‹ Les vacances de la comtesseChapitre 4 sur 8 · LES ADHÉMAR · texte numérisé non relu

LES ADHÉMAR

Le monde et ses plaisirs éloignèrent un peu les Mably de la sévère Éliane; mais, par compensation, le jeune ménage rencontrait à chaque pas le comte et la comtesse Adhémar.

Adhémar était un de ces hommes qui n'ont jamais fait le mal, et qui n'en valent pas mieux. On a écrit plus d'un livre pour prouver que le sentiment de l'honneur peut rester vivant au fond du cœur d'un forçat; on pourrait vous prouver aussi facilement qu'il existe, à cent lieues du bagne, à mille piques au-dessus du niveau des prisons, plus d'un coquin achevé, complet, raffiné, quoique irréprochable.

L'héritier présomptif du marquis de Lanrose n'avait jamais renié les traditions politiques de la fa» mille. Môme dans ses rapports avec le pouvoir il portait assez haut sa cocarde et disait entre deux

courbettes : « Vous savez, je suis un courtisau de « malheur. » Cette façon d'agir et de parler n'avait pas nui à sa fortune. Les gouvernements, quels qu'ils soient, mettent une certaine coquetterie à obliger l'ennemi vaincu. Demandez une faveur à un ministre, et prenez soin d'ajouter vous-même : « Mes droits sont nuls, je suis votre adversaire, vous êtes le plus fort; pour m'accorder ce que je sollicite sans espoir et par simple acquit de conscience, il faudrait que vous fussiez le plus grand fou du monde ou le plus sublime des héros ! » La recette est presque infaillible. Adhémar en usait dès 1847 avec un succès lucratif.

Je vous ai dit qu'il s'était enrichi dans les affaires sans prendre un centime à personne. En 1855 il avait six ou sept millions, non pas nets et liquides, mais engagés prudemment. Hé bien ! dans cet avoir énorme, le roi Minos lui-même n'aurait pas découvert un sou mal acquis. Cependant on ferait injure à tous les honnêtes gens de l'univers en lui donnant le titre d'honnête homme. Il n'avait pas volé, je l'avoue, mais ce n'était point par vertu; c'est parce qu'il avait trouvé l'occasion de s'enrichir autrement. Il respectait le code pour éviter la prison ; il respectait même la morale pour éviter la déconsidération, soignant sa renommée comme un capital délicat que la moindre action blâmable eût fait baisser de trente pour cent. Il rendait des services, pour s'attachei tel ou tel homme, ou simplement pour faire montre de son crédit, ou même pour acheter à beaux deniers comptants une réputation de bienfaisance.

Mais il était au fond Iç plus cynique des égoïstes., il ne croyait qu'à sa force, n'aimait que lui-même, n'estimait que son argent. Avec cela, réservé comme un diplomate et sérieux comme un doctrinaire, parlant bien, haut sur cravate, enduisant ses moindres idées d'une sorte d'empois parlementaire et domptant les soubresauts de sa nature arlequine par un continuel effort de volonté. Odoacre de Bourgalys le comparait au cardinal Dubois et disait : a C'est le seul homme de notre époque qui appelle invinciblement les coups de pied au derrière. » Du reste il était brave, avec une peur horrible de la souffrance et de la mort. Tout dans cet homme était affaire de spéculation, sans excepter le courage.

le vous ai dit l'histoire de son mariage et les oscillations inexpliquées qui l'avaient tour à tour' éloigné et rapproché de son père. Mais le marquis lui-même, tout en souffrant de ne pas se sentir aimé et de ne pouvoir aimer ce fils étrange, n'avait pas le droit de dire qu'il fût un mauvais fils. Éliane le trouvait poli, respectueux et même attentif . Son beau-père, M, Gilot, le tenait en haute estime, mais l'estime de M. Gilot ne prouvait pas grand'chose; sa belle-mère l'adorait jusqu'à l'imprudence : on en avait causé. Sa femme ne lui demandait rien qu'il n'accordât sur l'heure. Il n'y avait plus d'amour entre eux; Yolande savait même qu'il s'était donné une maîtresse; mais elle se contentait de lui faire payer cette peccadille en bon argent. Le ménage était cité au nombre des meilleurs dans ce monde intermédiaire où noblesse et finance se donnent la main. Lprsque le petit comte

aux yeux perçants, au nez pointu, au museau de furet, entrait dans un salon avec la belle Yolande, un murmure flatteur s'élevait sur sa route : les badauds de la galerie se montraient le gentilhomme capable, actif, puissant, mêlé à toutes les grandes affaires et moins entiché de son blason que fanatique du progrès ; on admirait aussi les épaules et les diamants de la comtesse Yolande.

Je regrette que le mot viveur n'ait pas de féminin dans la langue française, car il faudra plus de vingt lignes pour définir Yolande et ce type de femme assez nouveau, grâce à Dieu, mais déjà trop commun chez nous. La comtesse Adhémar était dans l'âge de la crise, mais ce qu'on appelle spécialement vertu chez les femmes ne courait en elle aucun danger. Le cœur était sourd et muet, le sang calme, endormi du sommeil définitif par un de ces accidents qui frappent trop souvent les jeunes mères à Paris. Mais tous les autres péchés capitaux semblaient s'être partagé l'héritage du défunt.

Yolande aimait la table, et même le bon vin, s'il est permis de tout dire. Elle ne s'en cachait pas, elle s'en vantait presque : elle contait à ses amies de la même école le souper qu'elle avait fait la veille et les verres de Xérès qu'elle avait pris chez le pâtissier, en revenant du bois de Boulogne. L'embonpoint de poularde où elle était parvenue faisait comprendre qu'elle ne haïssait point les douceurs du repos : elle digérait ses bons soupers dans son bon lit, jusqu'au moment de prendre le harnais et de counr aux visites. Je vous ai dit qu^'elle était joueuse,

et joueuse hardie, sans pitié pour l'argent d'autruij et toujours prête à risquer le sien. Ce que je n'ai pas dit, ce que je désespère de dire assez éloquemment, c'est la rage de vanité, la fureur de coquetterie, la monomanie de luxe et d'ostentation- qui sévissait dans cette aimable petite tète. Tous les instants c[u'elle n'employait pas à bien vivre, elle les consacrait à se montrer, à se mettre en étalage, à quêter des regards, à tourner sur son pivot comme un miroir aux alouettes. Le miroir n'aime pas les alouettes ; il sait qu'on ne lui en donnera pas à manger, et pourtant il tourne, tourne, tourne à perdre la tête : ainsi faisait Yolande au milieu de cinquante hommes qui, d'ailleurs, lui étaient aussi indifférentâ que son propre mari.

Elle touchait deux pensions pour sa toilette : l'une, avouée, venait du comte, l'autre, moins avouable, était donnée sous main par son vénérable coquin de père. Elle gagnait au jeu, comme tous les joueurs qu ne manquent ni d'aplomb ni de ressources; sa corbeille lui fournissait un joli fonds de diamants et de dentelles, et malgré tout, elle trouvait moyen de s'endetter comme une fille; et lorsqu'elle avait accumulé cent mille francs de dettes, elle employait toutes les ressources de Vautre monde pour soutirer la somme à son mari. Elle s'inquiétait peu de savoir si cette dépense ajoutée à tant d'autres n'excéderait pas en fin d'année les revenus de la maison ; les affaires de son mari n'étaient pas les siennes. A lui de gagner l'argent ou de le prendre, à la Gilot, dans les poches d'autrui : elle

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n'était ici-bas que pour jouir de la vie, et elle en jouissait de toutes les façons, sauf une, buvant, mangeant, dormant, achetant, s'habillant, se donnant en spectacle, usant ses nerfs, tuant ses chevaux, fatiguant ses valets et jetant l'or par toutes les fenêtres, depuis la cave jusqu'au grenier.

Il lui fallait une loge à l'Opéra, une loge aux Italiens, et des meilleures encore, et l'une et l'autre à l'année, quoiqu'elle passât quatre ou cinq mois d'été hors de Paris. Elle ne comprenait pas qu'on allât voir un drame ou un vaudeville sans s'étaler dans une avant-scène. Parlait-on d'une pièce nouvelle, elle mettait en campagne tous ses cavaliers et tous ses amis; coûte que coûte, elle voulait y être vue, car de voir et d'entendre la pièce, il n'en était pas que.stion. Les visites se succédaient dans sa loge, on parlait haut, on riait, on se faisait rappeler à l'ordre par les bonnes gens du public, et l'on mang<];ait toutes sortes de choses dans des boîtes de carton glacé.

Par ces jolies manœuvres, Yolande s'était classée dans le monde spécial que les chroniqueurs appellent tout Paris ; les journaux imprimaient son nom en toutes lettres en célébrant son élégance et sa beauté. Elle soupait dans les restaurants à la mode après le spectacle ; elle y dînait aussi très-volontiers, et souvent, dans son hôtel, au moment de se mettre à table, elle disait au comte Adhémar : Le dîner ne vaut rien, allons-nous-en au café Anglais! Adhémar grondait quelquefois, mais il cédait toujours. Non qu'il fût amoureux de sa femme, mais il s'ennuyait

îi la maison ; il était de ces Parisiens remuants qui ne sont chez eux que dans les lieux publics. Ajoutez qu'il avait d'excellentes raisons pour faire le bon enfant en ménage. Yolande devait hériter tôt ou tard d'une fortune énorme : il comptait faire main basse sur les millions de M. Gilot, en dépit du contrat qui l'obligeait à emploi. Cette femme qui portait son nom, qui lui avait donné un fils, était devenue pour lui une sorte de camarade. Elle le plaisantait sur ses bonnes fortunes; il lui contait des histoires grasses, des cancans de club, des scandales de coulisses. L'éducation de certaines femmes se complète trop souvent par ces indiscrétions conjugales. Les amies, les amis, les jeunes parents, le coiffeur même, ce personnage amphibie qui a un pied dans le vrai monde et l'autre Dieu sait où, viennent broder à leur tour sur le canevas donné par le mari.

« Mais pour moi, ce que je considère particulièrement, c'est que, par le moyen de ces visites spirituelles, on est instruite de cent choses qu'il faut savoir de nécessité et qui sont de l'essence d'un bel esprit. On apprend par là chaque jour les petites nouvelles galantes, les jolis commerces de prose et de vers. On sait à point nommé : un tel a composé la plus jolie pièce du monde sur un tel sujet; une telle a fait des paroles sur tel air; celui-ci a fait un madrigal sur une jouissance; celui-là a composé des stances sur une infidélité; monsieur un tel écrivait hier au soir un sixain sur mademoiselle une telle, dont elle lui a envoyé la réponse ce matin sur les huit heures; un tel auteur a fait un tel dessin ; celui-

là en est à la troisième partie de son roman; cet autre met ses ouvrages sous la presse. C'est là ce qui vous fait valoir dans les compagnies : et si Ton ignore ces choses, je ne donnerais pas un clou de tout l'esprit qu'on peut avoir. »

C'est une fille de bourgeois qui parle ainsi dans les Précieuses de Molière. Hélas! que ces petits ridicules nous semblent respectables, presque touchants, si nous les comparons à ceux d'aujourd'hui! La comtesse Adhémar se souciait fort peu des livres qu'on pouvait écrire : elle ne lisait pas deux volumes par an ! Les madrigaux, les stances, les sixains étaient viande trop creuse pour son cher petit estomac : du reste on n'en fait plus guère dans le monde élégant; et qui diable s'éveille à huit heures du matin pour envoyer des vers ou pour en recevoir? En revanche, Yolande était instruite de cent choses sur lesquelles une femme de bien devrait énergiquement fermer les yeux; elle apprenait chaque jour les grosses nouvelles scandaleuses de la galanterie moderne, tous les vilains commerces qui consistent à échanger l'or en rouleaux contre une heure de plaisir brutal. Elle savait à point nommé que Je petit baron avait donné cinquante billets de banque à Mlle Nini et que Mlle Margot avait reçu uii cheval pur sang dans un œuf de Pâques; que le gros marquis s'était ignominieusement enivré avec trois créatures sur le turf de Chantilly; que le jeune vicomte, après s'être enfilé de soixante mille francs dans une partie de lansquenet, avait fait banqueroute et laissé afficher son nom sur la glace du Club ! elle savait

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que Karcher, le carrossier, avait fait reprendre son landau sous la remise de Mlle Frisette; que la grande Bianca devait cent mille francs à sa lingère pour une fourniture de draps brodés; que les boursiers Choppe et Monflanquin s'étaient battus à coups de poings sous le péristyle; que Mlle Lobélia avait volé dans le. secrétaire du petit Rodolphe les lettres de la princesse Schapska.

