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Les vacances du lundi

Épinal n'a rien de bien pittoresque. On croirait aisément le contraire en regardant le charmant dessin que M. Belle! en a fait. Cette petite rivière coulant sur les sables d'un lit trop grand pour elle en été, bordée d'arbres élégants, à travers lesquels on aperçoit les maisons de la ville avec leurs hauts murs et leurs toits de tuiles à l'italienne, compose un premier plan dont l'artiste a tiré le meilleur parti. L'arche du pont termine bien la perspective, et le dôme ou, si ce mot est trop ambitieux, le clocheton de l'église en l'orme avec l)onhcur le point culminant. Par son imagerie légendaire.

Epinal se rattache d'ailleurs à l'art. Jadis, des Byzantins, plus naïfs que ceux du mont Athos, y plaquaient de rouge, de bleuet de jaune les grossières gravures sur bois représentant la Madone de Lorette, le JiUf errant, Saint Hubert et le Cerf miraculeux, Pyrame et Thisbé, les Quatre Fils Aymon, Geneviève de Brabant, et autres sujets éternellement populaires. Fasse le ciel que la civilisation n'amène pas la décadence dans cette industrie primitive en la voulant perfectionner ! Le progrès enlèverait tout caractère à ces images.

D'Épinal à Plombières il y a deux routes : l'une que prennent les voitures publiques emportant les gens pressés, et l'autre où chemin-e plus volontiers l'artiste amoureux des beautés naturelles. Celle-là suit la vallée de Tendon pour mener à Remiremont, dernière étape de la journée.

En sortant d'Epinal, le pays n'est pas très accidenté. Quelques bouquets d'arbres d'un assez bel effet rompent à propos la monotonie des cultures; mais bientôt le mouvement du terrain s'accentue, et, à partir de la tranchée Docelle, vous apercevez la chaîne des Vosges. Dès lors, le spectacle du paysage devient plein d'intérêt.

Avant d'arriver à Tendon vous traversez le Chenimesnil, et vous commencez à sentir les premières ondulations des hautes montagnes boisées

de sapins et de hêtres qu'il vous faut franchir dans toute leur longueur pour arriver à Remiremont.

La route est si belle que le voyage semble une promenade à travers un parc de la plus luxuriante végétation. De fraîches prairies coupées de ruisseaux reposent l'œil par leur vert tendre; un air vif et pur gonfle vos poumons et la solitude vous entoure de ses muettes caresses, solitude qui n'a rien de sauvage, car de loin en loin, au fond de leur jardinet entouré de haies vives, se montrent des habitations, moitié chalet, moitié chaumière, où vous pouvez faire halte, sûr d'un accueil hospitalier.

Aux approches du village de Tendon, le paysage prend du style et de la fierté. Les collines s'y escarpent en montagnes que couronne une riche et puissante verdure. Les roches apparaissent et sont parfois d'une beauté de lignes peu commune dans les Vosges. Elles semblent poser pour le peintre.

Tendon n'a rien de remarquable que les eûtes boisées qui l'encadrent. Là, il faut abandonner sa carriole et gravir des pentes assez raides sous une magnifique forêt dont le feuillage vous abrite du soleil, et dont çà et là les éclaircies vous permettent de découvrir la superbe vallée étendue sous vos pieds. La beauté du site vous fait oublier la fatigue et les deux heures de marche nécessaires pour

rejoindre le chalet, station ordinaire du voiturin. Là, vous êtes amplement payé de vos peines. Sur le (lanc de la montagne, en face de soi, de l'autre côté de la vallée, on voit briller à travers les arbres la nappe argentée d'une cascade; c'est le Tendon qui se précipite du sommet de la montagne, à grand fracas, à travers des roches tapissées de mousse et de lichen, écume, bouillonne et se divise en ruisseaux dont les ramifications vont irriguer plus loin les riches prairies des terrains inférieurs. Toutes ces eaux courent sous un bois épais, touffu, aux rameaux entrelacés cachant le ciel, mais laissaut filtrer quelques-uns de ces rayons qui semblent semer des pièces d'or sur l'herbe verte et la terre brune. On y pasocrait la journée à observer les jeux d'ombre et de lumière, les formes étranges des roches, le jet vigoureux des arbres, tous les accidents d'un site fait à souhait pour les paysagistes, si la nécessité de poursuivre la route et le désir de voir de nouvelles beautés ne vous en arrachaient.

