LA QUESTION D£ LA LUNE DE MIEL
Le paysan qui s'enivre à souper, le soir de son mariage, n'est peut-être pas aussi fou qu'il en a Fair. Un instinct l'avertit qu'il touche au point décisif, au moment solennel de sa vie : il devine obscurément que tout son avenir va se jouer dans les vingt-quatre heures ; que la gaucherie la plus vénielle, la méprise la plus insignifiante au début, peut l'engager dans une voie oblique mais inflexible, qui d'année en année ira toujours s'éloignant du bonheur, de la paix, de l'honneur peut-être. Le mariage est le départ de deux lignes parallèles qui se continueront, s'il plaît à Dieu, parallèlement jusqu'à la mort : mais que le géomètre se trompe seulement d'un dixième de degré dans la direction initiale, personne ne peut dire quels écarts pénibles, quelles intersections fâcheuses se produiront aveci
le temps : « Je serai heureux ou malheureux, aimé ou détesté, maître ou valet, considéré ou montré au doigt, selon que j'aurai bien ou mal pris ma femme. » Devant cette question délicate et formidable qui fait dresser les cheveux sur la tête d'un sage, le garçon de cbarrue s'arrête, hésite, lève le coude et boit un coup. Il a le sentiment de son incompétence, et tout bien délibéré, il se confie à la Providence, au hasard, aux forces supérieures qui gouvernent l'homme abruti, comme la gravitation conduit les pierres tombantes. Quelque chose lui dit qu'en se laissant aller comme le vin le pousse, il échappe à la responsabilité de ses actes : « Si tout va bien pour moi, je n'en aurai pas le mérite ; mais, dans le cas contraire, je n'aurai ni calculs maladroits ni fausses combinaisons à me reprocher : le destin seul sera ■ louable ou coupable. »
Le comte de Mably pouvait croire sans trop de fatuité qu'il saurait gouverner sa femme et sa vie. Il avait lu non-seulement Balzac, mais presque tous les philosophes, les moralistes et les romanciers qui ont traité du mariage. Lui-même, bien souvent, dans ces heures de vide absolu qui entrecoupent l'existence la plus agitée, il avait choisi et rassemblé avec soin les matériaux de son chûteau en Espagne : tous les garçons de trente ans ont passé par là. On a beau dire à ses amis, à ses maîtresses, au monde entier, qu'on ne se mariera jamais : lorsqu'on se trouve par hasard en tête-à-tête avec soi-même, quand les amis bruyants et les toilettes tapageuses ont quitté la maison sans y laisser d'autres souve-
nirs que des cartes brouillées, des cigares éteints et des épingles sur le tapis, le plus déterminé célibataire s'étend parfois dans un fauteuil devant un reste de feu, et alors... dame, alors on ne jure plus de rienl La tête est à la fois pesante et creuse, le cœur désert se gonfle sans raison; on s'étonne que le néant soit si lourd à porter et si vaste à étreindre. On remarque que le foyer semble construit pour accueillir deux personnes, et qu'un homme tout seul, au coin de la cheminée, a l'air d'un meuble dépareillé. L'idée du mariage se glisse dans le cerveau à la dérobée ; image discrète, silencieuse, rapide, qui a déjà parcouru toutes les avenues de notre esprit quand nous nous apercevons que la porte était restée ouverte. On ne dit pas formellement ; Je me marierai peut-être. Mais on pense que si l'on avait une femme, on la voudrait de telle façon, on la dirigerait suivant telle méthode; on permettrait ceci, on défendrait cela, on profiterait de tel ou tel exemple. Pour peu que le sommeil tarde une demi-heure le rêveur éveillé a remeublé sa maison, commandé ses livrées, installé son écurie, choisi le jour de sa femme, trié ses relations, élevé les enfants et mis le fils aîné à l'École polytechnique. La pente est douce. Gontran s'y était abandonné plus d'une fois, et à force de faire et de défaire les plans d'un bonheur honnête et digne, il avait pour ainsi dire gagné son brevet d'architecte.
Ajoutez qu'il avait pratiqué toutes sortes de femmes, depuis les plus sévères, comme Éliane de Batéjins, jusqu'à la Brindisi et autres perdues. L'éter-
nel féminin s'était montré à lui sous ses aspects les plus fantasques et les plus sublimes. Un homme intelligent, beau, bien né et qui se ruine, doit se frotter en dix ans à toutes les vertus et à tous les vices. Je vous ai dit que Gontran n'avait pas vécu ces dix années comme un sot qui jette ses millions pour qu'on les voie, ni comme un glouton de plaisir qui dévore indifféremment des poulardes truffées et des cœurs au vin de Champagne. Il y avait eu dans son fait un petit grain de folie, et beaucoup de cette ardente curiosité qile Byron et Musset ont si bien poétisée. Un garçon qui se pique de lire à livre ouvert dans les yeux de la femme, qui étudie en aimant, et qui poursuit une théorie à travers la plus vertigmeuse des pratiques, ne doit pas être jeté au tas des petits damoiseaux vulgaires. Il a pour le moins deux excuses, la passion d'abord, puis un atome d'ambition scientifique. Dans un siècle où la plupart des jeunes gens à la mode affectent de traiter la femme en instrument de plaisir, l'homme qui abordait la Brindisi comme un sujet d'études mérite un blâme moins absolu et une réprimande à part. Ses dépits, ses colères, ses révoltes, ses coups de tête, la rancune qu'il avait nourrie contre Éliane, la jalousie qu'il laissa éclater un jour devant sa dernière maîtresse, ne sont pas choses si communes dans un monde dédaigneux et blasé comme le sien. Sa résolution de partir pour la Grimée, les larmes d'amitié qu'il mêlait à ses embrassades mi revoyant Lambert de Saint-Génin, tout cela sort des choses qui sont à la mode entre le cèdre du bois de Bou-
logne et le balcon du café Anglais. Tous les jeunes bien bons, qui montaient à cheval et fumaient des cigares copiaient servilement les voitures et les gilets de Mably; mais vous leur auriez fait trop d'honneur en les croyant pétris de la même pâte. D leur manquait ce levain de curiosité virile qui fermentait jadis sous le crâne de don Juan, et qui se manifeste encore çà et là, dans notre monde refroidi, par une explosion généreuse dfe folie.
Le comte de Mably (est-il besoin de le dire ?) n'était qu'un don Juan réduit à l'échelle de 1854; sceptique en religion, mais trop bien élevé pour pousser les choses au sacrilège, il eût mis chapeau bas, comme tous les autres Parisiens de l'époque s'il ayait rencontré le convoi du Commandeur. Audacieux en amour, mais plein d'égards pour le Code pénal, les messieurs du jury et les bancs de la Cour d'assises, le rapt d'une religieuse lui eût paru sans doute une détestable affaire ; les détournements de mineure, les mariages supposés, la polygamie, toutes ces horreurs qui amusent le don Juan de Molière, ne lui eussent inspiré que mépris. C'est que les vices eux-mêmes se sont modifiés depuis deux cents ans. La dernière perversité, dans notre bonhomme de siècle, se réduit à tromper, avec de grandes précautions, quelques pauvres maris, bien rarement farouches, et à séduire, pour beaucoup trop d'argent, des créatures qui font métier d'être séduites. Ce que les Parisiens appellent la débauche est une grande route battue comme le macadam des Champs-Elysées, et bordée d'hôtelleries où les
jeunes désœuvrés s'arrêtent tour à tour. Mais parmi ces oisifs qui boivent tous le même vin dans les mêmes verres, les uns conservent leur sang-froid, ont soin de leur santé, ménagent leur argent et arrivent au bout du chemin sans avoir éprouvé ni les transports, ni les fureurs, ni les dégoûts de Tivresse ; d'autres, comme Gontran, prodiguent tout, argent, amour, esprit, illusions, oolères : s'installent dans chaque auberge, comme pour y passer la viO; et n'en sortent jamais sans y mettre le feu.
