‹ Les vacances du lundi--tableaux de montagnes--Chapitre 7 sur 11 · A VEVEY · texte numérisé non relu

A VEVEY

La Fête des vignerons de Vevey^ pour la juelle on avait fait un service, comme on dit en s'-yle de presse, mérite vraiment qu'on se dérange; c'est un spectacle bien rare dans les mœurs actuelles et qui donne Tidée de ce que pouvaient être les fêtes antiques, les thesmophories, les panathénées et , autres cérémonies exécutées en plein air. Vevey est une charmante ville qui a pour miroir ce limpide azur du Léman ; elle a donc un débarcadère et une station. On y arrive par le bateau à vapeur et par le chemin de fer. Cela est bien suffisant en temps normal ; mais celte fois un troisième mode

de locomotion, s'il existe, n*eût pas été de trop. Quel dommage que plus lourd que Vair de Nadar soit encore à Tétat de desideratum I On aurait vu des essaims d'aéroscaphes se diriger et s'abattre sur Vevey de tous. les points du ciel. C'est une chose toute moderne que ces migrations soudaines de plusieurs villes vers un point où une grande attraction appelle les curieux et qui déconcerte les moyens de transport si énergiques cependant que peuvent fournir à un moment donné les administrations de chemins de fer. Ainsi dans ce trajet de Genève à Vevey le convoi, à chaque station, emportait un village, un boui^, une ville et les laissait déserts ; à la fin cela formait un peuple, capable de coloniser un monde nouveau.

Dne providence amicale nous avait fait retenir une chambre à Thôtel du Cygne, à Bernex, un peu au delà de Vevey, car pour Vevey même il n'y fallait pas songer, mais il était facile de se rendre de cet endroit au lieu de la fête dans une de ces calèches qui vous tendent les brancards sous les remises de toutes les auberges suisses. Dès cinq heures nous étions en route, car l'heure indiquée pour le commencement du spectacle était fort matinale, dans l'idée d'éviter les rayons trop chauds du soleil. Précaution inutile 1 le soleil ne se montra pas, et, maigre les promesses menteuses du baromètre,

des nuages grisâtres couvraient le ciel laissant déjà filtrer quelques fines gouttelettes.

Nous arrivâmes bientôt à Vevey, dont les rues présentaient un aspect gai et pittoresque. Le drapeau helvétique : de gueules, à la croix d'argent^ flottait aux fenêtres, accompagné des bannières des cantons, avec leurs blasons et leurs couleurs d'une variété charmante ; des guirlandes en branches de sapin dont le vert sombre était égayé par de grandes fleurs en papier rose, jaune, bleu, couraient en festons à chaque étage des façades, et dans les rues de larges bandes de sable traçaient ritinéraire du cortège. Ce sable matinal devait fournir une pâte épaisse à la boue du soir.

La cérémonie devait avoir lieu sur la grande place, autour de laquelle on avait élevé trois gigantesques estrades solidement construites et pouvant contenir dix mille cinq cents spectateurs, sans compter ceux qui s'étaient juchés sur les toits des maisons, d'une hauteur à dominer la place. Le côté libre de l'arène était occupé par trois portes monumentales, ou plutôt par trois arcs de triomphe, devant donner passage aux divers cortèges. La plus grande porte, celle du milieu, décorée de feuillages, de drapeaux, de blasons, de figures allégoriques, d'emblèmes d'agriculture, portait dans son tympan une statue de la Liberté avec cette de-

vise : Liberté^ Patrie. Des écussons, contenant le chiffre de la ville de Vevey, mi-parti d'or et d'azur au V de l'un en l'autre^ achevaient cette ornementation appliquée sur une architecture d*un gothique confinant à la Renaissance. Une inscription indiquait que cette porte était celle de Bacchus. Les deux autres arcs, de plus petite dimension, répétaient la décoration du premier, qu'ils accompagnaient et soutenaient. L'arc de gauche était consacré à Paies, celui de droite à Gérés, nourricière des hommes.

