SCANDALE
Lambert revint au bout d'une heure ou deux : Valentine était seule au salon.
— Hé! bien? dit-elle.
— Ma cousine, Odoacre met son bateau à votre disposition, mais c'est malheureusement tout. Il veut aller demain chez son cousin Lanrose.
— Soit ; on se passera de lui. Vous avez d'autres amis, grâce à Dieu, et il m'en reste aussi un certain nombre. Avez-vous vu les vôtres?
— Quelques-uns. Trop ! Ds m'ont tous répondu ; Boùrgalys en est-il ?
— C'est une question, cela ; ce n'est pas une réponse.
— Voyez-vous, ma cousine, un pique-niquo ne s'arrange pas tout seul. Il faut un homme de tête pour dire à l'un : Tu prendras un jambon d'York,
et à l'autre : Tu trouveras du Moët. Sans ça, tout marche à la diable ; on a vu des parties où tout le monde apportait le même plat, et ça n'était pas drôle.
— Il s'agit bien de vos plats ? Qui est-ce qui mange?
— Mais les hommes un peu, ma cousine, et les dames beaucoup.
— Merci ! Vous feriez mieux de dire franchement que M. de Bourgalys a monté une cabale, et que tout le monde voit par ses yeux, même vous !
— Moi, non ! mais il a de l'entrain, et vous savez! l'entrain, ça... ^itraîne.
— Il est tout simplement odieux,^votre ami.
— Vous trouvez ? Moi, il me va. Je veux dire : il m'allait.
— Un homme que j'ai vu à mes pieds, et .rampant I
— Pas possible I
— On ne le dirait plus, n'est-ce pas?
— Moi, je crois qu'il a quelque chose pour Yolande.
— Ah ! vous êtes perspicace 1 Vous voyez le soleil en plein midi !
— Voyipj^s, cousine ! ïl n'est pas possible que ça .vous contrarie?
— Me contrarier, moi? Qu'est-ce qui me contrarie? C'est vous qui m'exaspérez sans cesse par vos discours saugrenus I
— Mais, mon Dieu! ma chère cousine, qu'est-ce que l'ai encore dit, sans savoir?
— Rien qui vaille ! Et je me demande en vérité pourquoi je vous écoute avec cette patience?
— Ça, c'est vrai ; vous êtes bien patiente et bien bonne aussi. Mais s'il y a des choses que je iie dois pas dire, dites les-moi ; je ne les dirai pas.
— M. de Bourgalys est un fat.
— Eh bien, oui, ma cousine ; c'est un fat!
— Qui est-ce qui vous demande votre avis?...
Son impertinence avec moi n'est pas naturelle.
. — Ah !
— Il m'aime encore, et beaucoup plus qu'il ne veut le laisser voir.
— Ah ! mais, je lui défends 1.».
— Eh! que vous importe?
— Comment I si ça m'importe ? C'est que je suis un honnête garçon, moi! J'aime* Gontran, jarnidieu ! Je vous ai cédée à lui, je ne vous céderais pas à un autre ! Et l'honneur de la famille, donc I Bourgalys était nion ami ; il l'est encore jusqu'à nouvel ordre ; si vous le permettez, s'entend. Mais qu'il essaye seulement de vous faire la cour I Mort de ma vie! comme disait Mélingue... ou un autre... je ne sais plus. C'est qu'il y aurait du bruit dans Landerneau, ma cousine I »
La comtesse l'apaisa comme elle put.
Le môme jour, elle alla se promener avec lui vers la plage, et comme on se rencontre nécessairement à Carville, elle tomba d'emblée sur M. de Bourgalys.
Odoacre la salua très-bas, selon la nouvelle habitude qu'il avait prise. Son chapeau lancé jusqu'à terre semblait tracer une ligne infranchissable entre
la jeune femme et lui. Mais, cette fois, Valentine passa par-dessus la barrière : elle appela du doigt et de la voix son trop respectueux ennemi.
Il obéit d'assez mauvaise grâce, et fit un signe d'étonnement qui frisait l'impertinence. En même temps, il se tourna vers un groupe où trônait la superbe Yolande, et dessina en l'air un geste bien connu qui veut dire : c Je suis à vous ; le temps de répondre deux mots ; £Bdtes-moi crédit d'une demiminute. >
Valentine lui prit le bras sans façon, et se tournant vers Lambert qui demeurait tout ahuri :
e: Mon cousin, lui dit-elle, avez-vous parlé aux marquises ?
— De.. .de quoi?
— De nos projets pour demain soir.
— Oui, mais ils m'ont envoyé promener.
— Soit; les voilà là-bas tous les quatre; retournez à la charge.
— A quoi bon, puisqu'ils sont décidés î
— Faites ce que je vous dis.
— Mais, ma Cousine...
— Si vous ne voulez pas que je vous prenne en horreur !
— Mais, sapristi ! ma cousine...
— En horreur, vous dis-je!
— Dites-moi carrément que vous avez des secrets avec Odoacre !
— En horreur, Lambert! en horreur. »
Il s'éloigna en grommelant, et Valentine, avec son plus frais sourire, dit à M. de Bourgalys :
c Je VOUS demande pardon pour mon cousin, monsieur. Il a un défaut qui vous paraîtra sans doute bien ridicule : il est plein de cœur et il m'aime beaucoup.
— Des goûts et des couleurs...
— Rassurez-vous ; on ne force personne. Je voulais vous remercier de ce bateau que vous m'avez si gracieusement prêté pour demain.
— Vous lui ferez beaucoup d'honneur. J'ai donné mes ordres au patron et à l'équipage.
— Et, décidéiment, vous n'êtes pas des nôtres?
— Impossible, madame, à mon très-grand regret. Ma soirée de demain appartient aux Lanrose.
— Et votre soirée d'aujourd'hui ? >
Bourgalys s'arrêta court, regarda la jeune femme entre les yeux, la vit calme et sereine comme tous les jours, et pensa qu'il s'était mépris sur le sens de ses paroles. Il secoua donc aussitôt l'idée invraisemblable qui s'était présentée à lui, et répondit de sa voix naturelle :
€ Mais aujourd'hui, c'est le concert. >
Au même, instant , Lambert quittait les petits jeunes gens efféminés et arpentait la plage à toutes jambes. Valentine serra le bras d'Odoacre et lui dit : « Il est impossible de causer ici ; je n'irai pas au concert : venez, si vous êtes curieux de savoir ce - que j'ai à vous dire. »
Il changea de visage, et pourtant, à l'ordinaire, il était bien maître de lui ! « A vos ordres, répondit-il. Une jolie femme a le droit de se moquer de nous; j«i me livre pieds et poings liés. » U salua et se di-
rigea vers le groupe des Lanrose. Lambert reprit possession de sa cousine et lui dit : « Vous n'avez rien obtenu, hein?
— Rien au monde, et vous ?
