BIRIBI
adame de Fleurville avait un chien de garde que les enfants avaient élevé, et qui s'appelait Biribi ; ^ ce nom lui avait été donné par Marguerite
et Jacques. Le chien avait deux ans ; il était grand, fort, de la race des chiens des Pyrénées, qui se battent contre les ours des montagnes j il
était très doux avec les gens de la maison et avec les enfants, qui jouaient souvent avec lui, qui l'attelaient à une petite charrette, et le tourmentaient à force de caresses; jamais Biribi n'avait donné un coup de dents ni un coup de griffes.
Un jour, M. deTrajpi annonça aux enfants qu^il allait voir laver son chkn de chasse, Milord, dans de l'eau d'aloès.
(c Voulez-vous venir avec moi, mes enfants? vous nous aiderez à laver et à essuyer Milord.
— Oui, papa; oui, mon oncle; oui, monsieur », répondirent ensemble tous les enfants.
Ils abandonnèrent Biribi, qu'ils allaient atteler à une voiture de poupée, et ils coururent avec M. de Traypi à la buanderie (endroit où on fait les lessives) pour voir laver Milord. Un baquet plein d'une eau tiède et rougeâtre attendait Milord, qui n'avait pas du tout l'air satisfait de se trouver là. Quand M. de Trajpi entra, le pauvre Milord voulut courir à lui ; mais le cocher et le garde le tenaient chacun par une oreille pour l'empêcher de se sauver, et il fut obligé de rester près du baquet, attendant le moment où on le plongerait dedans.
(( Allons, Milord, dit M. de Traypi, saute là dedans, saute. »
Et il aida à sa bonne volonté en l'enlevant par la peau du cou. Le chien s'élança dans le baquet, éclaboussant tous ceux qui se trouvaient près de lui. Madeleine et Marguerite, qui étaient en avant, furent les plus mouillées; un éclat de rire
général accompagna ce premier exploit de Milord; M. de Trajpi était inondé.
« Ah bah! dit-il, nous changerons en rentrant; profitons de ce que nous nous sommes déjà mouillés pour laver M. Milord bien à fond. »
Tous les enfants s'y mirent; chacun contribua au supplice de Milord, l'un en lui plongeant le nez, l'autre en lui enfonçant la queue, le troisième en lui inondant les oreilles.
Le pauvre Milord se laissait faire; il avait l'air malheureux; de temps en temps il léchait une main qui l'avait inondé, comme pour demander grâce.
« Pauvre chien ! dit Jacques. Papa, laissez-le sortir, je vous en prie : il me fait pitié.
M. DE TRAYPI
Il n'est pas encore mouillé jusqu'au fond des poils; arrose-le, au lieu de le plaindre.
MARGUERITE
Mais pourquoi lui faites-vous prendre ce bain, monsieur? Il était très propre.
M. DE .TRAYPI
€'est pour faire mourir ses puces : il en est rempli.
LÉON
L'eau fait mourir les puces, mon oncle?
M. DE TRAYPI
L'eau mêlée de poudre d'aloès les tue tout de suite.
LÉON
Ah! que c'est drôle! Je ne savais pas cela.
JEAN
Et faut-il beaucoup de poudre, mon oncle?
M. DE TRAYPI
Non ; un petit paquet de 5 grammes dans chaque litre d'eau.
JACQUES
Quandje serai grand, je ferai laver mes chevaux dans l'eau d'aloès. »
Tout le monde se mit à rire.
M. DE TRAYPI, vicUlt.
Les chevaux n'ont jamais de puces, nigaud. JACQUES, un peu confus.
Mais s'ils n'ont pas de puces, ils ont des mouches qui les piquent, et je pense que l'aloès peut tuer les mouches comme il tue les puces.
M. DE TRAYPI, viant.
Je ne peux pas te le dire, je n'ai jamais essayé. Tu penses bien qu'il ne serait pas facile d'avoir un baquet assez grand pour baigner un cheval; et, quand même on l'aurait, les mouches se sauveraient et n'auraient pas la bêtise de se faire noyer quand elles peuvent s'envoler.
LÉON
Et puis, comment le ferait-on entrer dans le baquet?
JEAN
Ce ne serait pas moi qui m'en chargerais, toujours. »
Pendant cette conversation, Milord avait fini son bain.
On était en train de l'essuyer. Puis on le laissa se sécher plus complètement au soleil ; on vida Teau du baquet, et tout le monde sortit en fermant la porte de la buanderie. On ne pensa plus à Milord; les enfants voulurent reprendre Biribi pour continuer leur jeu, mais Biribi avait profité de sa liberté pour s'en aller; on l'appela, on le chercha, et, ne le trouvant pas, on s'en passa.
Le lendemain, le garde vint dire à Mme de Fleurville que Biribi ne se retrouvait pas.
Oh! le pauvre Biribi! où peut-il être?
MADAME DE FLEURVILLE
Il est probablement allé visiter quelques amis dans les environs. Il faudra que vous alliez le chercher, Nicaise.
NICAISE
Oui, madame; mais j'ai déjà fait un tour ce matin, et personne ne l'avait vu.
JEAN
Ma tante, si vous permettez, nous irons après déjeuner au Val, à la Glémandière, à la Fourlière, à Bois-Thorel, au Sapin, dans tous les villages enfin où nous pourrions le trouver.
MADAME DE FLEURVILLE
Certainement, allez-y, mes enfants ! Nicaise vous accompagnera; mais il faut en demander la per-
mission à vos papas et à vos mamans, pour qu'ils ne s'mquiètent pas de votre absence.