Une montagne boisée de verdure sombre, où réloignement mêlait des tons violets, servait de fond, avec unbonheur rare, àces arcs de triomphe, d'une coloration lumineuse et vive. La nature s'était arrangée d'elle-même un décor d'opéra, et la toile qu'elle avait peinte valait bien un rideau de Despléchin ou de Cambon, chose que les Parisiens auront peine à croire, et qui pourtant est vraie. Des nuages de mauvais augure flottaient vers la cime de la montagne comme des bandes d'ouate effrangée, et s'ils étaient désagréables comme menace météorologique, il n'y avait rien à leur dire sous le rapport pittoresque.

Le bas des estrades, masqué de draperies rouges ornées des armoiries des cantons et des villes, délimitait la place réservée aux évolutions des

chœurs, des corps de ballet, des èandes de musique, des cbar^ et des cortèges. Cet espace mesurait deux cent cinquante pieds de profondeur et deux cents de largeur, espace nécessaire pour les manœuvres de douze cents figurants et d*un nombre considérable de bœufs, de chevaux et autres bêtes.

Quand, assis dans notre fauteuil au rang des invités, c'est-à-dire à la première file, nous promenâmes notre regard sur ce vaste ensemble, nous eûmes la sensation d'être en Espagne, à la harrera d'une place de taureaux, et nous nous attendions presque à voir sortir Tétincelante cicadrilla des toreros par un des arcs si bien disposés pour donner passage à des cortèges. Les beuglements des grands bœufs ennuyés et se tracassant sous le joug prêtaient d'ailleurs à l'illusion. Pourtant il ne s'agissait pas d'une fête sanglante, mais d'une fête pacifique dans cette vaste arène où Cucharès, Sanz, El Gordito et Mendivil eussent fait merveille.

Devant nous, sur une plate-forme en manière de tribunal, étaieat assis les membres de la confrérie des vignerons en habits verts, en pantalons blancs, coiffes de chapeaux de paille ornés de pampres et de raisins. A droite et à gauche, un corps de Suisses en ancien costume rayé de rouge et de blanc, la toque à créneaux posée sur une barrette rouge,

M LES VACANCES DU LUKDl.

hérissés de barbes farouches, les unes postiches, les autres naturelles, se tenait dans des poses cambrées et truculentes, rappelant ces lansquenets qu'un voit sur les vitraux et les vidrecomes. Nous leur trouvions l'air admirablement suisse, et nous féliciiions en nous-mêmes ces braves figurants de leur exactitude en matière de couleur locale. Mais cette réflexion nous vint que cela tenait à ce qu'ils étalent effectivement des Suisses.

Les nuages qui nageaient tout à l'heure sur le flanc des montagnes comme de grands poissons nonchalants s'étaient rapprochés et commençaient à se résoudre en bruine d'abord, en pluie fine ensuite, puis en pluie sérieuse. Un parapluie s'ouvrit d'abord timidement, imité par un second, un troisième, et bientôt les trois estrades offrirent à l'œil un spectacle bizarre. Vous avez sans doute vu dans quelque vieille histoire romaine illustrée, des vignettes sur bois représentant des soldats montant à l'assaut d'une forteresse en faisant la tortue avec leurs boucliers levés au-dessus de leurs casques et rapprochés les uns des autres? Les parapluies des estrades rappelaient exactement cette figure de stratégie. Mais l'eau, filant à travers les interstices, formait sournoisement sous les pieds des spectateurs une cascade qui tombait de marche en marche comme celle de Saint-Cloud.

Il y eut alors un mouvement d*anxiété et d'incertitude. La fête aurait-elle lieu^ malgré ce temps qui, après des semaines de soleil inutilement splendide, prenait les allures d'une vilaine journée d'automne? Voyant que les spectateurs ne bougeaient pas, sauf quelques timides craignant les coryzas ou les dégâts d'une toilette trop élégante pour la température, les ordonnateurs donnèrent le signal. Les musiques commencèrent à jouer : la musique de Paies, costume blanc et bleu avec casque d'argent; la musique de Cérès, blanc et rouge; la musique deBacchus revêtue de casaques vertes, coiffée de casques à ailerons d'or, chaussée de cothurnes à franges, en maillots figurant une peau basanée ; et aussi la musique des Suisses anciens et modernes : tout cela troussé le plus galamment du monde. Les suivants de Paies, portant la livrée de leur dieu, entrèrent dans la place par l'arc qui leur était réservé, et le grand prêtre, en magniflque costume sacerdotal, ayant derrière lui deux acolytes qui lui tenaient le bord de son grand manteau bleu, et un peu plus loin des enfants portant des corbeilles pleines de fleurs, et des autels dorés couverts d'offrandes propitiatoires, s'avança vers l'estrade d'un pas solennel, rythmé et majestueux. Le grand prêtre de Cérès accomplit la même cérémonie, et le grand prêtre de Bacchus