— Juste autant. Ces endorrtiîs ont le grand ressort cassé ; ils ne vont que quand on les pousse. « Odoacre en est-il? » Il n'ont pas voulu sortir de là. Et lui, qu'est-ce qu'il a répondu ? Que sa soirée était prise? Ce n'est pas sa soirée, c'est lui qui est pris, le pauvre diable ! Pincé à fond !
— Oui, oui.
— Si ça ne fait pas pitié ! Il est cent fois mieux qu'elle !
— - N'est-ce pas ? .
— C'est un garçon qui pourrait trouver beaucoup mieux.
— Vous pensez?
— Oui, mais entendons-nous! Je ne veux pas dire que tout le monde doit se jeter à sa tête, et si je voyais... Ah ! malheur !
— A qui en avez-vous ?
— A personne. Je suis bote. Parlons d'autre chose. Le grand air vous a tait du bien. Voilà vos larmes essuyées à fond. Vos yeux sont encore plus brillants, ma cousine , c'est comme les fleurs après la pluie..
— Si vous voulez que j'écoute des madrigaux, allea chercher des chaises. »
Ils passèrent la journée sur la plage, dans un têtetête public, interrompu de temps à autre par les indifférents des deux sexes. Lambert jouit avec ivresse
de la faveur qu'il obtenait : ce jour compta probablement parmi les plus beaux de sa vie. Cependant Yolande, à cent pas de distance, triomphait insolemment. Elle se parait tantôt de son mari, tantôt de Bourgalys, et les promenait Tun après l'autre. Elle arrivait parfois jusqu'à deux pas de sa rivale, la regardait en face, et tournait sur les talons. Ni Adhémar, ni Odoacre n'étaient dupes de ce manège. A-dhèmar souriait dans sa barbe et pensait que Bourgalys méritait toute la reconnaissance d'un mari. Il était sincèrement flatté du choix fait , ou du moins affiché par sa femme. En voyant le plus beau jeune homme du faubourg circuler en compagnie d'Yolande, il éprouvait la même satisfaction d'amourpropre qu'un fils de famille remplacé sous les drapeaux lorsqu'il voit son suppléant partir pour la Grimée ou la Chine. On plaint le pauvre diable , on est heureux de n'avoir pas cette campagne à faire, et cependant on trouve certaine jouissance d'amour^ propre à se dire : il y va pour moi!
Quant â M. de Bourgalys, il n'était guère à la conversation d'Yolande. S'il lui dit des choses charmantes, ce fut par habitude, peut-être par distraction. Son esprit et ses yeux n'étaient occupés que de Valen- ' tine. Il n'avait pas besoin qu'on l'entraînât jusqu'à elle : c'était lui qui conduisait Yolande vers cette chaise de bois qui était comme un pôle pour lui. Il s'efforçait de lire dans les yeux de la jeune femme; mais le regard de Valentine restait indéchiffrable. A peine si en pai*tant pour dîner à la bicoque, elle indiqua par un léger signe que le rendez-vous tenait toujours.
Lambert dînait à la bidoque entre ses deux cousines : c'était lui qui devait les mener au concert. Il ne remarqua point sans une certaine inquiétude la gaieté que Valentine déployait à ce repas. Elle disait mille folies et riait à tout propos. La duchesse trouvait cette expansion parfaitement naturelle.
« Riez , petite , riez , disait-elle en lui versant du vin glacé. Vous avez assez pleuré aùjourd'ui. Après la pluie, le beau temps l Je n'ai jamais tant ri qu'après...* longtemps après la mort de ce pauvre cher duc. On m'eût prise pour une folle, si l'on n'avait pas su combien j'avais de chagrins à ou\)lièr. »
Mais Sainl^Génin ne se contentait pas de cette explication historique.
« Tenez! dit-il à Valentine, voulez-vous que je sois franc?
— Vous le seriez, quand même je dirais non.
C'est pourquoi j'aime autant vous le permettre. Allez, sauvage !
— Hé bien ! votre rire est nerveux, et cette gaieté ne vient pas du cœur, i
— Alors d'où vient-elle?
— Est-ce qu'on peut savoir? Mais je réponds que je vous ai déjà vue une fois dans ces petites convulsions-là.
— En vérité! Quand donc, monsieur l'observateur?
— Il y a pas mal de temps, car c'était à la Balme, quand vous aviez déjà le cœur pris pour Gontran et que vous mouriez de peur de vous marier avec moi.
— Ainsi, j'ai peur de quelque chose ?
— Oui.
— Impossible, mon cher cousin. Une femme rie craint rien au monde quand elle a pour la défendre un cavalier tel que vous.
— Quant à ça, vous avez raison. Je veille ! Et, sur ma vie,, il ne vous arrivera pas malheur tant que j'aurai des mains au bout des bras.
— Puisque vous êtes si fort , mon bon Lambert,' écartez donc un danger sérieux que me menace depuis un quart d'heure. »
Lambert roula ses yeux autour de la salle à manger, et fit le geste d'un lutteur qui* va retrousser ses manches... « Qu'est-ce? » dit-il.
€ Laissez vos bras dans leurs fourreaux; ils ne pourraiiBnt rien, hélas ! contre la migraine qui pend sur ma. tète. Est-ce Teflfet de ce vin frappé , ou des larmes de ce matin , ou du rire de ce soir 7 Je n'en sais rien , mais je couve une horrible migraine , et vous irez au concert sans moi; voilà qui est sûr.
— Si vous n'y allez pas, je n'y vais pas non plus, ni ma cousine Haut-Mont. Pas vrai, cousine? »
La duchesse fit la moue et répondit : « Certes, je resterai, si cette petite belle le désire ; mais dans son intérêt nous ferions mieux de la laisser seule. Il n'y a qu'un remède contre la migraine : le repos dans un bon lit. Qu'en pensez-vous, cher ange de malice? .
— Je crois que vous avez raison, madame, et je vous prie en grâce de ne rien changer à votre programme de ce soir. Mon cousin vous conduira à l'établissement , et je garderai la maison avec Juliette, qui me fera du thé.
— Oh ! mais je reviendrai vous tenir compagnie, ma cousine.
— Y songez-vous! Quand je parle de me mettre au lit! i>
Le bon garçon courba la tête ; mais il était plutôt résigné que convaincu. Il grommela jusqu'au moment du départ. Valentine craignait qu'il ne revînt et qu'il ne fît un esclandre. Elle recommanda à la duchesse de le garder à vue. « C'est un démon, ditelle ; il est d'une amitié plus compromettante que l'amour. >
La duchesse promit de le tenir à l'attache, mais il avait une fourmilière dans les jambes. Cependant il se calma comme par miracle en voyant Boui^alys installé et presque assoupi dans la salle du concert. Odoacre était tout en blanc, au premier rang des fauteuils. Lambert, assis à quelques mètres de lui, ne le perdait pas de vue. Il le clouait des yeux. Mais vers neuf heures, tandis que les jeunes violonistes exécutaient les inévitabbles variations sur le Carnaval de Venise, Odoacre s'endoirmit tout à fait. Lambert ne fut pas éloigné de croire qu'il avait magnétisé son rival. U se mit alors à circuler, distribuant des poignées de main dans la salle. Lorsqu'il reprit sa place, il s'assura que la jaquette blanche dormait obstinément dans le même fauteuil.
