‹ Les vacances du lundi--tableaux de montagnes--Chapitre 6 sur 11 · VUES · texte numérisé non relu

VUES

Quand on habite les villes ou les plaines, il est facile d'oublier qu'on circule à travers l'insondable espace, emporté par une planète gravitant autour du soleil avec une prodigieuse vitesse. L'épiderme de l'astre a disparu sous l'encombrement des bâtisses et la culture humaine, et il faut un effort d'imagination pour croire que cette terre vue de ' Mars ou de Vénus prenne sur l'azur noir du ciel l'aspect d'un globe d'or ou d'argent, au reflet du phare central de notre monde. Les données, si précises pourtant, de l'astronomie semblent presque chimériques, et il vous prend des envies de revenir

(1) De MM. Bisson frères.

au système de Ptolémée, qui faisait de notre chétif habitacle le noyau même de l'univers. Les grandes montagnes aident à faire comprendre que la terre est bien réellement un corps céleste suspendu dans réther, ayant pris sa figure actuelle après mille révolutions cosmogoniques, une énorme boule de feu qu'enveloppe une mince pellicule solidifiée où peut-être la vie animée n'est qu'un accident temporaire, et l'homme qu'un parasite menacé de disparaître au moindre cataclysme neptunien ou plutonien: Une nutation d'axe, et les océans déplacés submergent la création ; une dilatation des gaz, et le ballon crève, répandant ses laves, avec leurs soulèvements et leurs abîmes. Les montagnes, qui ne sont cependant à la peau de la terre que ce que sont les rugosités à l'écorce d'une orange, ont fidèlement conservé l'image du chaos primitif; elles représentent les convulsions figées du globe cherchant sa forme au milieu de son immense atmo- .sphère d'acide carbonique sillonnée d'orages terribles auprès desquels nos typhons et nos cyclones sont des brises printanières. Dans une inaccessible solitude et un éternel silence, leurs pics orgueilleux ont vu les siècles glisser sur leurs flancs comme des avalanches, les civilisations s'enfler et s'évanouir, comme des bulles d'air à la surface de l'eau, sans laisser plus de trace, l'âge de la pierre céder

la place à Tâge du bronze, et celui-ci à Tâge du fer en attendant Tàge de Tor, qui est probablement le nôtre; ils n*ont pas varié depuis les temps antéhistoriques, et ils resteront les mêmes jusqu'à ce qu'un frisson de la planète les bouleverse de nouveau, faisant du gouffre le sommet et du sommet le gouffre, ou les résorbe à jamais dans son sein en ignition.

Mais ils sont rares les mortels qui gravissent ces cimes immaculées, ces pics gigantesques dont la neige vierge ne porte même pas lempreinte des serres de Taigle; qui respirent cet air raréfié des altitudes où le son meurt sans écho, où la flamme grésille haletante, où le sang s'échappe des pores ; qui regardent à travers les hallucinations et les attirances du vertige les formidables profondeurs hérissées d'aiguilles étincelantes, de sommets neigeux, de crêtes de glace semblables à l'écume d'iine mer du pôle gelée en l'air, et dévorent de leurs yeux éblouis ce colossal panorama qu'on ne peut, sans mourir, contempler plus de quelques minutes. Aucune description de poète, pas même le lyrisme de lord Byron dans Manf'red^ ne peut donner l'idée de ce prodigieux spectacle qui restitue à la terre sa beauté d'astre, défiguré par l'homme. Les couleurs du peintre, si un peintre montait jusque-là, se glaceraient sur sa palette.

Eh bien! ce que ni l'écrivain ni Tartiste ne sauraient faire, la photographie vient de Texécuter.

C'était là une rude tâche, et qui même réalisée semble impraticable. Honneur au courage de MM^^ Bisson, qui l'ont accomplie au prix de dépenses, de fatigues et de dangers excessifs ! Nous n'avons pas à les suivre dans leur périlleuse ascension — il en a été rendu compte ici même (1), — nous ne nous occuperons que de cette nature âpre, farouche, inabordable, dont les premiers ils ont rapporté les portraits fidèles.