vint se joindre aux deux premiers. Les chars des trois divinités s'étaient arrêtés sous la voûte de leurs arcs respectifs, qui les encadraient et formaient des tableaux superbes avec leurs figurants étages. On ne saurait imaginer une mise en scène plus grandiosement pittoresque.

Les trois grands prêtres et les chœurs exécutèrent un Salut à la patrie d'une harmonie grave et religieuse qui produisit un immense effet. Disons avant d'aller plus loin que toute la musique de cette fête, qui est à la fois un grand opéra et un hM&isub Jove crudo, a été composée par M. Grast, un homme d'un talent remarquable, et dirigée pour l'exécution par M. Plumhof, qui s'est montré très habile chef d'orchestre et de chant. Les vers des cantates, des chœurs et des entrées sont dus à divers poètes de la Suisse romande, appelés par le comité à concourir à l'œuvre nationale, et nous devons dire qu'ils valent pour le moins les paroles de nos grands faiseurs. Nous avons même distingué çà et là des strophes charmantes qui n'auraient pas eu besoin du secours de la musique pour faire un vrai plaisir. La liaison entre ces morceaux, nécessairement un peu disparates, a été établie avec beaucoup de goût et d'adresse par M. Mulhaiiser, poète officiel. C'est un luxe intelligent pour une ville que d'avoir son poète. Nous ne con-

naissons qu'Alfred Tennyson, poète lauréat d'Angleterre et qui a fait], vu sa charge, la cantate d'ouverture de l'Expositiop universelle, à Londres, qui puisse appeler 7iM)n confrère le poète de Vevey.

Les entrées, les divertissements, les ballets, ieS' marches font beaucoup d'honneur à M. Archinard, qui a tiré un parti extraordinaire des éléments mis à sa disposition. Parmi ce nombre énorme de figurants qu'il a fait manœuvrer avec une aisance magistrale, et qu'il a groupés en tableaux charmants, il faut se dire qu'il n'y avait aucun danseur de profession, aucun acteur, aucune personne ayant appartenu de loin ou de près au théâtre. C'étaient des vignerons, des vigneronnes, des paysans, des ouvriers, des industriels, des gens de la campagne et de la ville, et l'on ne sait pas comment M. Archinard a pu obtenir un tel ensemble, une telle justesse, une telle verve d'exécution de gens qui ignoraient il y a six semaines les premiers éléments de la chor^raphie. Donnons aussi les éloges qu'il mérite à M. Lacaze, le dessinateur des costumes ; il fallait les faire simples, peu coûteux, faciles à tailler, et cependant pittoresques et caractéristiques. On ne saurait mieux réussir. M. Tavernay et M. Burnat, l'architecte et le directeur des décors, ont fait merveille. Les arcs de triomphe, les chars.

les accessoires, les estrades étaient ornés avec un goût parfait. >

Ces justices rendues^ reprenons notre récit.

Après le discours de M. Louis Bonjour, abbé de la confrérie, vêtu de violet et armé du bâton à crosse d'or, insigne de sa dignité. Ton a distribué les couronnes, distinctions et récompenses aux vignerons méritants ; la cérémonie a suivi son cours à travers des intermittences de pluie et de beau temps relatif. Le grand prêtre bleu est revenu et a chanté avec un véritable talent, une articulation superbe et une puissance énorme de voix, une invocation à Paies, entremêlée de chœurs et d'un beau caractère mélodique. A la cantate a succédé une gracieuse entrée de ballet, jardiniers et jardinières, qui, au lieu d'être interrompue par un orage feint comme le portait le programme, a été accomplie par une pluie battante. C'était pitié de voir ces jolis petits souliers de maroquin bleu sautiller dans l'eau de la grotte, et toutes ces jupes de gaze semées de bluets s'aplatir sur le corps de ces gentilles fillettes qui se trémoussaient de si bon cœur; mais spectateurs et acteurs étaient résolus à ne pas s'apercevoir du temps qu'il faisait.

