UNE
De Suisse, le 22 septembre 1866.
Les annonces de spectacles qui terminent les journaux semblent stéréotypées pour longtemps encore, et nous n'y voyons d'autre- nouveauté qu'un vaudeville en un acte de M. Henri Rochefort et Pierre Véron, la Confession d'un enfant du siècle. Nous croyons donc pouvoir, sans manquer à ce qu'on appelle « le sacerdoce de la critique, » rester huit jours de plus en Suisse et substituer à l'analyse des pièces absentes le récit d'une petite excursion dans la montagne. Quelques observations bien senties sur la température nous serviront d'entrée en matière.
On attribue les pluies fréquentes de cette année aux vapeurs produites par la fonte d'une immense banquise de deux cents lieues de long, détachée des côtes du Groenland ou du Spitzberg et entraînée dans les eaux chaudes du Gulf-stream, oîi elle s'évapore en brumes qui ont compromis l'été et qui gâtent l'automne, car cette énorme fumée que pousse le vent d'ouest se résout en averses incessantes sur la France et. sur la Suisse. Les seaux de la pluie ne sont pas tellement vidés quand les nuages nous arrivent passant par-dessus la chaîne du Jura, qu'ils ne contiennent de quoi nous tremper jusqu'aux os pour peu que nous quittions notre toit hospitalier.
Aussi la semaine dernière nous avions renoncé au projet formé depuis plusieurs jours d'aller faire une promenade dans cette Savoie que l'annexion a rendue française. Le baromètre faisait monter et descendre sa colonne de mercure entre Variable, Pluie ou Vent, Grande Pluie, Tempête, prophéties météorologiques toujours réalisées avec une désespérante exactitude. Le samedi, veille du jour fixé d'abord pour l'expédition, le ciel ouvrit les écluses de ses eaux, et, malgré l'antique promesse, parut vouloir donner une seconde édition du déluge. Bien avant dans la nuit nous entendîmes les gouttes de pluie fouetter nos volets; mais le matin, agréable
surprise, une lumière fraîche et bleue illuminait rhorizon. A peine quelques flocons blancs rampaient sur les flancs du Jura, et le Salève s'apercevait à travers une gaze légère de plus en plus transparente, signe infaillible de beau temps.
La calèche fut attelée et bourrée de provisions, et nous voilà partis. Ce jour-là était un jour de jeûne fédéral destiné à l'édification des étrangers. Nous ne savons pas s'il a été rigoureusement observé, mais les rues de Genève fourmillaient de gens portant des paniers pleins de victuailles. Des véhicules de toutes sortes chargés de familles au grand complet se dirigeaient vers les campagnes diverses. Les omnibus étaient assiégés, les bateaux à vapeur du lac envahis. Chacun fuyait joyeusement la ville qui, dans la journée, a dû être gaie comme Londres un dimanche.
Sur une place se tenaient une grande quantité 4e faucheurs attendant sans doute d'être embauchés. Ces grands gaillards, appuyés sur leurs faux dont le fer reluisait au soleil, avaient une apparence assez formidable et faisaient penser aux allégories du Temps et de la Mort.
Nous eûmes bientôt gagné la frontière, et les mots « gendarmerie impériale » peints sur une maison, à l'entrée d'un village, nous avertirent que nous venions de quitter la Suisse pour la
Savoie. Le bourg d'Annemasse n'a rien de bien pittoresque; mais, dès qu'on l'a franchi, la route qui s'élève par pentes adoucies devient charmante.
A la droite du chemin se creuse une vallée où serpente une rivière torrentueuse, la Menoge, qui va un peu plus loin se jeter dans l'Arve. On aperçoit le revers du Salève moins connu que la face tournée vers Genève avec ses zones de calcaire et de verdure. Ce côté-ci est vert, boisé presque jusqu'au sommet, et de ce point comme de l'autre on distingue ce qu'on appelle toujours les Treize-Arbres bien qu'il n'y en ait plus que trois.
