ACTE PREMIER. il
Le duc m’offrait sa main, un nom et la richesse,
11 fallait devenir ouvrière ou duchesse:
L’orgueil me conseillant, je n’osai refuser;
Mais c’est le célibat qu’on m’a fait épouser!
Et mainteuaot, plains-toi! car tu me fais sourire!
JEANNE
Avoir rêvé l’amour, ce n’est rien ; le martyre.
C’est l’amer souvenir d’un bonheur regretté :
On ne regrette pas ce qu’on n’a pas goûté !
ARMANDE
Si Raoul te trahit, celle qui souffre et pleure
— Quand elle ose pleurer, — qui regrette à toute heure
— Et qui ne peut montrer au monde son regret, —
C’est la femme qui l’aime et qui l’aime en secret !
Toi, tu peux étaler ta douleur légitime.
Le monde te plaindra! — Sa douleur est un crime.
Vos deux cœurs sont peut-être également épris,
Et le monde n’aura que sévères mépris
Pour cet amour profond que chaque instant efface;
Car elle aura beau faire, à chaque heure qui passe.
L’instant fatal approche où le mari lassé.
Reniera le présent au profit du passé!
On quitte la maîtresse, on revient à l’épouse,
Et triste comme Agar, la maîtresse jalouse.
Promise à l’abandon, maudite par la loi'.
N’a d’autres voluptés que sa haine pour toi!
JEANNE
C’est elle que tu plains! — Toi! — Ta pitié proclame Le droit de la maîtresse au foyer de la femme !
ARHANDE^ tp rcmellant de t>on trouble petit À petit.
Je ne proclame rien, car je n’ai rien osé Qui pût froisser ton cœur ayant tout supposé!
— D’ailleurs, ta jalousie est une fausse alerte :
Tu possèdes le bien dont tu pleures la perle;
Le docteur t’a dit vrai, Raoul est occupé
De ses inventions, et ton cerveau frappé S’efforce à lui créer des torts imaginaires;
11 a tout bonnement les soucis ordinaires A tous les inventeurs : tout inventeur en a;
C’est une chose simple, et je ne vois pais là.
En y réfléchissant, de quoi se mettre en peine Et répandre des pleurs comme une Madeleine!
JEANNE
Que te dire ? Le cœur se trompe rarement !
ARMANDE
Et voilà le motif de ton ressentiment?
Tu n'as, contre Raoul, aucune preuve?
JEANNE
Aucune !
ARHANDE.
Et d’un pressentiment tu lui gardes rancune ?
C’est de l’enfantillage ou de la cruauté.
Pauvre innocente, va! lorsqu’on a ta beauté.
C’est presque blasphémer que de perdre courage !
Ce serait, à t’en croire, un difficile ouvrage Que de se faire aimer avec ce front charmant !
Regarde ton mari, ce sera ton amant !
— Crois-moi, suis mes conseils, sois calme, deviens brave Et coquette surtout 1 Ne te fais plus l’esclave De Raoul!... et c’est lui qui pleurera demain !
JEANNE
Comment?
ARHANDE, à Toix baise.
Ne tiens-tu pas la vengeance en ta main ?
JEANNE
Moi?... — L’amante peut bien se venger, non l’épouse. L’amante a ses fureurs; mais la femme jalouse De l’honneur du mari dont elle a pris le nom Peut le vouloir punir! le déshonorer... Non!
âRMANDE^ Tivement,
Tu ne me comprends pas ! Ce que j’ai voulu dire.
C’est que tu possédais des armes pour séduire Ton mari... Sois coquette !...
JEANNE
Oui ! — Tu m’ouvres les jeux.
Raoul me reviendra !... Je le sens, je le veux ! «
— Puisqu’il ne suffit pas d’aimer pour qu’on vous aime; Puisqu’un trop grand amour est une faute môme. J’apprendrai l’art de feindre et de passer soudain De l’extrôme tendresse à l’extrême dédain ;
Je saurai la science, exécrable et charmante.
D’allumer le désir dans un cœur qu’on tourmente,