Le Pas des faucheurs et des faneuses est une idée charmante et qui produirait de l'eiTet dans un ballet à l'Opéra. Rien de plus gracieux que ces

poses penchées et relevées, que ces mouvements de faux et de râteaux alternés sur un rythme franc et soutenu par les voix du chœur. L'entrée du char à foin, le départ des armaillés pour la montagne avec leurs vaches clarinées de clochettes au tintement mélodieux, leur voiture chargée de tous les ustensiles de la fromagerie, y compris ce grand chaudron pendu à Tarrière-train et rempli de marmaille, leranz des vaches répliqué et, comme disaient nos bons aïeux, contrepelé d*échos mystérieux et lointains, les vieilles chansons nationales en patois ont fait le plus vif plaisir, et ce n'était pas facile à ces spectateurs à jeun et trempés jusqu'aux os depuis six heures du matin.

Même cérémonial pour le grand prêtre de Cérès qui vient chanter son grand air devant l'estrade, accompagné de son chœur et de 'son cortège. Les vers très remarquables de cette cantate sont de M. Marc Monnier, et la musique en est magnifique. Ce frisson qui signale la présence du beau a couru sur l'assemblée quand le chœur immense a repris avec sa voix colossale les quatre derniers vers de l'invocation à Cérès.

Aux temps futurs, les peuples de la terre Te nommeront divine charité ; Tu resteras la nourrice et la mère Qui dans ses bras berça Thumanitô 1

L'entrée de ballet se compose de moissonneurs, de moissonneuses, de glaneurs, de glaneuses, qui exécutent en dansant le simulacre des travaux de la terre. Ensuite a lieu le défilé de la charrue, de la herse, du char de blé et du char du meunier avec sa roue, ses meules et son tic tac mis en mouvement par la marche de la voiture.

Le grand prêtre de Bacchus se présente à son tour devant Testrade et chante son invocation au dieu de la vigne, au père de la joie, au libérateur des soucis; le chœur approuve et développe les mérites du dieu, gaieté et richesse du canton. Pour le ballet des vignerons et des vigneronnes, représentant les travaux de la vigne aux diverses saisons de Tannée, des chars passent emportant la vendange, le pressoir et des tonneaux que martèlent en cadence de joyeux tonneliers, dignes d'être les apprentis du maître Martin des Contes d'Hoffmann. La grande bacchanale qui précède le défilé est un vrai chef-d'œuvre chorégraphique. Elle n'est composée que de faunes, de satyres et de bacchantes, vêtus de peaux de panthère, de pagnes, de feuillages et coiffés de pampres. Ils dansent et bondissent comme s'ils avaient sous les pieds la peau de bouc gonflée des anciennes fêtes de Bacchus. Rien ne donne plus l'idée d'une fête antique que ce ballet mâle, d'une verve si dé-

liraatc et d'une énergie si gaiement sauvage. Les danses athéniennes en l'honneur de Cérès et de Bacchus, et qu'on nommait les aloennes, devaient avoir ce caractère.

La fête se termine par une noce ou figure, parmi les invités, un couple de chacun des vingt-deux camtons en costume national, qui exécutent une valse avec un entrain, une grâce et une précision remarquables.

La valse terminée, tout le cortège défile processionnellement devant l'estrade de la confrérie, et l'on peut admirer de près les charmantes jeunes filles qui représentent les déesses du printemps et des moissons avec une assurance, modeste qui supporte, sans les braver, tous les regards fixés sur elles. Le dieu des vignerons est figuré par un jeune garçon, dans l'attitude classique, à califourchon sur un tonneau et tenant à la main une coupe où Bacchus est abondamment tempéré par les nymphes, vu la pluie qui tombe toujours.

Si toutes ces allégories vous semblent un peu bien païennes pour un pays chrétien, n'oubliez pas que la devise de la confrérie porte ces graves paroles répétées dans des écussons parmi les pampres mythologiques : Ora et labora.

