‹ Les vacances de la comtesseChapitre 6 sur 8 · LA GRISE · texte numérisé non relu

LA GRISE

Après le départ des voyageuses, Grontran revint au salon, baisa le front de Valentine, et lui demanda comment elle s'était portée depuis la veille. Je ne sais pas, répondit-elle. :i>

Il ne songea pas même à relever le mot^ soit qu'il ne l'eût pas entendu, soit qu'il fût accoutumé aux caprices nerveux de sa femme. Valentine prit une tapisserie et se blottit dans un coin. D ôt sauter la bande d'un journal, ouvrit la porte-fenêtre du jartiin et se mit à cheval sur une chaise.

Sa femme levait les yeux sur lui de temps à autre, puis reprenait sa tapisserie avec un geste d'impatience. Quant à lui, il buvait à petites gorgées la prose du journal bien pensant, laissant errer ses yeux sur les arbres du jardin, suivant sans y penser les ébats de deux merles, et rêvant à ce sermon de

charité où la marquise de Lanrose lui avait presque donné rendez-vous pour demain.

Valentine, qui était assise devant la pendule, trouva charmant d'interrompre les contemplations de son mari :

« Que dit-on de nouveau dans la gazette?

— Mais rien, cher ange. Ah î si. On dit qu'avant six mois les Autrichiens auront .la guerre.

— Heureux Autrichiens I

— Comment?

— Dame, ils n'auront pas le temps de s'ennuyer.

— C'est juste. » '

(Un bon moment de silence). Valentine reprit à brûle pourpoint :

« Quelle heure est-il? »

Contran se leva sans marchander, r^arda la pendule et répondit :

« Vous auriez pu le voir de votre place; il est deux heures. :d

11 reprit son journal, sa chaise et sa rêverie. Valentine aurait voulu le battre. Elle attendit qu'il fût bien installé au fond de ses pensées pour élever la voix de nouveau.

^ Quel jour est-ce aujourd'hui?

— Ces dames l'ont dit tout à l'heure : c'est vendredi.

— Ahl... alors, faire atteler le coupé à trois heures, voir deux familles pauvres dans la rue du Cherche-Midi ; visiter, pendant qu'on y est, la marquise de Pontéjoux et converser très-sérieusement sur la pluie et le beau temps, avec accompagnement

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de baromètre ; à quatre heures, entrer à la pension des bons Pères et porter des gâteaux au petit Léopold de Girenseigne.

— Vous pouvez rayer ce chapitre-là. Léopold est parti en vacances depuis trois jours.

— Heureux Léopold I II a des vacances!... Donc faire un tour de promenade ^ans cet abominable Paris, ou respirer, à mon choix, la poussière du bois de Boulogne ; à six heures, rentrer à l'hôtel et faire une toilette modeste... Pourquoi la mode exige-telle qu'on porte toujours des gants trop longs?

— Parce que les gants sont faits pour protéger les mains et non pour les montrer aux passants de la rue.

— Merci!... A sept heures, vous savez que nous dînons chez la princesse Galeazzi, en petit comité, avec l'abbé Pruchot et une demi-douzaine de chats. Quel plaisir !

— Pourquoi avez-vous accepté?

— Laissez-moi terminer le programme de la fête. A neuf heures, recevoir les adieux de mon doux seigneur qui va fumer au club je ne sais combien dé cigares; à neuf heures cinq minutes, prendre place à une table de whist et jouer le mort jusqu'à onze heures, plaisir mondain s'il en fut. A onze heures, remonter en voiture et rentrer définitivement à l'hôtel, où Ja Couronne des grâces et FabioJa, romans sérieux, m'endormiront avant minuit. Oh! nous aurons bien du plaisir, moi surtout, dans cette belle journée de jeunesse !

—Mais vous n'êtes obligée à rien, Valentine, et si.

— En revanche, demain l Ah ! demain ! ce sera absolument la même chose, sauf le whist de Mme Ga- Icazzi qui sera remplacé par la conférence du père Tricotel I

— C'est un saint homme, chère amie, si j'en crois ce que vous m'avez toujours dit. D faudra même que )e l'entende un jour,^ïar il est à la mode.

— Ciomme les gants trop longs. Enfin! Encore une heure de tapisserie ! J'aurai le temps de remplir le fond. Savez-vous où l'on a mis ces dernières romances?

^-Quelles romances?

— Celles qui sont autorisées par la congrégation de rindex. Vous savez bien qu'on n'en admet pas d'autres. »

Grontran se leva avec l'empressement le plus aimable et apporta devant sa femme tout le casier à musique.

« Merci, dit-elle. Décidément, j'aime mieux chanter de mémoire. H y a ce noël arrangé par Nicoud; je veux que vous m'en disiez votre avis. »

Le comte s'étendit dans un fauteuil et supporta les premiers couplets jusqu'au septième. Mais le noël en comptait dix-huit, et Valentine l'avait choisi par malice plutôt que par goût. Au huitième, Contran tomba dans une espèce de mélancolie qui ressem-' blait fort au sommeil. La promenade du matin, le grand air, la digestion d'un déjeuner solide, la musique un peu traînante du noël, tout excusait cette faiblesse.

Mais Valentine ne la pardonna point. Elle referma

le piano avec violence, tira un cordon de sonnette,

et dit à son mari :

« En vérité, monsieur, c'est du dernier galant. j> Elle se retourna au même instant vers le valet

qui avait ouvert la porte :

« Dites qu'on attelle le coupé.

— Chère amie, dit Gontran, je vous demande un million de pardons. J'étais là, je... réfléchissais. Le temps est d'une pesanteur accablante.

— Avez-vous jamais songé, monsieur, vous qui réfléchissez souvent, à la triste condition des femmes de bien? Quelle existence! se lever tous los matins, Be coucher tous. les soirs, tourner comme un cheval de manège dans un cercle d'occupations inutiles, de visites ennuyeuses, de cérémonies glaciales, de devoirs insipides et de plaisirs pi-us fades encore que les devoirs!... »

Le comte se jeta en arrière comme un voyageur qui aurait marché sur la queue d'un tigre, mais saus quitter un instant le sourire immuable des gens dn monde :

« Quelle explosion! dit-il.

— Ahl tant pis! C'est l'ennui comprimé qui éclate !

— Quoi I vous vous ennuyez ! Et vous ne le disiez pasi

— Je ne m'ennuie pas, non; je me consume I L'uniformité de la vie que je mène me tue à petit feu! Dire que le petit Girenseigne a des vacances, que ses professeurs ont des vacances, que les avocatSy les juges, les hommes les plus gi*aves de Paris,

nos confesseurs eux-mêmes ont des vacances ! Mon coiffeur, mon coiffeur!* m*a fait savoir ce matin qu'il prenait ses vacances ! Il n'y a que moi seule qui marche sans m'arrôter dans un sentier battu et rebattu, et qui n'obtiens jamais de vacances!

— Nous sommes au moins deux, chère amie, car si vous entendez par vacances une rupture avec toutes les habitudes de la vie, je n'en prends certes pas plus que vous.

— Eh ! quelle différence, monsieur ! Votre vie de chevaux, de clubs et de cigares est mille fois plus variée que la nôtre !

— Vous me rendrez pourtant cette justice que je ne vous ai jamais refusé ni distractions ni plaisirs. S'il vous a plu d'embrasser une existence de jeûnes et de mortifications, ce n'est pas moi qui vous l'ai conseillée : on connaît mes principes, Dieu merci ! Depuis que vous avez trouvé joli d'interposer vingt moines, deux cents nonnes et deux mille mendiants entre vous et moî, je n'ai pas abusé des loisirs qui m'étaient faits. On ne vous a pas dit que je me fusse jeté à corps perdu dans les folies parisiennes ; chaque fois qu'il vous a plu de me retenir, je suis resté....

— Eh! mon Dieu! restez, courez, soyez fou, soyez sage ; mais changeons, au nom du ciel ! Ne nous pétrifions pas pour un nouveau siècle dans cette odieuse immobilité! Je me disais tout à l'heure, en faisant mes adieux à ces dames, que si... mais vous allez vous scandaliser contre moi.

^- Vous savez bien que non. Dites ce que vous

pensiez en faisant vos adieux à ces perssnnes raisonnables!

— Je me disais, Gontran, que si les femmes de notre monde avaient deux ou trois mois dans l'année pour vivre à leur fantaisie et se promener librement hors du cercle de leurs ennuis...

— Hé bien?

— On ferait une provision de philosophie ; on remplirait ses poumons de grand air ; on serait plus forte et plus gaie à la rentrée des classes ; et si, dans les dix mois de Tannée scolaire il se i^encontrait par hasard quelques instants comme celui-ci, on se consolerait en effaçant les jours du calendrier et en rêvant aux vacances prochaines !

— Bellement, bellement, petite collégienne! Je ne suis pas un ennemi de la* liberté, mais encore faudrait-il savoir ce que vous entendez par là.

— Vous me connaissez trop pour que l'équivoque vous soit permise. Je ne demande qu'une liberté honnête et chrétienne, telle qu'on peut l'accorder sans crainte à la comtesse de Mably.

— Il faut que j'aie l'entendement fermé ce matin, cai^ je m'exténue à vous comprendre. Souhaitez-vous que je vous mène aux glaciers de la Suisse? aux lacs d'Ecosse ? aux rochers de Penmarch ? aux précipices de Gavarnie? Je ne vous refuse rien, mais soyez avertie que tout cela est assommant.

— Je ne vous demande pas le sacrifice de vos habitudes.

— J'avais bien deviné, mais je ne voulais pas m'en croire.

— Yolande va seule à Carville.

— Il fallait donc me dire sans détour que cette place émaillée de crinolines flamboyantes exerçait sa petite fascination sur vous. C'est Carville que vous rêvez?

— Peut-être.

— Avec ou sans moi, décidément?

— Voulez-vous me permettre un accès de franchise? Des vacances avec vous, mon cher maître, ne seraient plus des vacances.

— Tiens ! tiens !

— J'ai besoin de vous regretter, ou plutôt, passezmoi cette coquetterie, j'ai besoin que vous me regrettiez.

— Expérience très-critique !

— Vous m'aimez, je le crois ; mais je crois aussi que vous ne savez pas vous-même comment ni combien vous m'aimez. Nous ne nous sommes pas assez quittés, nous avons vécu trop constamment ensemble; c'est pourquoi nous ne sommes pas plus unis. Je parie, et j'espère, qu'après avoir passé seulement deux mois loin de votre femme, vous serez guéri de l'indifférence ou de la satiété que vous étaliez tout à l'heure entre les bras de ce fauteuil !

— Mais je vous jure, Valentine. . .

— Ne jurez pas I vous avez dormi.

— Est-ce pour tout de bon que vous me proposez deux mois de veuvage?

— J'ai dit deux ou trois; mais va pour deux, si ce chiffre vous agrée.

— Et ne craignez-vous pas qu'on votre absence

LES VACANCES DE LA COBiTESSE 229

il me prenne tentation d'abuser de ma liberté'/

— Non.

— Vous êtes donc bien sûre de moi?

— Comme de moi-même, et c'est tout dire.

— Vous avez raison, Valentine ; merci.

— Et vous m'accorderez ce que je vous demande? Bientôt?

— Dès demain^ si vous voulez.

— Sérieusement?

r- Gaiement. Mais qui diable vous a mis cette idée en tête ?

— Yolande, la duchesse, tout le monde ; et vous plus que personne, monsieur du fauteuil I

— Cest-à-dire que, pour un péché de sommeil, vous me mettez en pénitence !

— Et vous voyez que mon idée n'est pas si mauvaise, puisque déjà vous redevenez galant !

— Vous ne me défendrez point de vous visiter à Carville?

— H ferait beau voir que vous n'y vinssiez pas ! Adhémar lui-même fait le voyage!

— Mais comment pensez-vous vous y installer ?

— Je n'emmène que Juliette. Voilà!

— Juliette est le modèle des femmes de chambre, mais elle ne vous bâtira pas un chalet.

— Nous en louerons un tout bâti.

— n n'y a plus rien dans le village à ce moment de l'année,

— Quoi ! Pas même une cabane de pêcheur?

— Pas même, ou je serais bien étonné.

— Qu'à cela ne tienne 1 Yolande est chez elle, et

installée granaement, car elle emmène moitié de sa maison. Si elle ne loge ni sa mère, ni la duchesse, elle aura bien sans doute un petit coin pour moi. Je vais la voir 1

— Vous savez qu'elle est en tournée de visites.

— Allons lui demander à dîner.

— A la veille d'un départ, Yolande doit dîner au restaurant.

— Hé bien! je cours rue de Ponthieu, je lui laisse un rendez-vous pour sept heures, nous passons la soirée tous ensemble, et demain, adieu Paris !

— Vous ne doutez de rien; c'est admirable. Et quelles toilettes emportez-vous là-bas?

— Tout ce que j'ai de fait.

— Vos robes de Paris sont bien sérieuses pour la plage de Carville.

— Oui, mais ma couturière me bâclerai^ s'il le faut, dix costumes en quatre jours.

— Peste ! Je ne vous reconnais plus, ma chérie. «— C'est la joie!

— Mais nous devons dîner chez Mme Galeazzi.

— Écrivez-lui que je suis malade et que vous me tenez compagnie.

— Un gros mensonge 1

— Je le prends sur moi. Sur dix mensonges il y en a neuf innocents ! C'est la théorie du père Gaumiche. Quel bonheur ! Je ne ferai pas maigre ! Je ne jouerai pas le whist ! Je ne sentirai pas le tabac de .Vabbé Pruchot ! Je n'irai pas demain au sermon du père Tricolet ! Cette idée me rajeunit de vingt ans l

— En effet, cher baby, vous n'en avez plus que six. »

Gontran s'arrangea comme il put avec Mme Galeazzi qui était ce qu'on appelle une vraie brebis du bon Dieu. Valentine, de son côté, courut chez Yolande, ne la trouva point, envahit le cabinet d'Adhémar, apprit que le ménage avait fait retenir un salon du café Anglais, et décida de son autorité charmante que le tête-à-tète conjugal se transformerait en partie carrée.

Mais Adhémar entre six et sept heures, rencontra Saint-Génin et Bourgalys sur le perron de Tortoni. Les deux jeunes gens s'invitèrent. Yolande, qui n'avait eu vent de rien et qui craignait peut-être de dîner seule avec son mari, amena la duchesse de Haut-Mont. Le dîner tournait à la partie de plaisir.

L'étranger s'imagine que Paris est peuplé de cabarets élégants. Il n'y en a pourtant que quatre ou cinq, et je m'étonne que ce peu suffise à tous les besoins de la bonne et de la mauvaise compagnie. Il est vrai que la bonne compagnie dîne généralement che^ elle. Lorsqu'un couple aristocratique se fait conduire au restaurant, c'est neuf fois sur dix pour satisfaire un caprice de madame, accepté ou subi par monsieur. Les hommes ne sont pas fous de cette petite débauche. Pour peu qu'on ait vécu, on connaît particulièrement tous les cabinets de Paris : on retrouve au fond des saUères et au bout du nez du garçon des souvenirs qui n'ont rien de conjugal. Un mari délicat et qui a pour sa femme le respect qu'elle mérite ne peut guère, sans un frois-

scment intérieur, la voir assise à la place de Mlle Tata, les pieds sur le tabouret de Mlle Marco, le visage reflété dans la glace où Mlle Ghippe a dessiné son cœur avec la pointe d'un diamant, un soir que la poudre de riz demandée n'arrivait pas assez vite. Malgré le soin qu'on prend d'ouvrir toutes les fenêtres après le départ de chaque société, il reste bien dans l'atmosphère une bouffée de cigarette. Or, Je mari le moins scrupuleux, celui-là même qui a pris un potage aux œufe pochés la nuit dernière avec Mlle Brindisi, rougirait à Tidée que la mère de ses enfants avale la fumée de Mlle Brindisi.

Mais il faut bien qu'on l'avoue, ce sacrilège, qui choque la pruderie du sexe fort, n'inspire aucune répulsion aux plus honnêtes femmes. La curiosité chez elles est plus forte qije tout. Le vrai monde recherche avec une incroyable avidité les secrets de •l'autre. Et comme on ne vend pas tous les jours le mobilier de Mlle X ou Z ; comme une femme de bien ne rencontre pas souvent l'occasion de visiter les salons, les boudoirs, les cabinets de toilette où les millions se fondent comme dans un creuset, elle se console en pensant qu'elle est assise à la même place que ces demoiselles, servie par le même garçon et nourrie des mêmes truffes. L'imagination se donne carrière et parcourt tous les cabinets du voisinage; une syllabe échappée à travers quelque mince cloison, devient le thème d'un roman complet.