Il est rare qu'un mal n'ait pas son bon côté. Le comte avait gagné deux choses au gaspillage de son temps et de sa fortune : un grand dégoût des plaisirs faciles et une grande expérience de la femme. Voilà du moins ce qu'il se disait à lui-même entre Lyon et Paris, tandis que Valentine, accablée d'émotions et de fatigue dormait comme un enfant, la tête sur son épaule.
« Il est vrai, pensait-il, que je pourrais être plus jeune d'imagination, de cœur et de tout. Mais en vaudrais-je mieux, et cette jolie petite fille en seraitelle plus heureuse? Au moins, elle est; bien sûre de m'avoir épousé pour elle; je n'imiterai pas ce polisson d'Emile, qui dépense la dot de son adorable femme à bâtir un hôtel pour Mlle Rata. C'est pis qu'infâme, c'est bête : échanger un joli gâteau, si blanc, si frais, si tendre, contre.un croûton de pain rassis où tous les chiens ont mordu! Dormez en paix, petit trésor charmant : le monde n'aura pas la satisfaction de vous plaindre. »
Gontran sourit même à l'idée que son expérience
de la vie assurait à Valentine un bonheur plus durable et plus vif. Aimer ne suffit pas, il faut savoii aimer. Les garçons de vingt ans aiment comme des fous; ils commencent par accabler une femme de leurs admirations les plus hyperboliques ; après quoi Ton ne peut que déchanter ou rester court. Un homme qui a vécu ne se dépense pas de la sorte : il débute sur un ton presque grave, et ménage un crescendo savant qui permet à sa femme de le trouver plus aimable et p>us tendre après vingt ans qu'au premier jour. Art délicat, talent beaucoup trop rare pour la félicité des époux et la bonne harmonie des familles : on ne l'apprend pas dans les livres.
Dans plus de vingt châteaux, le comte avait assisté au spectacle mélancolique que présente ui^ ménage refroidi. Pourquoi les jours paraissent-ils si longs, les nuits si tristes, le soleil si paie, à deux êtres sympathiques, organisés l'un pour l'autre, et qu'autrefois un amour irrésistible a poussée l'un vers l'autre? Hélas! c'est qu'ils n'ont plus rien à se dire, et pourquoi?. Parce qu'ils se sont tout dit dans l'ivresse des premiers temps.
A Paris et dans les grandes villes, la même cause amène d'autres effets. Les distractions abondent hors du logis; le premier des deux époux qui trouve la maison froide va se chauffer dehors. Pour peu que le lecteur ait observé comme Gontran les choses de la vie, il a dû remarquer que les maris le^ plus garçons et les femmes les plus compromises ont débuté par des tempêtes d'amour. Mangeurs de
blé en herbe; ils ont si. bien gaspillé leur récolte cle bonheur, qu'il ne leur reste plus qu'à marauder sur le domaine d'autrui.
Plus d'une fois, dans le vrai monde, Gontran avait remarqué de beaux yeux voilés d'ennui. Cette ardente curiosité qui le poussait à tout connaître, lui avait fourni Toccasion de désennuyer quelques vertus. Presque toutes s'étaient confessées à lui, car le besoin de parler à cœur ouvert a plus de part qu'on ne croit à l'infidélité des femmes. Toutes avaient été passionnément aimées; toutes se rappelaient une lune de miel plus brillante et plus chaude que le soleil de juillet; elles disaient unanimement qu'elles seraient restées fidèles si un changement inexplicable, une froideur sans excuse, un... que sais-je? un dédain trop évident ne les avait enfin révoltées contre leurs maris. Et Gontran s'était bien promis que s'il se mariait un jour, par impossible, il jeûnerait plutôt que de manger son blé en herbe.
A quelles conditions un auteur dramatique retientil quinze cents ou deux mille personnes pendant toute une soirée sur des fauteuils très-durs, dans une salle étouffante, et justement à l'heure où la nature nous invite à nous mettre au lit? C'est par l'engagement tacite, mais formel, de nous intéresser crescendo^ depuis le premier acte jusqu'au cinquième. Le public est si bien entré dans ce raisonnement, qu'il supporte sans se plaindre la nullité du premier acte. Mais que l'auteur maladroit nous intéresse d'abord et nous fasse bâiller ensuite, chacun prend son chapeau et va chercher le plaisir
ailleurs. Que de pièces tombées parce' que le premier acte était trop bon ! Que de ménages perdus parce que la lune de miel a été trop brillante I
Dans ce monde renversé où les donzelles font la cour aux jeunes gens riches et les poursuivent jusqu'à la porte du club, Gontran avait remarqué que les plus laides sont souvent celles qui font fortune. Il voulut savoir pourquoi et découvrit que la Brindisi, par exemple, commençait par cacher les ressources de son esprit, de sa gaieté, de son infernale séduction, et ménageait ainsi à ses victimôs un interminable crescendo de découvertes. Cette leçon lui coûta cher; aussi se promit-il de la mettre à profit dans la suite.
Je suppose que s'il avait épousé Mlle Félicité Pichard ou toute autre créature insignifiante, il eût laissé dormir dans un coin de sa mémoire les trésors de sagesse amassés à si grands frais. Mais c'était Valentine qu'il avait prise pour femme, ou, pour parler plus exactement, c'était Valentine qui l'avait élu pour mari. Il ne pouvait avoir oublié en si peu de temps son premier horoscope et les signes certains qui lui avaient fait découvrir dans cette innocente une grande artiste en amour. Il avait vu avec quelle grâce et quelle désinvolture Mlle Barbot avait échangé un Saint-Génin contre un Mably ; or, sans être un Othello, il pouvait faire son profit du vers C5élèbre :
She did deceive her father, marrying you, donc elle peut vous tromper pour un autre. Valen-
tine n'avait trompé ni son père ni sa mère, mais elle avait quitté Lambert pour Gontran, comme on
^change de danseur à la chaîne des dames. Rien ne prouvait qu'un nouveau caprice ne l'entraînerait pas de but en blanc vers un autre joli garçon.
Gontran savait, par ses observations personnelles, que la vertu la mieux affermie peut trébucher
. dans un caillou. La fidélité conjugale est un travail de toute la vie, tandis que l'infidélité irréparable est l'affaire d'un instant. Or, s'il était décidé à ne jamais tromper sa femme, il tenait à la réciproque, et il n'avait pas tort.
Ce n'est ni la première année, ni la seconde, ni même assez longtemps après, qu'un mari court de vrais dangers. Mille et une circonstances militent d'abord en sa faveur : les principes du couvent dans leur âpreté native, la pudeur virginale à peine rassurée*; une somme d'amour à dépenser en ménage comme cette bourse d'or qu'on mettait autrefois dans le fond de la corbeille; un peu d'étonnement ; un peu de reconnaissance pour le cher professeur qui a révèle tant de choses; beaucoup de distractions; l'apprentissage du monde; l'installation d'un intérieur; les enfants qui arrivent avant qu'on ait usé les premières robes : en résumé, le mari peut croire, sans une fatuité ridicule, que cette trèvede Dieu se prolongera sept ou huit ans.