Après les fêtes de Vevey il eût été bien stoïque de reprendre le chemin de fer pour Paris, sans errer un peu au bord du lac d'une beauté si admirable dans ce cirque de montagnes où il se termine. Le beau temps avait succédé aux pluies de la veille. En se repliant comme des gazes qu'on roule, les nuages découvraient des cimes bleuâtres çà et là réveillées d'un paillon de neige. Notre critique n'avait pas grand'chose à faire au théâtre où ne se jouent que des reprises et des vaudevilles d'été, et peut-être aussi éprouvions-nous un peu de fatigue d'avoir si longtemps tourné notre roue. Un feuilletoniste, après tout, 'est une créature humaine, et sa cervelle, hantée par les pensées des autres, est bien aise parfois de fermer sa porte pour ne donner accès qu'à ses propres rêves. Une

gracieuse hospitalité nous était offerte à Saint- Jean. Nous racceptâmes dans la croyance modeste que Paris se passerait très bien de nous pendant quelques jours ou quelques semaines. Et nous voilà installé au sein d'un doux et charmant loisir, cherchant sous les grands marronniers la fin de Spirite, dont Tannonce souvent répétée en tête du journal ne laisse pas que de nous alarmer un peu (1).

De quelque côté qu'on se tourne, la vue est magnifique et nous contemplons ces grands aspects avec une nonchalance songeuse, rafraîchissant dans un bain de nature notre esprit un peu suréchauffé par Tart. La villa occupe le sommet d'un plateau dont les pentes soutenues d'arbres verdoyants et de palissades descendent jusqu'au Rhône, qui passe au pied de la terrasse roulant son eau bleue et rapide qu'argentent des remous d'écume. En avançant jusqu'au bord du terreplein on aperçoit TArve qui arrive d'un cours précipité derrière la pointe d'une sorte de promontoire et mêle son flot jaunâtre au flot d'azur du fleuve. Des rochers de la plus noble forme, dignes du Guaspre et de Poussin pour la beauté des lignes, bordent le Rhône de ce côté. Des vignes en escaladent la base, de grands arbres en cou- Ci) Au Moniteur universel.

ronnent le sommet. Pour la beauté du style, c'est comme un coin dltalie faisant coulisse à un paysage suisse. Les montagnes violettes à plusieurs plans de recul, et que les jeux de la lumière revêtent de teintes merveilleuses, ferment la perspective où s'enfonce le fleuve parti du Léman, ce lac de turquoise, pour se perdre dans la Méditerranée, cette coupe de saphir. En face, s'étale une plaine zébrée de cultures, tachetée de maisons, pommelée d'arbres que domine le mont Salève de ses escarpements rayés de zones vertes et calcaires. A l'autre bout, Genève dessine ses toits surmontés par les tours de Saint-Pierre, et des montagnes dont la pente s'abaisse vers le lac découpent leurs silhouettes vaporeuses. Entre deux de ces sommets apparaît parfois, lorsque le temps est très pur, une mince ligne de neige. C'est le mont Blanc, le géant des Alpes, masqué à demi par les hauteurs interposées.

Ce vaste panorama présente, selon les heures du jour et les variations du climat, des aspects et des effets qui se renouvellent sans cesse. Quelquefois, le matin, la brume cache entièrement le mont Salève, et l'on peut croire qu'on a devant soi une plaine que termine un ciel grisâtre. Puis le brouillard se déchire et l'on découvre par places la montagne qui se dégage lentement de ses fumées ; ou

bien c'est un nuage transversal qui s'allonge et sépare le haut du mont de sa base, de sorte qu'un immense banc de rocher semble flotter en l'air. Ce mouvement des nuages modifiés d'un instant à l'autre par le vent et la lumière est pour nous un sujet perpétuel d'admiration naïve. A Paris, les nuages sont des phénomènes météorologiques dont on ne s'occupe guère. Cela se passe au-dessus de nos têtes, là-haut, bien loin, à ce qu'il semble ; ils s'en vont, se fondent ou versent leurs urnes de pluie ; ils paraissent faire partie du ciel, et l'homme les croit volontiers inaccessibles. Ici c'est tout le contraire : on les voit poindre, se former, s'assembler par flocons sur les flancs ou sur les cimes des montagnes; ils se groupent en bancs, en archipels, marchent en rampant sur les pentes comme de long^phoques blanchâtres qui s'efforcent de s'accrocher à un rivage. Parfois au-dessus d'eux bHlle, sous un rayon de soleil, un chalet, un bouquet de sapins , une haie de chemin frayé ; on les traverse, on les dépasse, on les touche en quelque sorte de la main; on les voit tomber de loin par fumées, par hachures, par stries, ou jeter des ombres sur les eaux du lac. Le soir, ils s'amusent à coififer des montagnes de faux glaciers et à mettre à un pic isolé le panache fumeux d'un volcan. L'autre jour, après avoir bien regardé ce spec-