Ce n'est pas tout. Au bout d'une heure, les parois échauffées par le gaz commencent à évaporer les

idées et les sentiments dont elles sont imprégnées. Car il est bien démontré que nos habitations, 'par une sorte de rayonnement moral, échangent perpétuellement quelque chose avec nous. Pourquoi les vieilles cathédrales imposent-elles au sceptique le plus déterminé une vénération irrésistible? C'est parce que des millions d'hommes sont venus pendant plusieurs siècles exhaler sous ces voûtes l'adoration, le respect et la terreur. Le granit est sa« turé de prières ; il épanche son trop-plein sur nos générations sans- foi. L'impression est tout autre dans une église neuve, on y trouve bien strictement la piété que l'on y apporte soi-même.

Les spéculateurs se demandent pourquoi un théâtre neuf fait rarement de bonnes affaires. C'est parce que les murs ne sont pas encore imprégnés de sentiments humains. Le vieil Ambigu est tout trempé de larmes qu'on y a laissées ; il évapore incessamment une sorte d'humidité sentimentale qui va se condenser d'elle-même entre les cils des spectateurs. Vous y pleurez d'instinct sur telles infortunes qui vous laisseraient froid dans un théâtre neuf. La salle du Palais-Royal a des trésors de gaieté folle, accumulés entre les pores du bois et les interstices de la pierre. Un parfum de bonne farce se répand dans l'atmosphère aussitôt que le gaz est allumé. Mille atomes joyeux s'éparpillent autour de vous et vous chatouillent pour vous faire rire avant le lever du rideau.

Cette loi, peu observée jusqu'à nos jours, explique la gaieté bruyante et la désinvolture excessive des

mères de famille égarées dans un cabinet de restaurant. Ce n'était certes pas le vin de Champagne en carafes qui troublait le cerveau de Valentine et d'Yolande. Si elles parlèrent un peu trop et trop haut, si leurs yeux pétillants jetèrent l'incendie dans les cœurs de Lambert et d'Odoacre ; si elles les enga gèrent presque formellement à renfermer leur grand voyage dans la banlieue de Carville ; si l'on alla rire en sortant de table dans un petit théâtre étouffant, si l'on revint souper en bande, sans faim ni soif, pour le chaste plaisir de déraisonner en commun ; si le lendemain, au réveil, Odoacre et Lambert étaient retombés amoureux de Mme de Mably, la faute en est sans doute aux parois du cabaret qui transpirent la facilité des femmes et la hardiesse des. hommes.

Yolande, on le devine, avait été charmée de conquérir Mme de Mably. Elle lui offrit avec empressement la moitié de son chalet et l'hospitalité la plus complète. Tout ce qu'elle emportait fut mis au service de sa gentille amie sans excepter ces costumes brillants que Valentine avait tant admirés la veille. Il y en avait assez, Dieu merci, pour deux personnes ; on pouvait les partager, tandis que les tailleurs et les couturières en feraient d'autres. Or Valentine, par une anomalie inexplicable et pourtant assez commune, était fort bien habillée dans les corsages d'Yolande, qui ne lui ressemblait en rien.

Dans ce premier élan de générosité féminine, la comtesse Adhémar promit à Valentine son meilleur

cheval de selle ; car elle en emmenait deux. Le cheval lui était ordonné par les médecins, mais elle' n'en usait guère qu'en Normandie. Elle se trouvait un peu trop forte pour paraître en habit ajusté dans les contre-allées du bois de Boulogne, tandis qu'aux bains de Carville, étant reine et maîtresse, elle pouvait braver la critique.

La jeune amie s'était tellement effacée depuis plus de deux ans, que Mme de Lanrose ne pouvait voir en elle une rivale à craindre. Elle la regardait bien plutôt comme un joli satellite à montrer. Rien n'est plus agréable aux femmes à la mode que d'entraîner dans leur orbite une cour élégante, jeune et gaie. Le plaisir de briller ne serait pas complet sans la gloire d'éclairer, de faire rejaillir sur des astres secondaires les rayons qu'on projette autour de soi.

Lorsqu'une jolie femme a fait choix d'un bain de mer, elle voudrait y entraîner nonnseulement ses amies, mais ses plus simples connaissances. Elle n'a ni repos ni trêve jusqu'à ce qu'elle ait amené la foule sur un rocher ou un banc de sable qui tirait delà solitude son charme le plus doux. C'est que les Parisiens et surtout les Parisiennes ne supportent la campagne qu'à condition d'y retrouver Paris. Yolande avait encore deux raisons pour inviter le beau monde à Carville. Amour-propre d'auteur : elle avait découvert ce petit port de Normandie, aussi vrai qu'Alphonse Karr est l'inventeur d'Étretat. Enfin (j'ai conservé celle-ci pour la dernière), ce spéculateur en jupons avait acheté pour' un morceau de pain la moitié du pays; Mme Gilot était

propriétaire du reste. La mère et la fille vendaient cinq ou six francs le mètre des terrains dont Theotare ne leur avait pas coûté cent écus. Or le pays était si pittoresque que tous les visiteurs, à la fin de la journée, achetaient un petit parc de sable et de cailloux et commandaient un chalet.

Les projets de départ étaient bien arrêtés et rendez-vous pris pour le samedi soir, quand la joyeuse compagnie se dispersa vers deux heures du matin. Le comte et la comtesse de Mably rentrèrent chez eux dans une voiture de remise avec Lambert de Saînt-Génin, que le grand air acheva. Il était parfaitement gris. Devant un tiers qui n'a plus sa raison, on se sent presque en tête-à-tête. Valentine fit mille agaceries à Gontran, mais Gontran y répondit peu. Il pensait à sa liberté reconquise et aux vacances où il allait entrer lui-même. Du reste, il avait chaud, il était las, Fair méphitique du théâtre et l'air fumeux du restaurant l'avaient coiffé d'une calotte de plomb. Dans ces dispositions, un mari a des yeux pour ne pas voir la gentillesse de sa femme et des oreilles fermées aux plus tendres provocations. Il ramena Valentine jusque chez elle, et, sous prétexte de coucher Saint-Génin, il gagna son lit sans détour.

Si grand docteur qu'on soit dans l'étude du cœu'' féminin, on n'entend pas toujours sonner l'heure de la crise. Tous les maris se promettent de veiller au grain quand le moment sera venu, mais plus d'un cherche à l'horizon les dangers qui lui pendent sur ia tête. La science vous apprend des généralités ^rt belles et fort utiles, mais pour les appliquer à

propos il faut un certain art. Tel médecin qui rai-» sonne comme un livre manque absolument de diagnostic. Autant vaudrait pour ses malades qu'il n'eût jamais rien appris, car il les laissera mourir tout comme un autre. Gontran possédait sur le bout du doigt la liste de ces jolis symptômes que notre Oo tave Feuilleta notés en maître : vanité des vanités! Vers midi toute la maison s'éveilla. Lambert descendit chez son cousin pour savoir si l'on ne mangerait pas bientôt. Il sentait, disait-il, des tiraillements dans l'estomac, et une sorte d'inquiétude à la racine des cheveux. Les leçons de l'expérience l'avaient conduit à croire qu'un déjeuner solide était le topique infaillible en pareil cas. Gontran se retourna quelques minutes sur son lit, clignant les yeux au soleil insolent qui dansait par la chambre, , et cherchant au fond de son cœur cette espérance que^tout homme demande à la vie dans la première minute du réveil. Les sages et les fous sont esclaves du même besoin. Pour quitter sans regret.ee riant pays des songes, il faut voir devant soi quelque plaisir certain ou tout au moins probable. L'homme qui sort du lit sans espérer quelque chose, fera triste figure jusqu'au soir. Gontran n'alla pas loin et ne chercha pas longtemps : il se rappela que vers neuf heures il devait rencontrer Éliane, et que les personnes les plus gênantes auraient quitté Paris avant l'heure du sermon. |

Le valet de chambre de monsieur, ayant interrogé officiellement la femme de chambre de madame, Ut savoir, à monsieur le comte que madame la com-

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tesse avait passé une assez bonne nuit et qu'elle allait descendre à la salle à manger. Les trois convives se mirent à table, et Lambert remarqua la | pâleur de sa belle cousine. Elle avait mal dormi, quoiqu'elle protestât du contraire : ses yeux battus trahissaient le secret de son insomnie ; on pouvait même admettre qu'elle avait laissé quelques larmes . ; sur l'oreiller. Gontran ne s'aveugla point sur ces j légers symptômes, mais au lieu de remonter à la cause morale, il dit tout simplement :

ft Vous voyez, chère amie : l'habitude de souper se perd vite. Je parie que Mme Adhémar est aussi gaillarde ce matin que si elle s'était couchée à dix heures. C'est qu'elle est entraînée et vous ne l'êtes plus. » ,

Valentine leva les yeux au ciel, et ce mouvement pathétique révéla tout un drame intime k l'honnête Saint-Génin. Il se persuada que la belle cousine était négligée, abandormée, peut-être trahie à la fleur de ses jours. A cette idée, il regretta le sacri- 1

fice qu'il avait fait dans la bibliothèque de la Balme; il serra ses deux poings et tomba avec une sorte de j

fureur sur la volaille froide, le jambon d'York, la sa- j

lade de homard et un vin de Barsac qui était du na- i

turel le plus consolant. !

Valentine déjeuna de quelques tasses de thé, pour |

apprendre aux moins clairvoyants qu'elle se nourrissait par devoir, le suicide étant défendu. Sa gaieté d'hier soir avait fui loin, bien loin, dans le passé^. La robe de chambre qu'elle avait choisie exprimait par ses plis mous et tombants le vide d'un cœur

tendre et raffaissement d'une belle âme. Et Contran ne vit rien, sinon que Valentine se négligeait depuis sa conversien, et qu'elle devrait adopter un négligé plus folâtre I « Étudiez Yolande, lui dit-il, elle vous remettra vite au diapason de la vraie toilette.^ Eh vérité, ma chérie, on croirait que le père Gaumiche vous prête ses surplis, d

Tout alla du même ton jusqu'au café. Lorsque les deux cousins firent mine de passer au jardin en allumant leurs cigares, Valentine retint son mari par un geste empreint d'une grâce mélancolique. Elle l'entraîna doucement vers un salon voisin, le fit asseoir dans un tôte-à-tôte, s'appuya sur lui avec tendresse et le força pour ainsi dire à flairer le parfum de spring-flowers dont sa chevelure était imprégnée.

(îontran savait trop son monde pour chercher à se dégager. Mais, dans le fond du cœur, il n'était pas plus à sa femme qu'à la littérature classique ou à l'astrologie judiciaire. Voilà ce que les femmes n'observent pas assez, môme quand elles ont autant d'esprit que Valentine. D ne suffit pas de bien dire et de bien faire ; il faut de l'à-propos en tout.

Le comte baisa ce front pur, et du ton de voix d'un bon père qui va causer poupée avec sa fillette :

« Eh bien, mon ange, dit-il, on a donc quelque chose à obtenir de ce farouche mari? »

Elle prit une voix grave et môme légèrement émue :

« Oui, répondit-elle; au moment où je vais m'éloigner de vous, pour la première fois depuis cinq

ans, cher bien-aimé, mon cœur se serre, n me semble que tout mon être va se déchirer en deux!

— Diable! pas de ça! je vous aime mieux tout en* tière.

— Écoutez-moi sérieusement, comme je vous parle.

— Voyons, baby, il ne s'agit pas d'un voyage en Australie; vous savez que Garville est à quatre heures de Paris.

— La distance n'est rien ; c'est la séparation qui est tout. Je ne sais en vérité quelle fantaisie étrange m'avait traversé l'esprit. J'étais absurde hier, mais, grâce à Dieu, il est temps encore. Voulez-vous oublier les folies que je vous ai dites et reprendre les vacances que vous m'avez données?

— Mais certainement, ma chérie.

— Quel bonheur !

— Justement ce que vous disiez hier : Quel bonheur ! J'irai dîner chez Mme Galeazzi ! je sentirai le tabac de l'abbé Pruchot ! j'irai au sermon du père Tricotel! Est-ce cela que vous disiez, ou le contraire? Je ne sais plus. N'importe; votre bonheur n'est pas difficile à faire, mon grand baby, puisque le pour et le contre vous jettent également dans l'extase !

— Vous ne me comprenez pas, Gontran.

— C'est entendu ! Si jamais on trouve un mari qui comprenne sa femme, on le fera voir pour de l'argent à tous les autres. Vous savez que vous êtes jolie comme un amour, ce matin. Une morbidessel une grâce ! un velouté dans l'œil !

LES VACANCES DE LA COMTESSE "iM

— C'est c[ue je vous aime, moi !

— Et moi doncl Nous sommes à deux de jeu, ma chatte céleste ! Ainsi , c'est décidé. Vous n'allez plus à Carville? une fois, deux fois, trois fois?

— Non, puisque vous m'aimez.

— Bien, c'est parfait. Mais écrivez un petit mot à Yolande.

— Tout de suite ! »

Elle courut jusqu'au cabinet de Gontran , sans quitter ce cher mari qu'elle traînait derrière elle. EUe sauta sur une plume et saisit d'une main résolue une toute petite feuille de papier. Elle griffonna quatre lignes au galop, comme on écrit au théâtre; elle jeta une poignée de poudre sur ces pattes de mouches héroïques, plia la feuille en deux, la jeta dans une enveloppe, mit l'adresse et tendit la lettre à son mari par un geste qu'elle trouva sublime.

« Faites-la porter, lui dit-elle; je reste. »

Son regard étincelant, sa bouche imperceptiblement entr'ouverte, ses narines palpitantes et mille autres détails de physionomie qu'elle admirait ellemême dans une glace lui rappelaient Pauline, Emilie, Camille, et toutes les femmes de Corneille dans leurs plus beaux moments.

Le comte prit la lettre sans lever au préalable ses bras et ses yeux vers le ciel ; il la mit bourgeoisement dans sa poche et dit du ton le plus* familier.

« Au fait, chérie, je vais la porter moi-même. J'ai justement à causer affaires avec Adhémar. »

Valentine laissa tomber ses mains et jeta sur son mari un coup d'œil où la douleur, la stupéfaction et

iù

un petit commencement de colère étaient tordus ensemble comme les fils d'un cordonnet :

c Vous allez chez Adhémar !

— Sans doute; il a dû recevoir ce matin des nouvelles de Humbé.

— Vous sortez I pour affaires ?

— Pour affaires, oui, mon ange. Et un peu aussi pour me promener.

— Gontran !

— Qu'avez-vous donc ? Est-ce que je ne sors pas tous les jours?

— Mais aujourd'hui, ingrat, c'est donc un jolir comme les autres \

— Il me semble.

— Oh !... quitter votre femme dans un pareil moment 1

— Le moment serait donc particulièrement solennel?

— Je vois bien que vous ne m'aimez plus !

— Mais si, mais si !

— Vous ne m'avez jamais aimée! Que je suis malheureuse ! Il ne me reste plus qu'à mourir !

— Foi de mari, ma chère enfant, je veux être taillé en pièces si je comprends pourquoi vous pleurez ! »

Elle se plongea dans un fauteuil, enferma sa tête dans ses mains, et s'écria d'une voix mouillée de larmes, entrecoupée de sanglots :

« C'est le bonheur, c'est la confiance, c'est le dernier espoir de ma vie à jamais perdue qui s'écoule par mes yeux l »

Gontran pensait, avec juste raison, que les moustaches des hommes sont faites pour essuyer les larmes des femmes. Il appliqua sa théorie, sans attendre plus ample informé. Le mouvement fut prompt, naturel, exécuté avec une verve et un entrain militaires. Aussi, vit-on bientôt un sourire charmant sécher la rosée de ces beaux yeux, comme le soleil levant sèche les larmes de la nuit. Personne ne pourrait dire par quelle transition le mari se trouva assis dans le fauteuil de sa femme et la femme sur les genoux de son mari ; mais ce déplacement ne prit pas plus d'une demi-minute.

« Si vous avez pitié de moi, dit Tenfant, c'est donc que vous m'aimez encore?