Gontran l'entendait ainsi, et, de même qu'un grand joueur d'échecs désigne au début de la partie la case sur laquelle il fera le roi mat, il disposait le jeu de manière à concentrer tous ses efforts et
ses talents sur ce moment décisif qu'on appelle la crise. Son plan, assez logique, pouvait se résumer en peu de mots : bercer ce jeune cœur aussi longtemps que possible, et lorsqu'il serait las de dormir, probablement vers la trentième année, l'éveiller, comme dans les proverbes d'Octave Feuillet, au profit du mari.
Il n'avait jamais cru à la vertu proprement dite, cette affinité des belles âmes pour le bien, cette répulsion instinctive autant que raisonnée qui les <fait bondir en arrière à la seule idée d'une bassesse ou d'une trahison. Il croyait encore moins à la vertu par religion, car il avait eu la foi et il ne se rappelait pas qu'elle l'eût arrêté dans ses folies; il voyait à peu près tous les jeunes gens , de son monde afficher les idées les plus orthodoxes et les plaisirs les moins permis. Il avait trouvé grâce auprès de cinq ou six dévotes moins sévères ou moins ambitieuses que Mlle Cq Batéjins, et il savait par quelles capitulations da onscience ces bonnes dames excusaient leurs péchés mignons. Du reste, il prêchait mal et il ne se souciait pas de livrer Valentine à la direction d'un autre homme. M. Fafiaux prévoyait avec effroi que ce beau mécréant, sans détourner sa femme du culte extérieur , la gagnerait au scepticisme : Gontran y comptait bien, et de plus il pensait que, croyante ou sceptique, elle maintiendrait l'honneur de son nom. Le cœur des femmes, selon lui, n'avait que deux armures contre la séduction : le sommeil et l'amour. Sa tactique fut donc d'endormir ou d'étourdir Valentine jusque vers l'âge.de
trente ans, de se réserver lui-même pour la crise, et de reporter pour ainsi dire la lune de miel à 1862 ou 63. Sa femme avait été élevée dans une ignorance monastique ; jetée sans transition dans la cohue du plus grand monde, elle n'aurait pas le temps de s'abandonner à ces intimités féminines qui par les confidences et les indiscrétions de toute sorte mûrissent une jeune âme et la gâtent souvent. Elle ne saurait de l'amour que les simples éléments qu'il trouverait bon de lui apprendre : l'explosion des sentiments vifs et des passions violentes serait comme ces batteries que le général dissimule au début de l'affaire pour les démasquer avec plus de succès au moment décisif.
Tous les hommes ont lu les Mémoires de Deux jeunes Mariées, ce chef-d'œuvre de Balzac. Gontran,tout comme un autre, avait médité sur le sort de ces aimables filles qui, parties du même point, s'engagent, par une espèce de fatalité dans des routes si différentes. Mais il n'imputait pas cette énorme divergence aux impulsions de la nature : il s'en prenait surtout aux maris. Il croyait que si Mlle de Chaulieu avait été gouvernée sagement dès la lune de miel, elle eût joui d'un bonheur aussi honorable et aussi rangé que Mlle de Lestorade. Da là, ce beau projet de donner à Valentine l'éducation conjugale qui fit de Mlle de Lestorade le modèle des femmes de bien, sauf à lâcher la bride à l'élément Chaulieu, dès qu'on verrait péril en la demeure.
Le cœur le plus vivace et le ^lus richement organisé
n'a pas cent ans à vivre; un jour vient où le monde apprend par ses respects à la femme la plus courtisée qu'elle est admise à la retraite ; c'est alors que le mari peu dormir sur les deux oreilles : il a doublé le cap des tempêtes : son bonheur et son nom ne courent plus aucun danger. Le comte de Mably ne Calculait pas mal en pensant que plus il retarderait réveil de Valentine, plus il abrégerait la période inquiète et soucieuse qui fait maigrir tant de maris. La preuve qu'il était un homme ^vraiment fort c'est qu'il parvint à débiter ses premières déclarations sur un mode grave et quasi-paternel. Il était pourtant bien épris : s'il n'avait écouté que son cœur, ses trente ans, l'impatience accumulée en' lui par les délais du mariage, il eût fait de ce départ un véritable enlèvement et traité son bonheur comme une bonne fortune. Au lieu de bercer Valentine, dans ce coupé de wagon où naturellement ils étaient seuls, un étourdi eût éveillé son cœur, son imagination et tout son être. Un baiser, un serrement de main, un mot, un simple regard, voilà tout ce qu'il faut pour transporter d'un ton dans un autrp ce grand nocturne à deux voix qui s'appelle le mariage. Entre l'amour qui se gouverne et l'amour qui s'oublie, il y a un abîme infini en profondeur et pas plus large qu'un cheveu : on le firanchit sans y penser, on ne le sonde que plus tard. C'est moins par la légalité que par la conduite qu'un véritable amant diffère d'un vrai mari. Presque tous les amants se conduisent en maris au bout de quelques années : une multitude
de maris commencent par se conduire en amants, à leurs risques et périls.
Valentine se réveilla dans la gare de Dijon, toute honteuse d'avoir dormi et un peu tremblante : pensez donc! Mais elle aimait Contran de toutes les forces de son âme: il était l'univers entier pour elle, et elle s'appuyait encore sur son épaule avec le plus tendre abandon.
D me semble qu'on n'admire pas assez le courage des femmes. Sentez-vous tout ce qu'il y a de noble confiance dans une petite fille de vingt ans, qui laisse sa famille, sa maison et son pays natal, pour s'en aller toute seule avec un inconnu, au-devant des destins les plus mystérieux, des dangers les moins définis, des expériences les plus terribles? Elles y songent à peine : leur grande préoccupation est de savoir si on les aimera, si elles sont dignes de plaire, si leurs paroles et leurs façons ne pèchent ni par froideur ni par familiarité trop grande, et si le petit chapeau de voyage leur va bien.
Quand vous voyez passer une mariée du matin, ne cherchez pas à lire sur son front les destinées qui l'attendent : regardez le visage du mari. Cette jeune femme n'a rien d'arrêté, sauf la forme extérieure : tout le dedans est une cire molle que le mari va pétrir à son gré, soit en Minerve, soit en Vénus. Si vous voulez encore, c'est un .livre de papier blanc; le mari s'est chargé de l'écrire. Qu'il réfléchisse un bon quart d'heure avant d'y mettre le premier mot. Le premier mot est décisif, il entraîne tout après lui, comme le titre d'un livre.
Évidemment, Mlle Barbot était de ces natures vives qui font beaucoup de chemin en peu de temps. Pour la mener très-loin dans le bien ou dans le mal, il ne fallait pas grand effort. Certaines femmes sont douées d'une si heureuse inertie qu'elles ne franchiront jamais aucune barrière si on ne les soulève à bras tendu. D'autres prennent leur vol; il suffit de leur montrer la route.
On devinait qu'elle avait l'âme caressante, et, pourtant en vingt-deux années elle n'avait aimé personne. Gontran se sentait tout enveloppé par elle, quoiqu'elle ne le touchât que des yeux. U se dit plus d'une fois avant la gare de Paris : Quelle adorable maîtresse elle aurait fsdte ! Bah 1 nous verrons plus tard. La vie est longue. Dans huit ou dix ans. En attendant, c'est déjà fort joli de l'avoir pour femme.