SOPHIE
Il faudra emporter des provisions pour le goûter.
CAMILLE
C'est inutile; nous demanderons à manger à Mme Harel, au débit de tabac, ou bien à M. le curé.
MADELEINE
D'ailleurs, partout où nous irons, on nous donnera du pain et du cidre.
JACQUES
Ce sera bien amusant; nous causerons partout un petit peu, et nous nous reposerons.
LÉON
Il faudra partir tout de suite après déjeuner.
JEAN
Oui, mais demandons d'abord la permission. »
Tous les enfants, excepté Camille, Madeleine et Sophie, qui avaient déjà leur permission, allèrent trouver leurs parents, et obtinrent sans peine leur consentement pour cette longue excursion.
« Papa, dit Jacques à l'oreille de M. de Traypi, venez avec nous : ce sera bien plus amusant.
— Pour toi, mon bon petit Jacques, répondit M. de Traypi en l'embrassant, mais pas pour les autres, que je gênerais un peu.
JACQUES
Oh! papa, vous êtes si bon! vous ne pouvez gêner personne.
M. DE TRAYPI
Impossible, mon cher petit; je dois aller avec ton oncle de Rngès faire une visite à trois lieues d'ici. »
Jacques ne répondit pas et s'en alla en soupirant. C'est que Jacques aimait beaucoup son papa, qui était bon et bien complaisant pour lui. Pourtant il ne le gâtait pas. Quand Jacques avait eu des colères dans sa petite enfance, son papa le mettait dans un coin et le laissait crier, après lui avoir donné deux ou trois petites tapes. Quand Jacuues avait été impoli avec un domestique ou maussade avec un camarade, son papa l'obligeait à demander pardon. Quand Jacques avait été gourmand, il était privé toute la journée de sucreries, de gâteaux et de fruits. Quand Jacques avait désobéi, il était renvoyé dans sa chambre, et son papa ni sa maman ne l'embrassaient jusqu'à ce qu'il eût demandé pardon. De cette manière, Jacques était devenu un charmant petit garçon : toujours gai, parce qu'il n'était jamais grondé ni puni; toujours aimable, parce qu'on l'avait habitué à penser au plaisir des autres et à sacrifier le sien. Il aimait son papa et il aurait voulu toujours être avec lui, mais M. de ïraypi avait des occupations qui ne lui permettaient pas de toujours avoir Jacques près de lui ; et Jacques, habitué à obéir, s'en alla cette fois encore sans humeur ni tristesse. Il rejoignit ses cousins, cousines et amies, et tous attendirent avec impatience le moment du départ.
Pourtant, avant de se mettre en route, les enfants demandèrent encore des nouvelles du pauvre Biribf; personne ne l'avait vu. Ils partirent, accompagnés du garde Nicaise, pour Val, petit hameau à un quart de lieue du château. Ils entrèrent chez une femme Relmot ; mais ils n'y trouvèrent que le frère, qui était à moitié idiot, et qui répondait par un OUI ou un non glapissant à toutes les questions qu'on lui adressait.
LÉON
Relmot, as-tu vu notre chien Biribi?
RELMOT
Oui.
Quand cela? aujourd'hui?
RELMOT
Non.
LÉON
Où allait-il? »
Pas de réponse; Relmot rit d'un air bête.
LÉON
Quand l' as-tu vu? »
Pas de réponse; Relmot tourne ses pouces.
LÉON
Mais réponds donc! Sais-tu où il est?
RELMOT
Non.
CAMILLE
Laisse ce pauvre garçon tranquille, Léon ; allons chez les Bernard.
JEAN
Les Bernard! je n'aime pas ces gens-là.
Pourquoi?
Ils ne trouvèrent que le frère, à moitié idiot.
JEAN
Parce que je ne les crois pas honnêtes.
CAMILLE
Oh! Jean, tu dis cela sans aucune preuve.
JEAN
Hé, hé ! Je les ai vus, il y a deux ans et il y a
peu de jours encore, couper des têtes de sapin pour en faire des quenouilles.
MADELEINE
Ce n'est pas un grand mal, cela.
NICAISE
M. Jean a raison; ce n'est pas bien. D'abord le sapin n'est pas à eux, et puis ils savent bien que couper la tête d'un sapin, c'est perdre l'arbre, qui pousse crochu et qui n'est plus bon qu'à brûler.
JEAN
Et puis Nicaise ne l'a-t-il pas pris, l'année dernière et bien des fois, coupant de jeunes arbres dans les bois de ma tante, pour en faire des fourches et des râteaux à faner?
NICAISE
Et encore c'est qu'il allait les vendre sur la place, au marché de la ville.
MARGUERITE
Demandons toujours s'il n'a pas vu Biribi.
JACQUES
Certainement, puisque nous sommes sortis pour cela. »
Les enfants entrèrent chez Bernard, qui dînait avec sa femme et ses enfants.
«Bonjour, Bernard, dit Léon d'un air aimable; nous venons vous demander des nouvelles de Biribi, qui a disparu depuis ce matin.
BERNARD, d'uTl (liv houmi .
Gomment que je sauraisoù est votre chien, moi?
Je m'en moque bien, de votre chien, et de votre garde aussi!
NIC AISE
Dis donc, Bernard, ne sois pas si malhonnête avec les jeunes messieurs et les petites demoiselles. On te parle poliment, n'est-ce pas? Pourquoi ne répondrais-tu pas de même?