tacle dont on ne se lasse pas, nous allions rentrer dans la villa lorsque les abois des chiens nous firent tourner la tête vers la grille. Cétait le facteur qui arrivait avec des lettres, des journaux et une brof chure en épreuve. Sur la couverture, une demiligne d'une écriture hardie, vive et menue, que nous connaissons de longue date, nous fit laisser les autres papiers et nous ouvrîmes le mince volume. Nous avions en main un exemplaire de la pièce de M. Emile de Girardin, les Deux Sœurs, qu'il avait eu la bonne grâce de nous faire parvenir.

L'auteur eût voulu que la première représentation de son drame se donnât un jour de spectacle gratis, pour avoir affaire à un public naïf, sans prévention, sans rancune, sans théorie et ne cherchant dans une œuvre que l'effet ressenti. Les Deux Sœurs ont-elles été jouées comme le désirait M. de Girardin ? Nous Tignorons encore. Toutefois, nous savons qu'avant de subir cette épreuve de la foule livrée à elle-même, elles ont été représentées au théâtre du Vaudeville, dans une salle passablement agitée et tumultueuse. C'est ce que disent du moins les petites chroniques courantes des journaux, car la haute critique du lundi n'a pas eu le temps de rendre son verdict.

Les Deux sœurs sont donc pour nous une pièce de spectacle dans un fauteuil, à cette exception

près que nous Tavons lue sur un banc, interrompant de temps à autre notre lecture pour y réfléchir et admirer tout à travers le drame un effet de lumière dans les nuées et les braises du couchant.

Une phrase prise à la préface du Supplice d'une femme sert d'épigraphe à la l^rochure et en donne tout de suite la portée philosophique : « Plus on creuse le problème conjugal, et plus on arrive à cette conclusion que, hors la fidélité réciproque, il n'y a que complication inextricable des situations et avilissement inévitable des caractères. « C'est là une de ces vérités admises par tout le monde, mais dont Thomme se dispense volontiers et qu'il applique rigoureusement à la femme. Cela semble injuste d'abord, mais ce n'est pas pour rien que l'honneur spécial de la femme a été placé dans la chasteté. La première probité pour elle est la probité du flanc, d'où dépend la certitude de la famille. Le mariage prend la jeune fille scellée du sceau virginal. Toute faute, chez elle, détruirait la sécurité du foyer, qu'elle précède ou suive l'hymen. Sans doute, l'infidélité de l'homme est répréhensible; elle introduit dans le ménage le mensonge ou la solitude, les détournements d'afl'ection ou d'argent, le chagrin ou l'orgueil froissé de la femme trahie; mais enfin elle est tout extérieure. Nous ne

Texcusons pas pour cela : pourtant ses conséquences sont moins terribles que celles déterminées par la chute de Tépouse gardienne de la maison et de rintégrité des races.

Dans la pièce de M. Emile de Girardin, deux sœurs sont en présence, comme deux antithèses vivantes. L'une, Cépile, a épousé, pour rassurer une mère trop inquiète peut-être de Tavenir pécuniaire de sa fille, un marquis de Terre-Plane orné de trois cent mille francs de rente, de soixante ans et d*une goutte bien gagnée, qu'il déguise sous le nom de rhumatisme, et qui, tout usé qu'il est, prolonge dans le mariage la vie de garçon, trouvant que ce n'est pas assez d'une femme jeune, belle, sage, bien élevée, aux petits soins pour lui et d'une angélique patience. De cette union si mal assortie est née une petite fille chétive, presque toujours malade, à demi contrefaite, que sa mère couve sous son aile avec une passion que rien ne distrait. Cécile est la statue du devoir, elle excuse son mari, elle se soumet sans murmure à ses décisions, fussent-elles baroques ou injustes; elle accepte les restrictions qu'il met aux dépenses les plus légitimes, prodigue pour lui-même, avare pour les autres, et, malgré sa grande fortune, ayant toujours besoin d'argent pour le budget secret de ses vices. Trompée pour des rivales indignes, elle