Cependant Odoacre, qui avait glissé subtilement un ami à sa place, s'échappait par la porte réservée aux artistes et arrivait sans encombre à la bicoque. Juliette l'introduisit au salon et le laissa en tête-àtête avec madame, mais elle eut soin de faire du bruit
dans les chambres voisines pour prouver qu'elle n'était pas loin. Ce devoir accompli, elle s'esquiva sans permission et courut au bal.
M, de Bourgalys avait eu bien des rendez-vous dans sa vie ; toutefois on peut croire qu'il était légèrement ému. Les femmes comme Valentine ne se rencontrent point par douzaines. Il l'aimait ou du moins il la poursuivait depuis assez longtemps pour que l'heure lui parût solennelle. Son cœur battit plus fort qu'il ne convient à un jeune vétéran du plaisir. Du reste, le visage sut demeurer impassible : une aisance suffisante dans tous les mouvements, l'œil éteint à demi, la bouche froidement souriante, les mains occupées à tourner le chapeau entre les deux genoux.
La comtesse ne perdit pas de temps en circonlocutions. Elle avait tout au plus une heure devant elle; c'était peu pour regagner un cœur si complètement détaché en apparence. Elle surmonta l'émotion assez vive qui lui serrait le cœur; non qu'elle eût jamais rien éprouvé pour ce scandaleux jeune homme, mais parce que le tête-à-tête est toujours difficile entre une femme de bien et celui qui lui a manqué de respect une fois. Pour s'enhardir, elle se dit qu'elle avait un rôle à jouer, un rôle irréprochable au point de vue de la morale : simple coquetterie à déployer contre un fat, pour obtenir par ruse un acte de complaisance vulgaire.
Elle le salua de la main, lui désigna du doigt une chaise, se plongea dans un fauteuil à bonne distance, ni trop loin, ce qui eût indiqué la défiance ou la peur,
ni trop près, ce qui eût ressemblé à une provocation directe.
a Monsieur de Bourgalys, lui dit-elle à brûle pourpoint, qu'est-ce que je vous ai fait?
Il ne s'attendait pas sans doute à cet exorde, car il demeura interdit pendant une demi-minute.
« Madame; répondit-il, quand vous m'auriez fait toutes les méchancetés de la terre, je ne me croirais pas en droit de vous garder rancune. Un galant homme ne peut que baiser la main qui le frappe quand la main est petite et blanche comme celle que j'admire là-bas. 2^
II évoquait par ce détour le souvenir de certain rendez-vous surpris, sinon obtenu, chez la modiste et, grâce à son heureuse transition, deux tète-àtête si éloignés et si différents l'un de l'autre se trouvaient reliés par un fil.
La comtesse secoua la tête comme pour chasser une idée importune, et poursuivit :
« Lorsque deux hommes se sont donné la main, n'est-il pas cçnvenu que le passé, quel qu'il soit, est oublié de part et d'autre, et que les bonnes relations recommencent^à nouveau? La même loi ne règle-telle pas les rapports des hommes avec les femmes? Car enfin il n'y a qu'un honneur et qu'une bonne foi, sans distinction de sexe. Le jour où je vous ai revu, nous nous sommes donné la main. J'avais donc oublié une offense indigne de vous, et tout ce qui s'en est suivi dans le passé. Nous avons commencé, moi du raoins, une amitié nouvelle et sans rancune ; elle a duré assez longtemps, elle a été assez publique ici.
et j'y ai trouvé pour ma part assez de plaisir pour que j'ose vous en parler sans regret, comme sans pruderie. Pourquoi, de but en blanc, en pleine intimité, m'avez-vous tourné le dos? Pourquoi m'avezvous témoigné pis que de Tindifférence, presque de l'aversion ? Quelles raisons avez-vous eues pour entraîner dans le camp de mes ennemis cette foule moutonnière qui ne voit rien que par vos yeux? Si je vous ai donné quelque sujet de plainte, dites-lé franchement. Je n'ai pas la sotte vanité qui s'obstine dans l'erreur et qui craint d'avouer ses fautes. J'ai l'esprit assez droit pour reconnaître mon tort, et le cœur assez haut pour vous demander pardon sans faussa honte. »
Elle s'était légèrement animée, ce qui est toujours une imprudence. Aussi avait-elle un peu dépassé le but. Odoacre profita de l'avantage qui lui était laissé. € Chère madame, répondit-il, je vous supplie de ne pas prendre les, choses au tragique et de voir mes humbles actions dans leur vrai jour. Je ne suis pas, grâce à Dieu, un traître de mélodrame, et si j'ai quelque chose sur la conscience, c'est tout au plus un excès de fidélité.
— Ah! vraiment? Vous êtes fidèle? A qui donc?
— A l'amitié, en général. Il y a ici deux personnes qui m'inspirent depuis longtemps une sympathie égale, sinon de même nature : je n'ai pas pris sur moi de sacrifier l'une à l'autre : voilà probablemeni la trahison que vous blâmez.
— Êtes-vous amoureux de Mme de Lanrose?
— Prenez garde! La question est plus imprudente
o24 LA VIEILLE ROCHE
qu'indiscrète. Une femme n'interroge pas un jeune homme sur l'état de son cœur sans lui donner certains droits.
— Je n'ai peur de rien, monsieur de Bourgalys, et ce tête-à-tête le prouve assez. Êtes-vous amoureux de Mme de Lanrose?
— Franchement, non.
— Et de moi?
— Diantre ! mais vous allez de plus en plus fort. Que voulez-vous que je réponde?
— La vérité.
— Voyez un peu la position que vous me faites ! Si je dis non, c'est une impertinence et pis encore, une abjuration, une apostasie, un crime de lèsemajesté féminine. Si je dis oui, je m'expose à tomber dans un piège. Le fond de votre cœur, au moins jusqu'à présent, n'est pas la charité, mais la malice; et moi, j'ai peur du ridicule comme tous les Français. Un de mes bons amis... Vous permettez que je vous conte un apologue?
— Comment donc 1
— Un de mes bons amis... je dirais presque mon meilleur, s'était épris de la plus jolie, la plus piquante, la plus séduisante des...
— Passons ! Si c'est de moi que vous parlez, je sais ce que je vaux, et s'il s'agit d'une autre, un éloge si passionné ne me plairait peut-être pas dans votre bouche.