En retournant la tête afii de saisir encore quelque aspect, vous remontez dans votre véhicule et vous vous arrêtez un peu plus loin, au Tholy^ chez Georges, un aubergiste. Carême inconnu qui, pour la somme la plus modique, vous sert un repas où l'abondance se joint à la délicatesse. Son

fourneau est un autel au dieu Gaster fumant dans la solitude. Heureux le voyageur qui passe par là : il gardera de cette surprise un long ressouvenir, car l'estomac est plus reconnaissant que le cœur, disent les philosophes pessimistes. Nous regrettons de n'être pas Brillât-Savarin pour immortaUser Georges, ce grand homme de bouche!

Tout en savourant cette délicate cuisine, vous pouvez faire aussi déjeuner vos yeux et les régaler d'une vue admirable. Vous découvrez à l'horizon, se dessinant en ondulations bleuâtres, les chaînes de montagnes de Saint-Amé et de Remiremont, dans lesquelles vous allez vous engager, et votre imagination, double plaisir, y vole avant que vos pieds y arrivent.!

La seconde partie de la route qui vous amène à votre étape est très pittoresque et très variée. Une couleur pleine de charme s'étend sur les plus belles formes, et le pauvre paysagiste, sollicité par tant d'aspects remarquables, ne sait où planter sa tente. Le syndicat de Saint-Amé surtout a un caractère très particulier : on se croirait au bout du monde, tant l'endroit est calme, solitaire; l'envie nous prend de ne pas aller plus loin et de rester là, oubliant, oublié, dans la paix, l'espace et le silence!

Un peu plus loin vous trouvez le village de Saint- Amé, où vous laites halte pour visiter le saut de la

Cuve, formé par la riviôre du Belliard. C'est un site où les touristes iraient en pèlerinage s'il se rencontrait ailleurs qu'en France. La nature, qui sait bien peindre quand elle s'en mêle, a composé dans ce coin perdu un Sahator Rosa plus magnifiquement sauvage que pas un de ceux qu'on admire aux galeries. D'un banc de roches anfractueuses, fendillées, plaquées de mousse, de saxifrage, formant comme le mur de soutènement du plateau supérieur, la rivière s'élance après avoir traversé un bois par la brèche qu'elle s'est ouverte et retombe en écume dans le bassin qu'on appelle la Cuve, où elle se tranquillise bientôt et reflète à son miroir transparent et sombre les blocs granitiques entassés sur ses bords et les arbres dont les racines se sont glissées entre leurs masses. Cet endroit a un caractère de grandeur, d'àpreté et de solitude qui le distingue de tous les sites environnants. Ces rochers austères conviendraient à une Thébaïde, ces arbres mystérieux semblent laits pour abriter un anachorète, et l'imagination y place volontiers un saint Jérôme à genoux devant une croix de roseau et se meurtrissant la poitrine d'un caillou; son lion symbolique trouverait là des mousses pour se coucher. Mais, vers le soir, à l'ermite on substituerait avec vraisemblance un briffand accoutré d'une manière farouche et bar-

bare, comme le peintre napolitain en met souvent en embuscade dans ses délilés de montagnes et ses selve selvaggie.

Une fois hors de Saint-Âmé, vous regagnez la route qui conduit à Remirem.ont, vous traversez Courcelles, vous longez la Moselotte et bientôt vous rencontrez le Saint-Mont.

Le Saint-Mont, comme le démontre fort bien M. Friry dans son excellent travail sur les Vosges, fut le centre d'une position militaire sous les Romains. De ce point culminant, la vue embrasse tout le vallon de la Moselle ; dans la direction du midi se dessinent au loin les cimes des ballons d'Alsace et de Servance, et au fond de la vallée qu'arrose la Moselle, le regard vient se reposer sur Remiremont. De l'autre côté se déploie la forêt de Fossard aux ondulations d'un vert sombre.