Par un mot, je ne sais lequel, un mot sans importance, et certaine intonation de voix, elle lui rappela la plus invraisemblable des aventures qu'il avait eues. Un soir, huit ans plus tôt, dans un salon trèsfroid, où l'on jouait le whist, il avait été le partner d'une charmante petite comtesse. Vingt ans d'âge et six mois de mariage; le mari en mission depuis quatre ou cinq jours, mais jeune et beau garçon. Gontran avait causé dix minutes en tout dans un repos du jeu : pendant le thé, il s'était amusé à tirer l'horoscope de la petite femme, et à lui montrer dans sa main droite cette ligne que Desbarolles appelle ingénieusement le coup de canif. Une femme du monde n'entend iamais une j:^rophétie de ce
genre sans se scandaliser un peu. Eh bien! par un concours de circonstances romanesques, en plein Paris, la prédiction s'était vérifiée au profit de Gontran lui-même et dans un délai si court qu'en vérité je n'ose préciser l'heure. La double méprise de Mérimée avait eu sa seconde édition ! Ce souvenir assez inopportun rembrunit Gontran pour quelques minutes. Non! Valentine ne ressemblait ni de près ni de loin à cette comtesse-là! Cependant le regard... et ces lèvres si friandes! Gontran se mit à parler raison et à débiter un chapelet de maximes que les sept sages de la Grèce auraient contre-signées sans discussion. Le voyage s'accomplit jusqu'au bout dans une intimité tranquille et douce. Il était nuit quand ils tombèrent au milieu de ce vaste éblouissement de Paris. Une voiture vint les prendre; un bel appartement les attendait : Gontran s'était occupé de tout. Balzac a disserté le plus savamment du monde sur le nombre de chambres qu'une famille heureuse doit consacrer au sommeil. Valentine n'en savait pas si long; elle se rappelait seulement que son père et sa .mère, dans leurs plus grandes prospérités, n'en avaient jamais habité qu'une. Mais Gontran sut prouver à sa femme, par des raisons d'une exquise délicatesse, qu'il avait trop d'amour et de respect pour lui donner le spectacle de son abrutissement par le sommeil. Il la quitta vers deux heures du matin, plus heureux et plus amoureux qu'il ne croyait pouvoir le devenir à son âge, mais fidèle au devis de mariage classique qu'il s'était lui-même imposé.
Valentine pleura longtemps; mais qui peut analyser les pleurs d'une nouvelle épousée? Il y avait de tout dans ces adorables larmes, comme dans une goutte de l'océan : de Tétonnement, du bonheur, de rawnour, un peu d'anxiété et un amer regret de se retrouver seule. Elle se demandait si quelque chose en elle avait déplu; comment le maître de sa vie avait pu la quitter si tôt, après tant de baisers et de douces paroles. Elle regretta un instant de s'être fourvoyée, avec son petit cœur bourgeois, dans un monde où l'étiquette gouverne et tyrannise l'amour même. C'était Mme de Haut-Mont qui, la première, avait proclamé devant elle la dignité du sommeil à part et l'inconvenance des bourgeois, qui dorment en tas.
Un instant la pauvre petite fut tentée de rappeler son mari ou d'aller le rejoindre; mais elle ne l'osa point : elle craignit de déplaire et de paraître malapprise. Qui sait si ce naïf coup de tête n'aurait pas désarmé toutes les résolutions de Contran, brisé la. glace qu'il avait faite, et changé du tout au tout l'avenir de ce ménage? Les plus graves événements de la vie tiennent souvent à des fils si déliés.
Par malheur, elle avait pour le comte de Mably un amour doublé de respect. Elle voyait en lui un honmie d'une autre caste, d'un sang plus épuré, d'une pâte plus fine : la rose pâle de la Crande- Balme! Et la pauvre petite ne savait pas que. toutes les distances du monde se rapprochent dans un baiser.
Elle s'endormit à la fin, et lorsqu'elle ouvrit les
yeux, vers dix heures, elle aperçut Contran agenouillé à la tête du lit, en contemplation devant elle.
Elle jeta les bras, ses beaux bras nus, autour du cou de son mari; mais elle les retira aussitôt avec un cri de surprise.
« Sainte Vierge I cria-t-elle, vous êtes glacé! »
En effet, Gontran, qui rentrait à peine, avait rapporté dans la chambre une enveloppe de froid. Il avoua qu'il était sorti dès le matin pour reprendre possession du pavé de Paris. Valentine sentit au fond du cœur une pointe de jalousie. Elle pensa que ce Paris devait exercer une terrible fascination sur le cœur des hommes, pour qu'un marié de la veille courût au boulevard en sautant hors du ht.
Mais tous les jeunes gens, les Parisiens surtout, comprendront cette fantaisie. Grontran était grand buveur d'air, grand faiseur d'enjambées, grand donneur de coups de coude, de coups d'œil et de coups de chapeau, amateur passionné de cette physionomie vivante et mouvante qui distingue Paris des autres villes. Chaque quartier, chaque heure du jour, chaque groupe -de gens l'intéressait par je ne sais quel air de connaissance, quel charme du souvenir et de l'habitude. La foule est fatigante à voir pour les yeux d'un étranger ; elle repose le regard et l'esprit d'un Parisien véritable; il s'y trempe comme dans un bain et se sent mieux. Que de fois, au sortir d'une partie de jeu ou de débauche, Gontran avait éprouvé le besoin de marcher deux heures en plein peuple avant de rentrer chez lui î
Ce matin4à c'était une autre affaire : il fallait à
son cœur un peu de recueillement : il voulait se tâter, s'interroger lui-même, remettre en ordre ses idées éparses comme un tas de papiers sur lesquels le vent a soufflé. Or une chambre d'hôtel est peutêtre le lieu du monde le moins propre à la méditation : on n'y est jamais soi parce qu'on n'y est pas chez soi. Gontran était chez lui, dans la rue. Le nez rouge d'un porteur d'eau, le geste d'un cocher qui se bat les épaules, la musette suspendue au cou d'un cheval de fiacre, le paquet plié sur le bras d'un tailleur matinal, cent autres objets également connqs et familiers, formaient à son esprit un milieu plus sympathique que l'air b^anal et froid, pour ne pas dire hostile, d'un appartement garni. A l'hôtel, il eût craint de ramasser par mégarde les idées de l'Anglais ou du Belge qui avait passé là avant lui.
D sortit donc et gagna le boulevard sans y songer : la pente de l'habitude ! Pourquoi le boulevard plutôt que la rue de Rivoli? Il n'y avait personne à rencontrer ni d'un côté ni de l'autre. A neuf heures du matin, par un joli temps de gelée, on ne voit sur le trottoir que les gens de bureau, de boutique ou d'atelier, que le besoin chasse du lit. Cependant le jeune homme était heureux : c'était Paris qu'il retrouvait après l'avoir quitté sans esprit de retour ; il y reparaissait en vrai triomphateur, au lendemain d'une victoire qui valait bien son prix, quoiqu'elle n'eût pas été remportée sur les Russes. Selon toute apparence, il all^ être le lion de la saison prochaine. Le tapage de sa Vie passée, son départ honorable, son retour miraculeux, sa fortune refaite,
ça conversion au mariage, enfin la beauté de sa femme, tout devait attirer vers lui Tattention publique et semer sur sa route les sourires les plus bienveillants. Dans cette agréable pensée, il allait droit devant lui, le nez au vent, le cœur dilaté par la joie, et si plein qu'il aurait débordé en confidences à la rencontre d'un indifférent, d'un ancien ennemi, d'un créancier soldé.