— L'éloge n'était pas pour vous déplaire. Je disais donc que mon ami, garçon qui sait le monde, avait engagé son cœur sur le ton du badinage. On peut ris-
quer ainsi toutes sortes de vérités très-sérieuses, sans compromettre ni soi ni les autres. Le jeu ne parut pas déplaire dans les premiers temps. Une faute, une imprudence, Une impatience que la jeunesse rendait peut-être excusable, dérangea tout et rompit net ce qui n'était pas même noué. Quelques années après, mon ami, plus sérieux, plus homme, plus digne de sentir et d'inspirer une affection durable , se repentit de cette unique erreur , et se remit aux pieds de son ingrate. Cette fois, il ne badinait plus, même pour la galerie. Il offrait ouvertement, sans respect humain, son cœur, sa liberté, sa vie entière. On parut l'écouter avec. une attention bienveillante, comme vous m'écoutez,en ce moment, madame. Cet accueil l'enhardit, il s'élança en avant; il courut à toutes jambes vers ce but radieux et souriant qui semblait l'attendre et même l'appeler avec joie. Jugez de sa déception quand il s'aperçut, au bout d'un mois, que le but était toujours à la même distance, qu'on avait reculé devant lui le plus habilement du monde, tandis qu'on l'excitait à courir ; en un mot, qu'il avait été la dupe d'une coquette et la risée de deux ou trois mille spectateurs !
— Attendez donc ! il me semble que j'ai connu ce garçon-là.
— Si vous l'avez connu, vous avez dû vous moquer de lui, comme tout le monde. Un être assez naïf, assez provincial (quoique très-Parisien) pour croire que l'amour commande un peu l'amour, et qu'on mérite au moins de n'être pas berné lorsqu'on aimel
— Bien ! Mais qu'est-il devenu, ce jeune homme? il m'intéresse.
— D est mort,
T— Non ; il est retourné en province. Cherchez bien, monsieur de Bourgalys ; vous le rencontrerez quelque part, au bord de la mer, en Normandie. Si vous mettez la main sur lui, demandez-lui de ma part s*il a Joué franc jeu avec la dame de ses pensées ; s'il s'est expliqué nettement sur la nature et la solidité de son amour ; s'il n'a pas au contraire affiché une légèreté inquiétante, et demandé impertinemment au caprice ce qu'une femme accorde tout au plus à la passion 9 Informez- vous s'il a jamais montré le fond de son cœur à celle qu'il prétend avoir aimée ; s'est-il ouvert à elle avec cette franchise que j'admire en vous depuis quelques instants? Si oui, la dame a tort. Si non, dites à votre ami qu'il est un innocent de la plus jeune catégorie; qu'il ne faut pas tenir pour refusé ce qu'on n'a pas demandé en bonne forme, et que les grands généraux ne sonnent pas la retraite avant d'avoir au moins présenté le combat.
— Mais alors... Il aurait donc... Ai-je bien entendu ? Est-ce de nous que vous parlez ? J'ai le feu dans la tôte ; il me vient à la fois un million d'idées qui m'étoufîent et dont pas une n'ose sortir?
— Tant mieux, monsieur de Bourgalys! Empêchez qu'elles ne sortent, ces idées qui portent le trouble au fond des âmes. Vous avez bien raison de ne pas laisser voir ce qui se passe en vous. Soyez généreux jusjju'à la fin 1 Avoir pitié de la faiblesse, c'est le privilège des forts l
— Fort, moi? Mais je suis faible I je suis lâche I je suis... Tenez, madame, je vous aimel Pourquoi feindre plus longtemps et jouer une indifférence que mes yeux démentent, j'en suis sûr, depuis que je suis entré chez vous?
. — Est-ce à moi que vous parlez, ou à Mme de Lanrose I
-r A vous, madame. A la seule femme au monde devant qui j'aie plié le genou et humilié mon orgueil. Malgré tous vos dédains et toutes vos railleries, je n'ai pas cessé un moment de vivre pour vous. Si j'ai pu me cacher pour vous seule, en plein Paris, après cette stupide aventure, c'est à la condition de -vous suivre partout et de vous voir sans être vu. Si j'ai pris un visage indifférent, à cette soirée du café Anglais, c'est par un effort héroïque. Le feu me sortait par les yeux; je me demande comment tous les convives n'en ont pas été éblouis. Pourquoi suis-je ici, dites? Parce que vous y êtes. Vous savez que j'avais un plan de voyage tout fait, avec Lambert. Ai-je passé un quart d'heure loin de vous, jusqu'au jour où le découragement et le dépit m'ont jeté dans une autre voie? Avez-vous été dupe de mes assiduités auprès de ce pauvre paquet d'Yolande? Non, vous avez trop d'esprit; vous la connaissez trop, et vous m'estimez trop moi-même. Tai joué un jeu ridicule en me montrant aux genoux d'une femme impossible : ce choix même doit vous prouver qu'il n'y avait pas d'amour sous roche, puisque j'ai préféré Mme de Lanrose à dix autres femmes plus jeunes, plus jolies et moins compro-
mettantes. En m'attaquant h elle dans cette foule de jolies femmes, n'ai-Je pas prouvé clairement que je n'en voulais qu'à vous ?
— Est-ce bien vrai, ce gros mensonge-là?
— Vrai comme le jour qui éclaire les hommes ! vrai comme votre doux regard qui illumine ma vie !
— Des preuves, monsieur! des preuves !
— A quelles preuves crôirez-vous, si la sincérité de mon amour n'éclate pas dans chacune de mes paroles ? Faut-il répandre mon sang ? Faut-il... ?
— Je n'en demande pas tant. Promettez-moi de nous accompagner demain à Lampigny.
— Enfant ! Ce n'est pas un sacrifice, cela ; c'est un bonheur auquel je ne renoncerais pas pour un empire.
— Et vous ferez loyalement tous vos efforts pour entrahier vos amis avec vous?
— Nous nous passerions bien de tous ces importuns; mais si tel est votre bon plaisir, je m'engage pour toute la population de Carville.
— Pardon ! je n'en demande pas tant. Il serait bon que cette chère Yolande restât chez elle avec son dépit.
— C'est bien ainsi que je l'entendais.
— J'ai votre foi de gentilhomme î
— Oui.
— Chose promise, jurée, irrévocable?
— Oui. » •
Odoacre voulut sans doute appuyer son serment d'une pantomime ad hoc^ car il mit un genou en terre, tandis que ses deux mains s'avançaient, selon
le rite antique et immuable, pour prendre possession de Valentine. Le lecteur perspicace a remarqué pro^ bablement que ce brillant jeune homme, célèbre dans son monde et dans le demi-monde pour Toriginalité de ses façons et l'indépendance de son esprit, n'avait débité à la fin de cette conversation que des phrases toutes faites, des lieux communs, qu'un surnuméraire de bureau ou un chef de rayon aurait * pu trouver dans sa mémoire comme lui. Le mouvement qu'il fit dans le premier élan de sa joie n'était ni plus nouveau ni plus distingué que son discours. Un paysan, un tailleur, un marchand de parapluies se serait mis à genoux en avançant les bras avec autant de grâce, ou peu s'en faut. C'est que la langue d'amour est définitivement fixée depuis plusieurs siècles, comme la langue de chasse. On ne s'étonne pas qu'un piqueur raconte la journée dans les mêmes termes que son maître; il n'est guère plus surprenant que les amants de tous les étages expriment un même désir de la même façon. Il ne s'agit ici, bien entendu, que de l'amour botté, éperonné, dans son expansion vulgaire et dernière. Les premières périodes du sentiment permettent à chacun de mettre en relief ses qualités natives ou acquises : un paladin, un roué, un pataud n'entrent pas en matière sur le même ton. Mais à l'heure où la vertu sur ses fins n'est ou ne paraît plus qu'une proie à saisir, un pair de Gharlefnagne, un marquis de la Régence, un concierge et un animal de basse-cour font h peu près la même figure.