— Mais je vous adore, mon cher baby. Ce n'est pas de la pitié ; c'est la tendresse la plus sincère et la plus fidèle qu'une femme jeune, belle, aimante et intelligente comme vous, ait jamais fait éclore dans le cœur d'un mari !

— Il me semble que vous ne le diriez pas si bien 6i ça n'était pas vrai. Moi, je Vous aime, voyez-vous, comme une malade I

— Chère enfant ! et moi donc I Est-ce que mon amour ne se lit pas dans mes yeux? Est-ce que votre main, quand je la serre dans la mienne, ne sent pas que nos deux êtres ne font qu'un et qu'il n'y a pas de limites entre nous?

— C'est vrai. Quand Vous le dites, il m'est impossible de ne pas le croire... Mais, alors, pourquoi avez-vous été si méchant tout à l'heure ?

— J'ai donc été méchant sans m'en douter? Eh

bien I donnez-moi l'occasion d'expier ce grand crime. Ordonnez, et j'obéis.

— Mais, maintenant, je suis tout intimidée, je n'oserai plus vous dire, ce que je rêve depuis si longtemps.

— Dites toujours : c'est accordé d'avance.

— Aidez-moi !

— Mais, comment, si vous ne me mettez pas sur la voie?

— Un mari doit deviner les désirs de sa petite femme avant qu'elle ait parlé, Gk)ntran ! cher Gontran de mon âme 1

— Certainement, certainement, ma belle chérie. Voyons : ce que vous désirez, ce n'est plus d'aller à Carville avec ces dames?

— Oh I non ! >

— Est-ce une fantaisie de toilette! de bijoux I de... Vous avez peut-être des dettes ?

— Quelle horreur I

— Les meilleures femmes en ont, et les mieux nées, par le temps qui court.

— Vous savez bien que depuis plus de deux ans je n'ai pas eu l'occasion d'en faire.

— Vous voulez voyager, peut-être ?

— Ah 1 pour le coup, vous brûlez I

— Gomment! Ge n'était que cela? mais cher amour, quand je vous donnais des vacances, je n'avais pas la prétention de vous interner à Garville.

— Je voudrais aller n'importe où, pourvu que nous y fussions ensemble. J'ai besoin de vivre quelque temps pour vous àeul et de vous avoir à moi

seule. Je ne demande rien d'impossible ou de ruineux : donnez-moi quinze jours de véritable vie! Quinze jours à passer auprès de vous, en vous, dans vos bras!

— Regardez-vous là-bas, dans cette glace et ditesmoi un peu où vous êtes? '

— Sans doute, mais ce n'est pas cela. Nous sommes à Paris, nous appartenons au monde, à votre club, à nos amis, à nos relations, à nos gens 1

— Je vous assure, chère enfant, que pour être bien à soi, la meilleure méthode connue est encore d'être chez soi. Notre maison n'est pas située au milieu de la rue Saint-Denis ; le silence, le calme, la verdure abondent autour d'elle ; nous l'avons disposée à notre goût, nous y avons pris nos habitudes; il faudrait aller loin pour en trouver une plus belle et plus commode, et...

— Et vous n'y restez pas !

—J'y resterai.

— Mais je n'y reste pas non plus \

— Restez-y !

— Non I je voudrais changer...

— De quoi?

— De tout, vilain, excepté de mari !

— Bien! La campagne, alors? Rien n'est plus simple. Nous sommes invités dans dix châteaux, à votre choix.

— Quelle horreur! s'habiller quatre fois par jour, être en spectacle, rivaliser avec vingt autres femmes plus coquettes, plus vides, plus écervelées l'une que l'autre I Se soumettre aux allures de la maison, faire

246 LA VIEILLE ROCHE j

des parties, être l'esclave des plaisirs d'autrui! Vous

ne comprenez pas que je voudrais être avec vous,

sans obligations à remplir, sans connaissances à ,

voir, sans garder un seul point de contact avec le

genre humain ? là 1 est-ce clair ?

— L'isolem ent absolu n'est possible qu'en voyage ; et vous ne voulez pas voyager.

— On rencontre trop de monde. ;

— Ceux qu'on voit pour un jour sont comme s'ils n'existaient pas.

— Je voudrais un bonheur tranquille,

— Prenons un chemin de fer au hasard; arrêtonsnous dans une jolie ville où nous ne connaîtrons personne, à Nancy, à Toulouse, à Bordeaux, à Marseille, à Tours ; installons-nous à l'auberge et nous y trouverons le bonheur tranquille que vous rêvez.

— Les auberges me donnent froid au cœur. Je regretterai toute la vie que notre lune de miel se

soit passée sous un toit banal. Qui peut dire com- !

bien de gens et de quelle sorte ont campé depuis cinq ans à notre pauvre numéro 3? C'est la profanation des souvenirs les plus sacrés, c'est...

— Cependant, avec la meilleure volonté du monde, je ne pouvais pas en partant faire murer la porte.

— N'y a-t-il donc pas sur la terre, loin de Paris ^ j et de toutes les villes, une petite maison perdue au ! fond des bois ? !

— Il y en a beaucoup, mais je ne vous garantis

point qu'elles soient des plus confortables. |

— Ehl qu'importe? Le bonheur est accommodant ! Découvrez-moi la maison, je vous promets de |

la trouver assez belle. Personne ne connaîtra le secret de notre solitude ; nous effacerons les che mins pour que le hasard même ne puisse jeter un importun entre nous. Les lettres, les journaux vous attendront ici; le genre humain s'arrangera. pour vivre sans nous durant cette bienheureuse quinzaine. Nos gens ne sauront pas où nous sommes.

• — Vous emmènerez bien votre femme de chambre, pourtant?

— Non, certes.

— Et qui vous habillera, mon ange ?

— Vous I

— Mon éducation, quoiqu'elle ait coûté cher, est restée terriblement incomplète. J'excelle à dégrafer votre robe après le baJ, mais du diable si je saurais la remettre. ,

— Je m'habillerai donc moi-même, maladroit, et vous vous bornerez aux choses que vous savez faire.

— Adorable I

— Je m'habillais toute seule au couvent.

— Et qui est-ce qui vous faisait là cuisine au couvent?

— Mais la converse, une sœur cuisinière.

— Elle ne vous a pas donné de leçons, je suppose? Or, comme dit le brave Saint-Génin (qui s'ennuie là-bas à nous attendre), il faut manger 1

— Fi, monsieur! Le vilain motl Je vous parle d'amour, de solitude, de forêts...

— Tout cela creuse horriblement, cher baby que vous êtes. On n'a jamais si bon appétit qu'à la cam-

pagne, au fond des bois, dans les paysages les plus éloignés du café Anglais. En ce moment vous êtes à la poésie. Moi aussi : je sors de table. Mais demain, à pareille heure, le parfum d'une côtelette parlerait plus haut à mes sens que cent mille corbeilles de fleurs.

— Êtes -vous bien certain qu'une poignée de fraises, cueillies par nous et bien étalées sur de larges feuilles, ne vous ferait pas plus de plaisir que toutes ces viandes animales dont on se gârge à Paris?

— Comment donc? au dessert. Mais je vous avertis que les fraises des bois sont finies depuis au moins six semaines.

— On emporte des provisions, alors.

— Connu, les provisions. Mais je vois à votre innocence que vous n'avez jamais mordu dar.s un pâté de quinze jours. Il a de la barbe, ma chérie! une barbe longue de ça! Écoutôz-moi; c'est dur à entendre, surtout dans les dispositions champêtres où je vous vois, mais nous sommes des gens civilisés, et pour nous trouver bien quelque part, il faut traîner à notre suite le matériel et le personnel de la civilisation. Nous avons absolument besoin d'un logement commode, de meubles pas trop durs, d'habits taillés pour nous, de linge blanc en masse, d'une table proprement servie, et de deux domestiques au moins, dont l'un nous trempe la soupe et l'autre fasse nos deux lits. 3>

Valentine se mordit les lèvres et reprit sèche* ment :

( Il suffit. Vous ne comprenez pas la solitude comme moi : n'en 'parlons plus.

— Mais vous ne me pardonnerez point d'avoir raisonné si juste ?

— Je n'ai pas le caractère si mal fait.

— Cependant vous boudez un peu, soyez franche !

— Souffrir et bouder sont deux. Mais la douleur est passée. Un simple élancement. Quelque chose comme la sensation que j'éprouvais dans mon enfance quand on m'arrachait une dent de lait.

— Je vous ai donc arraché quelque chose?

— Ma dernière illusion de petite fille. D le fallaitl

— Avec tout ca, nous n'avons rien décidé, ma chérie. •

— Décidez à vous seul; tout m'est indifférent désormais.

— Pas tant que vous croyez. Je parie que le projet d'hier soir vous tient encore au cœur.

— Carville?

— Oui ; Carville sans mari; les vacances I

— Peut-être.

— Les Lanrose comptent toujours sur vous ; votre lettre est encore dans ma poche. Faut-il la remettre ou la garder?

— Rendez-la moi. »

— Elle déchira sa lettre en quatre morceaux et dit : € Le sort en est jeté. Je vais chez la couturière et chez la modiste.

— Surtout ne faites pas d'économies. Nous sommes riches j grâce au roi Mamaligo. Le dividende sera de

vingt pour cent cette année. Dpnnez-yous hardiment lout ce qui vous plaira.

— Merci ! »

Gontran n'avait pas encore trahi sa femme, et déjà il imitait la générosité des mauvais maris. Je n'apprends pas à mes lectrices qu'un infidèle achète presque toujours quelque chose à sa femme avant de rentrer à la maison. Est-ce pour cacher son jeu, ou pour imposer silence à ses remords? Voilà ce qu'on n'a jamais sU:

Madame sortit seule et commanda ses toilettes avec rage. Je ne sais quel instinct de compensation la poussait. La femme aimée et heureuse n'a presque pas de besoins. Le monde est peu de chose pour elle: elle ne songe pas à éveiller l'attention des hommes ou la- jalousie des autres femmes : à quoi bon? son lot lui suffit : elle sait que son mari la trouve belle. C'est le refroidissement du ménage, le vide de l'esprit, l'indigence du cœur qui excite l'amour du luxe et le désir de paraître. On cherche à s'étourdir, on fait du bruit autour de soi lorsqu'on a peur de s'entendre soi-même. Il y a des moments où la société entière est menacée par un débordement de gaspillage féminin. Les fortunes les plus solides fondent comme neige; il n'y a ni traitement, ni revenu, ni gain honnête qui suffisent à la fureur des besoins artificiels. Les hommes poussent les hauts cris ; ils déplorent cette monomanie contagieuse qui les ruine presque tous et en déshonore quelquesuns. Mais s'ils remontaient de bonne foi à la source du mal, ils avoueraient le plus souvent que ce luxe

maladif est leur ouvrage Sur vingt femmes qui se lancenty il y en a dix-neuf qui se seraient tenues bien tranquilles entre les bras de leurs maris. Cette vérité pratique fera son chemin, un jour ou Fautre, . et nous redeviendrons des maris excellents, comme nos bonshommes de pères. Si ce n'est ni par goût, ni par vertu, ce sera par économie.

Lambert avait eu le temps de fumer deux cigares lorsqu'il fut rejoint par Contran.

«J'ai cru que tu m'avais oublié, lui dit-il; un quart d'heure de plus, mes bottes prenaient racine dans ton jardin. Qu'as-tu fait de ma cousine?

— Je n'en ai. pas fait une femme raisonnable, à coup sûr.

— T'a-t-elle enfin conté ce qu'elle a?

— Comment! Elle a donc quelque chose?

— Parbleu I

— Tu as deviné ça tout seul? Gros observateur, va !

— J'ai l'air d'un étourdi, mais je connais les femmes. On ne fréquente pas cinq ans de suite tout ce qu'il y a de mieux au théâtre de Lyon sans acquérir un peu l'expérience du sexe I

— Il est joli, le sexe que tu étudiais à Lyon !

— Enfin, c'est toujours du sexe. Toutes les femmes ne se valent pas, j'en conviens, mais elles sont toutes îetées dans le môme moule.

— Merci pour nos épouses et nos mères 1

— Tu ne veux pas me comprendre ; c'est bon.

— Je te comprendrais sans difficulté, si tu disais quelque chose. Qu'as-tu remarqué de si particulier chez Valentine?

— Presque rien. Elle a du vague à l'âme, comme disait Chambard.

- Mon bon garçon, défais-toi de deux habitudes : .Ne cite pas perpétuellement des auteurs comme l'illustre Chambard et le fiévreux Ducosquet, et ne juge pas les vraies femmes d'après les poupées de plâtre et de carton qui fourmillent dans les coulisses.

— Mon cher, j'ai étudié les femmes du monde sur le vif, et si la discrétion n'était pas le premier devoir d'un gentilhomme, je te citerai» les noms les plus considérables de Lyon.

— Trës-bien ! Tu ne voudrais nommer personne et tu compromets une ville entière. A quels signes as-tu reconnu cette mélancolie dont tu accuses Valentine ?

. — Je ne l'accuse pas! C'est à toi que j'en ai.

— Bah! Qu'ai-jefait?

— Tu as fait que tu n'es pas assez amoureux d'elle.

■— Pardon! C'est un peu mon affaire, je crois.

— Je sais ce que tu me diras : je sais qu'entre l'arbre et l'écorce..». mais tant pis! Je vous aime tous les deux, toi d'une vieille amitié, elle...

— Achève I

— Est-ce que je sais comment ça s'appelle à Paris 1 C'est de l'amour passé, si tu veux • dans tous les cas c'est quelque chose de chaud, de sincère et d'honnête. Valentine, vois-tu, est la femme la plus femme que j'aie encore rencontrée sous la calotte des cieux. J'en étais amoureux comme une vieille bête quand

je te Tai donnée pour rien. Pourquoi te Tai-je jetée à la tête en te disant : Prends-la I Parce que je ne me sentais pas assez malin, assez raffiné pour la rendre heureuse à son idée. Je me voyais devant elle comme un rouliér avec une bête de sang; il ne sait par quel bout la prendre; il a peur de lui casser quelque chose. Cette femme, mon cher, n'est pas comme les autres; il faut cent mille fois plus de soins, d'attentions, de délicatesse ; on la chiffonne en soufflant dessus. As-tu vu la Sylphide ? C'est un ballet. Ahî quel ballet! n'importe. Eh bien, ta femme, nion cher ami... j'ai l'air d'un imbécile, mais elle marcherait sur l'eau sans se mouiller les pieds si elle en avait envie. Elle a quelque part, dans le dos, de petites ailes qu'on ne voit pas. Son cœur n'est pas un cœur comme le mien, le tien, et tous ceux de notre connaissance. C'est un petit mécanisme plus subtil, qui va plus vite et qui se détraque d'un rien. Mais aidemoi donc, sapristi ! Répète-moi ce que tu me disais si gentiment la première fois que tu l'as vue h la Balmel

— A la Balme, mon cher, j'étais encore un peu neuf, et d'ailleurs je, ne connaissais pas Valentine comme aujourd'hui. Les jeunes filles ont un avantage immense sur les autres êtres de la création; c'est qu'ellesn'existent pas encore et qu'on peut leur prêter autant d'attributs que l'on veut. Aucune loi lïe nous défend de les croire spirituelles, puisque l'usage leur coud la bouche devant nous. On est libre de supposer des volcans d'amour au fond de ces petits cœurs généralement froids et frivoles; rien

ne prouve qu'elles ne soient pas plus tendres et plus passionnées que Clarisse, Julie, Sapho, Mlle de Lespinasse, et toutes les héroïnes anciennes ou modernes, naturelles ou artificielles : il est si bien établi qu'une demoiselle à marier doit renfermer tous ses sentiments en elle-même!

— Non! ce n'est pas de ma cousine que tu parles sur ce ton-là!

— Je ne désigne personne; il s'agit d'une vérité générale, et même trop générale, par malheur!

— Tiens, Contran, veux-tu que je te dise? Tu m'as l'air d'un grand désabusé!

— Tu te trompes. Un homme désabusé est toujours triste : moi, j'accepte gaiement la ^rose de mon existence. Je ne regrette pas les illusions trop bleues dont j'avais la cervelle farcie il y a cinq ans. La poésie est gentille dans les livres, le bleu n'est pas trop laid dans le ciel; mais une conversation en vers alexandrins me donnerait des nausées, et si ma chambre à coucher était bleue, je prendrais le sommeil en dégoût. Comprends-tu?

