‹ Les vacances du lundi--tableaux de montagnes--Chapitre 5 sur 11 · DE RETOURNEMER A SAINT-DIÉ · texte numérisé non relu

DE RETOURNEMER A SAINT-DIÉ

L*excursion à Retournemer et au col de Schlucht terminée, vous retournez à Gérardmer, et vous vous arrêtez à Thôtel de la Poste, la meilleure auberge du pays, où le courrier de Remiremont et de Saint-Dié vous prend en passant pour vous conduire à cette dernière ville, but de votre pèlerinage.

En traversant le pont de la Valogne, vous pouvez jeter un dernier regard au saut des Cuves. Â partir de là, vous gravissez en une heure à peu près l'élévation de terrain qui sert de rempart à Gérardmer et vous commencez à descendre sensiblement vers Saint-Dié. Cette route n'a rien de bien remarquable, et, pour les touristes habitués aux voyages, elle rentre dans la catégorie des routes ordinaires.

C*est le moment, si Toq est fumeur, d'allumer un cigare, sans crainte de le laisser éteindre pendant ces transports admiratifs que cause un site étrange, inattendu, aux admirateurs de la belle nature. Si vous ne fumez pas et que la chaleur du jour vous fatigue, vous pouvez en toute sécurité vous abandonner à cette somnolence si agréablement bercée par la voiture ; vos yeux, déjà blasés par les aspects romantiques que présente la route de Remiremont à Retournemer, n'y perdront pas grand'chose. N'allez pas cependant vous imaginer que le trajet soit ennuyeux : les fonds de hautes montagnes boisées qui ondulent à Thorizon rompent heureusement la monotonie d'un voyage en plaine; bientôt vous parcourez de belles prairies bien irriguées, bien vertes, qu*accidentent quelques usines entourées de beaux arbres, qui composent ce qu'on appelle, en termes de paysagiste, de pittoresques fabriques. Aux approches de Saint -Dié, les montagnes, quoique un peu trop arrondies, sont encore assez belles de formes et ne manquent pas de caractère. Toute cette partie de la vallée a du charme.

Saint-Dié est la ville la plus jolie et la mieux bâtie de toutes celles des Vosges. Quelques détails relevés dans les archives sur son origine et ses vicissitudes trouveront naturellement leur place ici.

En 660, Childéric II, devenu roi d'Austrasie,

LES VOSGES. /il

appela d'Alsace Dieudonné ou Deodatus, ancien évêque de Nevers, en l'engageant à fonder sur ce territoire, nommé primitivement vallée de Galilée, un monastère semblable à celui de Novientum ou Ebersmunster, en Germanie, qu'il gouvernait avec éclat.

Suivant les désirs du prince, Deodatus se dirigea vers sa nouvelle patrie, emmenant avec lui quelques-uns de ses disciples.

L'un d'eux, surpris par la nuit à la descente d'Ormont, une montagne qui domine la vallée de Saint-Dié, fut contraint, dit la légende dont nous reproduisons le style naïf, à se coucher sur un petit mont qu'ils appelaient a les Jointures, )> et, abattu par la fatigue, ne tarda pas à s'endormir. Pendant son sommeil, il vit en songe la bienheureuse Mère de Dieu lui ordonnant de construire un monastère à l'endroit même où il reposait.

L'ordre de la sainte Vierge fut religieusement exécuté ; une église s'éleva, dont le maître-autel marquait le lieu même de la vision.

A l'église s'adjoignit un couvent autour duquel se groupa bientôt un village. C'est l'histoire de la formation des villes en cette époque reculée. On logeait d'abord Dieu, puis les servileurs de Dieu ; les fidèles venaient ensuite.

Le village poussé au pied du monastère prit le

nom de son fondateur, Saint-Dieudonné, que Tusage, avec ses syncopes corruptrices, contracta en Saint-Dié. Ce village devint avec le temps une ville importante.

L'établissement fondé par Deodatus fit en peu d'années éclore, dans son rayon, de nouveaux couvents. Le monastère de Galilée, c'est ainsi que se nommait celui de Deodatus, possédait à lui seul un territoire de sept à huit lieues de long sur cinq de large. C'était beaucoup pour de pauvres moines. Aussi les humbles murs qui les abritaient tombèrent-ils bientôt pour faire place à de hautes et fortes murailles crénelées, capables de défendre les richesses du sanctuaire contre les attaques à main armée, fréquentes en ce siècle barbare.