Valentine n'avait pas prévu qu'on la prendrait si
vite au mot et surtout h la taille. Dans son désir de regagner le cœur de Bourgalys, elle avait oublié qu'on n'encourage pas impunément un garçon de cet âge et de ce caractère. Son imprudence lui sauta aux yeux un peu tard. Elle pâlit, se leva en pied et étendit les mains en avant par un geste d'effroi qui fut mal interprété, car Odoacre en saisit une qu'il couvrit de baisers en criant : « Ange ! »
Par quelle anomalie les compare-t-on toujours aux anges dans le moment précis où elles leurs ressemblent le moins ? .
Mais la porte 8*ouvrit avec fi*acas, et Lambert de Saint-Génin, rouge comme une pivoine et haletant comme ua jockey, jeta son chapeau dans l'arène en criant à toute voix : « Malhonnête I »
Bourgalys fut bientôt debout, mais il fut presque aussitôt pris à la gorge et poussé sur le balcon, tandis que Mme de Mably s'affaissait dans une bergère. Il y eut une mêlée de deux ou trois minutes, à quelques mètres au-dessus de la principale rue de Car* ville. Lambert jurait comme un cocher et serrait comme un boa; M. de Bourgalys se débattait violemment et criait : « As-tu fini, sauvage? mais ce n'est pas parlementaire pour un sou, ce que tu fais là! >
Valentine, éperdue, entendit des gros mots, des coups de poing et le bruit d'une chute du plutôt d'une dégringolade formidable, comme si son balcon était tombé dans la rue. Puis Lambert referma la fenêtre, croisa les bras sur sa large poitrine et vint se camper devant la jeune femme ayec une importance cciniquc.
c Hé bien, cousine, j'ai joliment fait d'arriver. Il n'était que temps ! »
Elle rebondit sur le coup :
« Mais que pensez-vous donc de moi ? lui dit-elle. Croyez-vous que je n'aurais pas su me défendre toute seule? Qu'avez-vous fait? Un crime? un malheur? Un scandale horrible en tout cas î De quel droit? à quel propos? qui vous en a prié?
— Et l'honneur de la famille ! Et le bonheur de mon cousin, de mon ami ! Votre bonheur aussi, car je connais ce garçon-là : il vous aurait lâchée aussitôt que prise.
— Fi donc! mais vous ne savez pas! vous ne pouvez pas comprendre ! C'est un jeu que je jouais, et votre brutalité...
— Hé bien I une autre fois^ cousine, vous ferez bien de jouer à autre chose.
— Mais que s'est-il passé? où est-il? qu'en avezvous fait ?
— Parbleu, je l'ai poussé dans la rue avec la balustrade du balcon. N'ayez pas peur, il ne s'est pas tué; il est tombé sur quelqu'un. Mais quelle bénédiction de coups d'épée je te vas lui allonger, à ce faquin-là !
— Un duel, maintenant! Vous vouiez donc achever de me perdre ?
— C'est lui qui vous perdait, si j'avais coupé dans votre migraine; et c'est moi qui vous sauve, vertudieu! Je ne vous reproche rien, je ne vous accuse pas; vous avez fait une imprudence : c'est de votre
femme est toujours dans son droit. C'est égal ! mon bêta de cœur se prenait petit à petit. Je vous en demande bien pardon, ma cousine !
— Que voulez-voua que je vous pardonne? Il n*y a rien d'offensant ; c'est un malheur qui vous arrive, et rien de plus !
— Oh ! oui, cousine, un grand malheur ! Car enfin, je sais bien qu'il n'y a pas d'espérance!
— Non I
— Parce que vous êtes une honnête femme, vous.
— Sans doute.
— Et moi, je ne suis pas homme à vous donner de mauvais conseils, allez ! Quand même vous voudriez oublier vos principes par compassion pour moi, je vous dirais : Non ! il ne faut pas I
— Vous n'aurez pas besoin de me le dire, mon cousin.
— Ah 1 c'est que vous êtes la femme de Contran! Et je m'en souviendrai toute la vie I
— Moi aussi !
— Plutôt que de manquer à vos devoirs, j'aimerais mieux mourir ! Et si jamais vous sentez que la vertu vous abandonne, dites-moi seulement un mot, et j'irai dans un coin me brûler la cervelle !
— Nous avons fait assez de bruit comme ça, mon cousin! je suis bien aise de vous voir un peu calme, et j'espère que vous continuerez comme vous avez commencé. »
Il se méprit sur les derniers mots de Valentine et répondit en pleurant à chaudes larmes :
• Oh ! oui, je vous adorerai toute ma vie I
— Mais ce n*est pas cela qu'on vous demande !
— Je vous adorerai toute la vie, et je ne le dirai à personne, pas même à vous.
— Eh 1 gros fou 1 vous ne le dites pas, vous le criez ? »
Il reprit d'un ton haut :
— C'est la passion qui m'a entraîné ! Ça ne m'arrivera plus jamais ! Je saurai me contenir I
— Contenez-vous donc tout de suite ! On peut entrer d'un moment à l'autre, et la malignité du monde est assez éveillée I
— Je ne l'éveillerai pas, ma cousine !
— Si la duchesse entrait ici, il ne faudrait rien de plus que cette figure bouleversée, ce trouble, ces joues barbouillées de larmes; et vos gants qui déteignent par-dessus le marché !
— Je ne pleurerai plus, ma cousine 1 Je ne pleurerai plus ! j)
Au même instant, on ouvrit la porte du rez-dechaussée; un bruit de pas, de voix, de rires étouffés emplit la maison ; vous auriez dit que tout Carville montait l'escalier de la bicoque.
« Bienl bien, bravo! s'écria Valentine; voici Mme de Haut-Mont avec un peuple à sa suite.
— N'ayez pas peur, cousine I on ne me verra pas.
— Où courez-vons? C'est ma chambre!
— Ah ! pardon ! Là !
— De mal en pis! C'est la chambre de la duchesse.
— Attendez ! »
Il poussa un gros canapé contre la porte du fond. € Nous verrons bien s'ils entrent!
— Mais voulez-vous ôter ça! On va dire que nous . étions enfermés ensemble !
— Ah ! sapristi I Allons ! aux grands maux les grands remèdes I
— Où court-il maintenant?
— Je connais le chemin ! Je l'ai montaré à Bourgalys.