Les ruines d'une ancienne église, qui jadis dominait le pays, et la vieille chaussée bâtie par les Romains, pour relier le Saint-Mont à la colline où saint Arnould vint se réfugier dans la solitude et la prière, sont les seuls vestiges intéressants du passé.

Avec le temps et la légende, la chaussée romaine est devenue le pont des Fées. On ne la connaît plus que sous ce nom. C'est un travail d'une construction remarquable, et qu'on aperçoit

de loin au bout du défilé qui sépare les deux collines dont il est le trait d'union.

Sur l'emplacement du camp romain, saint Amé et un chef austrasien, nommé Romaric, converti par le saint, vinrent fonder pour eux et leurs disciples un couvent dédié à Dieu, à la Vierge Marie, à saint Pierre et à tous les saints. Au commencement du xi« siècle, une invasion des Huns força à se disperser les communautés religieuses qui, depuis deux cents ans déjà, peuplaient le SaintxMont. Les nonnes se réfugièrent à Remiremont, emportant avec elles le corps de saint Romaric, qui avait été enseveli dans l'église bâtie au sommet de la montagne; les moines cherchèrent des retraites au désert d'Uérival.

Après avoir visité le Saint-Mont vous entrez à Remiremont, en allemand Reimersberg, en latin Avendi Castrum. La ville est pittoresquement bâtie en amphithéâtre dans l'intervalle que laissent entre elles les pentes de deux montagnes. Remiremont a un aspect tranquille, heureux et calme qui inspire des idées de retraite philosophique au voyageur lassé par la vie turbulente et l'activité sans repos des grandes capitales; treize kilomètres environ de route superbe la séparent de Plombières.

C'est là qu'existait jadis le célèbre chapitre de chanoinesses, chapitre aristocratique s'il en fut,

car on n'y admettait que les dames de la plus haute noblesse ; la rigueur était telle sur ce point qu'on fit difficulté de recevoir une fille de France parce qu'elle était alliée aux Médicis. L'orgueil des illustres chanoinesses ne pliait que devant Dieu; pour lui seul elles étaient humbles.

Louis III, empereur de Germanie, qui comptait la Lorraine parmi ses possessions, avait cédé son palais aux religieuses de Remiremont et accompagné ce présent de dotations considérables. L'ordre devint puissant, et le célèbre chapitre se constitua vers le x'' siècle, toujours favorisé par le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel. Ce chapitre héraldique servit d'abord d'asile aux filles nobles de Lorraine et d'Allemagne; plus tard les dames des plus illustres maisons d'Allemagne et de France briguèrent l'honneur d'y être admises, honneur rare et difficile à obtenir. Pour entrer parmi ces servantes de Dieu, il fallait fournir des preuves de noblesse constatant une filiation de près de cinq siècles, en comptant trois générations ou quartiers par siècle, sans mésalliance dans les deux lignes. Ce n'étaient que baronnes, comtesses, princesses appartenant aux plus grands noms et souvent alliées aux maisons souveraines. Les aigles, les lions, les hermines, les fleurs de lis, les tours, les chaînes, les croix, toutes les pièces les plus liono-

rables du blason s'étalaient sur ces armoiries sommées de couronnes ouvertes ou fermées, à feuilles d'ache, à fleurons, à lorlil de perles, et la salle du chapitre était comme le centre et le résumé des grandeurs féodales.

Cette règle, dont on ne connaît pas bien l'origine, fut solennellement établie, dès l'année 1384, par le pape Benoît XIII, qui écrivait au chapitre qu'on ne devait recevoir que les dames nées de princes, comtes, ducs et barons, ou d'ancienne race de chevaliers des côtés paternel et maternel.

Déjà, en 1310, le titre de princesse du saintempire était devenu l'apanage de toutes les abbesses qui se qualifiaient : « N..., par la grâce de Dieu, humble abbesse et souveraine de Remiremont, princesse du saint-empire. » Ces prétentions, longtemps admises, étaient apparemment mal fondées, car un arrêt de la cour souveraine et du parlement de Lorraine du 19 avril 1738 interdit aux abbesses de le porter.