Tous les jours que Dieu fît, elle allait au bois de Boulogne : aussi reconnaissait-elle de loin les chevaux, les voitures, les livrées de ces demoiselles. Elle possédait leurs noms, elle avait entendu raconter leur histoire, elle savait le fort et le faible de leur beauté. On l'eût embarrassée en lui demandant à brûle-pourpoint : Comment s'appelait la première femme d'Henri IV? Mais elle savait toujours si Bichette et 'Rata étaient bien dans leurs affaires, et depuis combien de temps Antonine avait ses chevaux bais. Sur ces sujets d'un intérêt puissant et d'une délicatesse exquise, elle aurait pu passer un baccalauréat.

Or il est difficile de voir sans être vue. Les aimables objets de sa curiosité la lorgnaient à leur, tour et s'enquéraient de ses faits et gestes. Elle voyait fleurir les syllabes de son nom sur les lèvreà de femmes peintes ; on l'aurait saluée pour un rien, tant on la connaissait, tant on l'avait rencontrée roue à roue dans les chemins étroits 1 Je dois dire qu'elle était populaire dans ce monde spécial. On la trouvait élégante, on la savait bon garçon; une de ces demoiselles dit uiijour, en parlant d'elle : a Moi,

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j'aime bien la comtesse de Lanrose, parce qu'elle ne nous a jamais fait tort d'un homme, et nous lui avons pris Adhémarl >

Malgré tous ces succès, Yolande n'était pas déclassée ; les plus honnêtes femmes pouvaient la voir. Le ton de son langage prêtait à la critique, elle était trop amusante, et elle ne choisissait pas tous ses mots avec un soin scrupuleux. Mais sa conduite n*avait jamais donné prise à la médisance, et les femmes sans reproche ne sont pas en assez grand nombre dans le monde, pour qu'on puisse admettre les unes et rejeter les autres. Du reste, sa maison, largement ouverte, était une des plus confortables et des plus gaies de Paris. Il faut des raisons terriblement graves pour proscrire une femme jolie, titrée, riche, et qui reçoit bien.

Grontran la connaissait fort peu de La Balme ; il n'avait pas pu la juger dans un temps oii elle était anéantie par la solitude et l'ennui. Une truite sur la paille a l'air plus morne et plus endormi qu'une tanche : c'est en pleine eau, dans le tourbillon des cascades, qu'on admire sa souplesse et son agilité. Il retrouva tous les Lanrose à Paris ; Thôtel du quai d'Orsay et la maison de la rue de Ponthieu lui ouvrirent amicalement leurs portes; mais la froideur d'Éliane faisait pour ainsi dire contre-poids à la cordialité du marquis. Adhémar et sa femme, réunis dans leur élément, rivalisèrent de bon accueil : impossible de résister aux poignées de main du comte et aux embrassades de sa femme. Comme, après tout, ces gens-là étaient de bonne maison, Gon-

Iran ne se roidit pas trop contre leurs caresses. Il se savait destiné à les voir toute la vie chez Mme de Haut-Mont et en mille autres lieux ; il accepta donc leurs dîners, trouva la table bonne et l'intérieur gai. Valentine s'effaroucha d'abord un peu des vivacités de Yolande, mais on se fait à tout, même à ce ton cavalier qui gâte les plus jolies femmes.

Yolande fut ravie de prendre en main cette jeunesse et de la gouverner à travers Paris. Les femmes, ne pouvant se marier tous les jours, se consolent en mariant les autres, en faisant leurs trousseaux, en choisissant leurs corbeilles, en les menant partout, en leur donnant à goûter la première fleur de toutes choses. Conduire à l'Opéra une enfant qui ne l'a jamais vu, c'est se donner à soi-même la contre-épreuve d'un plaisir neuf. Marchander cent mille francs de diamants avec une petite amie qui n'y entend rien, c'est jouir des diamants avec elle et plus qu'elle.

Il s'établit bientôt, entre ces deux personnes, une familiarité vive et frétillante, qui avait toutes les apparences de l'amitié. Il n'y manquait que le fond, la sympathie des cœurs et la conformité des idées ; mais du cœur et des idées, Yolande n'en avait pas à dépenser pour un sou.

Cependant, un jour que Yalentine hésitait à se donner une chinoiserie de mille écus, Yolande s'introduisit assez avant dans la confidence de son amie.. « Prenez -moi ce magot, il est d'une laideur adorable, et votre mari ne vous grondera pas pour si peu.

- Je ne crains pas d'être grondée par Gontran, répondit la jeune femme. C'est moi qui me reprocherais une dépense inutile.

— Inutile? Conmient? j'appelle utile ce qui me plaît.

— C'est que vous êtes plus riche que nous.

— Qui est-ce qui n'est pas riche ?

— Mais moi, par exemple. J'ai dépassé ma pension .

— Qu'il vous la double 1

— Et comment, si notre dépense est déjà plus forte que nos revenus?

— Dites-lui d'augmenter vos revenus.

— On peut donc ?

— C'est l'enfence de l'art, ma chère. Il suffit de... je. ne sais pas ce qu'on fait, mais Adhémar ne fait pas autre chose depuis notre mariage. Rentrons à la maison, il nous expliquera ça. »

Valentine se Attirer l'oreille ; car, enfin, son mari ne l'avait pas autorisée à consulter Adhémar. Cependant, elle avait si bien pris l'habitude de se laisser conduire par Yolande, qu'elle alla déposer son bilan rue de Ponthieu.

Adhémar était dans son cabinet, assiégé par une douzaine de gens d'affaires, d'importuns et de solliciteurs qui faisaient antichambre. Yolande et Valentine entrèrent sans façon, par une porte de côté, juste au moment où le seigneur des millions renvoyait un commis d'agent de change. Il courut à la rencontre de ces dames, leur donna des fauteuils, et se plaça correctement sur le siège où, tout à l'heure, il se dandinait à cheval.

Sa femme lui apprit que Valentine avait besoin de conseils; aussitôt il tira un cordon vert qui pendait au milieu du cabinet, sur sa tête. On vit entrer un domestique grave, presque un huissier de ministère.

« Jean, dit-il, combien en avez-vous encore dans l'antichambre?

— Au moins douze, monsieur le comte.

— Quelle espèce de gens ?

— Un peu de tout, mais pas grand'chose de bien.

— Dites-leur que j'ai demandé mes chevaux et mettez-les à la porte. »

Valentine se récria. Elle ne voulait pas qu'on renvoyât personne pour elle. Ces pauvres gens attendaient depuis longtemps; le comte ne recevait les inconnus, les fournisseurs et les mendiants qu'une fois par semaine ; elle insista pour se retirer.

« Eh bien, dit Adhémar, je vais les expédier, jusqu'au dernier pour l'amour de vous. Mais vous n'êtes pas de trop ; restez, je vous en prie. Vous avez voulu voir l'homme d'affaires dans son cabinet ; vous assisterez au travail. >

On fit entrer un vieillard de pauvre mine, mais pétillant d'intelligence et de vivacité. Adhémar le laissa debout, leva son petit nez insolent et lui dit :

« Vous êtes un inventeur?

— Oui, monsieur.

— Pouvez-vous me conter votre affaire en deux mots ?

— C'est pour les rails, monsieur; une économie de vingt pour cent. Mais il me faudrait bien un quart d'heure ! »

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En même temps l'homme tirait de sa poche une sorte de dossier. Adhémar l'interrompit :

« Pouvez-vous me laisser ça?

— J'aimerais mieux le montrer à monsieur, s'il était possible.

— Vous n'avez donc pas de confiance en moi?

— Pardon, monsieur, mais mon brevet n'est pas encore pris, et...

— Bonsoir, bonsoir 1 la confiance est le nerf des affaires. A un autre 1 »

II sonna. Le vieillard hésita une minute et dit : « J'espère, monsieur, que je ne vous ai pas froissé?

— On froisse le chiffon, jamais l'aciej, mon brave homme. Si la confiance vous vient en route, vous m'écrirez de chez vous.

— C'est que si j'avais seulement cent francs, je pourrais prendre...

— Un brevet?... Vous ne feriez pas mal. Allezvous-en chez Rothschild et demandez-lui vos cent francs. Il lui est rentré de l'argent ce matin; je suis presque sûr qu'il les a. 2>

L'homme ne comprit pas la plaisanterie, salua d'un air embarrassé et sortit.

((Cependant, dit Valentine, si l'invention était bonne ?

— Belle dame, il n'y a plus de bonnes inventions : on vient de servir la dernière. Tout est trouvé ; tant pis pour ceux qui sont venus trop tard ! »

Jean fit entrer un garçon de vingt-cinq ans, assez

pauvrement vêtu, mais propre et de bonne mine.

« C'est une place que vous demandez? » dit Adhémar.

La figure du solliciteur peignit une admiration naïve, et le comte en fut presque flatté. Il se tourna vers Mme de Mabïy et lui dit à demi-voix :

« Vous voyez, madame, dans nos états, il faut être physionomiste ou ne pas s'en mêler. Eh bien, jeune homme, vers quelles régions élevées l'ambition vous porte-t-elle ?

— Monsieur, je voudrais entrer comme expédi-'

tionnaire dans les bureaux de la compagnie de

J'ai pensé qu'en adressant ma requête au plus influent des administrateurs

— Passons ! on ne flatte que les sots. Vos titres*?

— Bachelier es lettres et es sciences.

— Qu'est-ce que ça me fait? Vos titres à l'emploi que vous sollicitez?

— J'ai une mère à soutenir et nous n'avons que douze cents francs de rente pour deux:

— Peste ! c'est mieux que rien. Mais faites-moi le plaisir de me dire pourquoi vous m'avez donné la préférence sur les autres membres du conseil d'administration ?

— Je vous l'ai dit, monsieur, votre influence connue, votre réputation de bonté...

— Ce n^est pas vrai. Je suis bon pour mes amis, et pas pour tout le monde.

— Monsieur, vous pouvez demander des renseignements sur moi.

— J'ai autre chose à faire.

— Monsieur, je suis certain que vous n^avez qu'un mot à dire pour me faire nommer. Il vous en coûterait si peu de chose I

— Il m'en coûterait plus que vous ne croyez.

Jeune homme, chacun de nous a dans sa poche une certaine somme de crédit à dépenser. Si je donne au premier venu, que me restera-t-il pour les autres ? Tous les jours de la vie, mes amis me recommandent celui-ci ou celui-là. Supposez que demain un personnage important, une jolie femme, que sais-je? vienne me demander une place de quinze cents francs dans les bureaux ; voulez-vous que je réponde : « Impossible, madame : j'ai disposé de la « place en faveur de M. Arthur ou... Comment vous appelez-vous*? »

Tandis que le patient, de plus en plus interdit, s'apprêtait à cet effort, toujours un peu pénible, qui consiste à se nommer soi-même, Valentine lui coupa la parole et dit :

a Monsieur de Lanrose, s'il ne faut qu'une recommandation de femme passable pour enlever Taffaire, je vous prie de donner cette place à monsieur. Si vous me répondez non, après ce que vous lui avez dit, c'est une injure que vous me faites. Autant me déclarer en face que je suis un monstre de laideur.