— Mais restez donc ! vous allez vous casser le cou !
— Non 1 l'honneur avant tout ! la femme de mon cousin ne doit pas être soupçonnée! »
Il sauta dans la rue, juste au moment où la duchesse entrait dans le salon par la porte de sa chambre avec Yolande et Adhémar.
« Ah çà, mais, dit Mme de Haut-Mont, il pleut des hommes par cette fenêtre ! Et de deux ! »
Une pointe de mécontentement perçait cette bonhomie. La duchesse ne grondait pas, mais il était facile de voir que ces exercices de haute école lui souriaient peu L'embarras de Valentine fut doublé par la présence d'Yolande. Elle se jeta par contenance au cou de sa vieille amie, et lui dit :
« Pardonnez-moi, moi, madame, un tapage dont je suis moins la cause que la victime. Il y a certainement quelque chose dans l'air, car on dirait que tous les hommes sont fous aujourd'hui.
— Nous en avons bien vu quelque chose au concert.
— Au concert aussi ?
— Mais sans doute. Notre cousin Lambert se lève comme un furieux, tandis que ces enfants faisaient
grincer leurs violons; il dérange tout le monde, court au petit Ramond, le regarde sous le nez, et s'élance hors de la salle. Je ne vous demande pas ce qu'il a fait ensuite : toute la ville le sait trop.
— Gomment ! Déjà !
— Sans doute. Bourgalys est tombé perpendiculairement sur le pauvre Yieuxblé.
— Qui, Yieuxblé?
— Pas autre chose , mon enfant , que le maire de Carville.
— Est-ce ma faute, à moi?
— Mon petit amour lutin, je suis sûre de vous. Sî M. de Bourgalys vous a fait une visite indiscrète, H n'y était nullement autorisé, j'en mets la main au feu. Si Lambert a quitté le concert pour se colleter chez moi, sous vos yeux, avec son ancien ami, j'atteste les yeux fermés qu'il était en délire. Mais une femme doit se garder de ces accidents-là. L'innocence qu'on a ne sert de rien, les gens ne savent gré que de celle qu'on leur montre. Ces messieurs se battront demain, c'est presque sûr; les commentaires iront leur train. On ne se tailladera pas jusqu'à l'âme, j'aime à le croire, mais il ne faut pas un coup d'épée à fendre les montagnes pour attirer l'attention du peuple, et vous rendre célèbre malgré vous.
— Célèbre 1 c'est-à-dire compromise! Ahl madame ! j'en mourrais ! sauvez -moi ! »
Yolande laissait dire et jouissait de la confusion de Valentine.
c Est-il vrai, reprit-elle, que certain projet tienne "^
toujours? La promenade à Larapigny que vous aviez annoncée...?
— Je ne sais..., je n'ai rien décidé..'., mais je ne renonce à rien, chère madame.
— Vous auriez bien tort de renoncer à ce plaisir là. Tous ces messieurs en seront maintenant, c'est chose sûre.
— Pourquoi, s'il vous plaît ?
— Parce que les hommes n'évitent pas une jolie femme qui fait parler d'elle. Au contraire.
— Ceux qui parleront mal de moi seront des sots, s*ils ne me connaissent pas, et des infâmes s'ils me connaissent, car ils me calomnieront sciemment.
— Est-il question de calomnie ? On ne parle pas mal d*une jolie personne qui a fait du bruit autour d'elle ; on en parle, voilà tout. Par exemple, je vous préviens que nos amies de Carville, Mme de Piquefeu, Mme de Beauvenir, Mme d'Oos, qui vont venir prendre le thé chez ma tante, sont un peu plus timides que ces messieurs ; elles craignent ce reflet qu'une femme trop en vue répand sur tout ce qui l'entoure; etsi^.
— Vos amies, chère madame? Je n'en veux dire aucun mal, puisqu'elles sont vos amies ; mais enfin je les connais, j'ai des yeux pour voir et des oreilles pour entendre. Mme dô Piquefeul Mme d'Oos! Elles ont des amants !
— C'est possible, madame, mais elles ne les laissent pas tomber par la fenêtre.
— Parce qu'elles aiment mieux les garder dans la chambre I
La duchesse intervint : « Où allons-nous, bons dieux 1 Une querelle de femmes ! pourquoi pas un duel aussi ! Eh ! petites folles que vous êtes, songez que nous nous tenons, que chacune de nous répond de la conduite dos autres, et qu'il ne peut rien arriver à Tune sans que l'autre en reçoive le contrecoup ! Toutes ces mijaurées vont venir ; Mme de Mably avait dit qu'elle se ferait faire du thé ; moi, sans penser à mal, j'ai invité vingt personnes à venir en prendre. Où est-il? L'a-t-on seulement fait? »
Valentine avoua qu'elle n'avait pas eu le temps d'y songer. D'ailleurs, les gens semblaient s'être donné des vacances. Ils reparurent tout haletants, l'un après l'autre, et l'eau ne tarda pas à bouillir.
En attendant les bonnes amies dont on avait si grand'peur, la délibération allait son train. Adhémar ne manquait pas de bons sens, et il ne voulait aucun mal à Valentine : « Dans tout cela, dit-il, il n'y a pas de quoi fouetter un chat. Odoacre et Lambert sont deux fous si connus, que leur esclandre ne peut faire de tort à personne. S'ils se battaient, je ne dis pas ; mais ils sont assez braves tous les deux pour se passer leurs gamineries réciproques. Ni l'un ni l'autre n'a ses preuves à faire ; ils sont tous deux de vos amis, et dans les meilleurs termes avec Contran. Enfln, ils se tutoient, ce qui permet toutes les familiarités, ou du moins en atténue l'importance. Je veux les réunir ce soir même et les contraindre h se donner la main. Si je les amenais, bras dessus, bras dessous, chez ma tante, le scandale tomberait à rien ; leur querelle ne serait plus qu'une farce d'é-
coliers comme on en fait cent mille par an dans les châteaux et les chalets, sans que le monde y trouve h mordre. Attendez-moi, mesdames, et jusqu'à mon arrivée, tenez tête à l'ennemi. Ferme, belle imprudente! La devise de Danton, vous savez! de l'audace et toujours de l'audace ! »
Son ambassade réussit au delà de toute espérance. Il trouva Bourgalys à l'établissement des bains, le cigare à la bouche, le visage radieux et le corps à peine meurtri. Ce grand gamin élastique autant que brave avait été presque porté à terre par la balustrade du balcon. La seule victime de l'accident fut le chapeau du maire Vieuxblô ; encore ce chapeau était-il d'un âge qui l'autorisait depuis longtemps à mourir de vieillesse. Bourgalys n'avait voulu conter l'aventure à personne ; il se promettait bien de rompre en visière à son ancien ami, mais sous un prétexte avouable, en mettant hors de cause Mme. de Mably. Il se croyait aimé, cet excellent jeune homme, et l'intérêt de son amour, autant que la délicatesse de son honneur, lui défendait de compromettre une femme. Adhémar l'entraîna sans effort à la poursuite de Lambert.