Toutefois il éprouvait par moments une sensation difficile à définir : elle n'était ni pénible ni agréable, mais nouvelle au point de l'étonner et de l'arrêter court. Je craindrais d'appuyer trop fort en disant que sa nouvelle chaîne lui semblait incommode ou pesante. Lorsqu'il pensait à Valentine, c'était avec, l'amour et la reconnaissance qu'une femme jeune, belle, amoureuse et parfaite de tous points inspire à son mari de la veille. Les derniers événements de sa vie, bien loin de lui laisser aucun regret, avaient dépassé toutes ses espérances. D n'avait pas un souvenir dans l'âme qui ne pût se traduire en hymne d'allégresse. Mais lorsque par hasard, sans intention reprochable, son esprit faisait un pas hors du cercle des idées conjugales, il y était ramené par une force tranquille et douce. C'était comme une chaîne qu'il aurait eue au pied, légère, mais solide, enveloppée du velours le plus moelleux, mais forgée dans l'acier le plus résistant. Il ne sentait pas le froid du métal, mais le simple contact du velours lui paralysait un peu la jambe. A chaque instant, par un effet de l'habitude, il pensait, rêvait, agissait en garçon; mais toujours un secret avertissement
le ramenait au souvenir de la réalité. En passant SOUS les fenêtres d'un de ses bons amis, place Vendôme, il se rappela que vingt fois il avait éveillé Odoacre de Bourgalys pour monter à cheval et déjeuner au bois de Boulogne. Aussitôt une férule invisible lui donna sur les doigts : un homme marié déjeune avec sa femme. Vers le haut de la rue de la Paix, il rencontra bec à bec une jolie petite Anglaise, et ms^chinalement il croisa le regard avec elle, comme un maître d'escrime engage le fer avec un élève. Vite, un remords de conscience lui rappela qu'il n'avait plus le droit de lorgner les femmes dans la rue. Mille riens du même genre lui enfoncèrent à petits coups, jusqu'au fin fond du cerveau, le sentiment de son nouvel état.
Par cela même que le célibataire est un homme incomplet, il n'a^ que la moitié des obligations, des contraintes, des soucis, des terreurs qui incombent à l'homme marié. Le comte de Mably découvrit avec étonnement, dans cette promenade d'une heure, cent vérités vieilles comme le monde, mais qui ne s'étaient pas encore présentées à son esprit. Celle qui lui revenait le plus souvent peut se traduire ainsi : « Je suis deux ! Quoi que je fasse, où que je me transporte, il y a une autre personne qui porte mon nom, qui est la doublure ou la moitié de mon être ; sa santé, son bonheur, sa conduite, me regardent personnellement; ses actions, ses moindres démarches, ses pensées les plus fugitives, sont pour moi des affaires graves.; rien de ce qui la touche ne saurait, en aucun cas, me devenir indifférant. Dia-
volo! c'est bien gentil de se marier, surtout quand on a eu comme moi la main heureuse; mais dire qu'on sera marié vingt-quatre heures par jour jusqu'au dernier jour de la vie ! »
Il avait eu pourtant des liaisons : mais les plus despotiques n'avaient jamais accaparé le quart de ses journées. Une femme du monde n'enchaîne son amant que pendant les heures rapides où elle-même a pu rompre sa chaîne. La Brtndisi et ses pareilles se contentent des instants qu'on veut bien leur donner ; on leur rendrait mauvais service en vivant toujours auprès d'elles. Ah l que le mariage est une autre affaire I
« Ainsi donc, pensait Contran, il faudra que j'accompagne ma femme dans toutes ses sorties, ou que je laisse mon nom courir les rues sans gardien. Toutes les fois qu'il lui plaira de rester au logis, il faudra que je lui tienne compagnie; sinon, gare à l'ennui et à toutes ses conséquences l »
Il y avait, dans ces raisonnements, quelques atomes de jalousie, mais surtout un sens très-vif de la responsabilité conjugale. Contran voulait que sa femme fût heureuse ; il se jurait à lui-même de plier devant ses caprices, de pardonner ses enfantillages, d'éviter avec soin tout ce qui pourrait rompre l'accord des âmes. Il ne faut qu'un seul mot pour empoisonner deux existences. Les inimitiés de ménage sont aussi terribles que les haines à bord, et par la même cause. Le ferment concentré longtemps dans un étroit espace fait une explosion qui brise tout. Singulières réflexions au lendemain d'un mariage
d'amour! Mais l'homme est ainsi fait : il y a au fond de nos cœurs une fibre contrariante qui réagit incessamment contre la sensation actuelle. Plus vous êtes heureux, plus la fibre maligne s'acharne à vous tirer des larmes; et le jour où vous conduisez le deuil de votre meilleur ami, elle vous chatouille en dedans pour vous faire éclater de rire.
Grontran n'eut pas de peine à prendre le dessus, et toutes ses idées étaient couleur de soleil quand il remonta chez sa femme. Sa femme ! Il s'exerçait dans l'escalier à moduler ce joli mot, qui remplit si agréablement la bouche.
Cette journée et les suivantes furent remplies par les affaires, et simplement échantillonnées par l'amour. Le beau petit ménage avait ses trois millions en portefeuille; mais, d'ailleurs, il était sans feu ni lieu. Il fallait tout créer, la maison, l'écurie, et ce fonds de toilette qui sied à une comtesse de Mably. Valentine à l'hôtel, avec ses petites robes de la Balme, avait l'air d'un Raphaël sans cadre. Gontran lui expliqua ce qu'ils auraient à faire avant de se présenter dans le monde, et madame frémit d'épouvante;. il lui semblait tout à fait impossible d'arranger tant de choses en deux mois d'hiver.
Le comte possédait son Paris sur le bout du doigt ; ilsavait quel'argenty fait en quelquesjours l'ouvrage de plusieurs années. Du reste, il avait résolu d'éviter les miracles et de ne pas faire son nid à coup d'argent. « Conserver les bonnes valeurs que M. Fafiaux avait acquises, et qui rapportaient environ 150,000 francs de rente; se priver d'un hôtel, attendu que
les immeubles étaient en hausse ; louer tout bonne* ment un joli premier étage avec écuries et remises; on n'en trouvait encore de fort honorables au prix de douze à quinze mille francs par an ; commander un mobilier à la fois simple, confortable et noble, mais sans dorure et sans luxe bourgeois; pour 50,000 francs, on sortirait d'affaire. Les voitures vingt mille, et trente l'écurie ; cent mille francs tout ronds pour les toilettes, les dentelles, les fourrures et quelques diamants : car Mme de Mably ne pouvait décemment aller au bal en jeune fille. Grâce à l'expérience de Gonlran et à sa modération toute neuve, les frais d'installation ne dépasseraient guère le chiffre de deux cent mille francs, et l'on vivrait en joie avec 140,000 francs de rente.
Valentine n'avait étudié que l'arithmétique du couvent ; elle était devant les gros chiffres comme un enfant de la plaine en présence d'une montagne. L'idée de dépenser 140,000 francs par an lui sembla aussi monstrueuse que celle de manger un éléphant en papillote. « Quel bonheur ! nous éblouirons tout Paris et nous ferons des économies ! i>
— Si nous faisons des économies, dit Gontran, Paris sera encore plus étonné qu'ébloui. »
Pour commencer, elle voulut à toute force racheter l'hôtel de la rue Saint-Dominique. Gontran eut beau lui dire qu'il était trop cher et trop grand, qu'il y faudrait trop de mobilier et trop de livrée ; que le nettoyage seul coûterait gros, car les créanciers et les Auvergnats l'avaient sali de fond en comble, sous prétexte de vendre et d'acheter les
meubles. Elle répondit obstinément que c'était l'hôtel des Mably, que Gontran y était né, qu'elle voulait dormir sous le toit héréditaire, et tout ce que peut dire en pareille occurrence une élève du Sacré-Cœur. Le comte protesta au nom de la sagesse, mais je le demande à toutes mes lectrices, pouvait>il tenir tête à sa femme dans une question de sentiment?