— Ahl je suis pris au mot! Allons, monsieur, remerciez madame et laissez-moi votre nom et votre adresse, i^

Le jeune homme se confondit ; il tomba presque aux pieds de Valentine. Mais lorsqu'il revint à Lanrose il lui dit :

€ Ma mère et moi, monsieur, nous bénirons -votre aom; croyez à ma plus profonde recounaissance I >

Adhémar l'interrompit sèchement :

« Qu'est-ce que Vous voulez que j'en fasse? A un autre! >

Le suivant fut un créancier trè&-humble, un chaudronnier, je crois, qui avait réparé quelque chose pour les cuisines. Adhémar le foudroya de son mépris, c'est le mot. L'homme fut renvoyé au maître d'hôtel, qui, d'ailleurs, l'avait déjà renvoyé sans argent. Ce n'était pas que le comte de Lanrose eût un demi-pas à faire pour payer une note de cent vingt-cinq fipancs. Il avait des liasses de billets sous la main, dans ce tiroir à droite, tout près du revolver chargé. Mais il trouvait une sorte de plaisir insolent à ne pas payer se§ dettes. La cruauté facile qui consiste à renvoyer sans argent un pauvre diable de créancier le rendait plus gentilhomme à ses propres yeux, peut-être même, hélas! aux yeux des autres. Il s'amusait à voir ces figures déconfites, il riait à ridée de dominer, d'abaisser, d'aplatir un homme qui avait le droit de l'appeler chez le juge de paix. Il savait qu'on n'en ferait rien, qu'on respecterait son nom, qu'on ne risquerait pas de perdre sa pratique. D'ailleurs ce chaudronnier était un Galiban, un homme de six pieds, large en proportion, et le petit Adhémar aimait à piétiner sur la grandeur et sur la force. Le colosse se retira tout penaud et salua M. Jean, qui lui avait vendu un tour de faveur assez inutile. On fit entrer un bonhomme tout rond, tout riant el tout rouge, excellente figure de bour-

geois rustique. Adhémar ne devina point ce qui pouvait manquer à une créature si florissante. Il laissa donc parler le solliciteur, qui lui dit :

« Monsieur le comte ne peut pas me reconnaître, n'ayant jamais vu que papa, qui est mort depuis sept ans. Je suis Delrue, le fils de Jérôme Delrue, qui a servi comme valet de pied chez M. le marquis, père de monsieur.

— Eh bien ! Est-ce que vous voulez vous mettre à mon service? Je vous avertis que ma maison est au grand complet. Ainsi, mon brave...

— Faites excuse, monsieur le comte. J'ai un peu de bien, par les économies de mon père et la dot de ma femme ; nous tenons la plus belle boutique de Béthune, et si monsieur est amateur de vrai genièvre, je lui ferai goûter quelque chose dont M. le préfet d'Arras se lèche les doigts. »

Un gros rire cordial prolongé en point d'orgue continua la phrase. Le comte fit un geste d'impatience et lui dit :

« Je ne suppose pas que vous soyez venu de Béthune à Paris pour m' offrir votre genièvre. Allez au fait, mon garçon : le temps est une denrée qui vaut cher dans ce pays-ci.

— Pour lors, je vais parler à monsieur le comte comme à mon père. Il s'agit de charbon.

— A la bonne heure! la chose en vaut la peine.

— J'avais un peu d'argent de reste : j'ai fait un sondage avec mes deux voisins. Ça nous coûte aujourd'hui une pièce de quinze mille francs, mais nous ne les regrettons pas : le charbon est trouvé.

— Et VOUS voulez mettre TafTaire en actions, pour tirer votre épingle du jeu au plus vite? Tous les mêmes, ces gaillards-là I

— Pardonnez, nous aimons mieux exploiter à nos risques.

— Demandez une concession.

— C'est fait ; la pétition, les plans, tout est expédié, enregistré, publié, affiché, renvoyé par la préfecture au ministère de Tintérieur. Voilà où nous sommes engrabugés depuis tantôt deux ans, parce que, voyez-vous, le conseil supérieur des mines a tant d'affaires à examiner avant la nôtre, que personne ne peut dire quand nous arriverons devant le conseil d'État. Uii petit mot de recommandation nous désensorcellerait peut-être; et j'ai pensé qu'un

» homme puissant, comme monsieur le comte...

— Mais je ne dis pas non. Combien de kilomètres carrés?

— Douze.

— Étendue raisonnable. Vous avez les ressources nécessaires pour ouvrir plusieurs puits ?

— Au moins pour trois ou quatre.

— Et quelle part me ferez-vous si je mets moa influence à votre service ? »

L'homme de Béthume ouvrit ses yeux tout ronds. . Adhémard insista :

« Je vous demande dans quelle proportion vous pensez m'associer à vos gains I

— Mon Dieu ! monsieur le comte, nous n'avions pas parlé de ça entre nous. Nous sommes de pauvres bourgeois, et vous êtes si riche !

— Et dans quel intérêt m*appliquerais-je à combler la distance qui est entre moi et vous ?

— Par grandeur d'âme, monsieur le comte ; pour obliger trois pères de famille.

— Moi aussi, je suis père de famille. Des familles f la France n'est peuplée que de ça ! Voulez vous que je perde mon temps à les protéger toutes?

— Toutes? Non. Mais mon père ayant servi vingt ans dans la maison de monsieur le comte... j'espérais..

—- L'a-t-on payé, votre père ?

— Et très-généreusement, monsieur le...

— Alors pourquoi voulez-vous que je vous serve gratis? C'est le fait d'un esclave, mon cher, et l'esclavage est aboli. Retournez à Béthune, entendezvous avec vos associés, et revenez ici quand vous , aurez une offre sérieuse à me faire. Pas de réplique ; allez. Bien des choses à votre famille! »

Il se tourna vers Mme de Mably et lut dans ses beaux yeux que ce cynisme l'avait étonnée.

« Vous n'y comprenez rien, lui dit-il. C'est l'application d'une théorie politique assez haute. Quelques amis et moi, nous avons organisé la résistance contre l'avidité envahissante de ces petits bourgeois. Les protéger gratis, ce serait leur offrir des bâtons pour nous battre. Ah ! mais non. »

V Jean fit encore entrer sept ou huit hommes, et . Valentine remarqua, dans sa finesse et sa droiture, qu'avec les uns Adhémar exagérait son crédit, tandis qu'il le dépréciait absolument devant les autres. La femme d'un mécanicien qu'il avait placé vint lui

dire en pleurant que son mari s'était querellé, après boire, et qu'il avait eu maille à partir avec les sergents de ville. Il répondit du ton le plus altier : , « Noji-seulement je ne m'abaisserai pas au point de demander une faveur au gouvernement, mais, dans votre intérêt, ma bonne femme, je vous exhorte à taire la bienveillance que j'ai pour vous. Les haines politiques se satisfont sur les plus humbles tètes, quand elles n'osent pas frapper haut. »

Le dernier de ces visiteurs était un homme de cinquante ans, coloré comme un bronze antique, pétulant comme un singe et provençal comme la bouillabaisse. Le geste, l'accent, l'emphase, les locutions pittoresques, une imperceptible odeur d'ail, une incroyable volubilité de langue et un grand fonds d'esprit naturel, tout concourait à faire de ce personnage le type achevé du marin marseillais.

« Monsieur, mesdames, dit-il, je mets ma tète à couper que vous direz comme les otres et que vous me prendrez pour un fou. Pas moins vrai que je porte cent millions dans mes poches, à partager avec le premier homme capable qui me tapera dans la maing. Rothschild n'en a pas voulu ; c'est un âne ! Péreire m'a fermé la porte au nez ; c'est un aztèque ! On m'a parlé de monsu Lanrose ; j'ai dit : Voyons Lanrose, et je le vois. Bonjour, Lanrose! Selon ce que vous allez faire, j'aurai bonne ou maijvaise opinion de vous. Riez, mesdames ! c'est votre droit; Le rire n'a. rien d'inconvenant quand il nous montre des dents blanches. J'aime le sexe; c'est un goût naturel dont rien n'a du mel corriger, pas

même la possession de deux cent cinquante houris noires comme des topes, qui mangeaient du bœul cru, et me coûtaient les yeux de la tête.

— Dans quel pays, mon garçon?

— Lanrose, je suis trop vieux pour être le garçon d'un blanc-bec pur et simple. Appelez-moi capitaine Castafigue, c'est mon nom, ou prince du Guibou, c'est mon titre. Quant à ma principauté, je ne peux pas la porter sur moi, vu qu'elle a cent lieues de circuit bien comptées, mais en voici quelques petits échantillons de poche, histoire de vous montrer que l'on n'est pas un chevalier d'industrie. »

Il prit une chaise qu'Adhémar ne lui avait pas offerte, la mit entre le bureau d'Adhémar et les fauteuils des deux dames, et tira d'une large poche quelques cornets de papier gris.

Les deux dames s'apprêtaient à rire, et Adhémar lorgnait Valentine du coin de l'œil. Ce regard disait clairement : « Vous voyez qu'on n'a pas tort de laisser la porte ouverte un [out par semaine. On y gagne de voir quelques originaux. »

— Attention! dit le Marseillais- Je commence comme les prestidigitateurs : voici des noix muscades. Premier échantillon de la principauté de Guibou, royaume du Humbé, entre le 25* et le 15® degré de longitude, par le 10« et le 30« de latitude. Flairez, madamesî Todeur n'en coûte rien, et si vous êtes contentes de la marchandise, faites-en part à mesdemoiselles vos cuisinières. Est-ce bien vu?

— Oui, capitaine.

— Nous allons donc aller de plus fort en plus fort.

Ceci vous représente les plumes d'autruche, denrée plus abondante qu'appréciée dans le royaume de Humbé. On en donne deux douzaines pour un madras de quinze sous. Je m'aperçois que ces dames n'ont pas de celte monnaie sur elles, mais je leur fais crédit. Prenez, mesdames, les plumes sont h vous! Ne me remerciez pas, tout l'honneur est pour elles. Elles vont obtenir, par ma protection, une place digne d'envie I

— Capitaine, dit Adhémar, ces dames ne peuvent pas accepter un présent de cette valeur. Savezvous que c'est plus de cent francs que vous leur donnez là, et madame n'a guère que cinq cent mille francs de rente.

— Pauvre jeune femme! gardez toujours, gardez; ne fût-ce que pour amuser le petit î Quant à vous, cher Lanrose, voici une poudre sans conséquence que vous accepterez pour l'amour de moi. Cela se sème sur le papier, par petites pincées, comme ceci, et c'est la poudre d'or de ma principauté de Guibou. Que si je suis un fou, vous voyez, mon bien bon, que ma folie n'est pas dangereuse. Gardez! gardez! il n'y en a qu'une once. »

Adhémar examinait attentivement cettel poudre, très-différente du mica pulvérisé dont les Européens poudrent leurs lettres. Elle brillait un peu moins, pesait infiniment plus, et présentait de temps à autre certaines /petites granulations.

€ Capitaine, dit le comte, est-ce que les habitants de votre principauté vous en donnent beaucoup pour on foulard?

— Ils me la donnent pour rien, mon cher, attendu que je suis leur prince 1 »

Le Marseillais se tourna enfin vers Mme de Mably, et lui présenta un cornet beaucoup moins gros que les autres.

« Ceci, dit-il, belle dame, est de la marchandise numéro un. Ouvrez vous-même, je vous prie. Ça ne peut être manié que par des mains délicates comme les vôtres. »

Yalentine hésita une minute; mais l'honnête figure du charlatan la rassura bientôt, elle ouvrit le papier, et versa sur le gant de sa main gauche une vingtaine de diamants bruts, un peu jaunes, et dont le plus pesant n'allait pas au carat. Adhémar et Yolande examinèrent ces cailloux et les reconnurent pour bons. Jamais le Marseillais ne consentit à les reprendre.

— Mon cher capitaine, dit le comte, je m'explique pourquoi les grands financiers de Paris ne vous ont pas fait plus d'accueil. Vous avez des façons si peu usitées à la Bourse! Nous autres gens positifs, nous commençons par nous mettre en garde contre celui qui nous donne : ma parole d'honneur, je m'en défie autant et plus que de celui qui me demande. Maintenant que vous nous avez comblés de vos présents, j'aurai toujours l'œil sur vos mains 1

— Regardez-les, mon bon, » dit Castafigue.

Il avait bien senti Timpertinence, mais il dédaignait de la relever. Il montra avec une ostentation comique deux mains larges comme des écopes de première grandeur. On devinait au premier coup

d'œil que le comte Adhémar, dans ces mains-là, n'aurait pas pesé un gramme. Le capitaine poursuivit, sans quitter son sourire honnête et bienveillant :

« Je suis bien aise de voir que vous vous méfiez de moi. Cela prouve que vous ne me prenez plus pour un fou. Avez-vous le temps d'écouter mon petit bout d'histoire?

— Si cela ne doit pas durer trop longtemps.

— Cinq minutes, pas plus. Si riche que l'on soit, mon cher comte, on peut toujours risquer cinq minutes pour gagner cinquante millions. »

Adhémar s'intéressait malgré lui aux rêves de ce singulier personnage. Il demanda à Valenline la permission de l'écouter jusqu'au bout.

« Je vous en supplie, répondit-elle ; il me semble que je joue mon rôle dans une féerie. Racontez, ca- - pitaine, et prenez tout le temps qu'il vous faudra.

