ACTE P H EM 1ER
Qui me .brûle les os, je meurs à petit feu',
Et j’espère en la mort comme j’espère en Dieu !
AHMANDE,
Mais quel chagrin...?
JEANNE
Raoul !
• ARMANDE
Ciel !
Je...
JEANNE
Tu pAlis !
ARMANDE, troublJe.
Moi, Jeanne,
JEANNE
Ne te démens pas, ta pAleiir le condamne .
Tu devines mon mal I II me trompe ! — 0 ma sœur l Mon mal te fait souffrir, va, je connais ton cœur!
— Bien des fois, comme au jour de l’enfance première , De mon cœur à ma bouche a monté la prière ;
J’ai crié vers le ciel ! Rien ne m’a répondu ,
Que celte voix funeste à mon repos perdu Ton mari te trahit 1 — Avec qui? Je l’ignore;
Mais à le regarder tout me le prouve encore :
Sa voix, ses yeux, son geste et ce je ne sais quoi Qui tressaille, qui souffre et qui proteste en moi !'
Je n’en avais pas fait mon mari, mais mon maître ; Devant sa volonté, c’était mon plaisir d’ôtre Moins qu’une esclave encore! Hélas! tu le sais bien,
Son amour excepté, tout pour moi n’était rien !
C’était de son amour que je vivais, l’épreuve Est trop lourde à porter; lui vivant, je suis veuve ;
Car l’époux de mon âme est bien mort en effet.
Aussi, je puis partir ; adieu ! Mon temps est fait t
— Mais non, ce n’est pas vrai, je pleure, je suis lâche ! Pour prendre mon Raoul, il faut qu’on me l’arrache ! Mais contre qui lutter? Oh ! je veux le savoir.
Ce n’est pas seulement mon droit, c’est mon devoir !
JEANNE, exaltée.
Ah 1 si je savais la femme qui me vole Mon bonheur de deux ans, vois-tu...
ARUANDE.
Tu deviens folle I
Calme-toi ! calme-toi !
JEANNE
J’irais... je lui dirais...
Je ne lui dirais rien... — oh! non, — je la tuerais!
ARMANDE
Ma Jeanne, calice-loi, quelqu’un pourrait t’entendre 1
JEANNE
Me calmer! me calmer! Ah ! tu ne peux comprendre L’amas de désespoirs en mon cœur enfermé;
Car toi, tu n’aimes pas, tu n’as jamais aimé 1
(Elle tombe sur nn fauteuil.) ARMANDE.
Je n’ai jamais aimé!
Toi?
ARMANDE (avec ironie).
C’est vrai I — mais, peut-être Etait-ce pour aimer que Dieu m’avait fait naître!
Peut-être qu’un vieillard froid, triste et compassé N’était pas l’idéal saintement caressé A l’ombre du couvent , quand folles et rieuses.
Répandant notre cœur en paroles joyeuses.
Sûre de l’avenir, chacune trait pour trait,
De l’époux de son rêve esquissait le portrait!
— Je n’ai jamais aimé! — Tu me crois donc de pierre?
Et si je le disais que j’aimai la première
Et qu’à l’heure où ton cœur encore ensommeillé
Ne s’était pas ouvert, il s’était éveillé
Dans le mien un amour magnifique! — Tu pleures
Comme pleure une enfant! — As-tu compté les heures
De mes nuits sans sommeil? — Ah! liens, pleure plus bas!
On dompte la nature, on ne la détruit pas.
Et tu rallumerais dans mon âme engourdie Un foyer mal éteint où couve un incendie!
— Il était jeune, fier, noble, plein de vertu.
Et c’était mon Raoul, à moi ! Me cOmprends-tu?
Mais mon rêve fut court I — Un matin, la mjsère Comme dans un étau m’étreignit dans sa serre!
Devant la pauvreté le sang de mes aïeux Reflua vers mon cœur et je fermai les yeux.