— Tu m'entortilles toujours avec des comparaisons de l'autre monde, et je ne trouve jamais rien à te répondre sur le coup. Je sens que tu es dans le faux, que tu ne rends pas justice à ta femme et que tu gâches non-seulement ta vie, mais la sienne avec. Quant à dire pourquoi et comment, c'est ce qui dépasse mes forces.

— La vérité, mon cher, est qu'il n'y a rien de beau, de bon , de parfait, de sublime comme la femme d'autrui.

— Valentine, à mes yeux, n'est pas la femine d'au- Irui : c'est la tienne. Elle est sacrée pour moi : je me couperais la langue avec les dents plutôt que de lui dire tout le bien que je pense d'elle. Mais j'enrage de voir que tu ne l'aimes pas comme moi... c'est-àdire comipe je l'aurais aimée si j'avais été son mari. Qu'est-ce que tu lui reproches, à cette enfant?

— Rien au monde.

— Vas-tu dire qu'elle n'est pas la plus jolie personne de Paris?

— Attends qu'on ait ouvert un concours de jolies femmes. On y viendra, la mode est aux expositions.

— Enfin, elle est encore embellie depuis votre mariage!

— Puisque je t'accorde qu'elle est charmantel Qu'est-ce que tu peux demander de plus?

— Elle cause dans la perfection ; elle a de l'esprit ; elle met les gens à leur aise ; elle n'a pas toujours l'air de se ficher de vous conune ma cousine Adhémar.

— C'est vrai.

— Et puis le beau du beau, c'est ce feu contenu qu'on voit briller au fond cle ses yeux. Qu'on est heureux de rencontrer sur son chemin une de ces natures volcaniques qui... que... voilà encore que je m'embrouille!

— Magnifique, Lambert! Oui, je tombe en admiration devant toi. Tu crois encore auxAndalouses! Tu vas me réciter des vers de Musset!

— Qui ça, Musset?

— Cette naïve interrogation t'élève encore plus

haut dans mon estime. Non-seulement tu es le dernier des romantiques, mais tu l'es par instinct, spontanément, sans avoir rien appris 1 tu crois aux passions échevelées, aux bras tordus, aux seins brunis, aux baisers de rage; peut-être même à cette aimable théorie de la morsure sentimentale que les vieux écoliers de 1829 ont léguée aux collégiens de 1858 ! Brave et honnête cousin !

— Mais c'est toi qui m'as dit, parlant à ma personne : « Cette jeune fille-là est créée pour les grandes passions ; elle a du feu dans la tête, elle te rendra plus heureux en un demi-quart de minute que toutes les autres en vingt ans.

-— Je t'ai dit ça de ma femme?

— Oui, lorsque nous croyions qu'elle allait être la mienne*

— Hé bien, si je l'ai dit, oublie-le : tu feras preuve de goût. Il y a quatre ans, j'avais les idées d'un garçon; aujourd'hui, j'ai celles d'un mari. Rien n'est changé, sinon ma manière de voir, qui n'intéresse pas le salut de la France. Valentine est restée ce qu'elle était : une gentille petite nature, bien douce, bien honnête, un peu turbulente à la surface, parfaitement tranquille au fond du cœur, telle ejifin qu'une femme doit être pour briller dans le monde sans inquiéter le repos de son mari. Tu la connaîtras mieux si tu te décides à faire le voyage de Garville.

— Mais c'est tout décidé.

— Tant mieux.

— Et toi?

— Moi, je reste à Paris, mais j'irai certainement

VOUS retrouver là-bas de temps à autre. Ma confiance en elle est absolue. Elle a gardé du Sacré-Cœur un grand fonds de piété, et la religion, mon cher, est excellente pour les femmes, les pauvres, les ignorants, les...

— En un mot, pour tout le monde, excepté toi ? ^- Si tu y tiens. J'ai vu Valentine dans les salors

les plus brillants, entourée d'hompiages très-flbvteurs et qui auraient fait tourner une tête moins solide. Elle n'a pas bronché, elle n'a pas môme eu l'apparence d'un éblouissement. C'est un bon petit cœur de ménage. Je le dis avec une nuance d'orgueil, car Valentine est un peu mon œuvre. J'ai aidé U nature et parfait l'éducation. Si jamais tu te maries, tu viendras me demander conseil, et je t'enseignerai comment on dresse une jolie femme.

— Tu. sais bien que je ne me marierai pas.

— Pourquoi donc? Tu es encore un homme possible, et quand nous t'aurons donné le fil...

— Non ; je me suis juré de rester garçon parce que, vois-tu, j'ai trop aimé Valentine 1

— Enfin, ça te regarde. Viens-tu flâner à pied jusque chez Adhémar ? On doit avoir reçu des nouvelle de Lobé ; il y a du dividende dans l'air.

— Allons ! je ne suis pas fâché de connaître cette tameuse affaire. S'il y a encore de l'aident à gagner, on pourrait voir, dis donc! Tous mes fonds disponibles ont été placés par le père Fafiaux, à cinq ou quatre et demi. Je n'ai pas de besoins, mais je ne détesterais pas de doubler ma fortune. Ce serait toujours ça de gagné pour tes entants, puisqu'ils hériteront de moi.

258 LA VIEILLE ROCME

— Pauvre ami ! attends qu'ils soient nés,

— Ils naîtront quand tu voudras.

— Ta parole?

— Oui, c'est l'air de Paris qui n'est pas bon. Vat'en vivre à la campagne. Le paysan a toujours plus d'enfants qu'il n'en veut. »

Les deux airiis cheminèrent, bras dessus, bras ùossous, jusqu'à la rue de Ponthieu, en devisant d'amour et de mille autres choses. 'Au beau milieu du pont Royal, ils saluèrent la marquise de Lanrose qui rentrait chez elle en coupé.

« En voilà une, dit Lambert, on s'aperçoit qu'elle est dans les petits papiers du bon Dieu, car elle reste toujours belle.

— Toujours n'est pas poli. Tu devrais bien renoncer à tes compliments de province. Mme de Lanrose est au vrai moment de la vie. La femme ne commence à exister qu'à trente ans.

— C'est possible, mais elle aura bientôt ses qua» rante.

— Tu n'en, sais rien, et d'ailleurs que t'importe 7

— Eh bien ! mais, et à toi ? C'est ma cousine : j'ai bien le droit de dire son âge si je veux.

— Lyonnais indécrottable !

— Les Lyonnais sont francs et solides ; c'est toujours ça qu'ils ont pour eux. Qu'est-ce que tu penses, toi, de la cousine Lanrose?

— Rien que d'excellent. C'est une charmante personne au physique et au moral, et tu te ferais mal ,' uger dans Paris si tu te permettais d'en parler d'un autre ton.

— Es-tu bien sûr que jamais, depuis son mariage?

— Quoi?

— Enfin, tu me comprends. Le cousin a toujours de Tapparence, mais, entre nous, il est un peu sur ses boulets.

— Je l'avoue, etje crois même que s'il papillonne encore à l'Opéra, c'est pour se rajeunir au yeux du monde.

— Et tu crois que sa femme accepte de bon cœur un veuvage si prématuré ?

— Je suis sûr qu'elle n'a jamais failli, et que, pour l'entraîner, il faudrait une de ces passions violentes, despotiques, irrésistibles, qui.... qui ne sont pas dans la nature, comme je te le disais tout à l'heure, au jardin. Mais je ne vois personne lui faire la cour, ni toi non plus, je suppose.

— Non, non. C'est que le cousin ne rirait pas. Bigre ! Et je crois que sur le terrain, il serait plus brillant que dans son ménage. Je l'ai vu dans sa salle d'armes, avec Pons. Le fer en main, c'est un homme de vingt ans.

— A la bonne heure ! » '

A.dhémar était rayonnant lorsque les deux cousins entrèrent dans son cabinet. Il avait reçu les meilleures et les plus brillantes nouvelles. Le dernier paquebot arrivé à Marseille apportait en métaux et en marchandises une valeur de plusieurs millions ; la ville de Lohé grandissait à vue d'œil ; les aaciens marécages se vendaient comme terrains à bâtir; le fleuve n'était plus qu'à cinq lieues de la mer: Mamaligo s'exerçait à porter un uniforme de tam-i

bour-major français ; il apprenait notre langue. « A propos, Saint-Génin, dit M. de Lanrose, connaissez-vous à Lyon ou dans la banlieue une famille Mouton?

— Dans la banlieue ? Connais pas. Dans la ville ? Peut-être. Mais ce n'est pas une maison de premier ordre, j'en réponds.

— C'est que ces gens ont l'air d'avoir en mains des capitaux considérables.

— On peut aller aux renseignements. Le président du tribunal de commerce vous dira ça mieux que moi. Mouton? Mouton? Je mettrais ma tête à couper que nous n'avons pas de Mouton dans la soierie. •

— Mais dans les alcools?

— Ce n'est pas une industrie lyonnaise. On fait dç la bière chez nous, et même la meilleure de France, à mon goût. Nous faisons du vin aussi, mais cent mille fois trop bon pour qu'on le brûle en eau-devie. Voilà tous nos esprits.

— Et la liqueur du Mont-Thabor?

— Une pharmacie de couvent comme la chartreuse, l'eau de mélisse et autres drogues. J'en ai goûté deux ou trois fois, mais je n'en ai jamais bu,

— Le Mouton dont il s'agit a établi à Lohé un dépot de Thaborine. '

— Cette idée !

— Cette idée s'est trouvée excellente : le roi, la cour et tout le peuple ne boivent que la liqueur du Mont-Thabor n° 3, la verte, qui est un alcool concentré et aromatisé. L'engouement est si fort que

nos dernières expéditions de trois-six nous sont restées pour compte ; impossible de les placer dans le pays. »

Gontran prit la parole :

« Est-ce que vraiment, dit-il, ces gens-là pourraient nous faire tort?

— Oh! rien de sérieux. Ils nous ont même fait encaisser d'assez jolis bénéfices^ M. Mouton s'est agrandi sur nos terrains; je lui avais d'abord vendu une maison, il m'en a pris quatre autres et un bel emplacement pour ses magasins. On m'annonce qu'il a douze employés d'Europe et plus de soixante nègres. Les marchandises qu'il prend en échange de ses alcools ne sont pas celles que nous nous étions réservées ; il nous laisse la poudre d'or, l'ivoire et les épices. Ses commis, qui font la navette entre Marseille et Lobé, n'apportent guère ici que des diamants bruts deuxième ou troisième choix, un article que nous ne faisons pas, parce qu'il présente trop de risques. G'Qst égal. Mouton m'intrigue.

— Mais pourquoi ?

— Parce qu'il s'est introduit pas à pas dans la confidence intime de Mamaligo. Il l'amuse; il lui apprend quatre mots de français; il lui donne des soirées de prestidigitation, il lui montre la bouteille inépuisable de Robert-Houdin, et vous voyez d'ici l'ébahissement du vieux nègre î A temps perdu, il fait un peu de propagande religieuse; il distribue aux portefaix de Lohé un tas de petits fétiches que les autres suspendent à leur cou sans savoir à quoi ils s'engagent. Il prêche en mauvais chôta contre la

polygamie, et Ton m'annonce que plusieurs de mes Vassaux, ayant mal interprété ses sermons, ont tué toutes leurs femmes, sauf une. Il ne faut pas que ces malentendus se renouvellent trop souvent ; on dépeuplerait la principauté.

— Si ces gaillards-là vous inquiètent, il doit y avoir un moyen de les mettre à la porte !

— C'était encore possible il y a trois mois ; il n'y a plus à l'espérer aujourd'hui. Le Mouton, par je ne sais quelle intrigue souterraine, s'est mis sous le protectorat anglais. Il a reçu de Londres une espèce de commission vaguement diplomatique ou consulaire qui lui permet d'arborer sur son toit le pavillon britannique. Moi qui voulais avant tout tenir les Anglais à distance, je les ai dans la place, sans que personne ait pu dire comment.

— Est-ce qu'il sl des Anglais chez lui ?

— Pas un, jusqu'à présent, mais cela ne tardera guère.

— Est-ce qu'il parle l'anglais seulement?

— Il l'apprend.

— Est-ce qu'il reçoit des marchandises anglaises?

— Il en recevra un jour ou l'autre, j'en suis sûr. Castafigue est furieux de ces intrigues souterraines. Il parle de s'embarquer sur le prox^Jiain paquebot, et d'aller faire une esclandre chez son ancien ami. Je ne crois pourtant pas que le danger soit grave Nous avons le traité franco-chôta, qui ne sera jamais déchiré ;. nos conventions particulières avec le roi sont formelles; l'agent du gouvernement français à Lobé est un ancien chef de bataillon d'infanterie de

marine, un brave à tous crins qui ne se laissera pas couper l'herbe sous le pied. Mamaligo est littéralement dans nos poches ; le moindre de nos employés le mène à la baguette; il ne parle jamais du moyen chef Lanrose sans appuyer les deux mains sur le creux de son estomac. Les transactions commerciales se multiplient de mois en mois; nos bénéfices suivent une marche croissante. Dès que le fleuve sera ouvert, et cela ne tardera pas deux ans, tous mes intéressés toucheront un dividende annuel de cent cinquante pour cent, au bas mot. J'admets que l'Angleterre vienne nous faire concurrence. Elle sera dans son droit, et elle ne nous ruinera pas. Les Anglais ont du bon ; ils excellent à créer des débouchés pour les marchandises les plus invendables. Qui est-ce qui a écoulé une cargaison de patins à la Sierra Leone où la glace est inconnue? Un capitaine anglais. Les affaires engendrent les affaires : le Humbé est assez riche pour que deux nations européennes y fassent leur pelote sans se nuire réciproquement. Je n'ai donc pas d'inquiétude à proprement parler, mais ma curiosité est en éveil, car je devine quelqu'un derrière M. Mouton, et je ne vois personne. Ce n'est pas l'Angleterre qui Fa mis en avant, c'est lui qui a cherché un abri sous le pavillon britannique : comment admettre qu'un grand peuple protestant ait choisi pour pionniers ces liquoristes prestidigitateurs, agitateurs et fanatiques ?

— Une idée ! cria Lambert, . — Dites,

— Renseignez-vous auprès de M. Fafiaux : H doit connaître ce Mouton, attendu qu'il connaît tout le monde... Oui, mais il ne faudrait pas que la demande vînt de vous. M. Fafiaux vous a dans le neZy suivant l'expression de notre fiévreux Ducosquet.

— Est-ce que je lui ai fait quelque chose?

— Dame ! vous avez poussé au mariage de Gontran.

— Mais comme il est en paix avec Mably depuis pas mal de temps, il n'a pas de raison pour me garder rancune. Vous voyez, cher cousin, que votre argument pèche par la base. J'écrirai de ma plus belle encre à ce bon père Fafiaux, si j'ai le temps. »

Yolande interrompit l'entretien, il ne fut plus question desaffairessérieuses. Odoacre survint, puis la duchesse, puis Valentine essoufflée de ses commandes et de ses emplettes. Mme Gilot amena un domestique chargé de sandwiches, de vins fins et de provisions de bouche comme pour un voyage au long cours. On causa bruyamment une grande heure sans rien dire ; les femmes firent jurer à Bourgalys et à Saint-Génin qu'ils partiraient le lendemain sans faute; Odoacre affirma qu'il avait déjà fait jouer le télégraphe pour retenir deux chambres à l'hôtel des Bains. Tout le monde se dispersa de nouveau pour fermer les malles; Valentine et Gontran n'eurent pas jusqu'au soir une minute d'intimité. La confusion des adieux n'a jamais été propice aux explications domestiques, encore moins aux épanchements de l'amour. A peine si les maris eurent le temps de promettre une prochaine visite à leurs femmes. Le

train parti, Adhémar, Gontran, Bourgalys et Lambert demeurèrent en présence. On discuta l'emploi de la soirée : Adhémar invita ses amis à prendre des glaces chez une blonde qu'il protégeait, et personne ne dit non. Mais Gontran se perdit en route.

CARVILLE

Parmi les nouveautés que les ohemins de fer ont introduites dans nos mœurs, Tusage des bains de mer occupe un rang très-honorable. Autrefois, les riverains seuls et quelc[ues rares millionnaires avaient le privilège de se tremper dans Teau salée, de remuer énergiquement les bras et les jambes dans un milieu tonique par excellence , et d'aspirer jour et nuit, durant un mois ou deux, ces vapeurs âpres et généreuses qui portent la santé jusqu'au fond des veines. Le plus humble bourgeois de nos villes enfumées peut aujourd'hui se donner à peu de frais ce plaisir honnête et sain.