^ Pour abréger, dit-il, je passe le naufrage. C'était en cinquante; je commandais le Belzunce^ à MM. La Terrade et Costaing, de Marseille. Nous faisions bonne route pour France avec un chargement de coton et d'arachides, sans compter l'indigo, le thé et autres calembredaines. Le Cap était doublé, le navire presque neuf filait comme un ange, et je me croyais déjà devant ma demi-tasse au café Bodoul, lorsqu'un matin je m'éveille tout seul et nu comme un ver, sauf le respect que je dois à ces dames, et couché plat comme porc sur le sable d'Afrique. Je suppofee que le navire avait touché sur un banc de corail et qu'il, s'était ouvert er deux sans,

requérir d'autres explications. La mer avait tout pris et tout gardé, sauf votre serviteur et quelques barriques vides. J'avais faim, j'avais soif, j'étais rompu de fatigue et grillé 'comme un rouget par le soleil du Capricorne.

Non-seulement les auberges manquaient à l'horizon, mais on n'y voyait pas un brin d'herbe : le sable pur à l'infini, et tire-toi de là si tu peux ! Je marchai deux jours et deux nuits à l'aventure, d'abord, le long de la côte, ensuite vers l'intérieur des terres, sans souliers, sans chapeau, le ventre de plus en plus vide, mais soutenu par la religion. J'invoquais Notre Dame de la Garde et je lui disais : Sainte Vierge, c'est dans l'intérêt de votre réputation que je vous demande un simple petit miracle. Si vous me laissez mourir dans ce désert de sable, après m'avoir sauvé des flots, on dira à Marseille et dans tous les ports du monde que vous manquez de suite dans le raisonnement! Ma prière fut exaucée. J'aperçus un bois de palmiers et je tombai entre les mains de cinq ou six grands nègres qui me pendirent sur-le-champ. On dit que le premier mouvement est toujours bon. En Europe, peut-être. Heureusement, un de mes moricauds se ravisa lorsque ma langue était encore à moitié dans ma bouche. Il dénoua la corde et me porta, îivec l'aide de ses camarades, jusqu'à la hutte du puissant roi.

— Qui, séduit aussitôt par votre bonne grâ(.e, s'empressa de vous offrir sa fille avec la moitié de ses États?

— Pas encore, mon cher. Il pie fit fouetter jus-

qu'au sang, me mit les fers aux pieds, c'est-à-dire me lia les deux jambes avec une tresse de palmier, et m'employa six mois de suite à des travaux qui vous auraient tué en vingt-quatre heures; saris compter la ration de coups de fouet.

— Pourquoi? Dans quel but? Par quel sentiment de hainp. ?

— Vous êtes superbe, vous! Est-ce qu'on sait? Est-ce qu'il le savait lui-même ? Est-ce que ces gaillards-là ont les idées de la même couleur que nous? Ils se prennent de haine ou d'amitié, comme le vent les pousse. Ils vous donnent une province ou une raclée par caprice, comme je donne à mon chien un os ou un coup de pied, selon que je suis gai ou maussade ! Toujours est-il qu'au bout de mes six* mois j'avais trouvé moyen d'apprendre un peu la langue et d'étudier les mœurs du pays. La première* phrase que je risquai dans le patois des Chôta (c'est le nom que ces intéressants aninjaux se donnent à eux-mêmes), ma première phrase, dis-je, fit tomber mes gardiens à la renverse. Ils crièrent au miracle, et le bruit de l'événement arriva jusqu'au roi Mamaligo. Il voulut me revoir, et, grâce à quelques petits services que j'eus le bonheur de lui rendre, je m'en fis bientôt un ami.

— Quels services un pauvre prisonnier peut-il rendre à un roi sauvage?

— Mais quand je n'aurais fait que lui passer le sabre à gauche! Il le portait à droite, le malheureux I ce qui gênait ses mouvements lorsqu'il lui prenait fantaisie de couper une tête 1 Le Humbé est

un pays très-riche, mais prodigieusement arriéré. Ahl si l'on connaissait l'intérieur de l'Afrique! Prenez la première carte venue : vous verrez le Humbé inscrit comme désert. Mamaligo règne sur trois millions d'hommes ! Voilà comme on écrit la géographie I Le roi du Humbé est propriétaire du sol et des habitants, en vertu d'une constitution tout à fait primitive. Il prend tout ce Qui lui convient, la récolte de celui-ci, la femme de celui-là, les oreilles de tel autre. Peuple jeune, peuple naïf, peuple patriarcal ! Le roi est un homme de progrès, il rêve la transformation de son royaume ; les principaux produits de l'industrie européenne ont pénétré jusqu'à lui. Lorsque j'ai fait sa connaissance, il n'avait pas encore de maison, mais il avait deux montres anglaises, un peu malades, il est vrai, car le monarque, dans un accès de bonté paternelle, leur avait donné du millet à. manger.' Il a des armes de Saint-Étienne, de Liège et de Châtellerault, mais avant moi il chargeait si généreusement ses fusils qu'ils éclataient l'un après l'autre. Il portait des lunettes, douze paires de lunettes suspendues dans le plus bel ordre autour de son cou. Je lui ai enseigné petit à petit la véritable destination des choses, et, grâce au ciel.ll ne fume plus son tabac dans cet appareil pharmaceutique qui ressemble de loin à un narghilé.

— Très-joli, capitaine ! Mais où ces bonnes gens vont-ils prendre les marchandises européennes ?

— Où, monsieur? C'est le plus incroyable de l'affaire! Ils font près de trois cents lieues, par caravane, pour vendre leurs troupeaux d'esclaves, leur

LES VACANCES DE LA COMTESSE lOJ

poudre d'or, leur gomme, leur poivre, leurs plumes et leur ivoire aux habitants d'Angola. Ils rapportent, par les mêmes chemins, nos marchandises d'Europe, qu'ils ont payées deux cents fois leur valeur, et qu'ils tiennent de cinquième ou sixième main, lorsqu'ils pourraient, en deux journées de marche, arriver à la mer et traiter directement avec les navires ! Mais tout est si bien organisé dans cette Afrique de malheur que la nature elle-même semble avoir perdu la boussole. Les Ghota ont un fleuve, mesdames, un fleuve quatre fois plus large que la Seine, et leur fleuve ne va pas à la mer !

— Un fleuve sans embouchure ! Ah ! Gastafigue î . — Gomme le Rhin, mon bon Lanrose! Avec cette différence qu'on a fait des canaux dans les sables où le Rhin se perd, tandis que le canal qui doit me rapporter cent millions est encore à faire.. Gomprenez-vous, maintenant où je veux en venir? J'ai trouvé dans l'Afrique, avant le Gap, entre la Guinée inférieure et le pays des Hottentots, un royaume dix fois grand comme la France, et dont je suis en seconde ligne le maître absolu. Il est peuplé de trois millions de nègres accoutumés à marcher au doigt et à l'œil. Il produit à gogo tout ce que l'Afrique peut produire. Les échantillons que je vous ai montrés ne sont rien : j'ai là-bas en magasin pour dix millions de marchandises. «

— Pourquoi ne les avez-vous pas apportées ?

— Parce qu'il m'a fallu courir à cent cinquante lieues de ma principauté pour trouver un comptoir où trois navires s'arrêtent chaque année, tandis

104 LA VIEILLE ROCHB

qu'un simple canal de quatorze lieues de long amènerait les navires chez moi, à la porte des magasins où j'ai entassé quatre ans de suite des trésors inutiles. Est-ce clair, monsieur de Lanrose? Si je rêve, pincez-moi le bras; n'ayez pas peur de me réveiller en sursaut ! Voulez-vous voir la carte du pays ? Elle est à mon hôtel ; je vous l'apporterai ce soir, dessinée de ma main et nette comme tripette !

— Mais, en supposant môme que tous vos détails fussent exacts, il faudrait des milliards pour achever ce fleuve interrompu.

— Que l des milliards? Pas seulement quatre millions, mon cher! Je fournis la main d'œuvre : la* Providence en créant le nègre n'a pas voulu sans doute qu'il vécût les bras croisés. Donnez-moi seulement les outils et les machines. Que dis-je ? Avancez-les moi I Ce n'est qu'un prêt sur gage, puisque je vous donne en nantissement dix millions de marchandises. Je termine mon fleuve, je fais un port à Lohé, qui est la capitale provisoire de ma principauté du Guibou ; nous installons d'emblée un service de bateaux à vapeur. Le Humbé n'est pas au diable : tout au plus 1500 lieues de Gibraltar. Mais faisons vite, et pas de bruit, si nous ne voulons pas que les Anglais nous dament le pion 1 Ils ont le Cap au sud et Sainte-Hélène au large ; ils entendent les affaires, ils savent risquer l'argent à propos, ces insulaires que j'ësècre. »

Ce récit un peu long, mais curieux au total, frappa le comte Adhémar par un air de vraisemblance relative ; il savait que la vraisemblance absolue n'existe

LES VACANCES DE LA COMTESSE K^i

pas en Afrique. Mais avant de nouer plus ample connaissance avec le capitaine et d'examiner sérieusement la question du Humbé, il tenta une petite épreuve qui lui avait réussi neuf fois sur dix. Il ouvrit le tiroir de droite, prit une liasse de billets retenus ensemble par un caoutchouc, les feuilleta ostensiblement d'un air dédaigneux, et dit au bon Castafigue :

c J'espère, capitaine, que nous allons nous voir souvent, et que votre affaire deviendra un peu la mienne. En attendant, comme la principauté du Guibou n'est pas dans la banlieue, je suppose que vos revenus sont souvent en retard. La vie de Paris coûte cher, et quelques billets de mille francs vous seraient peut-être utiles? »

Castafigue haussa les épaules, lâcha un de ces jolis petits jurons qui fleurissent sous le soleil du Midi, plongea la main dans sa poche, et fit voir une poignée d'or et de billets de banque. « En voulezvous? dit-il. Je n'en emprunte pas, j'en prête. »

Si le prince du Guibou avait été assez faible ou ussez gêné pour accepter les offres du comte, Adhémar eût remis son argent dans le tiroir et rejeté cette grande spéculation qui fut décisive pour sa fortune, comme vous le verrez dans la suite. Rassuré par un refus, il tendit la main au capitaine et prit rendez-vous avec lui pour le soir. Castafigue promit de lui apporter ses cartes, ses plans, ses papiers et môme ses lettres de créance I Car il s'était chargé de conclure un traité d'alliance entre le roi de Ghôta et le grand chef des Français. Le plus

dur n'avait pas été de gagner Mamaligo à notre alliance, mais de lui apprendre à signer son nom tant bien que mal.

Le capitaine prit congé des deux femmes avec courtoisie et de son futur associé avec un salut cordial, a: Et maintenant, dit Adhémar, je me livre pieds et poings liés à la belle comtesse de Mably.

— Faut-il que je parle debout comme tous ces braves gens?

— Vous en avez le droit, madame, mais n'en abusez pas, je vous prie. Je serais obligé de vous écouter à genoux.

— Mieux vaut alors rester comme nous sommes.

D s'agit... je ne sais comment dire... Mme de Lanrose vous expliquerait cela mieux que moi. »

Yolande résuma l'affaire en deux mots; il comprit avant le deuxième.

« Ce qui m'étonne, dit-il, c'est que vous ayez attendu si longtemps pour échanger vos valeurs. Votre fortune est représentée par des papiers trèsrecommandables, des titres de rente trois pour cent et des obligations de chemin de fer; mais...

— Comment savez-vous cela?

— Mon Dieu l rien de plus simple. Il y a des gens qui signent aux contrats sans les lire; moi, je signe après avoir lu.

— C'est juste. Vous savez donc mieux que moi ce que je possède, car tous ces mots de titres, d'actions, de rentes, d'obligations, sont encore du latin pour moi.

c Effeuillez lentement cette ignorance heureuse 1 »

Le, vers n'est pas de moi ; mais on a lu son Musset. Je disais donc, madame, que vos petits papiers sont irréprochables en eux-mêmes. Vous n'avez rien à craindre, ni banqueroutes ni réductions, ni retards de vingt-quatre heures dans le service des intérêts. Mais ça ne vous donne pas de quoi vivre, parce que ça rapporte au maximum cinq pour cent. On a fait de grands frais dans la lune de miel : on s'est payé une maison princière et l'on se trouve aujourd'hui avec soixante ou quatre-vingt mille francs de rente pour tout potage. Est-ce vrai?

