensemble.

— C'est un vrai petit lion, dit Madeleine en l'embrassant.

LÉON, cVun air moqueur.

Plutôt un écureuil, en raison de son agilité à grimper aux arbres.

MARGUERITE, vivemeut.

Chacun a son genre d'agilité : les uns grimpent aux arbres comme des écureuils, au risque de se tuer; les autres courent comme des lapins de peur de se tuer.

MADAME DE ROSBOURG

Marguerite, Marguerite ! Prends garde !

MARGUERITE

Mais, maman, Léon veut diminuer le mérite de Jacques, et lui-même pourtant trouvait dangereux d'aller au secours de la pauvre Sophie.

LÉON

Il fallait bien que quelqu'un allât chercher des cordes.

MARGUERITE

Avec cela qu'elle a bien servi, ta corde!

MADAME DE FLEURVILLE

Voyons, enfants, ne vous disputez pas ; ne vous

laissez pas aller, toi, Léon, à la jalousie, toi, Marguerite, à la colère, et remercions Dieu d'avoir tiré la pauvre Sophie du danger où elle s'était mise par sa faute. Rentrons à la maison ; il est tard, et nous avons tous besoin de repos. »

Tout le monde se leva et l'on se dirigea vers la maison, tout en causant vivement des événements de la matinée.

qt?

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