Si les hommes avaient le sens commun , ils profiteraient de Toccasion pour revenir momentanément à la simplicité de la nature. Ce serait l'instant ou jamais de faire trêve à ces rivalités de nom, de rang.

de fortune, à ce perpétuel combat de petites vanités, acharnées qui ajoute tant d'aigreur, de fatigue et de dégoût à rinsalubrité des villes. La mer est si grande que nos inégalités microscopiques s'effacent devant elle comme devant la mort. Elle parle si haut, que le nom d'un duc et pair annoncé parles laquais et celui d'un maçon appelé par son camarade se perdent également dans le tumulte de sa voix. Les uniformes, les cordons, les diamants, les crinolines, la blouse, les haillons, la livrée, tous les signes distinctife se déposent sur la plage : de deux hommes en pleine eau, le premier sans conteste est celui qui nage le mieux.

Les villages de la. côte, avec leurs cabanes rustiques, leur population de pêcheurs, leurs ressources plus que modestes , ne conseillent pas seulement la simplicité des mœurs , ils l'imposent. On trouve dans ces pays perdus la vie réduite à sa plus simple expression, et c'est pourtant une vie abondante et charmante. Exercices variés, promenades de terre et de mer, appétit magnifique, poissons de pacotille, mais frais et à pleins paniers ; le laitage et les œufs de quelques fermes voisines : voilà les éléments d'un plaisir naturel, facile, peu coûteux, qu'on peut goûter longtemps sans lassitude.

L'apôtre des bains de mer, l'esprit vivant, robuste et sain qui a bâti à coups de plume la petite ville d'Étretat, louait surtout la modestie et la demi-pauvreté que la mer commande à ses hôtes. Ses héros sont des hommes sans nom et sans argent ; ils n'ont que bon cœur et bon bras* et c'est assez au bord d%

l'eau. L'argent eîst souvent bête à la ville; il est presque ridicule sur le galet, en présence de cet .océan qui cache des millions de milliards au fond de ses abîmes, et qui n'en est pas plus fier.

Mais la sottise humaine a tout gâté, même les plages. La maladie de notre temps, la vanité s'est emparée des falaises, des sables, des rochers où les artistes légers d'argent et les pêcheurs plus pauvres qup Job, fraternisaient de si bon appétit, mordant au même pain, buvant à la même gourde, et tirant le même filet. Depuis qu'on n'a plus besoin de jambes pour arriver aux grands paysages de la mer, Paris s'y est transporté avec ses besoins artificiels et ses ruineuses folies. C'est un turf comme un autre, quoique le gazon n'y pousse pas volontiers. On n'y va point pour se refaire en changeant dévie, mais pour jouer la vieille comédie parisienne dans un nouveau décor. Les acteurs sont les mêmes, car chaque coterie émigré en masse; l'intrigue varie peu; la principale nouveauté n'est pas même le décor, qu'on regarde à peine ; c'est l'exhibition des costumes neufs. La vanité des femmes et même, hélas ! des hommes, y organise en plein été des mas^ carades qu'on n'oserait jamais étaler à Paris.

Carville, en 1858, comptait six années d'existence. Yolande avait découvert, dans une promenade champêtre, un hameau composé de vingt-cinq ou trente habitations. Les toits étaient de chaume, et les iris poussaient dessus, comme dans les romans d'Alphonse Karr. La population se montait à deux cent cinquante têtes, car les familles pullulent au bord de

270 UL VIEIUiE ROCHE

la mer féconde. Quelques bateaux hâlés au bord d'une crique en forme de coupe faisaient vivre ces petites gens ; le sol voisin était inculte ; la ferme la plus proche se cachait à demi-lieue dans un repli de terrain.

Six ans plus tard, Carville, érigé en commune, possédait quarante chalets de plaisance avec autant de parcs plantés de petits balais ; quatre rues , une mairie, six auberges, un établissement de bains avec salle de danse et de concert, une église au sommet de la falaise, soixante magasins, dont les uns étaient loués pour la saison par les marchands de Paris, et les autres servaient de gîte aux familles retardataires. Les chaumières du bon temps étaient presque toutes démolies ou aménagées en appartements garnis. Les pêcheurs s'étaient faits baigneurs, boutiquiers, loueurs de bateaux pour la promenade en mer; un immense va-et-vient d'omnibus, de breaks, de calèches, de phaétons, de chevaux et d'ânes remplissait du matin au soir les quatre rues uniformément construites en brique rouge. Un industriel normand, commandité par M. de Girenseigne, venait d'inaugurer un manège: il louait des chevaux. Quatre trains du chemin de fer correspondaient chaque jour avec Carville ; la marée arrivait de Paris tous les matins avec force filets de bœuf et comestibles de premier choix. Les épiciers vendaient surtout du raisin, de la glace, des cartes à jouer et le vin de Champagne des meilleures marques. Un placard jaune annonçait l'ouverture du bijoutier Fonta» nellas, le grand Fontanellas de la rue de la Paix«

. L'affiche du Casino promettait un concert ; deux solistes de rOpéra-Gomique ; un deuxième ténor du théâtre Italien. Quatre artistes du Palais-Royal en congé avaient donné deux représentations la semaine précédente ; on attendait Brasseur avec tout le personnel du Théâtre des^Aris^ de Rouen. La commission des régates s'organisait activement ; dixsept chevaux étaient inscrits pour le grand steeple* chase ; le tout sans préjudice des bals du Casino, cinq par semaine, deux grands et trois petits. Il y avait des décrotteurs au coin de toutes les rues, et les enfants des ex-pêcheurs poursuivaient les messieurs à la sortie du concert en leur offrant du feu pour leurs cigares. Somme toute, Carville offrait à ses nobles hôtes le résumé de tous les plaisirs de convention que l'étranger goûte tant à Paris. Le cabinet de lecture recevait ie matin tous les journaux du soir ; pour les heures de pluie et de désœuvrement forcé, il avait les romans de haut goût, les mé^ moires des demoiselles célèbres, et la collection photographique des plus illustresjambes de l'Opéra. Il faudrait emprunter les couleurs du prisme ou le pinceau miraculeux de Théophile Gautier pour rendre le coup d'œil qu'on admirait du matin au soir sur la plage. C'était un kaléidoscope de richesses où le rouge dominait un peu trop, mais qu'importe? L'effet général était prodigieux. On eût dit que chacune de ces dames avait juré d'effacer toutes les autres par l'éclat, l'excentricllé et la nouveauté de ses toilettes : c'était à qui s'habillerait plus vite, paraîtrait plus vite, disparaîtrait et reparaîtrait plus

vite dans un costume nouveau. Les yeux ne s'ennuyaient pas, j'en réponds, et les lorgnettes ne chômaient guère.

Et les cœurs ? On n'en savait trop rien. L'intrigue est difficile dans ces lieux de plaisance où tout le monde se connaît et s'épie. Le vrai monde fourmille d'observateurs très-fins et de femmes qui pourraient faire un cours de malice. Les deux chroniqueurs de Paris, Alfred Saint-Chamas et Goulogne s'écarquillaient les yeux pour voir quelque chose : ils né voyaient que « le tourbillon vertigineux de toutes les élégances du Directoire tempérées par un grand air de dignité louis quatorzienne, i s'il m'est permis d'emprunter deux lignes au feuilleton d'Alfred Saint- Ghâmas. Rien ne perçait, sinon certaines intimités trop anciennes et trop acceptées du monde pour mériter aucune attention. Il semblait que chacun se conduisît comme dans une maison de verre. Pas un atome de scandale; pas même cet imperceptible nuage de fumée qui trahit les premiers feux d'une passion naissante.

Les lions de la saison, jusqu'à l'arrivée de Bourgalys et de Lambert, étaient quatre petits messieurs parfiadtement bien nés et remarquablement jolis; on les désignait en bloc sous un nom qui les dépeignait bien : les quatre marquises. Ces enfants de bonnes mères ne s'habillaient que de soie et de velours : ils n'étaient pas tout à fait décolletés comme pour lin bal, mais ils montraient leur cou jusqu'à la clavicule. On les accusait de mettre du blanc et du rouge, et un atome de bistre autour des paupières. Quatre toi-

lettes à faire tous les jours prenaient le plus clair de leur temps : ils dépensaient le reste chez le pâtissier / à la mode, chez le tailleur à la mode, ou sur la plage, où ils avaient une cabine meublée en boudoiravec des fauteuilsrembourrés. Toutes lesfemmes raffolaient de ces quatre fils Aymon bouillis au lait ; on les aurait embrassés pour un rien, sans craindre de se compromettre, car ils ressemblaient si peu à des hommes que la conscience la plus ombrageuse se rassurait à leur approche. Ils étaient hommes pourtant, car l'un d'eux, après mille sottises, s'en^ gagea quelques mois après et se fit tuer sur un champ de bataille d'Italie en prenant un drapeau autrichien. Mais ils trouvaient charmant et neuf d'étaler une élégance efféminée, et ils fondaient une école qui fleurit encore aujourd'hui.

Un coup de mer, à la grande marée du printemps, avait apporté vingt mille charretées de galet dans la jolie crique de Carville : la plage réservée aux dames n'existait plus. Il fallut réunir les deux sexes sur un môme point, au grand dépit des femmes mal faites. Les spectateurs n'avaient plus besoin de lorgnette pour contempler les baigneuses dans leur modelé le plus exact. Ils lorgnaient encore, mais par un restant d'habitude, et surtout pour se faire remarquer des personnes qu'ils honoraient de leur at^ tention.

Les petits messieurs, que Bourgalys n'aimait guère et qu'il comparait à des ApoUons sculptés dans le cold-cream, passaient deux heures par jour sur la plage. Quatre ombrelles reflétaient les cou*

274 LA VIEILLE ROCHK

leurs les plus tendres sur leurs visages délicats. Ils ne se baignaient point, alléguant que la vue de ces grands mouvements de bras et de jambes était déjà pour eux un véritable excès de travail.

L'apparition d'Yolande dans sa capitale mit tout en l'air. La première fois qu'elle descendit sur la plage avec sa tante et son amie, cent personnes coururent au-devant d'elle ; ce fut à qui Itii donnerait ces poignées de mains vigoureuses qui secouent une femme comme un prunier. Les quatre petits messieurs se levèrent eux-mêmes et firent trois pas vers la reine de Carville en se dandinant sur leurs hanches. Pour comprendre le laisser-aller de leur aimable bienvenue, il faut savoir quelle camaraderie garçonnière s'est établie entre les deux sexes depuis tantôt dix ans.

« Tiens ! c'est mame Adhémar 1

— Bonjour, mame Adhémar !

^- Invincible Yolande, je vous la serre cordialement.

— Mais quel chic, mes enfants, quel chic I II n'y a qu'elle au monde l

— Adhémar va bien ? Il fait toujours dans les nègres?

— Vous avez eu joliment raison d'arriver; ça commençait à ne plus être drôle tout plein, dans ces parages humides.

— A propos, dites donc : tout le monde se baigne ensemble. On va vous admirer dans vos moindres détails. Je vous préviens que je me suis commandé une lorgnette rayée : c'est ça qui porte loin î

— Asseyez-vous donc un peu, beauté farouche, Diane nàgeresse l

— Qu'est-ce qu'on dit de nouveau à Paris?

— Meurt-on beaucoup de notre absence?

— Avez-vous vu la grande machine du Cirque?

— Y a-t-il encore du monde autour du lac? ,

— Est-ce vrai que Naniche a fait sauter la } anque deHombourg?

— On prétend que la petite Marco è'est fait donner une paire de chevaijx roses. Avéz-vous rencontré ça?

— Ce n'est pas tout, il va falloir nous amuser, maintenant que vous êtes des nôtres. Vous êtes un bon garçon ; vous allez mettre le feu sous le ventre à tous ces engourdis-là.

— Qu'est-ce que c'eét donc que cette petite qui se promène avec mame Haut-Mont ? >

Yolande acceptait ces impertinences aussi natU' rellement, sans plus d'effort qu'un officier de dragons lutine dans un bal par quatre jolies femmes. N'appartenait-elle pas à l'école des femmes-garçons, comme ces petits messieurs languissants à l'école des garçons-femmes ? Elle badina quelque temps avec ceux qu'elle appelait ses petits camarades, et leur reprocha de n'avoir point reconnu Mme de Mably.

— Pas possible, chère ! C'est ça la femme du grand Contran? Elle ne s'est donc pas faite religieuse?

— Pas plus que moi.

— - Oh ! vous î Je crois que vous auriez eu l'esprit de vous mettre dans un couvent d'hommes.

— D'hommes comme vous, peut-être ; parce qu'il a'y aurait pas de danger.

— Dites donc, mais c'est un défi, femme sauvage ! Je vas vous envoyer mes témoins.

— Assez bêtifié, mes gentilshommes ; je vois ma tante qui m'appelle. Il faudra que vous refassiez connaissance avec Mme de Mably, vous entendez?

— Gomment donc !

— Et l'on sera bien gentils pour elle. C'est mon amie, je ne veux pas qu'on la laisse dans son coin.

— On lui fiera les honneurs de la place. D'abord elle est jolie comme un petit amdur. Si elle n'a pas encore choisi son baigneur, recommandez-moi.

— Vous, dans l'eau? Vous fondriez, mon cher; vous êtes en sucre. »

Je ne sais pas ce que Mme de Sévigné penserait d'un tel langage, mais c'est celui qu'on parle couramment dans la deuxième catégorie du monde aristocratique, et la première catégorie ne venait pas à Carville. Elle se confinait dans ses châteaux, ou grondait contre la décadence des mœurs publiques au fond de quelques grands hôtels de Paris. Une femme de ce monde est à peu près forcée de choisir entre le tapage et la retraite^ les airs évaporés et les airs monastiques, les crinolines insolentes et les jupons trop plats, la famiUarité des beaux-fils et la gravité des bons Pères. Entre ces deux extrêmes, je voudrais voir un petit coin réservé à la sagesse aimable, la gaieté de bon ton, la vertu sans" pruderie, ce mélange de raison, d'enjouement et de

bonté qu'on adore dans Mme de Sévigné ou dans l'immortelle Henriette, de Molière.

Valentine était née pour ressusciter un de ces types charmants, mais elle n'avait pas trouvé, dans la société française telle qu'elle est, un milieu favorable au développement de ses qualités. Et les événements qui la jetaient aujourd'hui dans le tourbillon de Garville devaient l'éloigner pour jamais de sa véritable vocation.

Elle eut dès l'arrivée un succès vif. Yolande s'employa de bonne foi à la mettre en lumière. Non-seulement elle lui céda la moitié de sa gardorrobe en attendant les nouveaux chefs-d'œuvre de la couturière, mais elle se fit un peu femme de chambre, sœur aînée, presque maman. Elle habillait son amie elle-même, elle la coiffait, elle lui présentait hommes et femmes. Il était impossible de mieux faire les honneurs de Garville. Yolande, qui n'avait jamais été humble, s'effaça pour la première fois. C'était encore un moyen de se faire valoir, car tout est vanité chez certaines gens, sans excepter la modestie.

Valenfine le sentit bien. Elle ne tarda guère à comprendre qu'elle était pour le monde la poupée de Mme Adhémar. Logée, nourrie, servie chez elle, habillée par elle, promenée par ses chevaux, recommandée à ses amis, elle devina qu'aux yeux de tout Garville elle prenait possession d'une infériorité bien assise Or elle n'était pas de celles qui se plaisent au second rang, surtout quand le premier n'est pas pris par la plus digne. Elle se rappela que son

mari était un autre homme que le comte de Lanrose, et qu'elle-même valait cent fois mieux que Mlle Gilot. -Elle fit cent comparaisons, toutes à son avantage, et finit par souffrir un peu du rang qui lui était si gracieusement assigné. Pour la première fois depuis son mariage elle n'était pas chez ellej ni pour ainsi dire à elle. Son petit caractère fomenta des insurrections. La grande familiarité des jeunes gens de Garville lui parut d'autant plus insolente, qu'elle en était l'objet avec et par son amie ; les regards sans façon, les mots à double entente tombaient sur elle par ricochet ; on l'eût sans doute traitée moins cavalièrement si elle n'avait pas figuré dans la suite d'Yolande. Elle fut froissée dès le premier jour, elle rêva une revanche dès le second, à l'arrivée d'Odoacre et de Lambert ; elle la prit dès le troisième.

