‹ Les vacancesChapitre 6 sur 28 · BERNARD · texte numérisé non relu

BERNARD

Vas-tu finir ton discours, toi! Je n'aime pas qu'on me conseille; je fais ce que je veux, et cela ne regarde personne.

NICAISE

Te tairas-tu, mal embouché, insolent? Sans le respect que je dois aux jeunes maîtres, je t'aurais déjà fait rentrer les paroles dans la gorge. »

Bernard se lève et avance, le poing fermé, sur Nicaise, qui reste immobile et le regarde d'un air moqueur.

NICAISE

Touche seulement, et tu verras comme je te casserai les reins de mon pied et de mon poing! »

Bernard se retire en grognant; les enfants ont peur d'une bataille et se sauvent précipitamment, à l'exception de Jean, qui se pose près de Nicaise, un bâton à la main, et de Jacques, qui se met résolument de l'autre côté de Nicaise, les poings en avant, prêt à frapper.

LÉON

Jean, Jean, viens donc! Vas-tu pas te battre avec ce manant?

JEAN

Je ne laisserai pas dans l'embarras le brave Nicaise.

— Merci bien, mes braves petits messieurs ; mais je n'ai que faire de votre courage et de ma force contre ce batailleur, plus poltron encore que méchant. Il sait ce que pèse mon poing sur son dos; il en a goûté le jour où je l'ai pris volant du bois chez mes maîtres Bien le bonsoir, ajouta Nicaise d'un air moqueur en saluant Bernard et sa famille; bon appétit, pas de dérangement. »

Et il alla rejoindre les autres enfants, après avoir affectueusement serré la main à Jean et à

NICAISE

C'est tout de même courageux, ce que vous avez fait, monsieur Jean et monsieur Jacques; car, enfin, vous ne pouviez pas deviner que ce Bernard était un poltron.

JEAN

C'est Jacques qui surtout a eu du courage, car, moi, je suis assez grand pour me défendre.

NICAISE

C'est égal, bien d'autres auraient filé comme a fait votre frère, M. Léon, sauf le respect que je lui dois. Mais, chut! nous voici près d'eux.

MARGUERITE

Eh bien, il n'y a rien eu? Mon bon petit Jacques n'a pas été blessé?

LEON

Blessé? ah oiiiche! Est-ce que tu as cru qu'ils allaient se battre pour tout de bon?

Sh/ii/j

Bernard, le poing fermé, avance sur Nicaise. MARGUERITE.

Pourquoi donc t'es-tu sauvé, si tu ne craignais pas une bataille?

LÉON

D'abord, je ne me suis pas sauvé, je me suis retiré, pour protéger mes cousines, Sophie et toi.

MARGUERITE

Jolie escorte que tu nous faisais là : tu courais à yingt pas devant nous.

LÉON

j ai(ais en avant pour vous indiquer le chemin qu'il fallait prendre.

MARGUERITE, riaut.

Ha, ha, ha! Avoue donc tout simplement que tu avais peur et que tu te sauvais.

LÉON, iViin air indigné.

Situ étais un garçon de ma taille, tu verrais que tes plaisanteries ne me semblent pas du tout plaisantes.

MARGUERITE, Ttant.

Je ne verrais rien du tout que ton dos et tes talons, parce que tu es prudent, que tu fuis la guerre et que tu aimes la paix. »

Jean et Jacques riaient pendant cette discussion ; Camille et Madeleine étaient inquiètes ; Sophie applaudissait des yeux et du sourire; Nicaise paraissait enchanté. Léon était en colère; ses jeux flamboyaient, et, s'il avait osé, il aurait assommé Marguerite de coups de poing. Camille arrêta cette dangereuse conversation en proposant de continuer les recherches. « Nous perdons notre temps, dit-elle, et nous avons encore bien des hameaux et des maisons à visiter. »

Ils continuèrent donc leur chemin. Léon fut un peu maussade, mais il finit par se dérider et par rire comme les autres. Dans aucune maison on n'avait vuBiribi, et plusieurs personnes dirent aux enfants et à Nicaise qu'il avait probablement été tué par Bernard, qui s'était plaint que Biribi venait la nuit rôder autour de ses lapins, et avait menacé de l'étrangler la première fois qu'il pourrait mettre la main sur lui. Les enfants ne rentrèrent que vers six heures, fatigués, mais enchantés de leur longue promenade; elle avait été interrompue par un bon goûter chez M. le curé, qui leur avait fait manger du pain et du beurre, de la crème, du fromage, des cerises, et boire de la liqueur de cassis.