— Il nous en reste un peu plus, pas beaucoup.

— C'est encore une jolie fortune pour des parfumeurs en retraite : mais, pour les vrais Mably, c'est à peine le pain quotidien. La vie de Paris s'est terriblement compliquée depuis quelque temps. Savezvous ce que je dépense, avec la gracieuse collaboration de riiadame !

— Trois ou quatre cent mille... ?

— Vous pouvez mettre le demi-million.

— C'est possible, interrompit Yolande; mais vous encouragez la danse, et M. de Mably n'en est pas encore là.

— Mais, reprit Valentine, quelle fortune faut-il avoir pour dépenser un demi-million par an sans se ruiner ?

— A cinq pour cent, il faudrait dix millions ; nous ne les avons pas, il s'en faut d'un bon tiers. Et pourtant, au lieu de me ruiner, belle innocente, je

^ m'arrondis. Ahl c'est que mon argent n'est pas placé par M. Fafiaux. Mes capitaux me rapportent quinze.

— En autres termes, poursuivit Yolande, si votre fortune était à lui, elle rendrait environ deux cent cinquante mille francs de rente, sans compter l'hôtel Mably.

— Pardon, chère. Ne laissez pas croire à madame qu'on peut tripler ses revenus par un simple déplacement de capital. Simon argent rend quinze, c'est parce que je travaille comme les nègres de mon nouvel ami Gastafigue. Gontran ne pourrait plus se mettre à piocher jour et nuit. Vous me direz que si votre fortune était dans le même sac que la mienne, elle profiterait des mêmes occasions sans m'imposer aucun surcroît de travail. Je l'avoue.

— Et moi, dit Valentine, je suis sûre que mon mari vous confierait ses intérêts avec joie.

— Je le crois bien ! Il ne serait pas dégoûté ! Mais je lui dirais non, comme je l'ai dit à plus de deux cents autres. G'est la manie des gens qui ne sont pas dans les affaires de porter leur argent aux financiers célèbres pour qu'ils lui fassent faire des petits. Du haut en bas de la société, depuis ma chère tante la duchesse de Haut-Mont , jusqu'à M. Jean, mon premier valet de chambre, tout le monde me poursuit l'argent à la main. Et je refuse carrément, sans acception de personne. « Prenez, me disent-ils, nous avons toute confiance en vous ! » Mais moi je n'ai pas confiance en eux, ce qui change la thèse. Je sais bien qu'en cas de succès, ils empocheront tous de gros revenus sans se plaindre. Mais que, par maladresse ou par mésaventure, leur capital attrape un accroc! il n'y aura pas assez de

pierres dans ce grand Paris dépavé pour lapider M. de Lanrose! Non, non, non ! Je ne dis pas que si j'attaque un jour une affaire de cent millions je me priverai du concours des actionnaires. Il faut s'associer pour entreprendre ce qu'on ne saurait faire à soi tout seul. Mais dans ce cas-là même , je dirais h mes meilleurs amis : c Je ne vous connais pas; je ne vous conseille rien ; faites vos versements si le cœur vous en dit; les bureaux sont ouverts de dix à quatre : passez à la caisse. » Pour le moment, grâce à Dieu, je n'ai pas encore de bureaux ; je ne suis ni banquier ni directeur, ni fondateur d'entreprise. Je m'occupe d'argent en amateur, ou, si vous l'aimez mieux, en artiste, et la devise des artistes est liberté ! »

Lorsqu'il eut péroré tout son soûl, Valentine lui dit avec un sourire plein de finesse :

« Il y a des artistes galants. »

Aussitôt il changea de note : « Pardon, dit-il, pardon, chère madame. Si vous avez cru que je refusais de vous rendre un bon ofBce, c'est que je me suis mal expliqué. Je me laisse emporter au torrent de ma parole; c'est un vice héréditaire. On n'est jamais impunément le fils d'un grand orateur. Ce qui vous semble un défaut dans la conversation, serait peut-être une qualité à la tribune. Je reviens à vos affaires et vous allez comprendre que je ne refuse aucunement le plaisir et l'honneur de vous servir. Si la prudence m'interdit d'associer vos intérêts aux nôtres, l'amitié me commande d'indiquer à Mably un certain nombre de papiers presque aussi solides

que les siens et qui rapportent ou rapporteront prochainement le double. Je dis presque aussi solides; le presque est pour vous avertir, non pour vous effrayer. Il est évident que si la Turquie, par exemple, était un pays aussi robuste et aussi riche que la France, un certificat d'emprunt turc serait coté aussi cher qu'un titre de notre grand-livre. Il plane un certain risque sur toutes les valeurs qui donnent plus de cinq pour cent, mais ce risque peut se répartir sur un assez grand nombre d'affaires pour que les bénéfices généraux compensent magnifiquement quelques accidents peu probables. » Valentine ouvrait les yeux à deux battants, comme s'il eût fallu élargir toutes les portes de l'esprit pour y faire entrer ces grandes phrases. Yolande, qui entendait le jargon des affaires, lui traduisit le discours d'Adhémar.

(( Envoyez-nous votre mari; on lui indiquera le moyen de doubler ses revenus sans compromettre le capital, et vous aurez bientôt 160,000 fr. de rente. C'est plus que vous n'en aviez avant d'acheter l'hôtel de Mably. Vous serez donc logés magnifiquement pour rien, ce qui, de nos jours, est un phéno- | mène assez rare.» | Mably n'hésista pas à suivre ces avis lorsqu'il en j eut connaissance. Il avait foi, comme tout Paris , ! dans l'infaillible jugement du comte Adhémar. Il . échangea ses bonnes valeurs contre de médiocres, mais les médiocres, grâce à Dieu, ne font pas banqueroute tous les jours. Adhémar le tint au courant des variations qui pouvaient l'intéresser ; il le poussa

tantôt à vendre, tantôt à racheter, le tout discrètement et avec une remarquable prudence. A ce prix, les Mably tinrent leur rang dans le monde, et Valentine put céder à ce plaisir coûteux qui entraînait toutes les amies d'Yolande.

Gontran finit par s'attacher lui-même à cet original d'Adhémar. Certes, le fils du grand Lanrose ne sentait pas son gentilhomme d'une lieue ; on pouvait même en certains cas, trouver sa faconde inopportune et son charlatanisme compromettant ; mais qu'il est difficile de voir avec indifférence l'homme qui tient notre fortune entre ses mains ! L'intimité se serra de jour en jour entre les deux ménages : on les rencontrait partout ensemble, sauf dans quelques maisons du faubourg austère, où le ma ri de Mlle Gilot n'était pas invité.

ODOACRB

La duchesse de Haut-Mont rie donnait ni dîners ni soirées ; elle devait même encore Ix Valentiiie ce fameux bal promis avant le mariage, sous la candidature de Lambert. Mais on trouvait chez elle, tous les soirs de Tannée, une très-spirituelle et très-gracieuse hospitalité. Son hôtel de la rue Cassette, où Ton n'arrivait pas commodément en voiture, était aimé et recherché pour un mérite trop rare aujoul*d'hui : on y causait.

Dans vingt ans, il faudra savoir l'archéologie pour comprendre ce que nos pères entendaient par ces mots : un salon. Presque tous nos contemporains, s'ils étaient consultés, diraient : C'est une grande pièce décorée de blanc et d'or et meublée avec luxe ; la maîtresse de la maison s'y tient un jour par semaine pour recevoir ses visites ; les convives y a-t

tendent que le dîner soit servi et reviennent ensuite y prendre le café à neuf heures ; le thé à onze ; on y donne quelquefois jusqu'à deux bals par an.

Les salons d'autrefois étaient tout autre chose ; mais à quoi bon les dépeindre ? On risquerait d'éveiller des regrets inutiles, car tout est bien fini ; notre siècle affairé ne verra plus rien de pareil. L'éducation qui tend à changer toutes les femmes en poupées, le triomphe du convenu, la proscription à peu près universelle de l'esprit et de la gaieté, la pruderie de celles-ci, le cigare de ceux-là, les attractions presque irrésistibles de l'extra-monde, mais surtout la destruction des fortunes oisives, la tyrannie du besoin, du travail, des affaires, le prix du temps centuplé par une loi que personne n'a faite et que personne ne défera : voilà les causes princi pales d'une décadence vraiment regrettable, quoiqu'elle soit rachetée par mille progrès.

Que ne donnerait-on pas pour ressusciter une de ces réunions délicieuses où vingt personnes des deux sexes, riches, désoeuvrées mais non pas ennuyées, instruites, intelligentes, spirituelles pour la plupart, assorties par la condition, l'habitude, la sympathie, se retrouvaient naturellement ensemble et jouaient à ce jeu délicat entre tous : l'échange des idées! L'année entière n'était là qu'une longue et facile conversation, reprise chaque jour au point où on l'avait laissée la veille. Un salon était comme une oasis privilégiée, un coin abrité au milieu du champ de bataille de la vie. Les plus gros événements du dehors n'y retentissaient guère que pour alimenter

et varier le discours. On y tenait peu de compte de la fortune, de la naissance et de tous les avantages accidentels : pour réussir en cet heureux pays, il ne fallait ni titres, ni cordons, ni millions : il suffisait d'être aimable. Salons ! heureux salons ! nous les regrettons tous, depuis les plus brillants et les plus nobles jusqu'aux plus simples et aux plus familiers ; salons de grands seigneurs, salons de parvenus intelligents, salons d'artistes ! Mais s'ils rouvraient par miracle, je n'y mettrais pas les pieds, et vous qui les pleurez avec moi, vous ne les fréquenteriez peutêtre pas davantage. Est-ce qu'on a le temps de causer aujourd'hui? On plaide, on prêche, on enseigne, on discute, on débat des intérêts, on propage des vérités ; on ne s'amuse pas à danser le menuet sur des pointes d'aiguilles, à nuancer agréablement la phrase, à creuser le sens d'un mot, à renvoyer la réplique comme un volant, à faire assaut d'esprit avec un adversaire courtois, à déployer une vivacité constamment réglée, une pétulance toujours sage et de bon goût, et à gagner pour toute récompense le sourire bienveillant de quelques femmes d'esprit.

Mme de Haut-Mont ne réunissait pas seulement des amis de son âge ; vous savez qu'elle aimait la jeunesse, et la jeunesse le lui rendait bien. On rencontrait chez elle jusqu'aux plus écervelés du faubourg. Ils n'y passaient pas leur vie, mais iL venaient avec plaisir chaque fois qu'ils n'étaient pas trop violemment attirés vers l'autre monde.

Birai-je qu'on faisait le voyage de la rue Cas?: :tte pour le chaste plaisir de bavarder avec la duchcse?

Je croîs que les jolies femmes dont elle savait s'entourer fortifiaient un peu le courant magnétique. On n'a jamais prouvé que la petite fée eût béni de ses mains un mariage illégal, mais l'amour était le fond de toutes les conversations qui se tenaient chez elle ; vous y pouvieîj tout dire avec des formes, et l'on y dépensait autant de périphrases qu'on y prenait de glaces et de gâteaux. Or, l'amour est un dieu qu'on n'invoque jamais en vain. Dès qu'il entend son nom dans une compagnie, il y vole à tire-d'ailes. De là le grand succès et l'éternelle jeunesse de ce salon meublé comme un magasin d'antiquités.

Éliane y venait peu : « Ma belle-sœur est trop jeune pour moi, » disait-elle. Yolande préférait les bals et les réunions tapageuses. Ses dix-sept jupes étaient mal à l'aise dans l'escalier étroit du joli petit hôtel. Quelquefois, cependant, lorsque tous les théâtres du monde élégant s'étaient donné le mot pour faire relâche, elle s'immolait à la famille, en consacrant une heure à sa tante. Dans cette joyeuse maison, qu'elle appelait méchamment l'hospice des petits ménages, elle trouvait moyen de s'improviser une cour et de faire deux ou trois jalouses : mais elle attirait plus d'hommes par sa toilette et sa beauté qu'elle n'en retenait par son esprit. Tout son brillant consistait dans un parlage intarissable, un rire haut, insolent, presque brutal, une énumération de personnes, de plaisirs, de dépenses, et quelques noirceurs débitées à tort et à travers. Valentîne y réussit mieux, et par de tout autres moyens. Ses grâces simples, sa naïveté, une lueur de demi-inno-

çence qui se répandait autour d'elle, enfin, quelques heureuses reparties la mirent en peu de temps sur un bon pied. Son mari l'amenait rue Cassette, il y restait même jusqu'à minuit, dans les premiers temps, pour se faire une idée de la maison et savoir le jeu qu'on y jouait avec les femmes. Lorsqu'il se fut assuré que personne ne dépassait les bornes du marivaudage pur, il prit un peu de champ et s'esquiva pour une heure ou deux dans la direction du cercle.