Son costume de bain, commandé à la bonne faiseuse de Garville, était achevé. Elle l'avait voulu noir et absolument simple. Yolande en portait vn blanc garni de rouge, avec des brandebourgs, des ruches et mille autres agréments aussi riches que disgracieux. Les deux amies firent leur toiletté de bain dans la cabane de Mme de Lanrose, elles descendirent ensemble à la mer dans ces grands peignoirs de flanelle discrète, qui ne laissent rien deviner de la femme. L'une et l'autre se lancèrent parallèlement sur une grosse lame arrondie qui les emporta sans secousse et les déposa dans l'eau calme où elles se tinrent un bon quart d'heure. Yolande nageait bien, mais comme tout le monde ;

elle flottait, pour mieux dire, avec une grande facilité. Valentine, aux yeux des spectateurs assemblés sur la plage, apparut comme une divinité des eaux. Elle jouait à la façon des sirènes, tantôt couchée sur la vague écumante comme sur un oreiller, tantôt debout et hors de l'eau jusqu'à mi-corps. La draperie se modelait divinement sur elle ; vous auriez dit une statue de marbre noir à tête blanche. Les Romains nous en ont laissé quelques-unes dans ce goût. Mme de Lanrose avait caché sous un bonnet de toile gommée ses cheveux un peu rares depuis quelque temps ; la chevelure de Valentine, tordue en deux poignées énormes, était nouée sur le haut de la ^ète : on a vu des couronnes moins enviées que celle-là.

Le hasard ou la malice des hommes fit que la femme de chambre manquât à son devoir ; elle arriva trop tard pour envelopper les deux baigneuses. Peut-être Bourgalys ou quelque autre amateur avaitil payé pour voir les beautés de Valentine. Qui sait même si le peuple de Carville n'avait pas voulu admirer sa souveraine dans toute la liberté de cet embonpoint fameux ?

t)e ce coup, Yolaryle fut détrônée et Valentine monta aux nues. L'une n'était décidément qu'une pauvre femme bien fatiguée, plus digne de compassion que d'amour ; l'autre était la perfection mtoie. Depuis la pointe de ses jolis pieds, dont le gros orteil s'écartait naturellement, à la mode antique, jusqu'à ses grands cheveux que la dernière lame avait dénoués sur ses épaules, elle défiait la critique

la plus malveillante; il n'y avait qu'à tomber à genoux devant cet admirable corps. Yolande, sur ses gros pieds bouffis, faisait la figure d'une oie trop grasse.

L'une et l'autre affrontèrent assez bien l'inspection des curieux; l'une parce qu'elle ne.se savait pas laide, l'autre parce qu'elle se savait belle. Il y a pourtant bien loin du Sacré-Cœur de Lyon à la plage insolente de Carvillel mais la pudeur des femmes s'humanise par degrés ; celle qui a dansé deux hivers dans le monde et qui s'est costumée cinq ou six fois n'a plus une exacte notion des choses qu'il est permis ou défendu de montrer.

La sensation fut immense dans le public. En cinq minutes, Mme de Mably conquit une réputation européenne, car toutes les aristocraties de l'Europe avaient des représentants sur cette plage. Tous les hommes devinrent ses admirateurs et voulurent être ses amis. Ce fut à qui obtiendrait la faveur de lui être présenté le jour même. Et les deux soupirants qui lui étaient venus de Paris, Bourgalys et Saint-Génin sentirent redoubler leur passion. Le Français mêle quatre-vingt-dix pour cent de vanité à son amour; il veut que l'uijivers entier lui envie sa maîtresse.

Le chroniqueur Saint-Chamas annonça aux vingt mille abonnés d'un grand journal politique qu'un astre s'était levé sur Thorizon de Garville. La chronique est d'un grand secours aux désœuvrés de toutes les classes : ce nouveau genre de littérature, éclos de notre temps, un jour que la politique était

endormie, a des mérites tout particuliers. Grâce à rindiscrétion des journalistes bien informés, la correspondance privée se réduit peu à peu aux affaires personnelles; les amis et les amies pourront bientôt correspondre entre eux avec un laconisme télégraphique : on n'a que faire de bavarder et de conter les nouvelles du monde lorsque vingt mandarins lettrés ont pour profession de les publier au jour le jour. Ce n'est pas tout : la petite police amusante que le journal exerce du commun consentement fait pénétrer chaque citoyen dans l'intimité de tous les autres. Aux bains de mer, aux courses, aux bals costumés, aux exhibitions de tableaux vivants, un regard bienveillant mais juste étudie à notre profit les épaules de Mme A., les cheveux de Mme B., les... oui, je dis bien, les jambes de la belle Mme G. Nonseulement les femmes, mais les jeunes filles ellesmêmes relèvent de ce tribunal ; moyennant quoi, l'on sait qui l'on épouse, et pour comble de satisfaction, l'on n'est pas seul à le savoir.

La France apprit donc en trois jours que la comtesse de M..., née à Lyon, mariée depuis tantôt quatre ans à un beau gentilhomme de tel club, magnifiquement installée dans un hôtel de la rue Saint- Dominique et présidente de la société charitable de Saint-Chr... (mais sans indication plus compromettante), avait ceci très-bien, cela parfait, et tel autre détail absolument admirable. On sut en même temps que la charmante élève du Sacré-Cœur avait gagné sa cause devant les baigneurs de Garville, comme Phryné devant l'Aréopage, et que la rein©

déchue, Mme la comtesse A. de L..., avait abdiqué de la meilleure grâce du monde.

Adhémar et Gontran étaient alors trop affairés pour lire des chroniques, mais une fenmie lit toujours, à moins d'être absolument sans amies, ce qui doit la mettre en dépit. Yolande maudit le jour où elle avait conseillé les bains de mer à Mme de Mably, et cette tendre amitié devint un tant soit peu nerveuse.

Les arbres poussent mal sur le sol de Carville, mais la médisance y fleurit bien. On ne saura jamais, à moins d'avoir habité ces petites villes de passage, combien l'oisiveté et l'agglomération peuvent aiguiser la malice de trois ou quatre cents femmes. Valentine étant la plus en vue, fut naturellement l'objet d'une jalousie spéciale : les noirceurs de la reine détrônée tombèrent dans un terrain merveilleusement préparé. Personne n'ignora comment la grande famille de Lanrose avait tiré cette petite de la poussière pour en faire une comtesse de Mably. On sut que sa fortune, assez médiocre, n'aurait jamais suffi à son train de maison sans la générosité du comte Adhémar qui la faisait valoir dans les affaires. On voyait à l'œil nu la dépendance de cette jolie femme qui logeait chez Yolande et faisait rajuster par sa femme de chambre les toilettes portées par Yolande. Yolande avait d'ailleurs une admirable façon de lui dire au milieu de vingt auditeurs :

« J'espère que mon cheval ne vous a pas trop fatiguée? »

Ou bien encore :

« Je VOUS ai bien mal fait déjeuner ce matin, ma pauvre chérie 1 »

Valentine n'était pas femme à recevoir les coups sans les rendre. Un matin, sur la plage, au milieu d'un cercle assez rempli, Mme de Lanrose trouva moyen d'amener la conversation sur le choix d'un état : « A propos, chère enfant, quel métier faisait donc monsieur votre père ? »

La fille du père Barbot dilata ses narines comme un cheval de guerre à l'odeur de la poudre ;

« Mon père, répondit-elle, faisait un métier qui semblerait excentrique à bien des gens. Il gagnait des millions sans ruiner personne.

— Mais cela se voit encore aujourd'hui. Mon mari, par exemple, a le secret de s'enrichir en faisant la fortune des autres.

— Oui, chère, et même il a l'esprit de servir ceux de son monde sans le publier sur les toits.

— C'est une justice que tous ses obligés lui rendent : il est modeste. Moins pourtant que votre excellent homme d'oncle, ce pauvre M. Fafiaux. Kstil toujours à Lyon, dans cette boutique de libraire?

— Pour le moment, chère belle, il est en Suisse. Peut-être saluera-t-il aujourd'hui la forteresse de M. Gilot.

— Mignonne, on dit château dans notre monde.

— Je croyais qu'on disait forteresse en parlant des châteaux imprenables. »

Ces duels à coups de langue, où la victoire restait toujours à Valentine, amusaient vivement la galerie. Rien n'est plus curieux qu'une guerre de femmes.

284 LA Vieille roche

lorsqu'elles sont jolies, bien élevées et intimes. L'œil sourit, la bouche se dessine en cœur, la soie murmure son frou-frou mélodieux; à peine si Ton devine, au tremblement de l'ombrelle ou au trépignement discret du brodequin, la violence implacable de la haine.

Tous les hommes, ou peu s'en faut, prirent parti pour Valentine. Un jour que les deux amies conduisaient une cavalcade vers les ruines de Gourmont, Valentine, agacée par je ne sais quelles piqûres d'épingle, rompit les chiens en proposant un galop. Yolande ne goûtait pas cette façon d'aller, d'abord parce qu'elle était lourde, ensuite parce que les secousses du chenal la faisaient onduler comme une mer en courroux. Elle allégua un peu de fatigue, et Valentine l'aimait bien trop pour l'entraîner à son corps défendant. « Restez donc avec ces messieurs, dit-elle, moi j'éprouve une tentation irrésistible de piquer dans le vent. »

Elle partit comme une flèche ; mais on ne la laissa point galoper toute seule. Un cavalier, puis deux, se lancèrent à sa poursuite; ce fut d'abord Odoacre, et Saint-Génin bon second, puis l'escorte entière se débanda, et Yolande, les larmes aux yeux, demeura presque seule. Le vieux vicomte d'Antigny, ancien écuyer de Charles X, fut le représentant héroïque et unique de l'ancienne galanterie française. « Allez, monsieur, allez donc, lui disait Mme de Lanrose; vous vous compromettez en restant avec moi I »

Il était aussi bon cavalier que galant homme; mais il manquait totalement de cette denrée populaire

qu'on appelle Tesprit. Il répondit en faisant une courbette un peu passée de mode : « Belle dame, j'ai suivi mon roi jusqu'en Angleterre; je suivrai bien ma reine jusqu'à Gourmont. » Pauvre aimable vieillard! Il proclamait ainsi, avec une innocente cruauté, la déchéance d'Yolande.

Les échappés s'arrêtèrent tous à deux kilomètres de là, sur l'ordre exprès de Valentine, qui commençait à avoir peur de sa victoire. Mais Mme de Lanrose ne se rasséréna point de toute la journée. Le dîner qu'on avait servi -^ns les ruines fut triste et guindé ; Odoacre et Lètmbert eurent beau se mettre en frais. On revint au petit pas, en disant des phrases banales. Le lendemain, le palefrenier vint dire à Mme de Mably qu'il « ne savait pas ce que le cheval avait fait, mais qu'on ne pourrait pas le tirer de l'écurie avant huit ou dix jours ». Odoacre partit pour Paris, conta l'affaire à Gontran, et ramena une jument anglaise qui fut logée au manège. Valentine aurait bien voulu quitter aussi le chalet de Lanrose; mais comment? à quelle occasion? où se loger dans cette ville envahie? La duchesse de Haut-Mont pouvait seule lui donner un gîte acceptable, mais elle ne songeait pas à l'offrir, et Valentine n'osait le demander.

Mme de Haut-Mont, quoique femme, était du bord de Valentine. Plus que jamais, elle croyait se voir revivre dans cette belle enfant, un. peu gamine, qu'elle appelait parfois : madame Hurluberlu, Elle reçut de ses amis plus d'une confidence qui s'adressait indirectement à Valentine; on semblait croire

que le cœur de la jeune femme était comme en dépôt dans ces vieilles mains. Son petit neveu même vint un jour lui déclarer qu'il adorait Mme de Mably ; le jeune monstre avait huit ans.

« Ma tante, lui dit-il, est-ce que dans neuf ans Mme de Mably sera encore jolie?

— Oui sans doute, pourquoi?

— Quel âge aura-t-elle, ma tante?

— C'est une question qu'un galant homme ne fait jamais, monsieur.

— Au fait, ça m'est égal, puisqu'elle sera toujours jolie.

— Eh bien, après^? En quoi la chose peut-elle vous intéresser, petit drôle?

— Tiens! pour lui faire la cour, donc! Gomme Bourgalys et tous les autres!

— Mais elle est mariée. Est-ce que vous ne le savez pas?

— Raison de plus, ma tante. Est-ce qu'on fait la cour aux demoiselles! C'est elles qui font la cour aux messieurs pour qu'ils les épousent et qu'ils leur fourrent des diamants.

— Armand, vous êtes un vrai démon. Qui est-ce qui vous a conté toutes ces sottises-là?

— Personne! Je vois ce qui se passe, allez!

— Vous me faites frémir ! Fi ! le vilain petit homme!

— Alors pourquoi riez-vous sous cape, si c'est vrai que je vous fais frémir?

— Je ris de votre absurdité. Faire la cour à Mme de Mably! Savez-vous seulement quel âge vous aurez dans neuf ans?

— Oui, ma tante : dix-sept! l'âge où papa a commencé. Il y a plus de quatre ans que je le lui ai en* tendu dire! »

La duchesse lui donna une pichenette au bout du nez, puis l'embrassa sur les deux joues, puis se mit à penser toutes sortes de choses raisonnables, ce qui ne lui arrivait pas souvent. Elle se dit entre autres vérités, qu'on a tort de parler trop devant les bambins; elle se demanda si la conversation des valets n'entrait pas pour une certaine part dans l'éducation des enfants riches ; et cent autres questions graves qu'elle oublia en moins de temps qu'il n'en faudrait pour les énumérer ici.

Mme de Haut-Mont avait gardé ses yeux de vingt ans; elle put suivre avec une attention soutenue les incidents qui se succédèrent en un mois sur la plage de Carville. C'est ainsi qu'un colonel en retraite se promène, la canne à la main, devant la manœuvre des jeunes soldats. Je crois qu'elle eut souvent l'occasion de lever les épaules : elle était d'un autre temps et elle avait vu d'autres mœurs. « Autrefois, disait-elle, la galanterie des hommes et la coquetterie des femmes faisaient moins de bruit.' » Elle eût pu ajouter : « Et plus de besogne. »

Il est vrai que la vertu du sexe en général et de Valentine en particulier était admirablement surveillée. La comtesse Adhémar gardait son ennemie et ne la quittait pas des yeux. Lambert s'était attaché à la personne de Bourgalys; il le suivait partout dans la journée; il se relevait au milieu de la nuit pour voir si Odoacre n'était pas sorti de l'hôteL

Rien n'était plus singulier que Tétroite amitié de ces deux hommes, aussi francs l'un que l'autre, également incapables de rien dissimuler, et pourtant condamnés à se cacher l'un de l'autre. Ils aimaient la môme femme, et dans une intimité de tous les instants ils se parlaient de tout, excepté d'elle. Gha* cun des deux mesurait à son aune l'avance qu'il avait sur son ami.

Saint-Génin se fondait sur le souveAir d'une passion ancienne, dévouée et passablement héroïque. Odoacre, par un calcul inverse et pourtant aussi juste, se disait qu'une femme ne peut pas voir un indifférent dans l'homme qui lui aune fois manqué de respect. Il faut qu'elle le haïsse ou qu'elle l'aime : or, Mme de Mably ne lui témoignait plus aucune aversion.

Odoacre n'était pas assez fat pour se targuer de ses avantages physiques; il savait que les femmes ont des façons de voir qui ne sont pas les nôtres, et il s'était vu préférer en sa vie bien des gens qui n*^étaient ni aussi beaux ni aussi élégants que lui. Mais il se sentait fort de la loyauté de Lambert et de la parenté qui unissait les Saint-Génin aux Mably. « Un cousin! pensait-il; ce serait une action infâme! » Il ne se disait pas qu'il n'est guère plus honorable d'emprunter la femme d'un ami. Lambert, de son côté, s'appuyait énergiquement sur ses liens de famille. L'innocent ne s'était jamais confessé son amour & lui-même; il se croyait aussi dévoué au cousin qu'à la cousine. En serrant de près une proche parente, en écartant celui-ci. en surveillant celui-là, il

croyait protéger la faiblesse de Valentine et défendre^ rhonneur de Gontran. « J'ai le droit, pensait-il, de la suivre comme son ombre, puisqu'elle est la femme de mon meilleur et de mon plus vieil ami. i»

Valentine n'avait d'amour ni pour l'un ni pour l'autre ; mais- elle eût enragé si l'un ou l'autre avait cessé de lui faire la cour. L'incident de la cavalcade lui avait fait connaître le plaisir insolent de la victoire, cette ivresse de vanité qui, chez la plupart des femmes de notre temps, a détrôné Tamour; elle ne voulut plus goûter d'autre chose. Toutes ses idées et tous ses sentiments se portèrent à la fois vers la domination; elle vécut pour vaincre, humilier et détrôner Yolande de Lanrose.