Au bas de la montagne, les tourelles d'un vieux château dressent leurs toits en éleignoir. Il est difficile d'apprécier leur dimension véritable, car les masses qui les avoisinent les écrasent et les font paraître toutes petites : on dirait ce mignon castel tiré d'une boîte de jouets de Nuremberg. Aucun ouvrage humain ne peut se tenir et produire son effet en présence des ouvrages de la nature.
A la gauche du chemin, sur des pentes hautes et rapides bien exposées au soleil, s'échelonnent des vignes dont les grappes mûriront peut-être, malgré la désastreuse température de l'année.
La vallée se creuse de plus en plus, et bientôt l'on arrive au pont de la Menoge, qui mérite une description : il a deux rangs d'arches superposées,
disposition qui rappelle le pont du Gard, lequel, à vrai dire, est un aqueduc; au fond, dans la pointe du V que forment les deux culées, une arche unique enjambe le torrent ;• sur l'extrados de cette arche qui autrefois était le point où aboutissaient deux pentes d'une déclivité dangereuse, on a élevé récemment trois arcades à large ouverture qui mettent la route de niveau et font dans le paysage un bel effet, avec leur pierre d'un blanc doré et leurs baies emplies d'un air bleuâtre. En se penchant par-dessus le garde-fou, on distingue dans la profondeur du ravin, au bord du torrent, de pittoresques maisonnettes bâties moitié en pierre, moitié en bois, et jetées là avec un charmant désordre.
Quand on a passé la Menoge, on avance à travers un vaste cirque de montagnes qui revêtent les couleurs les plus étonnantes : ce sont des violets d'améthyste, des bleus de saphir, des tons de cendre d'Egypte, de fumée de pipe, de gorge de pigeon, de velours épingle, de gaze d'argent froissée, rehaussés sur les sommets les plus lointains de quelques touches de neige et soutenus aux plans plus rapprochés par la verdure sombre des forêts qui, à cette distance, semblent de larges plaques de mousse. Au-dessus des montagnes, des nuages blancs mêlés d'ombres et de rayons forment comme un second gradin du ciraue et semblent aérienne-
ment continuer la chaîne. Parfois on s'y tromperait, tant la ressemblance est grande de la montagne de vapeur avec la montagne de granit.
Dans la plaine, ou du moins dans ce qu'on peut relativement désigner ainsi, des bandes de verts de nuances variées désignent les cultures diverses. Les arbres, d'une verdure si intense qu'elle parait noire, projettent sur les zones dorées leurs ombres violettes. Les haies marquent des lignes comme sur un plan topographique, et par places des ruisseaux glissent leurs fils d'argent dans la trame verte.
Aux bords du chemin babillent, sautillent et scintillent de petites sources, des cascatelles en miniature, des torrents contenus dans un fossé et qui moussent prétentieusement contre un caillou « faisant des Niagaras aux fourmis. » Rien de frais, de gai, de vivant comme cette présence perpétuelle de l'eau qui vous accompagne tout le long de la route. Quand on ne la voit pas, on l'entend jaser dans l'herbe ou derrière la haie. Nous arrivâmes bientôt à Nangy, dont la population fêtait gaiement le dimanche. Le type n'est plus le même qu'à Genève et aux environs. Les visages ont en général une régularité italienne ; les yeux noirs et les cheveux bruns abondent. Les femmes sont plus belles et de physionomie plus avenante que les
Genevoises, sur qui semble peser, même quand elles s'amusent, une inexplicable tristesse. Après cela, nous ne donnons notre remarque que pour ce qu'elle vaut. Les voyageurs sont tous un peu comme ce touriste anglais qui, débarqué à Boulogne, dans une auberge dont l'hôtesse était bossue ' et rousse, écrivait sur son calepin : a Toutes les Françaises sont rousses et bossues. » Il se peut que les Genevoises soient jolies et que les Savoyardes soient laides ; mais les annexées que nous rencontrâmes ce jour-là nous parurent agréables. Voilà ce que nous pouvons dire en conscience.