Parmi les jeunes gens que le caprice, la curiosité ou une liaison passagère amenait chez Mme de Haut-Mont, un seul déplut formellement à la comtesse de Mably. C'était l'enfant terrible du faubourg, ce grand noble gamin connu de tout Paris et populaire jusqu'à Belleville, sous le nom d'Odoacre de Bourgalys.

Il sortait de tutelle depuis trois ans ans à peine et il menait bon train sa santé de vingt-quatre ans. La nature avait tout fait pour lui ; il était grand, solide, carré des épaules, brun comme un jeune Maure : un beau sang, riche et généreux. Par son père, il n'était pas titré, du moins en France. Les Bourgalys, qui datent de d200, n'ont jamais été que seigneurs de Bourgalys; mais l'un d'eux accompagna Louis d'Anjou dans lesSiciles et fut prince de Calvimonti. Le domaine, vaste et magnifique, est situé dans les Abruzzes. Il appartint jusqu'en 1763 à la branche italienne de la maison de Bourgalys et revint alors par extinction au seul mâle de la famille,- qui était le bisaïeul d'Odoacre. Mais le nouveau propriétaire.

se trouva trop vieux pour changer de nom, et ses descendants, l'un après Tautre, ont touché les fermages de leur principauté sans en vouloir endosser le titre. Ces revenus s'élèvent à 45 000 écus napolitains, qui font presque 200 000 francs de rente. La terre de Bourgalys, dans le Pas-de-Calais, est louée 25 000 fr. à un planteur de betteraves.

En 1855, il n'y avait pas à Paris un meilleur cavalier que ce fou d'Odoacre. Il gagnait plus de steeplechases avec un mauvais cheval que les autres gentlemen riders avec un bon. Ce talent, son grand air, sa générosité et le bruit de- quelques illustres folies l'avaient fait adorer non-seulement des dames, mais du peuple des rues : pour succéder à M. de Beaufort et régner sur les Halles, il n'aurait eu qu'à vouloir. Lorsqu'il passait en phaéton sur les boulevards excentriques, lorsqu'il montrait ses gants à l'avantscène d'un petit théâtre, les braves gens en blouse se poussaient le coude et disaient : « C'est Bourgalys. y> Quelquefois un voyou des troisièmes galeries criait pendant l'entr'acte : « Vive Bourgalys ! »

Un jour de courses à la Marche, le vicomte Lescot, célèbre par ses chutes, demeura tout aplati sous son cheval. Cinq ou six sportsmen en casquette y coururent suivis de cent autres. Mais le premier arrivé rassura tout le monde en criant : « Y a pas de mal! C'est pas Bourgalys! »

Vous auriez tort de croire qu'il eût gagné cette faveur par des courbettes ou des flatteries. La multitude estime peu l'homme qui se prosterne à ses pieds; elle fait plus grand cas d'un gaillard qui la

rudoie de temps à autre. Odoacre, au théâtre, affichait le plus singulier mépris du qu'en dira-t-on. Il s'y montrait avec toutes sortes de personnes, sp brouillait et se raccommodait publiquement avec elles, embrassant Marinette ou corrigeant Antonia. Le public acceptait de bonne amitié ces petits intermèdes; toutes les fantaisies de Bourgalys étaient ratifiées par unç sorte de petit suffrage universel. On se rappelle encore sur les ruines du boulevard du Temple la fameuse soirée où il défia un parterre tout entier. C'était au petit théâtre des Hannetons- Comiques; une demoiselle de sa connaissance la plus intime débutait dans je ne sais quelle revue et chantait faux à faire grincer les dents du pompier de service. Le public la siffla; Qdoacre se leva dans son avant-scène et dit à haute voix :

« Je vous préviens, portiers que vous êtes, que je m'intéresse à cette enfant-là : le premier qui la siffle aura le sifflet coupé : voici ma carte ! »

En même temps il vidait son carnet sur la salle. La foule applaudit à tout rompre. Ses cartes furent ramassées, mais par des fanatiques qui les montrent encore avec orgueil.

On devine pourtant qu'il se fit bon nombre d'affaires. Il était à sa treizième à l'âge de vingt-quatre ans, et il avait été blessé dans toutes, sans exception. Avec cela, toujours prêt à recommencer, sous le prétexte le plus futile. Lorsqu'il avait passé trois mois sans recevoir un coup d'épée, il s'ennuyait partout : la nostalgie du terrain! c'est dans un de ces jours de désœuvrement mélancolique qu'il pro-

voqua si follement le baron de Felrath. Ces messieurs dînaient côte à côte dans le môme restaurant, Bans se connaître; le baron commanda des rognons b. la brochette. A ce mot, Bourgalys se lève et dit au garçon qui le servait :

« Portez- moi mon couvert à Tautre bout de la Balle, je ne veux pas dîner auprès d'un homme qui ne sait pas vivre. »

M. de Felrath êe fâcha avec calme, comme un bon Danois qu'il était : il demanda à ce voisin susceptible s'il avait eu l'intention de l'insulter. — « Prenez-le comme il vous plaira, » répondit Odoacre.

Les cartes furent échangées ; les témoins des deux adversaires s'épuisèrent vainement en efforts de conciliation ; sur le terrain, et jusque s.ur son lit, Odoacre maintint qu'on ne savait pas vivre- lorsque l'on commandait à sept heures du soir un plat de déjeuner.

Ses querelles n'auraient mérité qu'un médiocre intérêt si elles avaient toujours été aussi absurdes. Mais on en citait d'autres où perçait un sentiment chevaleresque qui devient de jour en jour plus rare parmi nous. Par exemple, l'aventure des Champs- Elysées. Odoacre fumait son cigare en marchant lorsqu'il entend derrière lui deux autres promeneurs qui parlaient d'un de ses intimes. Un mot injurieux lui fait monter le sang à la tête ; il se retourne et dit à celui qui avait encore la bouche ouverte :

« Monsieur, vous venez de calomnier un homme que j'aime; c'est m'offenser plus gravement que si vous aviez mal parlé de moi; j'espère donc que

VOUS ne refuserez pas de me rendre raison. »

Ce beau trait lui valut trois pouces de fer dans Té» paule, mais l'estime et Tamitié que la jeunesse avait pour lui s'en accrurent.

Il était, du commun consentement, le chef de sa génération, mais ce n'était pas tout ; les hommes faits lui parlaient au club comme à un hy)mme de leur âge, tandis que tel garçon de vingt-huit à trente ans se voyait encore traité en adolescent. Il avait une cour de jolis petits bonshommes qui singeaient ses manières et répétaient ses mots. L'école de Gontran avait été presque classique; l'école d'Odoacre poussa l'excentricité jusqu'aux dernières limites. C'est elle qui arbora en plein Paris les costumes de coutil blanc, les chapeaux de Panama, les cols cassés, les gilets trop ouverts qui étalent tout le plastron de la chemise, et cent autres nouveautés qui ont déjà vieilh.

Odoacre fut le premier qui, aux courses de Satory, porta sa carte d'entrée en cocarde. Ses imitateurs trop fidèles conservèrent la cocarde jusqu'au soir, jusqu'au lendemain et même jusqu'au dimanche d'après ; car le propre de l'imitation est d'exagérer les beautés du modèle. Odoacre s'engoua de certaines chansons de la rue, qui devinrent, grâce à lui, les marseillaises familières de tout le peuple français. Il lança une danseuse de bals publics qui ramenait sa jupe d'une certaine façon : la créature fit fortune et le mouvement de jupe fit école. II inventa des cantatrices que les portiers ne laissaient pas entrer dans leur cour, de peur de scandaliser

les locataires; et il les conduisit comme par la maiti jusque dans les salons les plus sévères de Paris. Tout ce qu'il décidait avait force de loi ; ses moindres jugements étaient colportés de bouche en bouche. Les beaux petits messieurs étaient si fiers de crier dans la rue : « Je quitte Bourgalys, et Bourgalys m'a dit!... »

Malgré tous ses enfantillages, ce jeune homme était un de ceux qui doivent aller loin, et on le savait. Le marquis de Lanrose disait de lui : « C'est un gamin qui jettera la blouse un jour ou l'autre, et vous verrez qu'il portait là-dessous un habit de ministre ou d'ambassadeur. » Il parlait facilement; avec un aplomb remarquable, et ses idées s'enchaînaient sans effort. D savait même écrire, et l'on en vit la preuve dans une lettre fort piquante qu'il publia en réponse à un article de petit journal. Personne ne pouvait dire où il s'était instruit, car on l'avait vu plus souvent chez Mabille qu'à la Bibliothèque; et pourtant il savait toujours à point nommé tout ce qu'il avait besoin de savoir. Dans un monde où la ruine est à l'ordre du jour, il dépensait comme tout le monde, jouait aussi gros jeu que personne, et ne s'endettait pas d'un sou : donc il savait les chiffres, et de tous ses talents l'arithmétique du gaspillage était peut-être le plus original. Enfin il possédait la qualité qui manque à tous les futurs ministres dans les romans de Balzac : il était parfaitement honorable. La conscience publique se révolte à l'idée que M. de Marsay, ancien collaborateur du galérien Ferragus, ou Rastignac, que Mme de Nu-

cingen avait mis dans ses meubles, ait présidé plus tard le conseil des ministres. Un homme n'est possible^ dans un pays comme le nôtre, que s'il a les mains propres. >

Odoacre, au demeurant, ne songeait pas encpre à ce qu'il pourrait être. D ne rêvait aucun avancement; ses amis seuls avaient de l'ambition pour lui. La politique l'attirait médiocrement; il préférait la danse. On lui reprochait même, dans les hôtels sérieux, de n'être pas assez de son parti. L'amour des plaisirs vifs et la légèreté de la jeunesse lui donnaient à son insu un avantage que la prudence et l'esprit de conduite n'assurent pas toujours aux habiles : il n'était compromis d'aucun côté.

« Laissez-moi donc la paix! disait-il un beau soir à je ne sais quel puritain de la rue Bellechasse. Je vais où l'on s'amuse, vous me trouverez partout où il y aura de jolies femmes. Jusqu'à l'âge de trente ans, je n'aurai qu'un drapeau, le jupon! »

Il aurait pu formuler sa profession de foi en termes plus choisis, mais il. appartenait à cette jeune école qui usurpe en plein monde les privilèges des enfants gâtés. Vous en verrez beaucoup des meilleures familles qui font tout ce qui leur plaît et disent, sans chercher les mots, ce qui leur passe par la tête. Le théâtre, le turf et les soupers avancent rapidement le jour où tous les Parisiens parleront la même langue, du faubourg Saint-Antoine au faubourg Saint-Germain. Les femmes les plus délicates, celles qui descendent en droite ligne dé l'hôtel de Rambouillet, n'en sont plus à supprimer dans les

mots une syllabe choquante. D s'agit bien de syllalies aujourd'hui! Cest un vocabulaire entier, toute une grammaire française, ou soi-disant telle, qui se déplace de bas en haut et arrive jusqu'aux oreilles les plus superbes et aux lèvres les plus dédaigneuses. Les frères et les maris vont butinant le long des ruisseaux de la ville le plus pur miel de tous les argots; ils rapportent dans leurs hôtels cette récolte enivrante, et ils en parfument les oreilles de leurs femmes et de leurs sœurs. Odoacre avait mauvais ton, mais ses façons de parler ne choquaient pas tout le monde. Souvent même il plaisait à quelque jolie femme par la saveur étrange de son discours. Il était amusant, il parlait à volonté le patois des coulisses, la langue pittoresque des prisons ^et le javanais des demoiselles. Yolande de Lanrose faisait de bonnes parties avec lui. Lorsque vous les voyiez s'isoler dans la foule d'un grand bal et se parler à l'oreille derrière un éventail de Watteau, vous pouviez dire à coup sûr que le gars ne faisait pas sa cour à la dame. Odoacre lui avait mis le marché à la main, elle avait répondu non, en garçon, et il ne pensait plus à mal avec elle. Mais on riait ensemble, on disait des bêtises, on se contait des histoires qui devaient paraître bien nouvelles aux élégants bergers de l'éventail.