Les grands hommes s'acharnent quelquefois tpute une vie à la poursuite d'un point déterminé : Sixte-Quint, Louis XI, Cromwell et Richelieu renversent tout pour arriver à leurs fins ; tout moyen leur est bon, pourvu qu'iV serve. Or, la femme la plus jeune et la plus inconsistante est capable de se concentrer ainsi*, non pas toute la vie, mais pen* dant un jour, une semaine ou un mois, pour satisfaire un caprice d'ambition puérile. On en a vu plus d'une en venir aux actions extrêmes dans l'ardeur de la lutte et la fièvre du succès.

Durant huit jours, Mme de Mably battit Yolande sur son terrain et avec ses propres armes. C'était dans le salon de la comtesse de Lanrose, sous ses yeux, presque sous sa main, que Valentine prenait les cœurs et faisait une collection de prétendants déclarés. Elle apprit sans effort visible l'art de parler

à tort et à travers, de semer les ^encouragements sans rien promettre, d'éveiller l'espérance chez vingt personnes à la fois sans en désespérer aucune, et d'afficher cette bonhomie que les fats confondent avec la facilité.

Les jeunes^ gens de tout âge (et l'eau de mer rajeunit le$ plus mûrs) se rassemblaient le soir au chalet des Lanrose, et tous, sans exception, tournaient autour de Valehtine comme des papillons autour d'une lumière unique. Yolanfle se désolait de rester dans l'ombre chez elle et d'obtenir strictement les attentions que la politesse commande. Elle recruta des alliés : Mme d'Aigues-Rigny, Mme de Raimbeuf, Mme de Piquefeu, Mme de Beauvenir et son inséparable médecin, Mme de Gauteme et le cousin Pascal de Malnuit qui ne la quittait guère. Les renforts furent battus comme le gros de Tarmée : Valentine accapara jusqu'aux attentifis de ces dames et se fit ainsi trois ou quatre inimitiés farouches.

La comtesse de Lanrose, outrée de sa défaite et furieuse de payer les frais de la guerre, résolut de transporter l'action sur un autre terrain. Elle ferma son salon tous les soirs et fit élection de domicile *à l'établissement des bains. Valentine l'y suivit de bonne grâce, et le succès y suivit cette triomphante petite femme. Elle trônait, elle ordonnait; le prince de la jeunesse, Odoacre de Bourgalys, venait lui demander : Que faisons-nous ce soir? Que ferons-nous demain ?

Quelquefois Yolande quittait la partie dans un mouvement de dépit; elle montait en voiture et

rentrait au chalet à dix heures. Valentine affectait de vouloir se retirer avec elle, mais tous les jeunes gens la suppliaient avec de telles instances, qu'elle se laissait attendrir. Dans ces occasions, la duchesse^ de Haut-Mont servait de porte-respect à sa jeune amie. Elle disait à Mme de Lanrose : c Je vous ra* mènerai cette adorable enfant; il serait inhumain de la coucher avec les poules ; ne faut-il pas que jeunesse s*amuse? Souvenez-vous, ma nièce, du temps où vous aviez son âge : vous ne quittiez jamais le bal avant cinq heures du matin. »

Yolande emportait ce compliment et s'allait cou* cher par-dessus, mais elle ne dormait guère. Elle entendait un grand murmure de voix sur l'heure de minuit : c'était le peuple des baigneurs qui avait fait un quart de lieue à pied, au petit pas, en ramenant Mme de Mably. On s'arrêtait encore à causer tumultueusement sous le balcon du chalet, comme s'il avait fallu des efforts surhumains pour laisser Valentine. La porte enfin ouverte et les derniers adieux échangés, tout le monde redescendait vers la plage en parlant d'elle, sous prétexte de faire la conduite à Mme de Haut-Mont. Le lendemain, Yolande se plaignait d'avoir mal dormi : on l'avait réveillée en sursaut dans son premier sommeil ; elle ne comprei^it pas que les hôtes de Garville eussent pris en si peu de temps dçs habitudes de tapage nocturne ; on vivait plus correctement dans le dernier village.

Malgré tout, Valentine n'était pas brouillée avec Yolande; l'amitié officielle subsistait. La comtesse de Lanrose avait encore le droit de morigéner sa

compagne, et elle se soulageait ainsi de temps en temps. Un jour que Mme de Mably avait plaisanté vivement avec Odoacre, Yolande la prit à part et * risqua une observation qui ne dépassait point la juste mesure. La jeune folle lui répondit tout haut, comme si elle avait voulu prendre l'assemblée à témoin :

« Vous trouvez, chère amie? Moi je n^ai peur de rien. Dieu ! que la vie est bonne ! Que la liberté est douce! Que les messieurs sont jolis! Oui, messieurs, c'est de vous que je parle à notre chère Yolande. Elle vous trouve légers, compromettants et dangereux ; moi je vous trouve simplement très-drôles. Je vis double, triple, quadruple, depuis qu'un bienheureux hasard m'a jetée au milieu de vous. J'avais la pépie de plaisir ; je renais au murmure charmant des sottises que vous me dites: Monsieur de Bourgalys, je vous nomme aujourd'hui mon médecin en chef. »

Odoacre s'approcha gravement et dit : « J'entre en fonctions. Nous allons vous tâter le pouls. Oh ! oh ! le pouls est dur, et même capricant, oui, capricant comme tous les diables.

— Qu'entendez-vous par là?

— Capricant vient de caprice.

— Docteur, vous vous trompez, je n'ai pas de caorice, au moins jusqu'à présent.

— Vous en aurez bientôt.

— Pour qui? bonté divine !

— Pour moi.

«— Vous m'y faites penser l Mais le cas ne serait

pas grave. Un caprice pour vous, ça ne doit pas durer longtemps. Rendez-moi donc ma main, monsieur de Bourgalys, vous la serrez comme si elle était à vous. »

Odoacre baisa cette petite main avant de la lâcher, Yolande haussa les épaules et dit à Bourgalys :

« Vous, mon cher, vous êtes Tanimal le plus compromettant de la création, et je vais vous dire pourquoi. Le monde sait que vous n'êtes pas homme à vous occuper d'une femme pendant plus de huit jours, à moins d'être payé de vos peines. Dès qu'on vous voit assidu neuf jours de suite, on en conclut que vous ne perdez pas votre temps. '

— Ingrate 1 dit Bourgalys; est-ce vous qui me jugez si mal? J'ai possèdes années à Vos genoux sans obtenir la moindre récompense. Dieu sait pourtant que vous avez été la seule passion de ma vie I et si je ne craignais pas de remuer des cendres mal éteintes !...

— Ah ! mais non, reprit Valentine, vous êtes ma propriété, et je vous garde pour moi. »

Lambert survint au milieu de ce badinage. Mme de Lanrose le prit à partie et lui dit :

« Voici votre cousine qui fait son pronunciamiento. Elle a résolu de nous prendre tous nos adorateurs !

— Pourquoi faire? demanda naïvement Lambert.

— Des esclaves ! répondit Valentine.

— Quant à ça, ma cousine, je n'y vois pas de mal.

— Mais, s'écna la comtesse Adhémar, elle devrait au moins nous en laisser deux ou trois. »

Valentine secoua la tête :

294 Ul vieille roche

«* Si j'en connaissais un qui me refusât l'hommage !

— Que feriez-vous, cousine?

— Je ne sais pas ce que je ferais, mais je commencerais par le rendre fou. Lambert, si vous en trouvez un, vous me le dénoncerez, j'y compte.

— Oui, ma cousine.

— Mais vous-même, Lambert, vous ne m'avez jamais dit quels sentiments vous aviez pour moi. Lambert, je vous soupçonne.

— De quoi, cousine ?

-- De ne pas m'adorer aussi passionnément qu'il le faudrait.

— Ma parole sacrée, cousine, je vous aime de tout mon cœur, et Gontran aussi.

— Ohl laissons les maris; il 'n'y en a pas à Carville, et il est détendu de parler des absents.

— Je n'en dis pas de mal, sapristi !

— Bien ! bien I mais si vous m'adorez, comment le bruit de vos soupirs n'est-il pas encore arrivé jusqu'à moi ?» ,

L'honnête Saint-Génin n'était pas exercé à ce genre de papotage. Il écarquillait ses gros yeux chaque fois qu'on marivaudait devant lui. L'interpellation de sa cousine le fit rougir; il regarda la galerie, se gratta la nuque et resta court.

« Qu'attendez-vous ? dit Valentine. Soupirez ! soupirez donc î voulez-vous soupirer plus vite que ça ? »

Il prit un grand élan au plus profond de lui-même, et poussa un vrai soupir de boulanger. Puis il se mit à rire timidement en demandant si c'était bien?

c C'est trop bien , répondit la rieuse : on voit que

celui-là sort de l'âme. N'abusez pas de vos moyens, Lambert, on finirait par vous adorer. »

Yolande reconnaissant que cette vie au grand jour ne servait qu'à donner plus de publicité à sa défaite, résolut de se cloîtrer chez elle avec sa rivale et de fermer la porte au monde extérieur. Elle fit la malade, écarta les visites et réclama une solitude absolue. Valentine la prit au mot et la laissa toute seule ; c'était le vrai moment de demander un asile à la duchesse, qui le donna de grand cœur. Elle déménagea en une demi-journée, et alla tenir sa cour au milieu de la ville, chez Mme de Haut- Mont. Le lendemain, Yolande était guérie; on la revit sur la plage en atours.

Ce départ fut le signal d'une lutte plus ouverte et plus acharnée : les deux rivales se ménagèrent moins.

La comtesse de Lanrose avait un avantage marqué dans cette situation nouvelle. D'abord elle était chez elle, maîtresse de sa maison, de sa personne et de ses actions, tandis que Mme de Mably, vivant chez la duchesse, était paralysée par les habitudes, les goûts et les manies d'une femme âgée.

Le chalet de la Falaise, occupé par Yolande, était vaste et commode : toute la population de Carville y aurait tenu sans s'étouffer. La maison dé la duchesse n'avait qu'un unique salon au premier étage, et non pas des plus grands, serré entre la chambre de Mme de Haut-Mont et celle de Valentine. Yolande pouvait donner des fêtes, elle en donna de magnifiques. Valentine n'avait pas le droit de se mettre en dépense dans la maison d'autrui. Tout au plus pou-

296 LA VIEILLE ROCHB

vait-elle organiser des parties; encore fallait-il qu'elles ne fussent ni trop matinales, ni trop longues, ni trop fatigantes ; une jeune femme en butte à toute la malignité de son sexe, ne peut guère courir les champs sans un chaperon. Yolande n'était pas formellement obligée d'inviter Valentine à ses réunions; tandis que, dans la compagnie de Mme de Haut-Mont, Yolande était invitée née.

Valentine s'aperçut donc bientôt qu'elle avait fait une fausse manœuvre. La séparation qu'elle avait regardée comme un coup de maître, pouvait la reléguer au second plan. Yolande inaugura une série de réceptions brillantes où Ton dansait, où l'on soupait, où Ton passait presque les nuits. Cette amorce nuisit aux petites soirées de Valentine, à ces réunions intéressantes mais modestes dont la coquetterie faisait pour ainsi dire tous les frais.

Une notable portion du public abandonna ce que Mme de Haut-Mont appelait sa bicoqpie pour le magnifique chalet de la Falaise.

La victoire ne se décida pas en un jour; Mme de Mably prit de bçUes revanches. Elle avait un empire absolu sur M. de Bourgalys, qui menait haut la main toute la jeunesse dorée. Elle put donc entraîner deux ou trois fois l'élite de Carville, conduire des cavalcades énormes, commander des escadrilles en mer, tandis que la comtesse de Lanrose se morfondait à la Falaise au milieu de vingtHÙnq ou trente personnages bien sages.

Mais la fortune tourna décidément après que la forte Yolande,' par une manœuvre mystérieuse, eut

détourné M. de Bourgalys Cette défection fit causer; le monde la commenta de cent manières. Les malveillants prétendirent qu'Odpacre avait fait autrefois Ja cour à Mme de Lanrose, et qu'il avait été repoussé avec perte; mais que la dame, entraînée par l'ardeur du combat et résolue de vaincre à tout prix, avait oublié ses scrupules. On accorde souvent au dépit, à la rage dedominer, les sacrifices qu'onavaitrefusésàramour.

Quelques femmes, des plus avisées, mettaient en circulation un roman très-compliqué. Elles posaient en principe qu'un connaisseur comme M. de Bourgalys ne pouvait point aspirer aux bonnes grâces d'Yolande : n'était-ce pas assez de l'avoir vue au sortir de la mer? € Mais il a, disaient-elles, la manie •des collections; il n'aime pas à rencontrer dans son monde une femme qu'il n'ait pas un peu compromise. Qui sait s'il n'a pas fait un pacte avec Mme de Lanrose et consenti à se déclarer pour elle si elle consentait à s'afficher pour lui? Ceux qui connaissent les deux paroissiens ne trouveront pas la chose impossible. »

Il y avait du vrai dans cette hypothèse, mais elle n'embrassait pas toute la vérité.

Odoacre était fermement décidé à avoir raison de Valentine. Cet amour encouragé, découragé, relevé, abattu, malmené, ramené, tourmenté de cent façons par la coquette, avait changé de caractère, comme un métal remis trop souvent sur l'enclume s'écrouit et devient cassant. Ce n'était plus de l'amour, mais quelque chose de sec, de net et de tort €omme la volonté.

298 LA VIEILLE BOCHB

Or, le jeune homme avait beaucoup d'esprit et une grande habitude des femmes. Il savait que le meilleur moyen de forcer l'attention d'une coquette est de lui tourner brusquement le dos après l'avoir poursuivie un certain temps. On ne s'avise pas de suivre du regard un passant dans la rue ; mais que le même homme, un beau soir, après vo'us avoir donné la chasse jusqu'à perte d'haleine s'arrête tout à coup et vous tourne le dos, vous vous arrêtez aussi, par instinct, et vous le regardez courir en vous faisant mille questions sur son compte. Que voulaitril? comment a-t-il changé d'avis? a-t-il eu peur? s'est-il aperçu au dernier moment qu'il vous avait pri^e pour une autre? Voilà- comment un inconnu peut s'introduire brutalement dans la pensée d'une femme qui sans cela n'aurait jamais songé à lui. A plus forte raison, si vous connaissez l'homme, s'il vous a longtemps fait sa cour, si tout le monde sait qu'il professait un grand amour pour vous ; si ses assiduités vous ont semblé agréables , et jusqu'à un certain point honorables ; si vos amies ont paru les envier un peu; si vous avez mis votre amour-propre à les fixer,

Odoacre savait quelles idées sa défection ferait naître dans l'esprit de Valentine, dans quel ordre elles s'enchaîneraient et dans combien de temps elles auraient achevé de mûrir. Il était comme un jardinier qui a semé des fèves et qui n'a pas besoin d'aller tous les jours au jardin pour constater le j, .*ogrès de la végétation. Il comptait sur la solitude pour hâter le développement des idées; aussi pre-

*nait-il soin d'isoler la coquette en accaparant tous ses amis, sauf un. Il s'inquiéta peu du tête-à-tête qu'il ménageait pour ainsi dire à Lambert. Son expérience lui disait qu'après une rupture si nette et si hardie, le plus présent des deux ne serait pas Saint-Génin. Lorsqu'une femme voyagé en imagina • tion hors du logis, il n'y a rien à gagner pour le pauvre gai^on qui s'acharne après elfe.