L'enragé Lyonnais était au café, assis devant un bol de punch entre deux anciens militaires, et il posait tranquillement les bases d'un combat à mort. Par bonheur, il n'avait pas eu le temps de détailler son histoire. Mais il s'en fallut bien peu que la querelle ne recommençât sur nouveaux frais, et en public. A la vue de Bourgalys, il boutonna sa jaquette jusqu'au menton et enfonça son chapeau sur
sa tête. Adhémar eut grand'peine à l'arrêter d'abord, ensuite à l'entraîner hors du café, enfin à lui faire comprendre Ténormité de sa sottise. Il disait à Bourgalys avec une fureur comique :
« Je vous dois une réparation pour vous avoir jeté par la fenêtre, et je suis à vos ordres dès ce soir, monsieur !
— Tu m'embêtes 1 répondait Odoacre ; primo^ tu ne m'as pas jeté par la fenêtre.
— Sil
— Non ! c'est moi qui suis tombé, parce que le balcon n'était pas en pierre de taille I Secundo, si tu m'as offensé et que je te le pardonne, ne suis-je pas dans mon droit?
— Non !
— Si !
— On ne pardonne qu'aux coupables
— Je te déclare que tu n'es pas coupable. Es-tu content?
— Alors, monsieur ne me trouve pas digne de croiser le fer avec lui !
— T'es bête !
— Vous m'insultez, cette fois !
— Je retire le mot. Suis-je gentil ?
— Mais, enfin, il n'est pas naturel qu'un gentilhomme veuille rester sous le coup d'un affront.
— Qu'est-ce que ça te fait, si ça m'amuse !
— Je n'entends pas qu'on s'amuse de moi !
— Parole d'honneur, là, je ne m'amuse que de moi-même.
— Hé ! bien, je ne souiïrirai pas que vous désho-
noriez en vous la noblesse de France ! C'est au nom de vos ancêtres et des miens que je vous demande réparation.
— Tes ancêtres sont couchés; laisse-les donc tranquilles 1
— Cependant l'affaire ne peut pas en rester llx. Qu'est-ce que tu ferais à ma place ?
— Vlan ! tu m'as tutoyé. Ce que je ferais à ta place, gros animal farouche, j'embrasserais mon ami Odoacre à la face de la grande mer ! »
Cela fut si bien dit, de si bonne grâce, avec un tel visage et un geste si ouvert que Saint-Génin sauta au cou de son ami. Alors on put lui faire toucher du doigt les sottises qu'il avait faites et celles qu'il méditait de faire.
Il se repentit d'emblée et jura de tout réparer dans un bref délai. On le supplia de n'en rien faire. On savait que le pauvre garçon avait la main trop lourde pour une réparation si délicate. Sa première idée (j'en frémis quand j'y pense !) avait été de iaire mettre un article dans le journal du département pour démentir tous les bruits calomnieux et proclamer l'innocence de sa cousine !
Il se résigna, non sans effort, à un rôle plus modeste, et se laissa conduire à la bicoque de Mme de Haut-Mont.
L'entrée de ces messieurs fut un événement. Jusque-là, Valentine et la maîtresse du logis avaient été au supplice. On chuchotait beaucoup dans tous les coins, et la pauvre petite comtesse sentait le vide se faire autour d'elle. Mme de Haut-Mont, brave comme
un soldat de Fontenoy, Taccablait d'attentions d'autant plus marquées qu'elle se voyait seule de son bord. Yolande ne se gênait pas pour rallier les ennemis à son panache insolent.
Il se fit un grand bruit, suivi d'un plus grand silence, lorsque le vieux Frontin de la duchesse, ouvrant la porte toute large, annonça :
c M. le comte de Lanrosel
€ M. de Bourgalys et M. de Saint-Génin! »
Rien n'était plus curieux que l'ostentation avec laquelle Lambert semblait aimer a: ce bon vieil Odoacre. j> Il le suivait partout, l'interpellait à tous propos et lui donnait, à propos de rien, ces larges poignées de mam que les hercules de la foire échangent entre eux avant et après leurs exercices. M. de Bourgalys se défendait un peu contre cette amitié trop étalée. S'il n'avait craint d'être entendu de la galerie, il aurait répété à son brave Lambert le mot de M. de Talleyrand : Pas de zèle!
Malgré tous les excès, la manifestation arrivait bien. Elle produisit l'effet voulu, et convainquit les bonnes âmes, qui sont partout en majorité. Pour un sceptique ou deux qui se rebellent contre l'apparence, on trouve dans le monde une multitude de gens pour qui péché nié est comme non avenu. Les avocats qui savent le métier disent à leurs clients. « Niez toujours, et même en face de l'évidence. Tant que vous direz non, vous conservez l'espoir de persuader quelques personnes plus crédules ou plus paradoxales que les autres, tandis qu'un simple aveu vous condamne sans appel. >
Sur vingt-cinq baigneurs des deux sexes, la petite comédie, si grossière qu'elle fût, en trompa dix-huit ou vingt. Les femmes se rapprochèrent de Mme de Mably ; Yolande vit fondre insensiblement le groupe de mal intentionnés qui s'était formé autour d'elle; la médisance chuchota moins haut, on se tut.
Cependant le thé circulait, et Lambert en prenait tasse sur tasse. Le thé n'est pas précisément capiteux en lui-même, mais le brave garçon y ajoutait assez de rhum pour remplacer le bol de punch qu'il avait payé sans le boire. Chaque fois qu'il croyait saisir une allusion à son escapade de la soirée, il buvait pour s'exhorter lui-même à patience. S'il n'entendait plus rien, il buvait en signe de joie; si Bourgalys passait à sa portée, une tasse à la main, il buvait de nouveau pour trinquer avec ce cher ami. Ni les Chinois, ni les Anglais, ni les Russes, ni aucun peuple buveur de thé ne s'est avisé jusqu'à présent de trinquer à coups de tasse ; mais la tasse de Saint- Génin avait fini par contenir si peu d'infusion qu'on pouvait la confondre sans injustice avec un verre de rhum.
Sur le minuit, les sottises de ce malheureux soir étaient à demi réparées, mais le baron de Saint- Génin n'était pas à moitié gris. Ses yeux roulaient dans leurs orbites comme les soleils d'un feu d'artifice; il chantonnait entre ses dents une multitude d'airs nouveaux, croisés de Meyerbeer, d'Auber et de Rossini; il battait ia mesure à coups de pied, lâchait des compliments aux dames, formulait des aphorismes de morale, ébauchait des systèmes de métaphy-
sique, vantait sa chienne Mirza, et se levait de temps en temps, d'un pied mal assuré, pour dire à Valentine:
€ Ma cousine 1 je ne vous dit que ça!