On écrivit à Vaucelin, qui prit les ordres du marquis, et l'affaire se conclut à la satisfaction générale. Seulement, lorsqu'on eut payé un million pour l'hôtel, cent mille francs pour les réparations et le mobilier, cent mille pour les diamants seuls, cinquante mille pour les chevaux et les voitures, et cinquante autres pour frais divers, les papiers de couleur que M. Fafiaux avait collectionnés toute sa vie, ne représentaient plus que 85,000 francs de rente.
€ Nous nous payons à nous-mêmes plus de cinquante mille francs de loyer, dit Gontran.
— Nous économiserons sur autre chose, ré]f)ondit Valentine. »
L'installation était complète à la fin d'avril : l'hôtel remis à neuf fut inauguré par une fête plus brillante que réellement économique. Ne fallait-il pas rendre au monde les sandwiches et les trufifes que l'on avait reçues? Pendant trois mois et plus que ce nid grandiose avait été en proie aux peintres et aux tapissiers, les deux époux avaient fait leurs visites et pris pied dans la meilleure compagnie. Partout ils furent reçus à bras ouverts, et toute la gloire de ce
succès ne revint pas à Gontran. Valentine fut touvée jolie, élégante, et pas trop provinciale. Le bonheur illuminait sa charmante figure; l'amour rayonnait autour d'elle et lui donnait plus d'éclat qu'un boisseau de diamants. Or le monde aime les heureux; il admire avec une bienveillante curiosité la jeunesse d'un cœur neuf et ces gracieuses illusions qu'il a perdues. Mme de Haut-Mont ne fut pas la seule qui traita ces tourtereaux en enfants gâtés. Depuiô les hauts sommets de l'aristocratie austère où trônait Éliane de Lanrose, jusqu'aux régions moyennes, demi-bourgeoises, où l'on voyait tourbillonner la petite comtesse Adhémar, ce fut à qui aurait le beau petit ménage. L'état-major des jupes plates et des gants trop longs invita Mme de Mably à ses conférences, ses ventes, ses loteries, ses sermons, ses raouts solennels, ses soirées de tapisserie, ses parties fines de haute dévotion et de charité transcendantale. Le clan des crinolines l'attira vers ses bals, ses courses, ses soupers, ses parties de spectacle ou de jeu, ses cavalcades et ses patinades ; car les premiers zigzags du patin élégant datent de 1855.
L'abondance et la diversité des plaisirs parisiens plongea la jeune femme dans une ivresse salutaire ou du moins très-favorable aux arrière-projets de Gontran. Il savait par expérience que les plaisirs les plus tapageurs sont de grands innocents, quoi qu'on dise, La musique des orchestres, le tourbillon de la valse à deux temps, l'éclat des belles représentations dramatiques, les compliments, les flrôlements
et mille autres dangers. que les Fafiaux redoutent par habitude ou par bêtise, affermissent la vertu de cent femmes, pour une ou deux que le monde aura mises à mal. Le grand feu des candélabres et des lustres bronze plus de cœurs qu'il n'en enflamme, le contact de deux cents hommes durcit la peau des mains sous les gants : la répétition incessante des mêmes fadeurs ne tarde guère à blaser l'oreille la plus chatouilleuse. Le danger n'est pas là, il est dans la rêverie solitaire, dans la lecture des poètes langoureux, dans la promenade au bord des lacs, dans le son des cloches rustiques et le gémissement des orgues, dans le duo qu^on chante à la brune devant un piano refepectable et patriarcal. C'est le régime des émoUients qui détrempe le moral des' femmes : le tapage, la cohue, le plaisir vif et turbulent, l'exhibition de soi, sont autant de toniques qui le ragaillardissent.
Le duvet de la pêche y périt, j'en conviens ; mais le duvet de la pêche n'est pas une cuirasse; l'histoire, ne dit pas qu'il ait jamais protégé une seule pêche contre la dent des gourmets. Une femnie de bien, après deux ou trois ans de plaisirs dans le monde, a perdu ce je ne sais quoi qu'on pourrait appeler les grâces de la faiblesse : elle a pris de l'aplomb, du sang-froid, un certain air viril ; elle ne rougit plus à tout propos; elle ne tressaille plus jusque dans la moelle lorsqu'un maladroit lui pousse le pied ou lui effleure le genou ; elle gouverne ses sensations, raisonne ses sentiments et traverse cavalièrement les toiles d'araignée où les petits anges au
myosotis bleu se prennent comme des mouches.
Gonlran n'avait pas songé une minute à se cloîtrer avec sa femme : trop prudent pour la mettre au régime de l'amour rabâché, il savait que la plus riche imagination d'homme s'épuise en peu de temps à force de moduler des variations sur un thème unique. La femme ne se fatigue jamais de l'amour qu'elle inspire, mais elle s'y habitue; semblable à ces buveurs d'opium qui deviendraient insensibles à leur poison favori s'ils n'augmentaient incessamment la dose.
Ce qui donna longtemps un bonheur sa^s mélange à ces charmants petits Mably, c'est l'art avec lequel Gontran ménageait, tempérait, atténuait les expressions de son amour. L'Arabe du désert, par une longue habitude de la sobriété, arrive à faire son festin d'une poignée de dattes : Valentine avait du bonheur pour toute une journée, lorsque Gontran l'avait régalé d'une parole et d'une caresse.
Un seul coup d'œil de son mari dans la mêlée d'un bal, une simple pression du bras à la sortie des Italiens l'enivrait des joies les plus pures et doublait les palpitations de son cœur. Le comte, en garçon d'esprit, s'excusait presque des moindres libertés qu'il prenait avec elle. Il semblait dire que si le mariage autorise toutes les tendresses d'un mari, le respect et la chevalerie protestent quelquefois dans les âmes délicates ; que la nature est une grossière, et qu'on rendrait plus dignement hommage à cet être supérieur qui s'appelle la femme, si l'on pouvait l'aimer toute une vie sans lui baiser le bout des
doigts. Par cet aimable artifice, non-seulement il donnait à ses moindres attentions une importance voisine de la solennité, mais il habituait Valentine à prendre une opinion quasi religieuse de sa petite personne et à tenir pour sacrilège le premier qui implorerait une parcelle de son amour.
Ces précautions prises, il lança la petite femme au plus fort du tourbillon. Entre les deux fractions du monde aristocratique qui le sollicitaient obligeamment, son choix fut bientôt fait. Il résolut de vivre en bon accord et en grande politesse avec les uns et les autres, mais de ne fréquenter que les salons les plus vivants. Les, scrupules de couvent, qui végétaient encore dans Fesprit de Valentine, furent arrachés en trois semaines par Tautorité toute-puissante de l'homme aimé. Elle apprit que le monde est un arbitre infaillible en conduite et que tous les plaisirs qu'il approuve sont permis. Elle contracta l'habitude de montrer ses épaules sans pruderie provinciale et de se décolleter franchement au degré prescrit par la mode. Ai-je besoin de vous dire qu'elle savait danser à merveille, malgré l'affirmation contraire du respectable M. Fafiaux? Il n'y a pas de couvent si bien surveillé que les petites filles n'y valsent entre elles, dès que la religieuse a tourné le dos. Mais Valentine, comme son amie Félicité et beaucoup d'autres innocentes, s'était juré cent fois qu'un seul homme lui prendrait la taille et qu'elle ne danserait qu'avec son mari. Gontran la délivra de ces naïvetés et de ces mièvreries. Il lui prouva rindifîérence absolue de ce rapprochement
public et banal. Quel crime y a-t-il donc à laisser prendre sa ceinture par un monsieur généralement laid et désagréable qui vous marche sur les pieds ?