Les montagnes semblent jusqu'à présent avoir défié l'art. Est-il possible de les encadrer dans un tableau? Nous en doutons, même après les toiles de Calam.e. Leur dimension dépasse toute échelle; une légère strie au flanc d'une pente, c'est une vallée ; ce qui parait une plaque de mousse brune est une forêt de pins de deux cents pieds de haut; ce léger flocon de brume s'étale en nuage immense. En outre, la verticalité des plans change toutes les notions de perspective dont l'œil a l'habitude. Au lieu de fuir à l'horizon, le paysage alpestre se redresse devant vous, accumulant ses hautes découpures les unes derrière les autres. Ses colorations ne sont pas moins insolites que ses lignes et

(1) Au Moniteur universel.

déconcertent la palette. Elles sortent de la gamme terrestre et prennent des irisations prismatiques. Ce sont des tons d'améthyste et.de saphir, des verts d'aigue-marine, des blancs d'argent et de perle, des roses d'une fraîcheur idéale qui contrastent avec des bruns sombres, des verts veloutés, des noirs profonds et violents, toute une série d'efl'ets irréductibles aux moyens de l'homme. L'art, selon nous, ne monte pas plus haut que la végétation. Il s'arrête oii la dernière plante meurt en frissonnant. Au delà, c'est l'inaccessible, l'éternel, l'infini, le domaine de Dieu. Pour l'artiste, il ne peut que 'faire entrevoir, dernier et sublime plan, la silhouette glacée d'argent d'une montagne dans les fumées bleues du lointain, et c'est précisément là ce qui rend si précieuses les belles épreuves photographiques de MM. Bisson. Bien qu'elles soient admirables, nous ne nous arrêterons pas aux épreuves qui sont prises d'endroits accessibles et présentent des aspects familiers aux regards, ne laissant voir les montagnes qu'au second ou troisième plan, adoucies par l'éloignement et l'air interposé, noyées de vapeur ou fantasquement illuminées d'un rayon. Certes, rien n'est pittoresque comme ces grands sapins étirant leurs bras, ces chalets aux toits surplombant, ces vallées où mi-

roilent des torrents à travers des lits bouleversés

comme des carrières, ces lacs qui endorment le reflet de leurs bords dans leurs coupes d*émeraude ou de lapis, ces roches que côtoie un sentier rapide, ces pentes gazonnées que broutent des vaches agiles comme des chamois ; mais tout cela, c'est encore la terre telle que nous la connaissons : la vraie physionomie planétaire n*apparait pas nettement.

Voici la petite troupe qui part des Grands-Mulets pour faire tenter à la photographie Tascension du mont Blanc. Pour le cpup, nous avons dépassé la zone humaine; la végétation a disparu; plus de trace de vie, rien que de la neige bizarrement bossu ée et dont çà et là quelques roches sombres percent le blanc linceul comme une échine maigre troue le manteau qui la couvre. Comparer à des fourmis en marche les hommes de la caravane conduite par Auguste Balmat serait une similitude assurément trop grandiose. Quelle solitude, quel silence, quelle désolation! et par-dessus cela un vide opaque et noir fait de nuages qui rampent au lieu de flotter. Un peu plus haut, la rencontre des glaciers des Bossons et du Taconay produit un épouvantable chaos. Figurez -vous des courants d'une débâcle polaire, arrêtés par quelque obstacle invincible; les glaces s'amoncellent, rejaillissent les unes par-dessus les autres en blocs, en prismes,