Après quoi, il cherchait Bourgalys, lui serrait la main h le faire crier, et se jetait dans le premier fauteuil venu, à grand bruit de ressorts opprimés et de roulettes cassées. La duchesse souriait à ces jeux innocents : elle avait vu tant de choses eil ça vie! Il y a des trésors d'indulgence chez une femme quia réellement vécu. L'ivresse de l'amour, qu'elle a étudiée de près, lui fait comprendre. et excuser toutes les autres. D'ailleurs, Lambert n'était pas tout à fait scandaleux; il était un peu détendu, mais bien ou mal, il se tenait.
Aux bains de mer, on se couche rarejrient après minuit. La nature, absurdement violée à Paris, reprend ses droits. Aussi faut-il bénir cet exil de l'été qui répare tant bien que mal les fatigues de la ville. Mme de Piquefeu se leva pour prendre congé; Mme de Gauterne et son cousin, un cousin fort éloigné, donnèrent le bonsoir à la duchesse; plusieurs groupes suivirent le mouvement, et l'on put croire que 4ans un délai de dix minutes Mme de Haut-Mont resterait seule à la bicoque avec Mme de Mably. Mais Lambert, qui s'était administré une rasade finale, se leva avec importance et cria d'une voix tonnante : . « Un instant, s'il vous plaît, mesdames et messieurs! Je demande la parole.
— Mon cher cousin, dit la duchesse, la séance est levée ; si vous avez quelque confidence à nous faire, nous l'entendrons demain I
— Cependant, reprit Yolande, si Lambert a besoin de nous ouvrir son cœur! Vous êtes inspiré, mon cousin ; je lis cela dans votre physionomie. »
Lambert lui lança un regard foudroyant :
€ Ma cousine, cria-t-il, je ne suis pas l'homme que vous pensez! Si ]e parle, vous n'aurez pas lieu d'applaudir... parce que, voyez-vous, un gentilhomme n'a qu'une devise : honneur et vérité ! Voilà mon caractère, à moi. »
Bourgalys le prit par le bras : « Allons, Lambert, allons, mon ami !
— Ton ami ! Oui, je suis ton ami ! Que tout le monde le sache ! C'est dans ton intérêt comme dans le mien que je veux dissiper lès.... ombrages, les... nuages d'une situation... mal interprétée. »
Yolande et ses fidèles amies comprirent dès le premier mot que Lambert allait faire une sottise énorme. Elles se mirent en cercle et le retinrent au milieu d'elles : personne ne sortit.
«Mesdames, dit-il, j'ai besoin... oui, dans ma conscience, de réparer le mal que j'ai fait... loyalement. La loyauté avant tout.
— Viens donc ! dit Odoacre ; tu n'as fait de mal à personne, et tout le monde connaît ta loyauté !
— Non ! Si! J'ai fait du mal... sans malice ni tergiversation, et ma cousine Mably resterait sous le coup. Il ne faut pas, morbleu î Foi de gentilhomme ! »
La duchesse, Odoacre, le comte de Lanrose unirent leurs efforts pour lui fermer la bouche ; peine inutile! l'esprit du rhum était en lui, il éprouvait un invincible besoin de parler.
« J'ai eu tort ! J'ai troublé la représentation des petits violonistes ! Pourquoi ? Parce que je soupçonnais... oui, j'accusais injustement la plus noble et la plus vertueuse des femmes. Vous ! oui ! cousine ! Et toi aussi, Odoacre, mon meilleur ami (après Gontran! ah ! après Gontran! c'est le meilleur; c'est un frère !) Je soupçonnais ! j'avais tort! Je suis venu ! Tu étais ici, h genoux devant elle ! Mais en tout bien, tout honneur, sapristi!
— Allons! cria la duchesse, vous rêvez, mon cousin ; allez vous mettre au lit.
— Ma cousine ! J'y étais, et vous n'y étiez pas ! Vos gens n'y étaient pas non plus ; à preuve que je suis entré comme dans mon moulin! Je le jure... sur mon caractère ! Il était à genoux, là, tenez ! sur la fleur du tapis! Mais qu'est-ce que ça prouve? La place d'un gentilhomme est aux genoux d'une temme! La prière offense-t-elle le bon Dieu? Non! Alors, comment pourrait-elle offenser la plus parfaite de ses créatures?... i
Odoacre fit un effort énergique pour entraîner son ami ; mais il était incrusté dans le sol : « Arrière ! cria-t-il, j'ai fait le mal, je dois le réparer ; voilà comme je suis ! Je t'ai bousculé par une fausse interprétation de la chose la plus naturelle. T;: l'aimes, tu en as le droit. Avec respect, par exemple! Ah! le respect avant tout! Si le maire est cassé, nous le payerons, où plutôt je le payerai ! c'est ma taute ! Mesdames et messieurs, je ne veux pas que ma cousine, la comtesse de Mably, soit compromise par ma faute. Avouez qu'elle l'est ! J'ai entendu ce
que vous chuchotiez daas les coins ! Eh bien ! c*est une injustice I Je déclare ici, devant vous, que Va- ! lentine est digne de tous les respects ! On vous dira que je l'aime? C'est la vérité, mais...
— Ah ! c'en est trop î dit Valentine. Vous abusez im peu des licences de la parenté 1
— Un moment î Laissez-moi leur dire ce que je vous ai dit à vous-même! J'ai de l'amour pour vous, ma cousine, mais le plus tendre et le plus respectueux... Oui ! j'aime aussi Contran, d'amitié. Pour vous, c'est l'amour platonique ! Et je me couperais la main plutôt que de vous dire un mot contre tous vos devoirs !»
Mme de Mably sentait la force lui manquer ; la duchesse entamait une belle attaque de nerfs; Odoacre avait une folle envie d'étrangler son ami. Adhémar suffoquait, Yolande triomphait, la galerie ne s'ennuyait pas, et Lambert paraissait s'admirer naïvement dans son chef-d'œuvre. Pour terminer par un coup décisif, il 'recula d'un pas, croisa les bras sur sa poitrine et cria d'une voix tonnante :
« Et si quelqu'un se permettait de juger autre- ,
ment ma bien -aimée cousine, il aurait affaire à moi ! » I
Valentine s'évanouit tout à fait ; Bourgalys entraîna Lambert, et l'assemblée, sauf Yolande et j son mari, se dispersa dans Carville. De la pauvre duchesse de Haut-Mont, on n'apercevait plus que les jambes, et il faut avouer que, sous ce nouveau point de vue, la vieille dame obtint un petit regain de succès.
Le lendemain malin, Mme de Mably, après uno fièvre délirante, reprit possession d'elle-même entre les bras de M. Fafîaux. Son premier mot fut ce lui-ci :
« Quelles vacances ! »
Et le second : « Ah ! ces Lanrose ! »
M. Fafîaux lui ferma doucement la bouche et lui dit avec onction :
« Si les Lanrose t'ont fait du mal, ma pauvre ea faut, sois consolée ! Dieu les a punis tous les deux : le père dans son honneur, et le fils dans son argent ! » •
FIN DBS YAGANCBB