Après la vie du soldat en campagne, il n'y a peut-être rien de plus fatigant ici-bas que le train d'une femme du monde à Paris, Valentine, à Thôtel Meurice, n'avait ni maison à tenir, ni dîners à commander, ni fêtes à organiser, ni domestique nombreux à gouverner : en un mot, son plaisir était sa seule affaire et pourtant, si elle eût été moins forte, ce travail l'aurait mise sur les dents en quelques mois. Elle se levait à midi, déjeunait à la hâte avec Gontran, se faisait habiller, descendait à deux heures, trouvait son coupé *attelé et courait chez la couturière, la modiste, la confectionneuse, le cordonnier, et le fameux Sizigambi, tailleur pour dames. A quatre heures elle rentrait tout essoufflée, non pour prendre un instant de repos, mais pour rejoindre Gontran qui avait passé son temps chez le carrossier, le marchand de chevaux, le tapissier, ou parmi les ouvriers de la ruiC Saint-Dominique. On se ruait alors en visites et les présentations allaient leur train jusqu'à six heures du soir. Quelquefois, par fortune, on dînait à l'hôtel ; mais, cinq jours au moins sur sept, il fallait s'habiller sur nouveaux frais, dîner en ville, refaire une toilette, et paraître dans un ou deux bals. Si l'on interrompait un jour les courses par la ville, on allait au bois de Boulogne ; si l'on dînait chez soi, on passait la soirée à l'Opéra ou aux Italiens, suivant le jour.
Les travaux d'installation ne prenaient pas en tout
plus de deux heures sur un temps si bien rempli. Valentine se trouva beaucoup plus affairée lorsqu'elle fut chez elle et qu'elle dut rendre au monde l'équivalent de ce qu'elle en recevait. Elle eut un jour de réception et donna un dîner par semaine. Sa maison devint sans peine une des plus agréables du faubourg, étant une des plus jeunes* : on fumait au jardin, et Ton riait un peu partout. Odoacre de Bourgalys, après deux visites et un dîner, déclara que la comtesse était un bon petit garçon : il présenta tout son club à la file.
Mme de Mably acquit en peu de temps le talent si précieux et si rare de mettre les gens à l'aise sans leur jeter les rênes sur le cou. La nature avait beaucoup fait pour elle; car, malgré les nombreuses lacunes de son éducation, elle sut causer et plaire. La duchesse de Haut-Mont disait un soir à son frère :
« Cette petite m'étonne. Elle occupe fort bien quatre hommes à elle seule, tandis que votre bru, si brillante et si Parisienne, n'en retient pas la moitié d'un! »
On avait vu d'emblée qu'elle parait ses toilettes, qu'elle avait la tournure noble et la démarche élégante. On ne tarda point h reconnaître en elle ce goût d'ajustement, cet instinct d'innovation que j'appellerais volontiers l'élégance active. Une femme riche et jolie qui s'abandonne comme une poupée aux improvisations de la couturière est élégante tant qu'on veut, mais dans le sens passif : elle efTacera peut-être une fois par hasard celle qui met de l'ima-
gination et de l'esprit dans sa toilette ; mais eût-elle plus de succès, elle a moins de mérite à coup sûr ; elle peut faire fureur, elle ne fera jamais école. Valentine donna le ton, presque dès son début. Elle prit dans le monde extra-diplomatique et anti-officiel une influence aussi prépondérante et aussi légitime que la princesse de M... ou la marquise de G... dans les régions opposées. Chacune des petites villes qui composent le grand Paris voit éclore au retour de l'hiver une royauté de salon, brillante et courte. La comtesse de Mably régna deux hivers de suite sur le faubourg Saint-Germain.
Parmi les nouveautés qu'elle mit à la mode, je ne cite que pour mémoire et non pour lui en faire un mérite, ces chevelures d'un kilogramme qui sont encore de mise aujourd'hui. Elle avait naturellement . des cheveux d'une longueur et d'une épaisseur admirables : elle les porta dans le monde, ne pouvant les mettre en poche : cent autres osèrent bientôt en avoir autant qu'elle. Les femmes les plus élégantes s'étaient réduites longtemps au luxe d'une humble queue ou d'une natte sans prétention ; mais dès qu'elle eut fait voir au peuple des salons jusqu'où pouvait aller la prodigalité de la nature, personne ne craignit plus de paraître invraisemblable et ridicule en amoncelant sur une seule tête la récolte de sept ou huit. Chacun sait quels heureux développements le commerce des chevelures a pris en dix années. Il s'est fait des fortunes, il s'est gagné des millions dont le premier centime n'existerait pas sans la mode introduite par la comtesse de Mably.
L'histoire de l'industrie moderne, sous peine d'omission grave, devra consacrer un chapitre aux influences du caprice sur le travail. Un jour, en partant pour les eaiix, une Parisienne invente une toilette fort élégante, ma foi ! où il n'entrait pas un centimètre de ruban. La mode s'en empare; on trouve neuf et charmant de laisser le ruban aux femmes de chambre. Vous seriez étonné si je vous disais combien de faillites cette fantaisie de jolie femme a fait enregistrer dans la seule ville de Saint- Étienne I
Yalentine avait dit à son mari qu'une pension de deux cents francs par mois lui suffirait amplement pour ses toilettes. Je vous laisse à penser si Gontran avait ri de cette foi naïve qui sentait un peu trop le couvent.
« Les deux cents francs sont accordés, réponditil, et je m'engage à ne pas vous gronder bien fort si vous n'en dépensez que deux mille.
— Par an?
— Par mois.
— Vous me croyez donc femme à vous ruiner?
— Non, cher ange : je vous crois femme, voilà tout
— Est-ce que dans votre monde il y a des personnes si dénuées de raison ?
— Dans notre monde, chère enfant, comme dans tous les mondes de Paris, il y a des femmes qui sont réduites à nç payer que les intérêts de leur dépense, tant le capital en est effrayant ! »
Pour conjurer un danger qui à ses yeux était le
dernier mot de Thorrible, la comtesse se mit en frais . d'imagination. Elle inventa une conception aussi neuve que hardie et qui a changé en moins de dix ans la face du monde.
Les toilettes de bal étaient alors quelque chose de riche et de sévère : une robe de satin, de moire ou de taffetas, garnie de trois volants de dentelle. L'étoffe coûtait cher, mais elle durait longtemps. Une femme élégante portait la même robe à cinq ou six bals, et elle en tirait parti après l'avoir quittée. Les dentelles faisant partie du fonds de toilette étaient de vrais immeubles par destination.
Valentine alla trouver une grande couturière et lui fit une commande si bizarre que l'artiste faillit tomber à la renverse. Il s'agissait de bâcler une robe de rien, faite de tarlatane, de tulle, de petite blonde sans valeur, de pacotilles diverses dont la plus précieuse ne valait pas vingt spus le mètre. On y fourra un peu de soie pour soutenir les bouillonnés, on cacha même quelques bouts de dentelle dans les coins ; mais simple affaire de forme, histoire de montrer qu'on avait de tout ça !