eQ palyèdres, en cristaux de toutes les formes imaginables; les érosions,^les fissures, les fontes partielles écornent, divisent, déforment le tumultueux entassement dont les déhiscences semblent découvrir Tossuaire des créations primitives. Dans cette fente large et profonde comme un gouffre se hissent les intrépides explorateurs avec des contorsions et des écartèlements de gymnastes, s'accrochant aux saillies, enjambant les crevasses, faisant des crampons de leurs ongles, s*arc-boutant de leurs bâtons ferrés, effrayants à voir quoique à peine perceptibles, car Timmensité du tableau dévore les figures, comme si la solitude de la montagne ne voulait pas être violée. Cette vaste photographie, où vingt personnages ne s'aperçoivent pas, n'est qu'un pli de cette mer immobile, plus accidentée et plus houleuse que TOcéan dans ses fureurs. On la voit se continuer par delà le cadre de la planche sous son écume de neiga. Cela donne tout à fait rimpression qu'on éprouve en observant ]a lune au télescope, lorsque Tombre tombant de ses montagnes en dessine les anfractuosités sur le fond d'argent de son disque ébauché à demi.

L'ébullition cosmique refroidie depuis longtemps s'y lit en caractères irrécusables. Les formes brusques, déchiquetées, violentes, y portent la trace des révolutions antérieures; ce ne sont que cra-

tères, soiilèvemeDls, abîmes, ruines, déchirures; c'est la peau rugueuse de l'astre, répidernie même de la planète.

Une épreuve bien étrange encore est celle qui représente le col du Géant. Sur un plateau dont les bords se relèvent s'étend en couche épaisse la neige éternelle, ayant pour fond un ciel presque noir; des dépressions qui se suivent comme des pas simulent des traces de pied plus grandes encore que celle du pied d'Adam dans l'ile de Serendib qui, dit-on, mesurait neuf coudées. Il semble qu'un des fils monstrueux de Ghé, un de ces Titans qui déracinaient les montagnes pour les lancer contre Jupiter, vient de passer là moulant dans la neige l'empreinte de ses plantes de pied colossales. Rien ne fait plus rêver à une race gigantesque disparue que ces apparences de pas. Au fond, une aiguille' bizarrement recourbée ressemble à la»corne d'un rhinocéros enfoui par une avalanche depuis des milliers de siècles.

Voici un fragment, une vague de la mer de glace, avec ses déchiquetures , ses cristallisations, ses milliards de prismes contrariés, travail immense que s'est donné la nature d'allier le détail infinitésimal à l'ensemble énorme et chaotique. Les pics des Charmoz, coupés de bancs de nuages, ferment cet étrange tableau.

Malgré tous les obstacles qu'il a eutassés autour de lui, le mont Blaac n*a pu échapper à Topiniàtre recherche de la science. Nous le tenons, farouche et seul, emprisonné dans le cadre étroit d'une planche photographique. La neige, ne trouvant même plus pour se poser la mousse intrépide, ce pionnier de la végétation, glisse sur le roc nu et se loge avec peine dans les anfractuosités devenues rares, car on dirait que, las de lutter contre la pression du vide, le géant s'est affaissé sur luimême ; une surface relativement plane s'étale au sommet du mont Blanc.

Les montagnes du Valais et la chaîne du mont Rose, qui servent de transition entre la Savoie et la Suisse allemande, ne présentent pas le même aspect majestueux que celles du mont Blanc : elles sont plus tapageuses, plus bruyantes à l'œil, mais elles n'ont pas l'énergie indomptable de leur chef. Aussi, dans cette série de leurs planches, MM. Bisson ont-ils pu donner plus de place à l'homme que dans la précédente; la montagne, moins inhospitalière, le tolère sur ses flancs, et, au bas de l'épreuve qui représente l'aiguille du Certain, on voit se presser dans une étroite vallée le petit village de Zermatt.

Mont Rose offre une physionomie absolument lunaire; on y retrouve les* formes arrondies, les

trous circulaires qui caractérisent les accidents de notre satellite.

Nous avons essayé, dans ce rapide examen, de rendre l'impression produite par l'œuvre de MM. Bisson, qui serait digne d'illustrer le Cosmos de Humboldt ou quelque traité de géologie. Pour terminer, nous ne pouvons que remercier les courageux photographes d'avoir fourni à la science et à l'art de nouveaux éléments et de nouvelles images.

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