‹ Les vacances du jeune tempérantChapitre 25 sur 39 · LA TERRE DE JEAN BOISFORT · texte numérisé non relu

LA TERRE DE JEAN BOISFORT

Mes enfants, lorsque vous vous rendez à F école, vous passez devant la maison de Jean Boisfort.

Vous avez remarqué que la maison de Jean Boisfort a une apparence misérable ? Le perron est un vrai cassecou, les volets sont disjoints et battent au vent, la pluie pénètre par le toit aux bardeaux pourris ; la maison penche et s'en va en ruines.

Si vous entriez dans cette demeure, vous verriez qu'à l'intérieur c'est encore plus laid. Le plancher est recouvert de vieilles catalognes sales ; les chaises sont boiteuses ; sur la table la vaisselle du dernier repas attend qu'on la lave.

En un mot, tout est en désordre; à l'abandon. Les enfants, mal vêtus et nupieds, sont malpropres ; ils se disent des injures et se battent entre eux.

Voilà pour la maison de Jean Boisfort.

Les bâtiments ne valent pas mieux que la maison. Ils s'appuient les uns sur les autres pour ne pas tomber ; les toits pourris laissent aussi entrer la pluie qui gâte le foin et le grain ; les portes sont ouvertes jour et nuit. Les voitures sont en mauvais état, et n'ont pas été lavées ni graissées depuis des mois ; la charrue et tous les instruments agri-

coles sont exposés au mauvais temps dans la cour des bâtiments ; ils sont rouilles et hors de service.

Les animaux de Jean Boisfort sont à l'avenant. Jean Boisfort fait son train à 10 heures du matin, parfois il ne le fait pas du tout ; aussi ses animaux, si mal entretenus, sont maigres comme les sept vaches de Pharaon.

Et la terre de Jean Boisfort ! C'est la terre la plus mal cultivée du rang, et vous l'avez souvent dit et entendu dire : la terre de Jean Boisfort est une terre négligée, une terre de paresseux, sur laquelle il pousse plus de mauvaises herbes et de chardons que de foin et de bon grain.

Pourquoi donc la maison, les bâtiments, les animaux, le roulant et la terre de Jean Boisfort sont-ils aussi misérables ? Mes enfants, c'est que Jean Boisfort est un ivrogne.

Il aime la boisson bien plus qu'il aime sa famille et sa terre, et quand il boit, il néglige ses travaux.

Et non seulement lorsqu'il boit, mais même quand il est à jeun. Car il a contracté dans l'ivrognerie et au caba-

ret le dégoût du travail, V amour de l'oisiveté. La boisson lui a endurci le cœur et fait perdre l'amour de sa femme et de ses enfants ; la boisson lui a ôté le courage et la force de travailler.

Il n'a plus d'ambition ni de goût pour rien. Il ne pense plus qu'à une chose : fumer sa pipe, se chauffer, ne rien faire, et passer le plus de temps possible au cabaret, à boire et s'amuser dans la compagnie des ses pareils, les ivrognes et les bons à rien de la paroisse. Cette pensée le poursuit quand il est aux champs et lui enlève le cœur de travailler.

Il va sans dire que la terre de Jean Boisfort est hypothéquée. Que voulez-vous, le pauvre ivrogne a des dettes chez tous les marchands. Et comme tout l'argent qu'il gagne passe en boisson et qu'il ne paie jamais ses dettes, bientôt sa terre va être saisie et vendue par le shérif, et Jean Boisfort avec sa femme et ses enfants se trouveront sur le chemin. Que c'est triste !

Mais savez- vous pourquoi Jean Boisfort est un ivrogne et un paresseux ?

C'est parce qu'il s'est accoutumé à boire

lorsqu'il n'était encore qu'un petit garçon. Lorsque ses parents recevaient de la visite ils passaient de la boisson aux visiteurs — ils avaient tort — et ils avaient encore plus tort d'en donner

Tout jeune il buvait en cachette

une petite goutte à l'enfant, en disant à leurs amis : « Voyez donc comme mon petit gars vous avale ça sans faire la grimace ; ça fera un homme... Les in-

sensés ! Ils habituaient le petit Jean à boire et l'aidaient à devenir un ivrogne. C'est ainsi qu'il s'habitua à la boisson ; il y prit goût, et plus tard il chercha des occasions pour boire. Il en prenait souvent à la cachette de ses parents ; il lui arriva même de voler de l'argent pour s'acheter de la boisson.

Quand Jean Boisfort fut grand, il but avec les jeunes gens de son âge, et avec eux fréquenta les cabarets et s'enivra bien souvent, au grand chagrin de ses parents, de sa mère surtout, qui pourtant l'avait accoutumé à boire quand il était petit garçon.

Après que Jean Boisfort eût été marié, il ne cessa pas de boire, comme l'avait espéré sa jeune femme, à qui il en avait fait la promesse solennelle. Au contraire, il ne mit aucun frein à sa passion, et devînt bientôt un ivrogne d'habitude.

Il était l'aîné de la famille et le bien paternel lui échut en partage à la mort de son père. C'était une des plus belles terres de la paroisse. Il la négligea par son amour de la boisson et sa paresse, et peu à peu tout alla à la ruine. Vous voyez maintenant ce qu'est deve-

nue la belle terre de Jean Boisfort :

c'est la terre la plus misérable du rang et de toute la paroisse.

Telle est l'histoire de Jean Boisfort.

Voulez-vous, mes enfants, que cette histoire soit la vôtre un jour ? Elle le serait certainement si maintenant vous vous accoutumiez à prendre de la boisson quand l'occasion s'en présente.

Voulez- vous au contraire devenir un bon cultivateur et le maître d'une grande et belle terre, avec une maison de bonne apparence et un gros roulant ? Eh bien, accoutumez-vous dès maintenant au travail, à l'économie, et pardessus tout ayez horreur de la boisson et de l'ivrognerie.

P. Hugolin, O. F. M.

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