L'abbesse de Remiremont avait, sur la ville et les pays environnants, droit de justice en matière civile, de police et criminelle, droit qui s'exerçait par l'intermédiaire d'un grand prévôt, d'un grand et petit chancelier; mais son plus beau privilège était, à coup sur, celui de rendre la liberté aux prisonniers. La clef qui ouvre les prisons va mieux

aux mains d'une femme que le glaive de la loi. C'était la veille de la fête de saint Barthélémy que s'exerçait en grande pompe ce droit de grâce à la suite d'une procession solennelle. Quand l'abbesse arrivait à la prison, le maire lui en remettait les clefs et on amenait devant elle les malheureux sur qui s'étendait sa clémence; après une admonition sur la nécessité d'un meilleur genre de vie, ils se joignaient à la procession, qu'ils suivaient nu-pieds et entourés de jeunes filles portant des guirlandes.

Plus d'une fois le chapitre de Remiremont eut des démêlés à soutenir avec les ducs de Lorraine, qui ne voyaient pas sans ennui une partie de leurs possessions soustraite à leur autorité immédiate.

De ces détails empruntés au consciencieux travail de M. Friry sur les Vosges, passons à la description pittoresque, qui est de notre ressort.

De toutes ces splendeurs évanouies, il ne reste plus qu'un mur de façade de l'abbaye et de l'église, qui est encore un des monuments les plus remarquables des Vosges.

Le style général de l'église appartient au goût en faveur vers la fin du xv'= siècle; du moins c'est l'impression qui résulte de l'ensemble, car des reconslruclions partielles, nécessitées par de graves accidents et portant chacune la date de l'époque où elles furent faites, en ont fâcheusement altéré

l'unité. Mais le temps, par sa patine et sa fumée, a rendu moins choquants ces remaniemcnls pai-licls, dont gémit l'antiquaire pluscjuc le peintre; réalise a gardé de la couleur et du caractère.

Aucune catastrophe n'a manqué à ce bel édifice. En 1682, un tremblement de terre, chose rare en nos contrées, ébranla et fendit des pans de murailles, renversa les statues qui ornaient le portail et le pourtour de l'église, et les statues tombées ne furent jamais replacées dans leurs niches. Comme pour achever l'œuvre de destruction, en plein hiver, le i*"" janvier 1779, à minuit, la foudre frappa la malheureuse éghse et y mit le feu. Le portail et la tour souffrirent particulièrement de l'incendie; le dommage fut réparé, mais dans l'affreux goût rocaille de l'époque, ce qui fit dire avec justice que le remède était pire que le mal. D'ailleurs, ce n'est que de nos jours qu'on restaure les monuments en se conformant à leur style, à leur caractère, en remplaçant la pierre tombée par une pareille, l'ornement effacé par un semblable, le chapiteau absent au moyen d'un autre copié d'après celui qui subsiste. Ce travail respectueux et patient eût ennuyé les architectes, intatués de leur mérite et pleins de mépris pour ce qu'ils appelaient la barbarie gothique.

A côté de réghse, la joignant à angle droit,

s'élève le palais abbatial, construit en 1750 par le duc Léopold, sur remplacement de l'ancien hôpital et de l'hôtel de l'abbesse. C'est un grand édifice, composé d'une longue suite de bâtiments séparés par des cours spacieuses, peu curieux de détails, mais d'une belle ordonnance et qui sent sa résidence princière.

Autour de Remiremont se trouvent, à des distances plus ou moins grandes, de charmants buts de promenade. Les villages de Saint-Amé, de Saint- Nabord, de Saint-Étienne, de Vagnery, dispersés au sein de fraîches vallées, entre des collines dont des arbres d'une riche verdure boisent les pentes, offrent aux touristes le motif des plus agréables excursions. L'on peut aller examiner de près, en descendant du Saint-Mont, les ruines de la chaussée romaine, connues sous le nom de Pont-des-Fées, dont nous avons dit quelques mots en passant, visiter la place où, d'après la légende, s'élevait l'humble ermitage de saint Arnould, puis s'enfoncer dans l'ombreuse forêt de Fossard et y marcher jusqu'à la clairière où, près de la fontaine de Sainte-Sabine, se dressent, au milieu d'un cirque d'arbres, deux grands monolithes en forme de pyramides tronquées : le fardeau de Saint-Christophe et la pierre Kerlinkin.

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