ne se croit pas le droit de représailles. M. deTerre- Plane, qui n*aime pas les femmes parfaites, est un peu ennuyé des vertus de Cécile ; mais au fond il la respecte, et le ménage va sans encombre : heureux, ce serait beaucoup dire, du moins non malheureux. L'impeccable épouse est récompensée par le calme de sa conscience et Tamour de son enfant. Valentine, la sœur de Cécile, est loin d'avoir le même caractère ; on dirait qu'elles ne sortent pas du même sang. Mariée à M. Robert de Puybrun, un brave garçon qui l'aime de toutes les forces de son cœur et jusqu'à en être jaloux à la manière d'Othello, Valentine a eu bientôt assez de cette passion conjugale qui lui pèse et l'obsède. Elle n'éprouve plus pour Robert qu'un sentiment d'ennui, de fatigue et de répulsion. Tout ce qu'il fait pour être charmant le rend plus odieux. Valentine prétend qu'elle a besoin de mouvement, de liberté, de grand air, de voyages ; elle étouffe dans l'atmosphère du ménage : il lui faut la vie ardente et les orages du cœur. Bref, Valentine est dans ce moment délicat de l'existence féminine que M. Octave Feuillet appelle la crise, et dont il excelle à décrire les péripéties. Sachant que sa sœur Cécile doit accompagner à Vichy le marquis de Terre-Plane très souffrant de sa goutte, Valentine demande à être du voyage, et quand sa sœur lui objecte qu'étant bien

portante elle n'aura aucun plaisir dans cette bouilloire thermale, parmi des malades perclus de rhumatismes, de néphrites, et portant aux yeux les lunettes d'or de l'hépatite, la jeune folle répond qu'elle fera le piquet du marquis. Du consentement de Robert, Valentine s'en passerait au besoin, mais Cécile désire avoir l'agrément du marquis. Robert cède sans consentir, car, dans sa doctrine, le mari et la femme ne doivent jamais se séparer. Le marquis ne dit pas non, et, au second acte, Valentine est à Vichy et ne demande pas un verre d'eau chaude aux naïades du lieu.

Vous pensez bien qu'il y a un motif secret au voyage de Valentine à Vichy. Là se trouve le duc Armand de Beaulieu, un gentleman accompli, habitué à toutes les sortes de succès, et dont les qualités brillantes ont fasciné aisément une femme trop disposée à l'oubli du devoir par une ardeur passionnée, l'ennui du foyer et l'aversion pour un mari fatigant de tendresse. Valentine n'est pas d'un caractère à garder ces apparences dont le monde se contente souvent; sa passion pour le duc est visible pour les moins attentifs, et chacun en parle à Vichy entre un bain et une contredanse. Il est difficile à l'amant d'une femme qui se compromet de lui recommander la prudence : il a l'air de rougir de l'amour qu'il inspire, et, moins courageux

que sa maîtresse, d'en redouter les suites. Le duc Armand de Beaulieu se résigne donc aux témoignages presque publics d'un sentiment qu'au fond il redoute. Un télégramme envoyé de Paris par une femme de chambre, chargée de surveiller M. de Puybrun, renferme cette phrase terrible dans sa concision chiffrée : & Monsieur vient de partir pour surprendre madame. »

Ce coup de foudre, on peut bien le nommer ainsi, puisque c'est l'électricité qui transporte la nouvelle, réveille Valentine de son ivresse /La réalité lui apparaît dans toute son horreur. Le duc est d'avis qu'il faut attendre M. de Puybrun de pied ferme, dissiper les soupçons, démentir les bruits qui courent, et, à tout prix, garder cette position de femme du monde que rien ne remplace, ni la vie à deux dans les chalets, ni les promenades en barque sur le lac de Côme. Valentine, au contraire, veut quitter tout, se perdre avec éclat et disparaître dans un bonheur lointain et caché, chimères romanesques dont le duc essaye en vain de lui démontrer l'inanité. Valentine persiste dans sa folie ; et comme un homme ne veut pas paraître lâche devant celle qu'il aime, Armand de Beaulieu admet le projet de fuite qui perd à jamais sa carrière. Mais les deux amants, dans leur trouble, n'ont pas bien regardé l'heure, et ils arrivent à la gare du