« Eh bien, mes enfants, quelles nouvelles? leur demandèrent les papas et les mamans, qui les attendaient au salon.

— Aucune, maman, répondit Camille à Mme de Fleurville; on nous a seulement dit que c'était probablement Bernard qui l'avait tué.

MADAME DE FLEURVILLE

Pourquoi supposer une pareille méchanceté?

LÉON

Ma tante, c'est parce qu'il l'a annoncé à plusieurs personnes.

MADAME DE FLEURVILLE

Quand on veut faire une mauvaise action, on ne l'annonce pas.

Pourtant, ma tante, Nicaise croit que c'est très

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possible, parce que Biribi tournait souvent autour des petites maisons de ses lapins et qu il avait peur qu'il ne les lui mangeât.

MADAME DE FLEURVILLE

S'il l'a fait, je porterai plainte au juge de paix, car c'est un mauvais homme que ce Bernard, et il me joue sans cesse des tours. »

Mais tout cela ne faisait pas retrouver Biribi ; on le chercha encore le lendemain, puis on n'y pensa plus.

Le troisième jour, les enfants allaient sortir de bonne heure pour prendre du lait et du pain bis à la ferme, quand ils aperçurent, à travers les arbres, du monde rassemblé autour de la buanderie.

(c Allons voir ce que c'est, dit Jacques.

— Oui, courons », répondirent tous les enfants. Ils s'approchèrent, on s'écarta pour les laisser

passer, et ils virent le pauvre Biribi, maigre, à moitié relevé, à moitié tombé, qui mangeait avec avidité une terrine de soupe.

« Biribi ! Biribi ! s'écrièrent les enfants. Qui l'a retrouvé? Où était-il?

— 11 était dans la buanderie, répondit Martin, le régisseur. La pauvre bête est restée là enfermée depuis trois jours.

MADELEINE

Mais comment s'est-il trouvé enfermé?

MARTIN

C'est probablement quand on a lavé Milord;

..VV-M'>t\vV\.- —

Un bon goûter chez M. le curé. (Page 83.)

Biribi sera entré dans la buanderie , et l'on a fermé la porte sans savoir qu'il était là.

CAMILLE

Et qui est-ce qui a eu l'idée d'y regarder ce matin?

Biribi mangeait avec avidité une terrine de soupe.

MARTIN

Les femmes de lessive y sont entrées pour préparer le linge, elles ont trouvé ce pauvre chien tombé devant la porte; il ne pouvait seulement

pas se relever : on m'a appelé ; par bonheur j'étais là à côté. Les femmes n'osaient pas en approcher; elles craignaient qu'il ne fût enragé. J'ai bien vu tout de suite que la pauvre bête était quasi morte de faim et de soif. J'ai envoyé une des femmes chercher une terrine de soupe; en attendant, je lui ai donné à boire. Il a bu près d'un demi-seau. Et puis la soupe est arrivée, et le voilà qui mange.

— Comme il est maigri! dit Sophie.

— Et comme il Daraît faible ! dit Jacques.

MARTIN

Sa soupe va le remonter; il va faire un bon somme par là-dessus, et il n'v paraîtra pas. »

En effet, quand Biribi eut mangé toute sa soupe, il se leva et marcha vers sa niche, qu'il gagna avec peine. Il s'y blottit et ne tarda pas à s'endormir.

Quand il fut réveillé, il mangea une seconde soupe qu'on lui avait préparée , et il parut avoir retrouvé ses forces et sa gaieté. Les enfants coururent raconter à leurs mamans et à leurs papas l'aveiiture de Biribi ; ils en causèrent une partie de la journée; ils le soignèrent et le caressèrent, après quoi ils n'y pensèrent plus Seulement, depuis ce jour, Mme de

Fleurville donna ordre que, lorsque la }3uanderie aurait été ouverte, on y regardât toujours le lendemain, de peur que quelque enfant ou quelque bête ne s'y trouvât enfermé. Biribi n'osait plus en approcher, mais une fois on y trouva un chat qui s'était blotti dans un coin, un jour de savonnage, pour attraper un mulot, et qui s'y était trouvé enfermé comme Biribi. Quand on ouvrit la porte, le chat s'élança au dehors avec une telle précipitation, que Martin crut un instant voir le diable, car le chat était noir, et Martin n'avait eu le temps d'apercevoir que deux yeux flamboyants comme des charbons ardents. En se retournant, il reconnut le chat de la ferme qui s'enfuyait, et il rit avec les enfants de sa méprise.

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