Ce brave Bourgalys traitait en camarades plusieurs femmes de condition. Il avait commencé par leur faire sa^cour; les unes avaient eu quelques bontés pour lui, d'autres s'étaient excusées sans colère farouche. On n'a pas touiours le cœur libre,

LES VACANCES DE LJl COMTESSE 125

que voulez-vous? Lui, bon enfant, ne perdait pas son temps devant les places fortes. A quoi bon? La vie est si courte! Il disait en riant : « Je ne suis pas un berger d'Arcadie; je suis un homme à prendre ou à laisser. » On le prenait ainsi quelquefois, par curiosité, par entraînement, par dépit, pour se venger d'un infidèle. Il eut de fort jolis succès, par la simple raison qu'il en avait eu d'autres. La femme est ainsi faite : elle suit le monde. Parmi les moutons de Panurge, Rabelais ne dit pas combien on comptait de brebis.

Il était beau danseur et il dansait encore à vingtquatre ans, ce qui devient assez rare. Nos jeunes gens commencent à dix-sept et prennent leur retraite lorsqu'ils ont tiré à la conscription. Alors ils se trouvent vieux, ils jouent, ils vont au buffet, ils content des histoires comme Odoacre en contait à Yolande. A trente ans la tarentule revient et les pique au talon. Ils se remettent à la valse et condui sent le cotillon jusqu'à cette figure qui se termine devant le maire et le curé. Odoacre ne songeait pas encore au mariage, mais il n'avait pas clos sa première jeunesse. Il dansait, avec plaisir et avec grâce : un peu trop de furie française; mais la furie est si bien placée dans une valse à deux temps! Il est avéré que la valse en elle-même ne tourne plus la tête des femmes; mais nous sommes dans un siècle où, sur quatorze sottises, on en fait treize par vanité.. On aimait à danser avec M. de Bourgalys parce qu'il valsait bien, parce qu'il était lui, et parce que sa danseuse était toujours en vue.

Valentine l'avait trouvé assez aimable lorsqu'il fit sa première visite à l'hôtel de Mably. Il se tenait. Elle valsa avec lui dans le monde et rendit justice à ses talents; mais lorsqu'il la crut assez son amie pour la traiter cavalièrement, elle le prit en horreur. C'était chez la duchesse de Haut-Mont qu'il s'était mis à l'aise avec elle : la liberté était dans l'air de la maison.

Si la jeune femme avait eu l'aplomb d'Yolande, elle pouvait arrêter d'un mot les impertinences amoureuses de ce grand fou. Il suffisait de les prendre franchement pour ce qu'elles étaient, des plaisanteries un peu trop vives de ton. Mais Valentine était bien jeune ; son mari n'avait défait qu'à moitié l'éducation du couvent; elle eut le tort ou le malheur de se scandaliser. Son trouble fut trop évident au premier mot d'amour qu'Odoacre lui dit à l'oreille ; elle rougit comme une communiante égarée dans une promenade de lycéens. Dirai-je que cette timidité, assez rare dans le monde, encouragea d'abord M. de Bourgalys? Non, mais elle l'amusa; il prit plus d'intérêt au jeu, il trouva neuf et plaisant d'eflaroucher une âme candide chez la folâtre Haut - Mont.

Durant toute une année, il fit à Valentine une cour trC^s-décousue , mais d'autant plus fatigante pour elle. Un soir, devant Mably et vingt autres personnes, il lui dit qu'il voulait être son cavalier servant, & la mode du temps passé. Aussitôt fait que dit : il 80 mit à jouer son rôle avec une veiTe si comique, une telle fantaisie d'improvisation que l'assemblée

entière éclata de rire, et Gontran tout le premier. Il fallut qu'elle entrât dans l'esprit de la comédie, sous peine de passer pour sotte et malapprise, elle fit donc un effort, et, soutenue par la présence de son mari, elle tira son épingle du jeu. Dès ce moment tout fut permis à M. de Bourgalys ; il put dire en public un million de choses qu'on n'eût j^amais souffertes dans le particulier. S'il glissait de temps en temps uji inot sérieux entre deux extravagances, qui donc pouvait le prendre sur le fait? Il se mit à cheval sur la barrière qui sépare la fiction de la vérité, l'amour joué de l'amour sincère; il ne dit pas un mot qui ne pût être interprété dans les deux sens, et cette gymnastique spirituelle lui procura de douces récréations.

Pour M. de Mably, pour l'univers entier, il était un garçon sans conséquence. On savait toutes ses aventures, on le suivait dans Paris, heure par heure, mieux que s'il eût porté un grelot au cou. Compromettant comme il l'était, il ne pouvait réussir qu'auprès des femmes décidées, que le scandale amuse et qui ont jeté leur chignon même par-dessus les moulins. Personne donc excepté Valentine, ne se mit en défiance contre lui. Il la suivit partout impunément; n'était-il pas de son monde? Il la rencontra au théâtre avec la plus désespérante régularité : quoi de plus simple ? Depuis longtemps il avait inventé une sorte d'inspection quotidienne dans toqs les théâtres de Paris.

Si le jeu ne se continua pas plus d'un an, c'est qu'il tourna au sérieux par un concours de circon-

commerce honnête lui était entrée dans l'esprit; quelques viveurs de condition l'avaient installée; comment aurait-elle pu refuser un service à de si généreux bienfaiteurs ?

Mme de Mably poussa un brave petit cri d'honnête femme insultée. Une personne sans énergie aurait commencé par s'évanouir; ce fut par là qu'elle finit. Son premier mouvement avait été. de souffleter Odoacre.

Odoacre sonna, remit la comtesse aux mains de la modiste et sortit. Ce fou qui n'avait pas eu peur de tendre un pareil piège à une femme de bien, re* trouva toute la délicatesse de son honneur devant Valentine pâmée. Pour rien au monde il n'eût voulu la voir seulement déganter par Mlle Angélina. On peut solliciter les faveurs les moins permises; mais voler à une femme évanouie les secrets dé sa beauté, c'est une bassesse.

Lorsque Valentine reprit connaissance, elle repoussa la créature qui la soignait, refusa d'entendre un seul mot d'explication Ou d'excuse, se rajusta machinalement, traversa les ateliers avec un geste d'horreur qui semblait écarter les murailles à droite et à gauche, et se trouva assise au fond de sa voiture sans savoir comment elle avait descendu l'escalier.

Son valet de pied lui demanda où elle voulait être menée : elle demeura un instant ébahie devant une question si simple, puis elle répondit : « A l'hôtel I » sans bien entendre ce qu'elle disait. Mais au moment de passer le pont Royal, elle s'éveilla de sa torpeur

LES VACANCES DE LA COBiTESSE 131

et frémit à l'idée de rentrer chez elle. Elle changea Bes ordres et la voiture se dirigea vers le bois de Boulogne par le quai et les Champs-Elysées. C'était un calèche découverte, fort élégante et d'un dessin nouveau que M. de Mably avait donné lui-même au carossier. La jeune femme était donc en spectacle : impossible de verser une larme sans mettre Paris dans la confidence de ses ennuis. Pour la première fois, elle remarqua qu'elle n'avait pas un coin sur la terre où pleurer à son aise. Aucune femme n'était assez son amie pour qu'elle lui portât un secret si monstrueux. Le dirait-elle à Contran ? Question dé-r licate, imprévue, pleine de doute et d'angoisse. Elle s'évertuait à résoudre ce problème en plein air, au milieu des regards curieux, en rendant le salut de ses amies, en répondant de la tête au coup de chapeau des cavaliers.

Si elle avait été l'amante de son mari, elle n'aurait pu se tenir de lui tout raconter dans le premier moment. Sage ou non, c'est le mouvement naturel, instinctif d'une femme offensée. Mais, malgré seize mois de mariage, la fusion des deux âmes en une seule n'était pas chose faite; chacun des époux avait encore des sentiments ou des idées qui n'appartenaient point à l'autre : en un mot, Valentine était restée assez indépendante au fond pour que l'obligation de penser ou d'agir par elle-même la surprît sans la renverser. Elle put donc envisager avec une liberté d'esprit relative les suites de la confidence faite au mari ; elle se demanda s'il ne valait pas mieux cacher quelque chose à Contran que de le

mettre en face d'un danger certain. La détestable manœuvre de M. de Bourgalys n'était connue que de trois personnes également intéressées à garder le secret : Odoacre, bien qu'un peu fou, ne se vanterait ni de son équipée, ni de sa défaite ; la complice jouait trop grosjeu si elle en ouvrait la bouche; l'histoire de cette funeste minute pouvait donc rester enfouie à jamais. Un seul mot à Gontran, tout éclatait, et personne ne pouvait dire où s'arrêteraient les interprétations du monde!

Valentine fit alors un retour sur elle-même ; elle passa la revue de ses moindres actions depuis le mariage ; elle se demanda si rien dans sa conduite avait pu excuser la folie de Bourgalys. Tout bien considér'é, elle se trouva plus blanche que la neige : quelle est la femme qui ne se rend pas le même témoignage ? Mais elle résolut de s'amender en bien des choses, de retrancher sur sa toilette, de brider sa coquetterie, d'éteindre un peu ses yeux, de mettre une sourdine à ce beau rire un peu provoquant, tant il était joyeux et clair ! Elle pensa qu'elle inspirerait plus de respect aux jeunes écervelés de son monde, si elle se donnait l'air majestueux d'une Éliane de Lanrose. Une comparaison se fit dans sa petite tête entre les forteresses imposantes dont on n'approche qu'avec respect et ces jolis villages, de physionomie ouverte et avenante, où les promeneurs accourent sans façon, le cigare à la bouche et la canne k la main.

Dans une si salutaire pensée, elle essaya des mines, des airs de tête, des regards froids et près-

que solennels. Mais, au milieu de ces enfantillages, 3lle sentait brusquement, à propos de rien, le déchi rement âpre et cruel d'une blessure qui se rouvre. « Un homme ra*a manqué de respect ! On m'a fait une déclaration ! Il ne faudrait qu'un mot, uùe étourderie, un bavardage de club, une confidence après boire, pour faire de moi une femme compromise ! »

Alors la tête lui tournait ; elle voyait briller une insolente curiosité -dans les yeux des passants; il lui semblait que la marquise de Pontéjoux s'était renfoncée à dessein dans sa berline antédiluvienne pour n'avoir point à la saluer. Elle rencontra une ancienne femme de son monde qui était tombée de chute en chute au dernier étage du vice. Je ne sais quel vertige lui fit croire que cette créature lui avait souri. Elle en vint à se démander si le guet-apens de la modiste n'avait pas été comploté dans quelque sabbat par toutes les sorcières de Paris.

Au bout d'une heure ou deux, la fraîcheur du grand air rendit un peu de sérénité à son âme. Elle se ressouvint d'une discussion qu'elle avait entendue trois mois auparavant chez la duchesse .de Haut- Mont. On parlait d'une jeune femme qui avait trouvé une lettre dans le coin de son mouchoir après une figure de cotillon. Presque tous les hommes s'accordèrent à lui donner tort : elle avait livré la lettre à son mari. Valentine rencontra plusieurs, raisonnements qui s'étaient logés alors à son insu dans les tiroirs les plus secrets de son cerveau ; mais elle ne put se rappeler si Gontran était là ni quelle opinion il avait exprimée. La duchesse pensait qu'une femme

doit savoir se défendre elle-même. Mais la duchesse avait été si peu mariée ! Et, suivant la chronique, elle s'était si peu défendue ! Un jeune homme avait soutenu le plus étrange paradoxe : « C'est commettre une trahison que de raconter au mari les déclarations qu'on a reçues. L'homme qui offre son cœur à une femme mariée lui donne une preuve de confiance ; il lui livre son repos, son honneur, et jusqu'à un certain point, sa vie. Elle a le droit de lui répondre qu'elle ne l'aime pas, mais elle commet une indignité en trahissant l'aveu dont elle est dépositaire. L'amour est une religion comme une autre ; le secret de ses confessions doit être respecté. » Cette théorie se représenta à l'esprit de Valentine avec une étrange netteté, comme une vieille tapisserie oubliée au fond d'un garde-meuble et dont les couleurs effacées renaîtraient à l'instant par un miracle de la chimie. Mais elle crut ai|ssi se rappeler que l'auteur de cette tirade pouvait bien être M. de Bourgalys.