chemin de fer une ou deux minutes après le départ du train. Les voilà donc sur le débarcadère, au su de tout Vichy, avec leurs malles, car une élégante qui se fait enlever n'oublie pas, malgré la passion, ses robes et ses chapeaux, et traîne après elle une grande quantité de coffres. Aucun subterfuge n'est désormais possible. Le mari arrive, certain de son malheur. Sa jalousie, sans cause autrefois, est maintenant trop bien justifiée. Il apprend à Cécile qui l'ignorait la faute de sa sœur, et il roule dans sa tète mille projets de vengeance.

Le duc Armand de Beaulieu, qui n'a pas l'habitude de reculer devant les situations équivoques et qui aime à répondre de ses actions, évite à M. de Puybrun la peine de le chercher, et il se présente hardiment et froidement à Tépoux outragé, lui offrant toutes les réparations qu'il désirera. M. de Puybrun veut se battre avec M. de Beaulieu, qui accepte lo duel, mais dit qu'il ne se défendra pas. Un duel sérieux est impossible entre le mari et l'amant. Les insultes les plus graves ne sauraient contraindre un galant homme, dont le courage est connu et ne saurait être soupçonné, à cette lutte impie. Alors Robert de Puybrun, exaspéré par ce sang-froid, tire sur le duc un des pistolets qu'il lui présentait et se brûle la cervelle avec l'autre.

Ce dénouement d'une violence logique et brusque

aurait pu, ce nous semble, s'appliquer au Supplice d*une Femme, k la double détonation, Valentine s'élance de la chambre où elle était renfermée et s'agenouille près du corps de Robert en murmurant d'une voix éteinte : « Tu me l'avais bien dit, ma sœur. »

Voici l'action dans sa rapidité impérieuse et brutale. L'idée une fois'posée se hâte vers le dénouement sans s'arrêter jamais. Il n'y a dans la pièce que les personnages indispensables et que les situations logiquement déduites du thème. A peine s'il se mêle à l'action deux figures épisodiques chargées de l'égayer un peu : un monsieur Donzac, l'homme- notice, qui s'est fait une sorte d'érudition de nomenclateur avec les dictionnaires de Bouillet, les annuaires, les prospectus, les manuels et tous les petits livres instructifs mâchant la science à la paresse, et une. certaine Louise Campbell, Française malgré son nom britannique, atteinte d'anglomanie, vivant dans une maison montée à Tanglaise et regrettant fort de ne pas être une lady.

A la lecture, la pièce satisfait l'esprit ; elle est menée avec la rigueur vigoureuse d'un dialecticien habitué à soutenir idées, systèmes et paradoxes. Quel relief peuvent lui donner les excellents acteurs qui la jouent : Berton , Febvre, Félix et la gracieuse M'^® Francine Cellier? C'est ce qu'il est

difficile de se figurer en fumant son cigare sur la terrasse de Saint-Jean. Mais ce dont on peut être certain, c'est que M°*® Fargueil a déployé un talent incisif, violent, aigu pour ainsi dire, et qui correspond admirablement à fesprit du drame et aux intentions de fauteur. M™® Fargueil doit porter la pièce des Dmx Scsurs avec autant de vaillance que M"« Favart a mis de charme pénétrant dans le Supplice d'une Femme, et qu'en déploie à Lyon M"® Lia Félix dans cette dernière pièce.

A notre sentiment, l'œuvre nouvelle de M. Emile de Girardin doit gagner beaucoup à la scène, et maintenant que notre article est fini, des journaux de Paris nous arrivent et nous annoncent que les Deux Sœurs, à la représentation gratuite du 15 août, ont obtenu un immense succès et sont allées aux étoiles. L'enthousiasme du public non payant a été tel que M. Emile de Girardin n'a pu se soustraire à une ovation et a dû paraître sur la scène. Qui a raison des lettrés ou du peuple? Le proverbe dit : Voxpopuli, vox Dei.

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