En 769, Charlemagne fit reconstruire l'église du couvent, placée sous l'invocation de Notre-Dame, restaura le logis des moines et donna Galilée à l'abbaye de Saint-Denis, à la charge d'y entretenir constamment douze ou quinze frères. Disons, pour en finir avec ces détails historiques qu'on ne saurait trop abréger dans un récit purement descriptif, que de 1022 à 1028 la peste et la famine ravagèrent les Vosges, et que les chanoines de Galilée, pour ranimer le courage du pauvre peuple, empruntèrent les reliques de saint Hippolyte au cou-

vent de Moyen-Moutier, dont il existe encore de fort belles ruines. L'espoir d'être guéris ou préservés attira à Saint-Dié un grand nombre de pèlerins; des foires s'y établirent et devinrent le centre d'un commerce assez étendu. De la calamité naquit la fortune : Saint-Dié devint une ville considérable. En 1626, on l'entoura de fortifications dont l'achèvement prit dix années; vers 1284, un château y fut bâti par Isabelle d'Autriche, femme de Ferry IV, duc de Lorraine.

Walterlud, homme d'une vertu éprouvée et d'une science profonde, se dévoua au service de ses concitoyens; il créa des industries utiles. De son époque datent l'exploitation des vastes forêts du pays et le débit des planches de sapin, objet d'un commerce immense.

La prospérité de Saint-Dié eut cependant plus d'une catastrophe à subir. Le 6 juillet 15S4, un violent incendie détruisit la ville presque entière ; mais elle sortit bientôt de ses cendres et, en 1697, retourna aux ducs de Lorraine. Le feu y prit de nouveau, le 27 juillet 1757, et en moins de quatre heures détruisit cent seize maisons. Stanislas, à qui la Lorraine avait été cédée en échange de la Pologne, et donnée en usufruit, ému de ce malheur, fit reconstruire entièrement la ville sur sa cassette, en sorte que ce désastre fut presque

un bonheur pour Saint-Dié, qui se releva de ses ruines plus brillante que jamais.

Saint-Dié conserve encore de nos jours des traces de sa splendeur passée; sa position est fort agréable et pittoresque. La ville s'étend sur les bords de la Meurthe, au pied de la montagne d'Ormont d*où Tœil embrasse un panorama délicieux. C'est là que, pendant la tourmente révolutionnaire, Delille vint achever sa traduction en vers de Y Enéide; en effet, ce pays charmant, calme, heureux, est favorable à cette rêverie nonchalante, à celte oisiveté méditative du poète cherchant des rimes.

Les environs de Saint-Dié semblent disposés à souhait pour le promeneur et le touriste : ce sont de toutes parts de fraîches vallées couronnées de belles forêts de sapins ; les vallées de la BoUe et de Rougiville offrent des buts d'excursion dont on ne se lasse pas. La richesse de la végétation, l'épaisseur des ombrages, les cascades dont les eaux alimentent les réservoirs et les chutes qui mettent en mouvement les scieries mécaniques pittoresquement construites dans de belles forêts; tout cela forme un ensemble charmant, où l'on ne trouvepas sans doute le grand caractère des pays montagneux, mais qui retient, attache et séduit par sa poésie agreste, son calme profond et sa solitude sans sauvagerie.

Si le sol est riche extérieurement, il ne Test pas moins intérieurement. Ses couches recèlent des mines de fer et de cuivre, des carrières de marbre de diverses couleurs ; mais n*empiétons pas sur le domaine delà science et de Tindustrie ; Tarliste parcourt la surface de la terre pour y chercher la beauté, l'ingénieur la fouille pour en extraire la richesse ; à chacun sa tâche !

Cette excursion dans la vallée de Saint-Dié termine notre promenade dans les Vosges ; il nous faut reprendre la route de Paris à notre grand regret, car c'est difficilement qu'on s'arrache aux douceurs d'un voyage si pittoresque. Mais la mauvaise saison nous chasse, il faut regagner en toute hâte nos quartiers d'hiver, où pendant de longues et froides soirées nous songerons encore aux beaux sites que nous avons parcourus. Leur souvenir plein de charme nous fera patiemment attendre les premiers beaux jours du printemps où nous reprendrons notre volée à travers ce beau pays de France, que le touriste dédaigne pour, courir à l'étranger, à la recherche de ces aspects pittoresques et grandioses dont notre patrie regorge, mais que si peu connaissent.

De Saint-Dié, le courrier vous emporte vers Lunéville, et sur votre route vous rencontrez RaonrÉtape, petite ville située dans une vallée pitlo-

resque, au pied d'un coteau, sur la rive droite de la Meurthe. Cette ville fut jadis importante, et en 1279 elle fut fortifiée par ordre de Ferry III, qui la jugeait, par sa situation sur la route de Nancy à Schelestadt, un point très important.

Un château s*élevait autrefois sur le coteau qui la domine, château connu sous le nom de Belronan et entièrement en ruine aujourd'hui. Plus loin vous trouverez Baccarat, connu par ses manufactures de cristaux, et quelques heures après vous arriverez enfin, car la route a été longue et peu intéressante, à Lunéville, d'où la voie ferrée vous ramène vers Paris.

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