Enfin ce politique habile; en. laissant croire aux bontés que Mme de Lanrose n'avait peut-être pas eues pour lui, préparait une révolution dans l'esprit de Valentine. Il l'entendait déjà se dire à ellemême : « Il y a donc des femmes qui sacrifient tous leurs devoirs à un succès d'amour -propre ! Ces choses-là se font dans notre monde ! On en vient du premier bond à de telles extrémités sans avoir préludé par d'autres erreurs ! Et la terre ne tremble pas ! Et le monde ne tourne pas le dos à la coupable! Et celle qui se conduit ainsi ne porte pas sur son visage un signe de réprobation! Elle a le même front, les mêmes yeux, la même voix qu'avant sa faute ! La différence n'est pas plus visible que cela entre les femmes sans reproche et celles qui ont tout oublié ! » Odoacre raisonnait en homme vraiment fort. Ce n'est pas l'amour qui entraîne la plupart des femmes à leur chute ; c'est l'exemple. Le spectacle du vice impuni, accepté, heureux et florissant, fait plus de mal à lui tout seul que les moustaches les plus irrésistibles.

L'esprit de Valentine arpenta lestement les voies tracées par M. de Bourgalys. La pauvre enfant en

vint à* douter du bien et du mai, et à brasser dans * son coin des idées incohérentes. Elle était surtout exaspérée par Tiniquité du monde. Se voir abandonnée pour cause de v^rtu, et assister au triomphe d'une Yolande perdue ! C'est à bouleverser toutes les notions de l'honnête et du juste dans une petite tête un peu faible.

Lambert lui tenait compagnie et s'arrachait les cheveux devant elle. Il répétait vingt fois par jour :

c Mais qu'est-ce qu'ils ont ? Sur quelle herbe ontils marché? Vous ne leur avez rien fait, ma cousine, et vous voilà, parole d'honneur ! comme une brebis galeuse. Permettez-moi seulement d'en tuer deux ou trois, histoire de ramener les autres I.»

Elle le calmait de son mieux, et jurait qu'elle se trouvait bien de ce repos dans la solitude. Lambert lui racontait malgré lui les bruits de Carville, leis succès d'Yolande, les fêtes du chalet des Falaises, les cotillons menés par Bourgalys. « Quant à moi, disaiMl, je ne regrette rien de tout ça; je vous vois, je suis content. Je suis un homme de famille. »

Il avait l'esprit de famille si développé que pour un rien il se fût oublié vingt-quatre heures de suite dans le salon de la duchesse. Valentine était obligée de le mettre à la porte, quoiqu'il fût bien le plus respectueux et le plus innocent des adorateurs.

On causa cependant un peu de cette intimité, et ]a duchesse recommanda la prudence à celle qu'elle appelait sa jolie pensionnaire.

« Chère enfant, lui disait-elle, ce qu'on fait n'est presque rieui ce qu'on laisse croire est cent fois

LES VACANCES DE LA COMTESSf 301

pire. Croyez-en rexpérience d'une femme sur qui le monde n'a jamais glosé. >

Valentine tint Lambert un peu plus à distance, elle se fit des heures de solitude absolue, où rien, pas même un livre, ne lui tenait compagnie. Elle n'avait pas pris l'habitude de lire, et la plupart des femmes de Carville étaient aussi désœuvrées qu'elle dans les entr'actes de leurs plaisirs. Un jour que sa mélancolie tournait au noir, elle écrivit à son mari et à son oncle pour réclamer la visite qu'ils lui avaient promise chacun de son côté. Mais elle ne s'expliqua ni sur ses succès, ni sur ses défaites, ni sur l'ennui qui la rongeait depuis cpielques jours.

L'oncle Fafiaux répondit qu'il viendrait sous peu, dès qu'il aurait achevé, avec la bénédiction de Dieu, une œuvre de haute justice. Gontran s'excusa tendrement avec un sérieux et une onction qui n'étaient pas dans ses habitudes, c II s'associait de cœur à tous les divertissements de sa femme; il était fier des succès qu'elle obtenait à Carville et de la position qu'elle y avait conquise. Cette petite royauté, sans aucun doute, était le prix de la sagesse et du bon exemple autant que de l'esprit et de la beauté. Le comte se réjouissait de voir sa femme réconciliée avec le monde, mais il était bien sûr que le monde ne la brouillerait pas avec le ciel. L'admirable éducation qu'elle avait reçue, les tendances de son cœur vers l'idéal immuable et éternel, tout répondait de l'avenir el promettait que Valentine saurait résoudre enfin le problème de la sainteté dans le plaisir, tel que Dieu le propose à quelques âmes

bien nées. Quant à lui, ce pauvre Gontran \ il réclamait la compassion de madame, sans toutefois hâter son retour. Paris l'ennuyait fort : la poussière, ia chaleur, la solitude surtout lui était à charge; il fiallait des raisons bien puissantes pour le retenir si longtemps dans un tel enfer. Mais les plus graves intérêts étaient en jeu ; il ne s'agissait de rien moins que de défendre le Humbé contre les agents secrets de l'Angleterre! Tous les intéressés de cette énorme entreprise se serraient autour du comte Adhémar; on tenait conseil chaque jour; on dépouillait des courriers exhorbitants, on abusait du télégraphe! Gontran s'était chargé de libeller un mémoire qui mettait en cause le Foreign Office lui-môme. Du reste, il se louait hautement du zèle et des capacités de Lanrose, et il dépeignait avec beaucoup de verve les fureurs de Gastatigue contre les perfides insu^ laires, les liquoristes mystérieux et le roi Mamaligo. i

Cette lettre apporta une vraie consolation aux ennuis de Valentine. Une femme n'est pas à plaindre tant qu'elle se sait aimée; elle peut tomber d'assez haut sans se faire grand mal, si elle est reçue dans les bras de son mari. La comtesse était seule au logis quand le facteur lui apporta ce paquet de tendresses légitimes; elle eut hâte de s'en faire honneur et courut à la plage où Mme de Haut-Mont babillait au milieu d'un cercle d'amis. Bourgalys était là, et Lambert, et la jolie Mme d'Oos, et quelques autres femmes aimables. On lut à haute voix les passages les plus gais«

Mais la lecture n'était pas achevée qu'on vit pa-^ raître la flère Yolande avec son mari. Adhémar avait débarqué le matin, sans tambour ni trompette : or, les maris étaient si rares à Carville qu'on s'empressait de les montrer quand par fortune on en tenait un. Valentine pâlit à la vue de M. de Lanrose qui vint à elle et lui baisa les mains avec mille démonstrations.

Valentine lui dit avec un reste d'émotion dans la voix :

« Est-ce bien vous ? par quel miracle ?

— Le miracle, madame, est d'avoir pu rester si longtemps loin de vous.

— • Mais vous n'êtes donc plus nécessaire à Paris?

— Nécessaire?

-^ Sans doute I Le Humbô 1

— Le Humbé va tout seul ; il n'a pas besoin de moi..

— Alors, il n'y a plus de danger

— n n'y en a jamais eu.

— Cependant on a dit, on a conté... il a couru des bruits inquiétants sur votre grande affaire.

— Jamais. Gontran va bien? »

Valentine se sentit rougir jusqu'aux oreilles. Elle balbutia plutôt qu'elle ne répondit :

« C'est Vous qui me demandez de ses nouvelles?

— Il n'est donc pas ici ? Alors, je vous conseille de le faire afficher. Depuis votre départ il n'a pas mis les pieds au club, et personne ne l'a vu. >

Lambert vint au secours de sa cousine : € Mon oher Lanrose, âit*il| vous êtes un diplomate, on ne

VOUS demande pas vos secrets. Si vous avez travaillé avec Gontran dans le- silence du cabinet, vous n'êtes pas forcé de le conter à tout le monde. Dites seulement à ma cousine que vous avez rencontré son mari par ci par là. »

L'interpellation ne manquait pas de finesse et Adhémar aurait dû comprendre quel service on attendait de lui. Mais Adhémar n'avait de la sagacité que pour son propre compte. Il manquait totalement de ce qu'on appelle l'esprit du cœur.

« Ma parole d'honneur, répondit-il, je n'ai pas vu l'ombre de Mably, et les autres n'ont pas été plus heureux que moi, car hier soir, au club, Vaubert et Pompignan demandaient s'il était mort, et personne n'a répondu.

— Ne vous démanchez pas, mon cher, dit Bourgalys impatienté. Gontran va bien, et pas plus tard qu'hier il écrivait à madame. Qu'est-ce qu'on dit de neuf, "k part ça? »

Les chiens rompus, on se mit à parler de choses indifférentes. Mais Valentine souffrait cruellement, et Yolande triomphait de confiance, sans savoir pourquoi. Elle lisait la douleur et la gêne dans les yeux de sa rivale, et supposait à tout hasard que Mme de Mably lui enviait ce dernier avantage ajouté à tant d'autres : l'arrivée d'un mari!

La duchesse entraîna sa jeune amie; elle comprit que l'enfant avait besoin de pleurer tout à l'aise. Les femmes connaissent cette impatience des larmes qui est propre à leur sexe, et elles y compatissent toujours. On courut donc à la bicoque et, là, dans

le salon, sur un grand canapé, Valentine laissa tomber une véritable pluie d'orage, entremêlée de san« glots et de cris. Il fallut que Taimable vieille courût fermer la porte du balcon, car la rue était étroite et fréquentée, et les cris se seraient entendus de la rue. Par un caprice étrange et des plus féminins, le cœur de la comtesse se mit pour ainsi dire hors dQ cause. Elle ne parut pas comprendre que son mari avait de fortes raisons pour mentir si effrontément, et qu'elle était trahie. Non; cette jeune femme, éprise d'un mari charmant, ne pensait pas à lui dans une crise si grave. Elle ne songeait qu'à l'indiscrétion inévitable des femmes qui l'avaient entendue, et au triomphe d'Yolande dès qu'elle saurait tout cela. Pour tout dire, en un mot, le spectre du ridicule se dressait devant elle et lui cachait son malheur vrai.

Sur ces entrefaites, Lambert survint. Il entra sans jârapper, en disant pour toute excuse :

d Pas attention ; ce n'ost que moi. d

Toutes ces maisons de louage sont ouvertes comme des moulins. Sauf deux verrous énormes à la porte d'entrée, la serrurerie est à peu près absente. La nuit, quand tout le monde se couche, on pousse les verrous et tout est dit; le jour, chacun se fait garder par ses gens ; mais nos seigneurs les domestiques ne font pas trop bonne garde. Ils profitent comme leurs maîtres de la liberté qui règne dans l'air. Les uns se baignent, les autres se visitent entre eux; ils ont un bal le soir où on danse à grands coups de pied en buvant du vin rouge ou du cidre.

Lambert arriva donc sans rencontrer d'obstacles. Les deux femmes de chambre présentaient leurs diverses £aces à la lame, le Frontin de la duchesse était au cabaret, contant les aventures du bon vieux temps aux conscrits de la livrée et la cuisinière soufflait son feu dans le sous-sol.

Saint-Génin avait un défaut as$ez rare chez les hommes de sa force : quand il voyait pleurer une femme, il pleurait. Son premier mouvement fut de tomber aux pieds de Valentine et de sympathiser, bruyamment avee elle.. La duchesse le poussa d'un petit geste sec qui le fit asseoir malgré lui.

« Vous êtes fou, mon cher, lui dit-elle. Pensezvous la consoler en beuglant comme un taureau ? Donnez-lui plutôt un bon avis, si vous en êtes capable ! Moi, j'y perds mon latin, que je n'ai jamais su. Il y avait pourtant un abbé qui s'était mis en tête de me l'apprendre. Un abbé, entendons-nous I Je veux dire un abbé dans mon genre, poudré, musqué, galant, sceptique comme une couleuvre, et hardi! Ahl le singe! Heureusement j'étais cuirassée d'indifférence. Il ne m'a rien appris de tout ce qu'il savait, pas même le latin. C'était pourtant un Miosseux, un bon, des Miosseux de Picardie. On n'en fait plus, de ces abbés-là, dans votre siècle de progrès.

— Tant mieux, cousine, dit Lambert. Mais nous ne sommes pas ici pour pincer de l'anecdote. Il y a mieux à faire pour l'instant, sous votre respect. ' — Oui, mais quoi ?

- Si j'étais que d'elle, je bouclerais mon sac en

deux temps et j'irais dare, dare, sauter au cou de mon mari. Je suis sûr de Gontran, mais un homme est toujours homme. Quand on ne veut pas qu'il coure, le plus simple est de le tenir. Il y a encore un train aujourd'hui; il y en a même deux. En^ tendez-vous, hé ! là-bas? la belle inconsolable I >

En même temps, il secouait Valentine par lebra?. Elle sortit, de sa torpeur et dit : .

« Pourquoi donc m'en irais-je, quand elle reste Iv i

— Mais pour vous jeter dans les bras de Grontrau . Ça n'est déjà pas sr bête, il me semble.

— Que dira-t-on de moi si je pars ? .

— On dira que vous êtes une brave petite femme et que vous aimez votre mari.

— Non I ces femmes diront que j'ai perdu la bataille et que je me sauve lâchement devant elle. »

La duchesse essaya pour la centième fois de ramener la peau sur la bouillie, selon son expression favorite :

«Je vous jure, mon enfant, que vous iie connaissez pas Yolande. Il y a deux raisons pour qu'elle ait un cœur excellent : primo, elle est tout à fait peuple, ensuite elle est légèrement fille... ^ dans le sens irréprochable du mot. »

— Je la hais I reprit Valentine, et je ne veux pas qu'elle se vante de m'avoir poussée hors d'ici. Je partirai, car il le faut, mais je veux auparavant prendre une revanche éclatante. Ma dignité exige qu'un jour au moins tout ce monde de Carville, ces coquettes, ces fats, M. de Bourgalys en tête, se déclarent publiquement contre elle et pour moi!

808 LA VIEILLE ROCm

Lambert hocha la tête :

€ Moi, dit-il, ma cousine, je serai toujours des vôtres. Il n'y a pas de danger que je vous lâche d'un demi-cran, comme disait., un artiste du théâtre, à Lyon. Mais brouiller tout Carville avec Yolande I C'est une affaire qui ne peut pas s'enlever en trois jours. Comment diable ferez- vous? Quel motif aura-t-on de prendre parti pour vous qui vous en allez, contre elle qui reste?

— Mon cher cousin, répondit-elle, je comprends aujourd'hui pourquoi vous n'avez jamais été amoureux : c'est que vous avez l'esprit trop net et le raisonnement trop juste.

— Oh I »

Ce simple rugissement était tout un poëme.

« Mais, reprit le brave garçon, quel est votre projet? Que voulez-vous tenter? S'il ne s'agit que de passer par le feu, comptez sur moi; je suis votre homme, d

Elle se recueillit un instant et dit :

«M. de Lanrose est à Carville pour deux jours. Ce soir, tout le monde reste à l'établissement pour le concert de ces petits violonistes : c'est donc demain qu'elle croit faire défiler toute sa cour sous les yeux de son mari. Demain, moi, je prétends entraîner loin d'ici tout ce qu'il y a de jeune à Carville. »

La duchesse se remit encore en frais de conciliation quoiqu'elle n'espérât plus rien de cette « petite endiablée, »

« Mais, chère enfant, lui dit-elle, se trémousser ainsi pour des riens» c'est faire d'un pain de sucre

une montagne. Je comprends qu'une femme joue son va-tout sans hésiter quand le cœur est de la partie. Mais ce n'est pas un amant que vous disputez à ma nièce... à moins que je me trompe... Il ne s'agit que d'une ombre de pouvoir, d'un fantôme de royauté. Vous allez, pour une bagatelle sans conséquence, vous donner des ennemis sérieux et puissants, et Je n'aurai pas crédit pour vous défendre : je suis neutre, mon amitié n'a pas même le droit de se déclarer dans cette guerre I »

Valentine ferma ses oreilles et dit à Saint-Génin : a Lorsque j'étais encore dame et maîtresse absolue dans Carville, tous ces messieurs m'ont suppliée, d'organiser un grand dîner en pique-nique à l'abbaye de Lampigny. M. de Bourgalys était l'auteur de ce projet; il tenait à vanité de nous transporter tous sur Bon yacht, d'illuminer les ruines, et de finir la nuit par un retour aux flambeaux: J'ai toujours refusé, parce que Lampigny est à six lieues par mer, et surtout parce que je me fie médiocrement aux fêtes nocturnes : les flambeaux n'éclairent jamais tout. Mon cousin, j'ai changé d'idée : allez le dire à votre ami. m

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