' Tout à coup, sans transition logique, elle pensa au couvej:it où sa jeunesse avait été si longtemps cloîtrée. Qu'il était loin ! Que de mal elle avait à retrouver en elle la petite pensionnaire du Sacré-Cœur I Quel changement radical s'était opéré, sinon dans ses idées (les enfants n'ont pas d'idées en propre), du moins dans ses habitudes d'esprit et de conduite! Toutes les pratiques de son enfance étaient tombées en désuétude ; elle ne faisait plus rien de ce qu'elle avait appris à faire pieusement tous les jours ; il semblait qu'un nouveau sang, tout mondain, eût pé-

fiétré par transfusion dans ses veines. Et tandis qu'elle se sentait brûlée par les émotions violentes, la vie était toujours aussi douce, aussi régulière, aussi innocente là-bas. Que penserait-on d'elle? comment serait-elle jugée par les élèves et les maîtresses, si Ton gouvait savoir et comprendre à quel risque elle avait exposé sa vertu*? Les petites terreurs du couvent lui revenaient ainsi de temps à autre. Tous ceux qui ont passé leur jeunesse sous une certaine intimidation ne se défont jamais complètement de la crainte : si vous lisez chez vous, à cinquante ans, un livre défendu au collège, le bruit d'une porte qui s'ouvre vous donnera peut-être un léger tressaillement ; c'est que l'idée du pion et la peur du pensum flottent encore confusément dans l'atmosphère de ce livre. Interrogez dix vieillards, vous en trouverez au moins un que la férule poursuit quelquefois dans ses rêves. Valentine, en seize mois de mariage, avait frissonné bien des fois au souvenir de sœur Gonzague, une sous-maltresse acariâtre, aux mains sèches, aux sourcils rapprochés, la bête noire du couvent. Le libre arbitre peut gouverner nos actions ; il n'étendra jamais son empire jusque sur nos idées. Elles s'imposent à nous, elles nous viennent on ne sait d'où, à leur moment ; nous ne nous les donnons pas à nous-mêmes. Valentine pensa mailgré elle à la voix de sœur Gonzague, et ce souvenir l'envahit avec la force et la réalité d'une perception, elle entendit le nasillement à travers le bruit des voitures. Vers six heures du soir, elle se sentit assez raffermie pour retourner chez elle et paraître devant

Mably. Sa résolution était prise : elle ne dirait rien, € Si la faute était mienne, je devrais m'en accuser; aucune loi ne m'oblige à confesser les péchés d'autrui. Ce jeune homme a très-mal agi, mais je ne suis en rien sa complice. Son injure ne m'a pas atteinte ; d'ailleurs, je l'ai puni. Mais si . Gontran vient à savoir par d'autres le piège qu'on m'a tendu? D sera toujours temps de lui dire comment j'ai défendu son bien. A l'hôtel! »

Elle fut bientôt rue Bellechasse, et le cocher cria la porte, et la porte s'ouvrit à deux battants avec une lenteur pleine de majesté. Et lesjchevaux, après avoir décrit dans le sable un cercle magnifique, s'arrêtèrent avec précision sous la marquise de fer, peinte à larges raies, comme un coutil. Et le valet de pied ouvrit la portière, et Valentine gravit d'un pas résolu les six marches qui menaient au péristyle. Et devant le péristyle elle rencontra le valet de chambre qui lui dit :

« L'oncle de Mme la comtesse est arrivé; il a pris possession de son appartement.

— Mon oncle? Quel oncle?

— M. Fafîaux, madame. Il m'a ordonné de l'avertir dès que Mme la comtesse serait de retour.

— C'est inutile; j'y vais. Monsieur est-il rentré?

— Pas encore, madame la comtesse. »

En deux bonds elle atteignit le deuxième étage; ' mais au moment de frapper chez M. Fafiaux, elle s'arrêta pour reprendre haleine ou plutôt pour ralentir les battements de son cœur. Cette visite qu'elle avait si longtemps implorée, qu'elle eût reçue la

veille encore avec un élan de joie, lui faisan peur. M. Fafiaux avait été, je ne dirai pas le croquemitaine de sa jeunesse, mais, pour parler avec respect, sa conscience vivante, et une conscience totalement dépourvue d'élasticité. La jeune femme redevint petite fille : elle eut peur. Elle se décida pourtant.

« Entrez! » cria'M. Fafiaux, d'un ton de voix qui n'était guère engageant.

Elle entra, et la queue de sa robe la suivit à distance respectueuse.

M. Fafiaux se leva, coiffé d'une petite calotte noire. Il déposa sur la cheminée un petit livre un peu luisant, son bréviaire, je suppose, et, au lieu de tendre Tes bras à sa nièce, il croisa les mains d'un air de componction, comme pour appeler la clémence du ciel sur les iniquités de sa famille. . Valentine le voyait, et pourtant elle le cherchait encore : ses beaux yeux parcouraient la chambre avec une inquiétude vague, comme pour y découvrir la suite de son oncle : ce petit homme ratatiné ne lui faisait pas l'effet d'être M. Fafiaux tout entier; il en manquait un bon quart. Presque tous les jeunes gens ont éprouvé ce phénomène d'optique en retrouvant, après une absence assez longue, les personnes ou les choses de leur connaissance première. L'objet n'a pas changé, mais le regard qui le mesure s'est pour ainsi dire élargi.

Cette impression toute physique n'affaiblit point la terreur qu'elle éprouvait : au contraire. Plus un gnome est petit, plus il fait peur. Elle balbutia timidement la phrase inévitable ;

« IVxon cher oncle, quelle aimable surprise! » Le cher oncle toussa, décroisa ses mains et lâcha les premiers mots de Texorde qu'il avait préparé : « Ainsi donc, voilà comme je vojis retrouve après seize mois de mariage! La fille de ma sœur, l'élève de ma tendresse, Tâme que j'ai pris soin de pétrir à toutes les vertus chrétiennes, s'est égarée en si peu de temps jusqu'au bord d'un tel précipice!

— Mais, mon oncle 1 . . .

— A quoi vous ont servi les pieux enseignements de la sainte maison où vous avez coulé les jours de votre enfance? Terre ingrate! qu'as-tu fait du bon grain qui t'avait été confié?

— De grâce! expliquez-moi...

— J'ai vécu trop longtemps! L'humble vieillard qui a consacré le meilleur de sa vie à votre éducation et à votre fortune ; celui qui vous prodiguait plusieurs fois par semaine des minutes précieuses qui étaient le bien des pauvres, devait-il à la fin, pour prix d'un dévouement si sincère et si pur, assister au spectacle de votre dégradation?

— Ah! mon oncle! le mot est trop dur. Accusezmoi de légèreté, appelez-moi coquette, si bon vous semble, mais...

— Il s'agit vraiment bien de coquetterie! Tous les déportements des coquettes les plus éhontées ne sont que des jeux innocents auprès de votre conduite. La Madeleine avait été coquette et même vraisemblablement quelque chose de plus, mais elle n'est jamais tombée aussi bas que vous, ma nièce I

— Où donc suis-ie tombée, s'il vous plsât?

— Je sais tout, malheureuse !

— C'est impossible! Comment? par qui?

— Par nos correspondants, qui ne mentent jamais.

— Mais depuis quand? ma tête s'y perd!

— Depuis dimanche.

— Dimanche? Nous rêvons! Qu'avais-je fait?

qu'ai-je fait?

— Demande-moi plutôt ce que tu n'as'-pas fait! Enfant dénaturée, tu n'as pas fait tes Pâques! »

Elle poussa un cri de soulagement; la joie éclaira ses beaux yeux, tout son être se détendit, et elle se laissa aller sur une chaise en disant :

c Ce n'était que cela!

— Que cela! repartit M. Fafiaux. Que cela ! le plus mortel des péchés! un scandale public! une rupture éclatante avec l'Église! Apostate!

— Oui, j'ai eu tort; je vous demande pardon, je réparerai, je m'accuserai, je ferai tout ce qu'il vous plaira. Ordonnez, grondez-moi, imposez-moi des pénitences. Ah! mon bon oncle! que je suis heureuse! »

M. Fafiaux se demanda si elle n'était pas devenue folle. Une telle perversité! Cependant, il semblait que tous les bons sentiments ne fussent pas morts en elle. Ne venait-elle pas de s'accuser sincèrement? Il pensa qu'en frappant un grand coup, il ferait pencher la balance, déciderait la conversion et rendrait à la vertu cette pauvre égarée. Il s'avança vers elle d'un air farouche, la regarda au fond des yeux, enfla sa voix grêle et lui dit :

< Vous êtes bien heureuse de pouvoir être heureuse au sein de l'impénitence 1 »

Elle trouva l'oncle si plaisant dans sa grimace qu'elle faillit éclater de rire. Elle se retint pourtant, mais par un effort trop brusque. Les sentiments d'uii cœur jeune et vigoureux sont comme les chevaux de race : il ne faut pas les arrêter par secousse ni les faire tourner trop court. Le rire de Valentine fut si bien comprimé qu'elle fondit en larmes. Ce iut un heureux accident : il y avait plus de trois heures que ses joues brûlantes demandaient un peu de pluie.

Elle pleura tant et si fort, et avec un tel éclat, que l'oncle Fafiaux s'attendrit à la fin.

« Bien ! très-bien ! lui dit-il en larmoyant un peu lui-même. Ton cœur n'était pas endurci, puisque la modeste éloquence d'un pauvre pécheur comme moi en fait jaillir ces fontaines de pénitence ! Nous sauverons ton âme, car tu as la contrition parfaite, celle qui prend sa source dans le regret sincère d'avoir quitté le bon chemin. Je m'y connais; laissemoi faire! »

La jeune femme pleura longtemps encore, et, au milieu des sanglots, elle expliqua avec une vraie douleur la petite apostasie où elle s'était laissé entraîner. La foi n'était pas morte en elle, niais seulement étourdie par le tapage et les dissipations du monde. Elle croyait encore tout ce qu'on lui avait appris à croire ; ni son mari, ni aucun autre n'avait semé le doute dans son âme; elle priait toujours matin et soir, lorsqu'elle en trouvait le temps et que les mille riens d'une vie un peu fiévreuse ne lui faisaient pas oublier ce devoir. La plupart

des femmes du monde en sont là, et beaucoup d'hommes aussi. On ne se brouille pas avec le ciel, on le néglige, et cet oubli même est encore une preuve de confiance dans la toute bonté de Dieu. A la première déception, à la plus, légère douleur, au moindre choc de la destinée, on se hâte de faire sa paix avec la justice céleste. Toutes les émotions un peu fortes ramènent dans le giron de l'Église cette multitude d'égarés sans parti pris, qui, comme Valentine, sont coupables de promenade et non de désertion.

Elle revint de bonne foi, par une réaction subite et violente, à tout ce qu'elle avait adoré dans son enfance. Les terreurs de ce jour affreux l'avaient brisée ; elle éprouvait un invincible besoin de repos, de consolation et d'appui ; la religion lui offrait pour ainsi dire tout ce qui manquait à son âme. Elle se jeta dans les bras de son oncle, et se sentit dans les bras de Dieu.

M. Fafîaux profita de ces heureuses dispositions pour lui arracher mille promesses. Elle adopta les yeux fermés un plan de vie nouveau pour elle, mais d'ailleurs parfaitement correct.

Le vieillard exigea que, sans rompre avec personne, elle se détachât peu à peu des compagnies bruyantes, qu'elle vît moins souvent ce monde intermédiaire où les Adhémar l'avaient entraînée, qu'elle se renfermât dans des rapports de stricte politesse avec Mme de Haut-Mont; qu'elle se mît à cultiver l'amitié de quelques personnes sérieuses, respectées, aussi considérables par leurs vertus que

par leur naissance, et assises au haut bout de Taristocratie. Il posa quelques jalons et traça lui-même à sa nièce une route médiocrement fleurie, mais large et droite. Les bals et les spectacles ne furent pas interdits; on se contenta d'en régler l'usage avec autant d'économie que de prudence. Toutes ces prescriptions, par une heureuse rencontre, favorisaient le plus pressant désir de Valentine : éviter M. de Bourgalys I Elle put donc y souscrire avec un empressement de bon aloi. Dans l'état de son esprit, elle aurait accepté six mois de couvent, et M. Fafiaux ne la cloîtrait, en somme, que dans le luxe honnête et le bonheur permis.

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