A Nangy, un faux renseignement nous fit pousser jusqu'à Contamines, joli village situé un peu plus loin que l'endroit où nous devions quitter la route pour nous engager dans la montagne, car le but de notre excursion était une visite à un cousin d'une des personnes qui habitent la villa où nous écrivons ces lignes. L'aubergiste de Contamines nous donna un guide, et voilà notre calèche grimpant avec force cahots un sentier pierreux, au long duquel gambadait, avec une pétulance folle, un torrent tapageur, clair comme de l'eau de roche, malgré les pluies récentes, sautant de pierre en pierre, bouillonnant, écumant sous des branches inclinées, et qui, tout rapide qu'il soit, est parfois remonté par les truites.
Tout au haut de cette cote abrupte, non loin du village de Pouilly, à deux pas du torrent, s'élève la maison où nous devions dîner. On dîne ici à Theure où Ton déjeune à Paris, entre midi et une heure. C'est une sorte de ferme demi'bourgeoise. La toiture tumultueuse a des pentes diverses et se reploie comme elle peut pour couvrir des bâtiments assemblés sans symétrie, ce qui produit des angles inattendus et de belles ombres portées.
Autour de la case 'se développe, avec tous les charmants hasards de la nature quand elle n'est pas contrainte, un jardin comme nous les aimons, c'est-à-dire livré à lui-même, et dont le caprice échappe à la pédanterie du jardinier armé de cisailles. Aussi il faut voir comme les volubilis, les capucines, les clématites s'en donnent à cœur joie, accrochant partout leurs treilles, suspendant leurs clochettes et leurs étoiles aux murs, aux branches, aux échalas, aux vieux morceaux de treillages ou de clôtures. Les roses, les géraniums, les verveines, les héliotropes, sans aucun souci de leur raqg, vivent dans le meilleur accord avec les choux, les pommes de terre et les carottes, tous, fleurs et légumes, constellés d'une pluie de diamants et de perles, et aussi riches les uns que les autres ; en face se trouve un autre jardin, un peu plus grand, coupé par un ruisseau qu'on traverse sur une
planche; trois jeunes sapins y dressent leur silhouette élégante.
Le maître de la maison a abandonné le bas du logis à Texploitation rustique, et s'est réservé dans le haut une chambre où il vit en anachorète avec un Pylade, un fidusAchates, un famulus Wagner, très original et très bon compagnon. Ils s'occupent de géométrie, de mathématiques, de littérature, de sciences, connaissent parfaitement leurs auteurs, et, après des raisonnements sur les calculs de Leverrier qui indiqua infailliblement la place probable de Neptune, le famulus Wagner fait des omelettes et des pommes de terre sautées exquises. Quand nous arrivâmes, il était en train de lire la Floride de Méry, dont il avait appris la mort avec chagrin.
Comme on le pense, le repas fut joyeux. Le soleil, les branches et les fleurs entraient par les petites fenêtres de la salle basse où nous mangions.
Quoique le vin, récolté dans sa vigne par le maître de la maison, fut excellent, nous avions envoyé chercher à Contamines, pour égayer le dessert, un certain vin à demi mousseux et célèbre dans la contrée. On" en boit largement, car il est léger et ressemble au vin de Champagne. Puis, après des remerciements pour la cordiale hospitalité, nous remontâmes en voiture. Un autre guide
nous conduisit par un chemin plus court, mais changé en Ut de rivière par la pluie de la veille. Nous en sortîmes enfin, non sans avarie, car le brancard de la calèche fut cassé. On Tarrangea tant bien que mal, et nous retrouvâmes bientôt le grand chemin.
Le jour baissait, et le coucher du soleil dans les montagnes était splendide. Dégagé de toute vapeur, le mont Blanc dominait Thorizon, et sa cime prenait cette couleur rose qui est la pudeur de la neige quand le soleil lui donne le baiser du soir. Bientôt la lueur s'éteignit, et la montagne géante apparut sur le ciel violet comme un spectre de clair de lune.