Cette nouveauté invraisemblable effraya après coup Valentine : l'enfant eut peur de son audace. Elle ne se décida point à montrer cette robe chez les autres ; elle attendit son bal d'inauguration; pensant avec finesse : oc Si mon expérience n'obtient aucun succès, j'aurai du moins le mérite de m'être effacée par modestie, en maîtresse de maison. »
Gontran lui-même ne la vit qu'au dernier moment, dix minutes avant l'arrivée des premières
voitures. Il poussa un cri d*admiration. Ce n'était pas une toilette, mais un rêve, une féerie, La beauté de Valentine transparaissait plus radieuse à travers ce voile fantastique, cette neige fouettée, ce nuage intelligent, d'une provocation irrésistible et d'une chasteté irréprochable. Les déesses de la mythologie n'étaient ni plus brillantes ni plus décentes lorsqu'elles s'habillaient d'une vapeur légère pour descendre au milieu des bergers. L'enthousiasme du comte se doubla de stupéfaction lorsqu'il apprit de Valentine elle-même que ce luxe divin était le dernier mot du bon marché sur la terre et que les matériaux d'un tel chef-d'œuvre ne valaient pas plus de cinquante francs. Quel miracle! Il n'en fallait pas deux de cette force pour réconcilier le dix-neuvième siècle avec la simplicité de l'âge d'or.
Le monde confirma par un concert unanime le jugement de M. de Mably. Les hommes épuisèrent toutes les formules de l'éloge; les dames firent mieux : elles demandèrent à l'envi le nom de la , couturière, avec un vif regret de n'avoir pas été averties plus tôt. Les plus belles toilettes, auprès de celle-là, semblaient découpées dans le zinc avec des cisailles de fer. Tout était froid, roide, compassé, dur aux yeux, ingrat, criard, atroce I Et ces pauvres volants de dentellçs alignées ! Quelle figure ils faisaient au bas des robes, sur trois rangs, comme les soldats dans la 'vieille tactique ! L'ancienne mode fut condamnée sans appel; elle ne s'est jamais relevée de ce coup-là.
U est certain que les bals sont mille fois plus
beaux depuis cette réforme et que chaque danseuse, prise à part, est un morceau plus friand. Mais l'emploi de la tarlatane et des tulles à bon marché n*a pas précisément réalisé le rêve de la jolie comtesse : ce n'est pas un jeu d'enfant que de marier le luxe à l'économie. Valentine s'aperçut, au bout de quelques mois, que si la moire antique est plus chère que le tulle, une robe d'air tissu lorsqu'elle sort des mains de l'artiste coûte à peu près le môme prix que les anciennes robes de fer battu. Or elle dure beaucoup moins ou, pour parler plus juste, il n'en reste rien à la fin du premier bal. C'est pourquoi la pension de deux mille francs par mois qui avait effrayé la petite pensionnaire lui parut insufQsante avec le temps. Une reine du monde qui veut garder son rang ne dépense pas moins de vingt louis par soirée. Bienheureux les maris assez riches pour payer la gloire de leurs femmes !
Quelques ménages ingénieux compensent Ténor* mité des dépenses extérieures par une stricte économie au dedans; mais les Mably n'avaient pas cette ressource. Lorsqu'on se donne un hôtel d'un million, ce n'est pas pour y manger du pain noir. Cette première mise entraîne logiquement un train considérable. Contran avait rangé ses goûts, ses mœurs et son esprit aux lois de la sagesse ; il se répétait au moins sept fois par jour : « Tu t'es ruiné comme un idiot, mais tu en avais le droit, ne faisant tort qu'à toi-même; aujourd'hui, tu es tuteur de cette adorable enfant; c'est son bien que tu gouvernes, et tu ne serais plus un fou, mais un scé* lérat si tu la mettais sur la paille. »
Il porta donc une sévère économie dans toutes les choses de la maison. Le domestique fut aussi modeste que possible : le strict nécessaire. Un maître d'hôtel, un valet de chambre, un valet de pied, un cocher et un palefrenier , la femme de chambre de madame, un chef et un aide de cuisine, un concierge et un jardinier. Les bourgeois comme nous s'aviseront peut être qu'on peut vivre à moins: mais l'hôtel avait un beau jardin ; pouvait-on laisser les plates-bandes en friche? Lorsqu'on est seul chez soi, il faut, bon gré mal gré, payer un concierge à soi tout seul. Gontran fit preuve d'une modération exemplaire, car il prit un cocher français pour la première fois de sa vie, et il se refusa un tigre magnifique, pas plus haut que la botte et râblé comme un jeune dogue. Tout son club reconnut à ces réformes que le comte s'était sérieusement amendé. Les gages de ses gens, débattus par lui-môme, formaient à peine un total de huit mille francs par année. Le maître d'hôtel, un vrai sage, se contentait de dix-huit cents francs, comme le dernier des expéditionnaires ; il est vrai que tout l'argent de la maison lui passait par les mains, et que ses doigts pouvaient en retenir quelque chose.
Gontran savait à fond presque toutes les choses de la vie ; il n'était pas de ces gentilshommes nigauds ' qui croiraient déroger en s'occupant de leurs affaires. Il avait eu jadis un intendant à la vieille mode, et il comptait, à cent mille écus près, ce que cette fantaisie rétrospective lui avait coûté. Pour rien au monde il n'en eût pris un autre, et il disait lui-
même en plaisantant : « On n'a pas besoin d'une locomotive pour traîner un cabriolet à l'abîme , c'est assez d'un cheval. i> Il aurait bien voulu se passer du cheval, c'est-à-dire du maître d'hôtel. Mais en bonne justice, pouvait-il s'enterrer dans les détails de cuisine? Valentine n'eût pas craint de descendre aux dernières minuties ; elle avait rêvé de tout temps la gloire utile et modeste des maîtresses de maison. On avait dit devant elle (ce qui est vrai) qu'une femme du monde peut tout surveiller et tout conduire sous son toit, sans dépenser à ce devoir plus de trois heures par semaine. Mais il faut un apprentissage, et la pauvre petite était sortie bien neuve de son couvent.
Après un an de mariage, Gontran voulut se rendre compte de ce qu'il avait dépensé. Il se fit envoyer toutes les notes et consacra une matinée entière aux travaux mélancoliques de l'addition. Le résultat ne lui plut guère. Sans parler du capital qu'on avait employé sciemment aux grosses dépenses, il fallait écorner un nouveau titre de rente. Les dépenses de l'année excédaient visiblement le revenu. Le jeune et sage mari fit part de ses découvertes à Valentine, qui poussa un petit cri.
« Gomment! dit-elle, malgré toutes nos économies, nous nous sommes endettés de trente mille fi»ancs !
— Sans compter les centimes,
— Il y a donc encore des économies que nous n'avons pas faites ?
-- Pas trop; nous avons tenu notre rang; rien de plus.
— C'est étrange de penser que parce qu'on s'appelle le comte et la comtesse de Mably, parce qu'on a reçu du ciel un avantage assez marqué sur les autres hommes, on sera condamné à dépenser plus qu'eux !
— Cher ange, il y a des bourgeois qui dépensent en six semaines ce que nous avons dépensé dans un an.
— Comment font-ils, alors?
— Ils regagnent l'argent à mesure qu'ils le dépensent : ils travaillent.
— Mais vous, vous ne pouvez pas travailler, c'est impossible; vos ancêtres vous le défendent; vous n'en avez pas le droit.
— Le droit ? si ! ce qui manque surtout, c'est le goût et l'habitude de la chose. J'avoue pourtant que je serais mal vu et légèrement déclassé si je passais mon temps à la Bourse comme Adhémar et quelques autres. Ainsi, cher ange, la petite couronne qui est brodée au coin de jiros mouchoirs a le double avantage de nous imposer la dépense et de nous interdire le gain. >